UN HISTORIEN DU DIRECTOIRE
Même après MM. de Barante et Granier de Cassagnac — on l'a vu dans le précédent chapitre — la période da Directoire attendait encore son historien. Peu d'époques, je l'ai dit, sont moins connues ; il en est peu sur lesquelles on ait accumulé plus d'erreurs, entassé plus de mensonges. La plupart des hommes du Directoire, devenus des personnages sous l'Empire, tenaient à faire le silence sur les années qui avaient précédé le 18 Brumaire; ils ne voulaient point laisser rappeler qu'ils avaient alors proscrit le culte, envoyé les prêtres à la guillotine sèche, et fait, pour imposer le culte décadaire, pour contraindre catholiques et protestants à travailler le dimanche, des discours et des arrêtés aussi odieux que grotesques. Le zèle de la Révolution et le zèle de l'Empire se sont donc réunis, pour faire, autant que possible, l'oubli sur les actes du Directoire, pour l'imposer même, au nom de la paix et de la tranquillité, et dénaturer audacieusement leur
(1) La Directoire^ par Ludoric Scioat. — Librairie de Pirmin Didot et Cie, 56, rue Jacob. 1895. Lea deux premiera volumea ont paru.
véritable caractère, lorsqu'il était absolument impossible (le les passer sous silence. L'Empire avait contraint leurs victimes à se taire : dans la suite, elles ont, par mollisse et imprévoyance, laissé les anciens persécuteurs, les (iilapidateurs, les sycophantes du Directoire, travailler sournoisement à défigurer l'histoire, en répandant une quantité de mensonges intéressés et de calomnies impudentes.
M. Ludovic Sciout n'a rien négligé pour mettre à la place de ces calomnies et de ces mensonges la vérité complète. Il a recherché avant tout les documents originaux ; il est constamment remonté aux sources véritables, qui se trouvent surtout aux Archives nationales. Il a dépouillé, au prix d'un énorme labeur, les registres publics et secrets des arrêtés et des délibérations du Directoire, les innombrables rapports et correspondances de ses agents à l'extérieur, et pour l'intérieur ses papiers de police, les rapports, les comptes rendus de ses divers fonctionnaires. Il a aussi recouru aux discussions des conseils (1), aux journaux officieux ou opposants, et aux écrits du temps.
De ces patientes et consciencieuses recherches, habilement mises en o^.uvre, est sorti un livre considérable à la fois par sa valeur propre et par son étendue.
Les deux premiers volumes vont de l'installation du Directoire (11 Brumaire an IV — 2 novembre llOo) au coup d'Etat du 18 Fructidor an V (4 septembre 1191).
(1) Le Corps législatif était formé du Conseil des Anciens et du Conseil des Cinq-Cents.
C'est une période de moins de deux ans, et les deux volumes de M. Sciout n'ont pas moins de i500 pages, d'un texte compact, soit l'équivalent de quatre volumes ordinaires. Pour raconter les deux années qui vont da 18 fructidor au 18 brumaire, du 4 septembre 1191 au 9 novembre 1199, il lui faudra bien deux volumes comme les deux premiers, ce qui nous donnera quelque chose comme huit volumes ordinaires, pour l'ouvrage entier. Ce n*est pas moi qui m'en plaindrai. L'Histoire sérieuse et vraie ne se contente pas d'à-peu-près et de généralités, — lesquelles ne sont trop souvent que des banalités ; elle vit de faits précis, de détails et de preuves, et si l'historien les multiplie, comme l'a fait ici M. Ludovic Sciout» nous ne pouvons que l'en remercier.
Une œuvre aussi considérable ne peut, on le comprend, s'analyser en quelques lignes, se résumer en quelques pages. Je dois donc me borner à quelques indications sommaires.
M. Thiers, àans son Histoire de la dévolution françaite^ n'a pas craint d'écrire celte plirase étonnante : < Le Directoire était le gouvernemsnt légal et modéré, qui voulut faire subir le joug des lois aux partis que la Révolution avait produits » (1). Ce qui ressort, au contraire, avec évidence, du livre de M. Sciout, ce qui est établi par une longue suite de faits et de preuves, c'est que le Directoire a été le gou-
(1) Tome X, p. 240.
vernement le plus illégal et le plus tyrannique qui se puisse imaginer. Il a continué par goût les pires traditions révolutionnaires. Il n'a pu durer que par une série de coups d'Etat, appuyés de lois d'exception, les unes violant le droit électoral, les autres proscrivant de nombreuses catégories de citoyens; il ne s'est soutenu que par l'arbitraire sur les personnes et les fortunes. C'est une suite de viles intrigues, de palinodies intéressées, de comédies impudentes, dont les nombreux acteurs n'excitent guère que le mépris. Comparés à Danton, à Saint- Just et à Robespierre qu'ils remplacent, ces thermidoriens, qui se sont maintenus au pouvoir pendant la période directoriale, ne sont plus que de misérables intrigants, des brigands subalternes. Mallet du Pan les a définis d'un mot : «Ce sont des valets qui ont pris le sceptre des mains de leurs maîtres, après les avoir assassinés. »
J'ai dit que le parti révolutionnaire ne s'était maintenu au pouvoir que par une série de coups d'Etat.
La journée du 18 fructidor an V établit la dictature d'une coterie révolutionnaire, en corrigeant les élections de l'an V et chassant près de deux cents députés avec deux directeurs. C'est le coup d'Etat de la majorité du Directoire et de la minorité des Conseils, contre la majorité des Conseils et la minorité du Directoire. C'est l'œuvre de la coalition de presque tous les groupes républicains.
Le 22 floréal an VI est le coup d'Etat du Directoire et de la majorité factice du corps législatif mutilé en fructidor an V, contre les députés élus en l'an VI, et contre le corps électoral passé cette fois de droite à gauche, mais toujours indocile. Il déplace encore cent-soixante voix
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environ. Il est fait par les pourris et les crapaods du marais.
Le 30 prairial an VII est le coup d'Etat de la majorité des Cotiseils contre la majorité du Directoire qui est expulsée. Il est fait par la coalition des anarchistes frappés en floréal, et de certains floréalistes défectionnaires.
Le 18 brumaire an VIII est le coup d'Etat de la majorité des Anciens et de la minorité du Directoire contre la majorité du Directoire et celle des Cinq-Cents. II est fait par les pourris, les crapauds du marais et certains prairialistes, contre l'extrême gauche du parti révolutionnaire et les indépendants. Tous ses auteurs sont des républicains triés sur le volet, et ils n'ont été secondés par aucun modéré.
Voilà comment le Directoire a été un gouvernement légal et modéré !
Toujours d'après M. Thiers, tous les Français jouissaient sous le Directoire de la liberté la plus complète ; — tous évidemment, moins les députés que l'on proscrivait, moins les prêtres que I'od déportait, moins les journalistes que l'on mettait hors la loi, moins les émigrés que l'on fusillait, moins les parents d'émigrés que l'on arrêtait comme otages et dont on confisquait I&s biens. M. Thiers et les autres écrivains révolutionnaires parlent le moins possible de tous ces attentats contre la liberté. Us sont d'ailleurs fort à leur aise, au moins en ce qui touche les émigrés. Pouvait-on se montrer trop sévères contre des hommes qui avaient porté les armes contre leur patrie, — la patrie représen-
tée par Robespierre et ses dignes successeurs ? Ce qu'ils oublient de dire, c'est que ces émigrés par passion politique ne formaient qu'une minime fraction du chiffre total des personnes atteintes dans leur sûreté, dans leur biens, dans leurs droits politiques, par les luis frappant les émigrés et leurs parents. Les listes d'émigrés, surtout depuis la loi qui attribuait au dénonciateur le dixième des biens, avaient atteint une étendue effrayante. La jalousie, la cupidité, la vengeance, toutes les détestables passions y avaient successivement ajouté leur chapitre. Après y avoir inscrit les émigrés réels, on y inscrivit des émigrés imaginaires. « Chaque commune, disait Portails au conseil des Anciens, le 17 février 1796, chaque commune grossit la liste des émigrés de tous les propriétaires qui n'avaient jamais habité son territoire, et qui avaient leur domicile ailleurs... Certains départements avaient, par des arrêtés, déclaré émigrés tous ceux de leurs habitants qui prouvaient leur résidence ailleurs que dans le département même... Des pères de famille qui ne sont jamais sortis de leur maison, des vieillard qui n'ont pas quitté leur lit, des représentants du peuple qui n'ont jamais abandonné leur poste, figurent parmi les prévenus d'émigration (1). »
Soixante-dix mille individus formaient, en 1196, la liste de ces faux émigrés, inscrits par les sociétés populaires (2) ; et Dubreuil, député de l'Aveyron, prouvait,
(1) Rapport de Portalis au conseil des Anciens — Moniteur du 83 février 1796.
(2) Lally-Tolendal, Défense des émigrés, T. II, p. 62.
le 24 août, aa conseil des Cinq-Cents, qae sur mille cinq noms d'émigrés qui constituaient la liste de son département, les véritables émigrés ne s'élevaient qu'à six (i). Tout cela, le Directoire le savait mieux que personne, mais il savait aussi que la législation sur les émigrés comme celle des suspects avait l'inappréciable avantage de frapper de nombreuses catégories mal définies, qu'il était aisé aux bons révolutionnaires d'étendre selon leur caprice. Avec elle, on faisait des suspects à volonté. On atteignait d'abord tous les parents des émigrés ou prétendus tels, ce qui portait à plusieurs centaines de mille les personnes dont la liberté et la fortune étaient à la discrétion des agents du pouvoir. Les gens riches étaient ainsi l'objet de vexations et d'extorsions de toute nature. Il s'en fallait bien d'ailleurs que cette odieuse législation ne s'appliquât qu'aux riches. Dans les seuls départements do Haut-Rhin et du Bas-Rhin, dans l'hiver de 1193, pendant que deux exécrables proconsuls, Schneider et Monnet, parcouraient et décimaient les campagnes avec deux guillotines, cinquante mille cultivateurs avaient émigré, avec les vieillards, les femmes et les enfants (2). Dans tous les autres départements frontières, de malheureux paysans avaient aussi émigré par terreur. Ceux-là aussi, le Directoire les maintenait soigneusement sur ses listes, et cela
(1) Ainnitsur du 29 «oût 1796. — L» RédaeUur^ n* 250. Pour 1m déUUi, voir Lally-Tolendal, T. Il, p. 63.
(2) Voir, sur c«tta émigration forcée de doquante mille babiUats da liant et da Hat-Rhin, le rapport circonatancié fait par Harmaod de la ^feoae ao cooaeil des Aneiena, le 24 août 1797. — MoniUw du Z8 et iu29.
pour deux raisons : la première c'est qu'aux yeux de Larevellière-Lépeaux et des autres patriotes du Directoire, des gens du peuple, des paysans qui n'étaient pas révolutionnaires ne valaient pas mieux que des gentilshommes, et méritaient d'être traqués comme eux, et fusillés comme eux, sur la simple constatation de leur identité ! La seconde, c'est que, si l'on ne pouvait les frapper dans leurs biens, on avait du moins la ressource de les frapper dans leurs droits politiques. Le Directoire qui savait bien avoir contre lui l'immense majorité du pays, ne négligeait aucune occasion de faire des coupes sombres parmi les électeurs modérés.
Tous les parents ou alliés des gens inscrits comme émigrés furent privés du droit de vote, non seulement jusqu'à la paix générale, rendue impossible par la politique extérieure du Directoire, mais encore quatre années après elle ! M. Ludovic Sciout s'est étendu, avec grande raison, sur tout ce qui touche à cette question des émigrés, ou prétendus tels (1), Le Directoire s'y montre tout entier avec sa duplicité, son esprit de mensonge et de rapine.
Tout cela n'a pas empêché M. Thiers, après avoir présenté le Directoire comme un gouvernement légal et modéré, après avoir parlé de la liberté dont jouissaient alors les citoyens, d'écrire tranquillement que la France n'a jamais connu de plus belles années.
En regard de cette étrange assertion, plaçons le tableau que M. Ludovic Sciout, appuyé sur des faits sans nombre,
(1) Voir surtout Tom I, pages 506 à 531.
sur des preuves sans réplique, a tracé de cette heureute époque. Le Directoire, dit-il, est une époque d'angoisses et de misère noire. Les rentiers, les créanciers de l'Etat ne sont point payés, ou reçoivent des papiers sans valeur ; le commerce et l'industrie sont ruinés ; les honnêtes gens de toute classe, industriels, propriétaires, marchands, ouvriers, sont obérés, écrasés, ils traînent une existence misérable, mais on leur pn^met le pillage de Londres et de l'Angleterre ! La liberté de conscience est odieusement persécutée. On rencontre à chaque instant, sur les routes, des prêtres conduits par les gendarmes, soit à une commission militaire, soit à Tile de I\é, pour être de là expédiés à la guillotine sèche. La persécution est à la fois très barbare, très générale et extraordinairement minutieuse, car elle est dirigée par des gens qui ont pour principe de « désoler la patience » de ceux qu'ils ne peuvent tuer. L'Etat impose un culte officiel ; il faut chômer le décadi et travailler publiquement le dimanche. L'Etat fait la guerre au maigre, et se donne beaucoup de mal pour que les catholiques ne trouvent pas de poisson à acheter le vendredi. Personne n'est certain de n'être pas inscrit sur une liste quelconque d'émigrés et de n'être pas tout à coup déclaré bon à fusiller. On est constamment sous la menace d'un nouvel emprunt forcé. Les petits fonctionnaires de l'Etat ne sont pas payés, et ceux qui ne veulent point ou ne savent point voler, meurent de faim ainsi que leurs familles. Les magistrats eux-mêmes ne reçoivent pas leur très modique traitement. On no peut plus voyager en France pour un double motif : d'abord les routes, non entretenues faute d'argent, sont
défoncées, et souvent impraticables ; elles sont en outre infestées de brigands, que le Directoire met sur le compte de l'Angleterre, et la gendarmerie, très mal payée, n'est guère employée qu'à faire la chasse aux prêtres et aux émigrés vrais ou supposés. Si l'on arrête par hasard quelques bandits, ils s'évadent bien vite des prisons qui tombent en ruines faute d'argent pour les réparer, et qui sont très négligemment gardées par des geôliers, aussi peu exactement payés que les gendarmes et les juges (1).
Bien loin d'être exagérées, les couleurs de ce tableau sont plutôt très affaiblies. Les témoignages contemporains s'accordent à le présenter sous un jour encore plus triste. Voici, par exemple, comment Mallet du Pan, cet esprit si judicieux et si modéré, décrit le spectacle que présentait alors Paris :
« Nul pinceau ne peut rendre le tableau de cette capitale où le pain ne se distribue que tous les deux jours, où chacun voit périr entre ses mains le signe représentatif de sa richesse, où la livre de chandelle coûte deux cents francs, où une foule de malheureux meurent d'inanition, où le peuple est placé entre le terrorisme et la famine, où la population se divise en dupes et en fripons qui se volent eux-mêmes dans les poches, pendant que le gouvernement s'occupe à son tour de les voler. Une licence affreuse, plus de devoirs, de morale, d'honneur, de sentiments, de respect humain... Cette dépravation et cette misère répondent au gouvernement de la soumission du peuple. »
(1) Tome I, p. XXXIV.
Récusera-t-on le témoignage de Mallet du Pan, parce qu'il était royaliste? Mais le Directoire lui-même, quand par hasard il lui arrivait d'être sincère, ne parlait pas autrement dans ses documents officiels. Le 20 frimaire an V (10 décembre 1196), il envoyait aux Cinq-Cents un message dans lequel il peignait en ces termes la situation de la France, telle que la République l'avait faite :
c Toutes les parties du Service, vous le savez, sont
en souffrance : la solde des troupes est arriérée ; les défenseurs de la patrie sont livrés aux horreurs de la nudité ; leur courage est énervé par le sentiment douloureux de leurs besoins ; le dégoût, qui en est la suite, entraine la désertion; les hôpitaux manquent de fournitures, de feu, de médicaments ; les établissements de bienfaisance, en proie au môme dénuement, repoussent l'indigent et l'infirme, dont ils étaient la seule ressource ; les créanciers de l'Etat, les entrepreneurs qui, chaque jour, contribuent à fournir aux besoins des armées, n'arrachent que de faibles parcelles des sommes qui leur sont dues. Leur détresse écarte les hommes qui pourraient faire les mêmes services avec plus d'exactitude, ou à de moindres bénéfices. Les routes sont bouleversées, les communications interrompues, les fonctionnaires publics sont sans salaire ; d'un bout à l'autre de la république, on voit les juges, les administrateurs réduits à l'horrible alternative, 00 de traîner dans la misère leur existence et celle de leur famille, ou de se déshonorer en se vendant à l'intrigue. Partout la malveillance s'agite : dans bien des lieux, l'assassinat s'organise, et la police sans activité, sans
force parce qu'elle est dénuée de moyens pécuniaires, ne peut arrêter ces désordres. »
Quelques jours auparavant, le 16 frimaire, un ancien conventionnel, Richard, avait présenté au conseil des Cinq-Cents un rapport où il disait : « Les vols, les assassinats s'organisent de toutes parts ; chaque jour, des événements sinistres effraient les citoyens, et appellent l'attention des législateurs. »
Tels étaient, en ces « belles années » l'abandon et la barbarie, l'absence de tout gouvernement et de toute administration, que les bêtes fauves se multiplièrent à l'infini, envahirent les campagnes et les dévastèrent. Le Corps législatif dut prendre des mesures pour arrêter ces ravages. Le député d'Aubermesnil constata qu'en l'an VI il avait été tué cinq mille trois cent cinquante et un loups. « Malgré cette destruction, disait-il, les ravages se renouvellent, les accidents se succèdent, les plaintes se multiplient (1). »
M. Ludovic Sciout a étudié la politique extérieure du Directoire avec autant de soin que sa politique intérieure. Il a montré, par des faits et des pièces irréfutables, que les deux se valaient.
(1) Moniteur du 23 septembre 1793, rapport de d'Aubermesnil.
La France avait alors d'illustres capitaines, BonHparte, Moreau, Jourdan, Hoche, Kléber, Desaix, Charapionnet, Joubert. Grâce à eux la gloire souvent planait sur les hontes du Directoire,
Ck>mm6 un aigle parfois s'abat sur un fumier.
Dans les victoires et les conquêtes de nos soldats, nus gouvernants ne voient qu'un moyen de trouver l'argent qui leur fait si grand défaut et que ne peut leur fournir la France épuisée, saignée aux quatre veines. Ils rançonnent, ils spolient méthodiquement les républiques de Hollande, de Gènes, de Venise, de Suisse, Parme, Modène, l'Etat Pontifical, la Toscane, les royaumes de Sardaigne et de Naples. Pour mieux tenir et pressurer ces pays, ils y installent des républiques prétendues alliées, et en réalité soumises à la vassalité la plus étroite, taillables et corvéables à merci. Hs leur imposent des gouvernants bien triés sur le volet et qu'ils jugent semblables à euxmêmes ; et cependant, pour des motifs misérables et honteux, ils 'es chassent souvent avec mépris ; ils gratifient d'un ou de plusieurs fructidors chacune de leurs républiques vassales (i), et généraux et soldats français s'y perfectionnent dans l'art d'épurer les assemblées et les directoires. Les révolutionnaires prétendaient apporter la liberté aux peuples étrangers, et ils leur imposaient un joug avilissant, une ignoble parodie du gouvernement constitutionnel. Après tout, n'en agissaient-ils pas de
(1) II* firent an fructidor dans chacaoe des Rtfpabliqa«w Romaine, Ligurienne et IlalTétique, deas daot la République Batave, troi* dans la CiMlpioe.
même avec les Français? Vienne le jour où un despote les débarrassera de ces misérables exploiteurs, et tous, étrangers et Français, applaudiront avec un égal enthousiasme.
Les nombreux chapitres que M. Ludovic Sciout a consacrés, dans ses deux premiers volumes, à l'histoire de ces diverses républiques, sont peut-être les plus neufs de son livre. Ils suffiraient à le mettre hors de pair, si par ailleurs il n'offrait, sur tous les points, une série de révélations curieuses, une singulière abondance de documents précieux et de pièces inédites.
Ici encore je ne puis que résumer, analyser. Je dois me contenter de signaler un ou deux des documents nouveaux mis au jour par le savant historien.
Au commencement de 1197, le général Bonaparte envahit les Etats du pape. A la date du 15 pluviôse, an V (3 février 1791), Larevellière-Lépeaux et ses collègues lui écrivirent la lettre suivante, copiée par M. Sciout sur le registre des délibérations secrètes du Directoire :
« Citoyen général : En portant son attention sur tous les obstacles qui s'opposent à l'affermissement de la constitution française, le Directoire exécutif a cru s'apercevoir que le culte romain était celui dont les ennemis de la liberté pouvaient faire d'ici longtemps le plus dangereux usage. Vous êtes trop habitué à réfléchir, citoyen général, pour n'avoir pas senti, tout aussi bien que nous, que la religion romaine sera toujours Vennemie irréconciliable de la république^ d'abord par son essence, et en second lieu parce que ses ministres et ses sectateurs ne lui pardonneront jamais les coups qu'elle a portés à la fortune
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et au crédit des premiers, aux préjugés et aux habitudes des autres (i). // est sans doute des moyens à employer dans l^ intérieur pour anéantir insensiblement son influence, soit par des voies législatives, soit par des institutions qui effaceraient les anciennes impressions, en leur substituant des impressions nouvelles, analogues à l'ordre de choses actuel, plus conformes à la raison et à la saine morale. C'est au gouvernement à tâcher de découvrir ces moyens. Mais il est un point, non moins essentiel peut-être pour parvenir à ce but désiré, cest de détruire, s'il est possible, le centre d'unité df. l'église romaine, et c'est à vous qui avez su réunir jusqu'ici les qualités les plus distinguées du général à celles du politique éclairé, à réaliser ce vœu, si vous le jugez praticable.
c Le Directoire exécutif vous invite donc à faire tout ce qui vous paraîtra possible (sans compromettre le salut de votre armée, sans vous priver des ressources en tous genres que vous pourriez en retirer pour le profit de votre armée et pour le salut de la République, et sans rallumer le flambeau du fanatisme en Italie, au lieu de l'éteindre) pour détruire le gouvernement Papal, de manière que, soit en mettant Rome sous une autre puissance, soit, ce qui serait mieux encore, en y établissant une forme de gouvernement intérieur qui rendrait
(1) « Lm réTolutioDnalrM «ccuMnt consUmment I« oIerg4 d'égarer let Adèle* tar l«ar roaiptê. Daot c« docomrat Mcret, le Direetoire reooiuuitt qu'il attaque la religion elle-même et non paa seakoient le olergié, et que l«s calholiquee laïque* doivent le regarder eomiM leur ennemi acharné. » (Note de M. Ludovic Scioat.)
misérable et odieux le gouvernement des prêtres^ le Pape et le sacré collège ne pussent concevoir l'espoir de siéger jamais dans Rome, et fussent obligés d'aller chercher un asile dans quelque lieu que ce fût, où au moins ils n'auraient plus de puissance temporelle... »
Cette lettre est signée à la minute : Revellière-Lépeaux, Barras, Rewbell. M. Ludovic Sciout la fait suivre des observations suivantes :
« Le Directoire déclare très catégoriquement, dans cette lettre, qu'il ne se contente pas de faire la guerre aux débris du clergé de l'ancien régime, mais qu'il entend détruire le catholicisme lui-même, parce qu'il est, dans son essence^ contraire à la République, telle qu'il veut la pratiquer à tout prix. On voit par là combien étaient inutiles les efforts de certains hommes, intelligents et avisés sur d'autres questions, pour arriver à une sorte de conciliation ; et ils accusaient d'être aveuglés parla haine et l'esprit de parti ceux qui voyaient clair dans les véritables intentions des révolutionnaires! (1) »
La République de Venise avait, la première, reconnu la République française. Cela n'empêcha pas Bonaparte de s'en emparer, sans combat d'ailleurs, et par trahison. De cette trahison, des fourberies sans nombre dont elle fut accompagnée, nos historiens ne parlent guère, et ceux qui en parlent, par extraordinaire, ne négligent rien pour la pallier. M. Ludovic Sciout estime que môme
(l; Tome II, p. 166.
CAUSICRILS HISTORIQUES. 'ISJ
in République et raôme Bonaparte sont, justiciables de l'histoire. Il raconte les choses telles qu'elles se sont passées. Bonaparte voulait faire croire à l'Europe qu'en (li^fruisant la République de Venise — qui n'était nullement en guerre avec la France — il punissait avec justice un gouvernement assez perfide pour avoir prémédité un massacre général des Français. Mais cela comment le faire croire? Bonaparte fit fabriquer par un agent soldé nommé Salvadori un faux manifeste par lequel le gouvernement vénitien invitait les peuples de la Terre ferme à courir sus aux Français! M. Ludovic Sciout donne in extenso le texte de ce faux manifeste (1) et il établit que Bonaparte en est bien l'auteur. Prenez garde, monsieur Sciout ; en toute rencontre vous dites la vérité, rien que la vérité ; vous ne serez jamais, comme M. Thiers, un historien national !
Les derniers chapitres du tome II, sont, eux aussi, particulièrement intéressants. L'auteur y raconte, dans le plus grand détail, le coup d'Etat du 18 Fructidor.
Ce coup d'Etat fut accompagné des mesures les plus dictatoriales et les plus odieuses. Les 18, 19 et 24 Fructidor (4, 5 et 10 septembre 1191), ce qui restait des deux Conseils vota les dispositions suivantes, concertées
(i; ToiM II, p. 806.
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d'avance avec Larevellière et ses complices, Barras et Rewbell : — loi annulant les élections de quarante-deux départements ; — loi autorisant le Directoire à destituer les magistrats à son gré et à pourvoir lui-même aux vacances qu'il aurait faites ; — loi lui accordant une faculté arbitraire de déportation contre les prêtres ; — loi renvoyant les émigrés rentrés devant des commissions militaires, qui devaient se borner à constater l'infraction, prononcer la peine de mort et la faire exécuter dans les vingt-quatre heures ; — loi condamnant à la déportation 65 hommes politiques, dont deux directeurs Carnot et Barthélémy, 42 membres du conseil des Cinq-Cents et 11 du conseil des Anciens ; — loi condamnant à la déportation les propriétaires entrepreneurs, les directeurs, auteurs et rédacteurs de 42 journaux.
C'est ce coup d'Etat que jusqu'ici les historiens du Directoire ont presque tous cru devoir approuver. Thiers surtout est ravi de voir ces députés qu'on jette par la fenêtre, et il prend même assez facilement son parti d'en voir quelques-uns déportés à la Guyane. Un jour est venu où le 18 Fructidor a servi de modèle à un autre coup d'Etat, et où M. Thiers a été — non pas déporté à la Guyane — mais retenu en prison, avec toutes sortes d'égards, pendant une huitaine de jours. A cette occasion, il a fait retentir le monde de ses cris ; la mort seule était capable de punir un tel attentat ! Certes, le crime était abominable, mais M. Thiers ne l'avait-il pas amnistié d'avance en approuvant le 18 Fructidor?
M. Thiers écrivait sous la Restauration et il amnistiait
alors, quand il ne le glorifîait pas, tout ce qui avait été fait dans le sens de la révolution. M. Granier de Cassagnac, lui, écrivait au lendemain du 2 décembre 1851 ; il était au premier rang des vainqueurs, et il était dans son rôle de journaliste officieux, sinon d'historien, en prenant parti pour les auteurs du 18 Fructidor. Justifier les coups d'Etat du passé, n'était-ce pas en même temps justifier celui auquel il venait de prendre part? Il essaya donc d'établir que le Directoire avait été attaqué et qu'il n'avait fait que se défendre ; que son coup d'Etat militaire avait été nécessaire et légitime en présence de la conspiration royaliste préparée et organisée par les Conseils. Il écrit, dans le sommaire de son livre XXXl* : Conspiration avérée da corps législatif. (1) Seulement, cette conspiration, il ne la prouve pas. Tout ce qu'il a trouvé de plus fort pour l'établir, c'est un passage des Mémoires de Mallet du Pan, écrivant à la date du n août 1197 :
« Les Conseils et le Directoire viennent de faire assaut de malhabileté. Ils ont ajourné la bataille, par l'effet d'une peur réciproque ; ils se sont embrassés, comme Cléopâtre embrasse Rodogune, et comme Néron embrasse Britannicus, pour mieux s'étouffer. Les Conseils ne savent que décréter; ils sont une preuve quune grande (usemblée délibérative en France ne sera jamais qu'une pétaudière ou un brûlot. (2). »
Les Conseils ne savent que décréter : donc, ils ne conspirent pas. C'est ce que montre très bien Mallet du
(DTooM II.
(<) Mémoiret de Mallet du Pao, T. Il, p. S16.
240 CAUSERIES fflSTORIQUES.
Pan, si singulièrement invoqué ici par M. Granier de Cassagnac à l'appui de sa tiièse. A la date du 30 juillet 4797, l'éminent publiciste (c'est Mallet du Pan que je veux dire) déplore la faiblesse et l'aveuglement des Conseils, qui, en face d'un ennemi décidé à agir révolutionnairement, se refusent à sortir des voies constitutionnelles et ne veulent employer que des moyens légaux.
« Se défendre constitutionnellement, écrit-il, tandis que le Directoire attaque révolutionnairement, c'est se dévouer à une perte inévitable. Les suites de la crise actuelle tiendront donc au choix que feront les Conseils d'un plan ou d'une résistance active, et de la promptitude avec laquelle ils l'adopteront. Sans cela, ils seront épurés, proscrits, décimés, tel est le but du Directoire ■et des Jacobins. Il y a tout à craindre de cette classe d'idiots et d' équilibristes qui, dans les Conseils, jouent le rôle de danseurs de corde, et, opinant sans cesse pour les tempéraments, finiront par culbuter leur assemblée et se casser le cou eux-mêmes . (1) »
Quelques jours plus tard, à la veille même du coup d'Etat, Mallet du Pan constate avec désespoir que les Conseils se confinent de plus en plus et se perdent dans la « politique des tempéraments ». — « L'opinion publique, dit-il, est cent fois plus forte, plus prononcée, plus hardie que les Conseils. Elle les pousse, bien loin d'en être animée. Ils ne savent tirer aucun parti de ce sentiment des quatre-vingt-dix centièmes de la nation,
(1) Correspondance de Mallet du Pan, T. II, p. 309.
qu'il lear serait aisé d'électriser, et qu'une conduite ambiguë tend à décourager (i) ».
Après M. de Barante, M. Taine et M. Victor-Pierre (2), mais avec beaucoup plus de détails, M. Ludovic Sciout démontre, de la façon la plus concluante, que cette conspiration imputée aux Conseils par les proscripteurs de fructidor et par les historiens révolutionnaires et bonapartistes, n'a pas existé; que les prétendus conspirateurs non seulement n'ont pas agi, mais qu'ils n'étaient pas organisés pour agir.
Voilà donc enfîn une Histoire du Directoire, complète, définitive, de tous points excellente. J'y signalerai cependant une lacune. Au 18 fructidor, le Directoire tua tous les journaux indépendants. Avant son coup d'Etat, il avait tout fait pour les entraver et les effrayer. Le 16 avril 1196, il avait fait voter une loi qui punissait de mort « tous ceux qui, par leurs discours ou leurs écrits distribués ou affichés, provoquent la dissolution de la représentation nationale ou du Directoire, le meurtre de tous ou aucun de ceux qui les composent, ou le rétablissement de la royauté, ou celui de la Constitution de l'î93, ou celui de la Constitution de 1191, ou la loi agraire ». Sous couleur de combattre les anarchistes, celle loi du 16 avril visait, en réalité, les royalistes et les mudcrés. Son extrême rigueur empêcha son application, et jusqu'au 4 septembre 1191, la liberté de la
(1) Mallet da Pao. T. II, p. 348.
(2) Baranta, Histoire du Dirtctoirs, T. U ; Tain*, la RévoluHoH, T. m, p. S79 à 590; Victor-Piarre, la Terreur toua U Directoire.
presse exista de fait. Les journalistes modérés et monarchiques, Michaud, Fiévée, La Harpe, Fontanes, Morellet, Richer Sérizy, Beaulieu, et vingt autres déployèrent le plus rare courage. J'aurais voulu que M.Ludovic Sciout consacrât au moins un chapitre à ces braves gens. Je lui demanderai aussi de réserver une place dans ses prochains volumes au mouvement intellectuel, littéraire et artistique. 11 conviendra de même, je le crois, de ne pas négliger la peinture de l'effroyable corruption de cette misérable époque. Les événements politiques et militaires ne sont pas toute l'histoire; peut-être n'en sont-ils que le petit côté. M. Ludovic Sciout le sait mieux que personne, lui qui n'a pas craint de consacrer à l'étude de la question religieuse sous la Révolution un travail si considérable, quatre volumes qui en valent huit (1).
Son ouvrage sur le Directoire est savamment composé, écrit avec soin, neuf, impartial ; mais l'impartialité cliez M. Ludovic Sciout n'est pas de l'indifférence. Il n'est pas de ceux qui se préoccupent avant tout d'user de tempéraments, et se tiennent pour sattisfaits quand ils ont renvoyé les partis dos à dos. Il ne se cache pas d'avoir des principes arrêtés et des convictions profondes. 11 se prononce très hautement pour le droit contre l'usurpation, pour la fidélité contre la révolte, pour la vertu contre le crime, pour la religion contre l'impiété, pour la monarchie contre la révolution. Je ne m'en défends pas, j'aime par-dessus tout ces livres où l'auteur est vrai, consciencieux, sincère, mais oîi il n'est pas neutre.
(i) Histoire de la Constitution civile du clergé, 4 vol. in-S" Firmin- Didot. 1872-1881.