‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 13 sur 21 · QUIBERON · texte numérisé non relu

QUIBERON

Il y a quelques semaines, le 21 juillet 1895, je visitais le champ de bataille où, il y a cent ans, le 21 juillet 1195, Sombreuil et ses compagnons furent vaincus par. les soldats de Hoche. Le livre de M. l'ahbé Le Garrec à la main, j'ai parcouru la presqu'île de Quiberon, depuis le fort Penthièvre qui défend la presqu'île à l'entrée, jusqu'au Fort-Neuf, situé à la pointe extrême, un peu en avant de Port-Haliguen. C'est là, sur cette falaise d'une lieue Lt demie de long, sur ces dunes à peine élevées de quelques mètres au-dessus du niveau delà mer qui l'enserre des deux cùtés, que sont tombés tant de braves, royalistes et républicains. C'est là que fut moissonnée l'élite de la noblesse française, l'élite de ces preux dont les pères, depuis tant de siècles, avaient, sur tant de champs de bataille, versé leur sang pour la France. Ceux qui périrent à Quiberon, le il juillet, tombèrent en

(1) QLiBKRON, la Bataille et U Martyre^ p«r FcbM logtaM Lt Qmnte, Un Toluuie in-t8. A Auny ch*z Rolando Rmaiid, imprinMor^^dittar. 1805.

héros. Ceux, en plus grand nombre, qui, faits prisonniers et traduits devant les commissions militaires, furent fusillés à Vannes, à Auray, à Kergroix, à Quiberon et à Kerbonnec, moururent en martyrs.

Après avoir parcouru le champ de bataille, j'ai voulu, toujours avec M. l'abbé Le Garrec pour guide, visiter « les champs du martyre ».

A Vannes, au sud de la ville, un chemin sinueux et ombragé conduit insensiblement, de terrasse en terrasse, depuis la rivière qui coule en bas jusqu'à une place très spacieuse, coupée d'allées transversales, plantée d'arbres magnifiques et appelée la Garenne. Un mur élevé sépare l'ancien couvent des Hospitalières de la promenade d'aujourd'hui ; c'est au pied de ce mur, dans Vallée des soupirs, qu'on amena d' Auray, pour les fusiller, Charles de Sombreuil, Mgr de Hercé, évêque de Dol, un chevalier de Saint-Louis, François Petit Guyot, un jeune homme, René de la Landelle, et douze prêtres. Les cadavres y furent laissés longtemps, dépouillés de leurs vêtements. Le sang coulait en abondance sur le sol, et les chiens venaient s'en « regorger ». L'administration municipale fit entendre des plaintes, non pas au nom de l'humanité, mais au nom de la salubrité publique. Les cadavres nus furent alors transportés au cimetière de Boismoro (1) et l'on décida de conduire les nouvelles victimes à quelque distance de la ville.

Tantôt les convois se dirigeaient du côté de VErmi-

(1) Ce cimetière entourait régllse paroissiale de St Patem, dans la ville de Vannes.

tage, à droite du canal. Les fosses qu'on creusait pour recevoir les cadavres s'espaçaient de l'ancienne communauté de Lassentière jusqu'à la rive qui porte encore aujourd'hui le nom de Pointe des Emigrés. Tantôt on les conduisait, de l'autre côté du canal, sur les terres de VArmor.

Les jeunes qui bénéficièrent (?) d'un sursis furent exécutés dans un autre endroit. A un kilomètre environ de Vannes, sur la route qui conduit à Sainte- Anne, non loin de l'ancien couvent des Carmes, au Boudon, on voit une prairie humide où coule une fontaine. Là périrent une soixantaine de jeunes gens.

Quelques autres prisonniers furent fusillés à Vannes même, dans l'étroit triangle que forme le portail de la Communauté de la retraite (ancien grand séminaire) avec la grande voûte de la rue du Mené, avec laquelle il se trouve en faux équerre.

Combien y eut-il de victimes à Vannes? Un écrivain favorable à la Révolution compte cinq cents émigrés ou chouans qui avaient subi la peine de mort avant le 8 août. Si l'on ajoute à ce nombre celui des soixante jeunes gens dont le sursis ne fit que retarder le martyre, et les quatre cents chouans que l'épidémie enleva dans les carrières de la communauté du Père Eternel, on arrive au chiffre approximatif de mille victimes. M. l'abbé Le Garrec croit que le chiffre véritable est encore plus élevé (I).

(1) QuibêroHf p. S47.

Les condamnés des deux commissions militaires d'Auray furent exécutés, à trois quarts de lieue environ de cette ville, dans la vallée d'Auray, au lieu où se dresse maintenant la chapelle expiatoire et que la voix populaire a nommé le Champ des Martyrs.

En même temps que celles de Vannes et d'Auray, trois autres commissions militaires fonctionnaient dans la presqu'île : l'une siégeait au presbytère de Quiberon ; l'autre au quartier général de Saint-Pierre, tantôt à Portd'Orange, tantôt à Kerdavid ; la troisième au village de Kerrand.

La commission de Kerrand faisait exécuter ceux qu'elle jugeait du côté de la baie, au-dessous du village de Kerbonnec, tout près d'un pont qui sépare la plage d'un petit étang marécageux.

Celle de Saint-Pierre faisait fusiller les condamnés au pied d'un monticule qui s'élève non loin du village de Kergroix dans un endroit qui s'appelle aujourd'hui la fosse des martyrs.

A Quiberon, enfin, quand les blessés ne pouvaient quitter leurs chambres ou les grabats qu'ils occupaient dans l'église, on les fusillait à l'endroit même où ils se trouvaient. Ainsi mourut Prévost de la Voltais, atteint dans le combat du 21 juillet de trois blessures et qui fut fusillé le lendemain même du jour où le chirurgien lui avait coupé la jambe. Si les blessés pouvaient encore se tenir debout, on les fusillait dans la cour même du presbytère où la commission tenait ses séances. Le vicomte de Belizal avait reçu une balle en pleine poitrine dans la journée du 13; on le plaça dans la cour sur un fumier

CAUSKKIËS HISTORIQUES. ^47

pour recevoir les balles du peloton d'exécution. Quant à ceux qui pouvaient marcher, on les conduisait à quelque distance du bourg. Les uns étaient dirigés vers le Zal. On appelle encore de ce nom une pâture située à Test du bourg, derrière le mur élevé d'un verger qui sépare les maisons des champs et que contourne un chemin de ronde. Les autres étaient conduits du côté de la mer, tout près de la grèi)e. Pendant longtemps la croix des Dcriniaux a marqué l'emplacement où l'on fusillait les victimes; elle n'existe plus.

Il faut lire, dans l'ouvrage de M. l'abbé Le Garrec le détail de ces exécutions. S'il n'y a pas eu de capitulation, le 21 juillet 1798, les massacres qui ont suivi restent encore comme un des forfaits les plus odieux de la révolution. Mais s'il y a eu une capitulation, ces massacres sont un crime inouï, un des plus lâches qu'ait jamais enregistrés l'histoire.

Y a-t-il eu, ou non, capitulation?

M. l'abbé Le Garrec a discuté cette question avec un soin infini, avec une lumineuse clarté. Je voudrais l'exposer à mon tour, en apportant, s'il se peut, quelques faits et quelques arguments nouveaux.

Il est un premier point sur lequel tout le monde est d'accord. Les soldats de Hoche, dans la journée du 21 juillet, ont crié, à plusieurs reprises, aux soldats de Sombreuil : < Rendez- vous ; vous serez traités comme pri-

sonniers de guerre... Nous sommes tous Français... Il ne vous sera fait aucun mal. » C'est là un fait que reconnaissent eux-mêmes les historiens les plus hostiles aux royalistes. Aussi bien, toute contestation à cet égard serait impossible, en présence de la lettre du chef de bataillon Douillard, qui, nommé par le général Lemoine, le l*' août, président de la commission militaire de Vannes, déclina en ces termes la mission qu'on voulait lui confier :

« Citoyen général, j'aime bien la république ; je déteste les ex-nobles et les chouans : je les combattrai jusqu'à la mort. Mais sur le champ de bataille j'ai voulu les épargner ; j'ai prononcé avec tous mes camarades les mots de la capitulation honorable. La république ne croit pas devoir reconnaître le vœu de ses soldats . Je ne peux plus juger ceux que j'ai absous le sabre à la main » (1).

Les émigrés cependant essayaient de rejoindre les frégates anglaises. Les chaloupes étaient rares, les vagues furieuses; le rembarquement ne se pouvait faire qu'avec les plus grandes difficultés et une extrême lenteur. Sombreuil continuait donc la lutte, afin d'assurer le salut du plus grand nombre possible de ses compagnons. Au moment où un dernier choc allait avoir lieu au Fort- Neuf, ces paroles furent de nouveau entendues : « Bas les armes, les prisonniers seront épargnés (2) ! » L'embarquement était loin d'être terminé; il se présentait

(1) Le Qarr«c, p. 300.

(2) Victoires et Conquêtes, T. IV, p. 229. — La France militaire, T.U,p.7.

peut-être pour Sombreutl un moyen d'arracher à la mortel au massacre les braves gens qui l'entouraient. Des parlementaires furent envoyés vers les républicains.

Dès que l'on put s'avancer entre les deux armées, les deux chefs se rencontrèrent sur une petite butte, auprès d'une fontaine qui existe encore aujourd'hui.

Qu'il y ait eu un entretien entre Uoche et Sombreuil, cela non plus ne se peut nier. Le fait est attesté par plusieurs officiers républicains, par le chef de bataillon Rouvier, par le capitaine Laville, aide de camp du général Humbert, par Rouget de Lisle, qui avait suivi l'armée de Hoche en qualité de volontaire et fut témoin des événe* ments du Fort-Neuf. Le témoignage de ce dernier est ici d'autant moins suspect, qu'il n'a écrit ses Mémoires sur Vexpédition de Quiberon, c'est lui-même qui le déclare, que « pour combattre Vopinion accréditée d'une capitulation faite avec les émigrés. » Il reconnaît qu'un entretien a eu lieu entre Hoche et Sombreuil ; il raconte, d'après ses souvenirs personnels, que les deux généraux se promenèrent seuls pendant quelque temps sur le bord d'un rocher qui dominait la mer, et qu'ils furent bientôt rejoints, par les deux représentants Rlad et Tallien. D'après lui, la conférence une fois terminée, Sombreuil, en retournant vers les siens, avait l'air tranquille et résigné; Hoche en revenant au fort Penthièvre « marchait seul en avant, absorbé dans une rêverie mélancolique qui contrastait avec l'ivresse accoutumée de la victoire. *

Que s'était-il passé dans cet entretien ? Rien, absolument rien, répondent d'une commune voix les écrivains favorables à la révolution. H D'y a pas eu de capitulation.

Mais alors, s'il ne s'est rien passé, s'il n'y a pas eu de capitulation, le combat va continuer. Les émigrés et les chouans sont encore au nombre de trois mille cinq cents, dont cinq cents au moins retranchés dans le Fort-Neuf. Ils ont encore des munitions, et, à défaut de cartouches, il leur resterait le fer de leurs baïonnettes. Tous — et leurs ennemis eux-mêmes l'ont reconnu — tous sont animés du plus rare courage : on le verra bien encore dans quelques jours. Il n'en est pas un qui n'ait fait d'avance le sacrifice de sa vie. Et ces soldats, ces gentilshommes, sans raison, sans motifs, mettront bas les armes, ils se rendront sans conditions, quand une partie d'entre eux, grâce à une résistance désespérée, peut encore se rembarquer ! Et c'est un héros, comme Sombreuil qui, sans avoir à leur offrir aucune compensation, enlève à ses soldats malheureux, à ses amis, la seule chose qui leur restât, la joie douloureuse et suprême de mourir ensevelis dans leur défaite, et, en mourant, de sauver une partie de leurs compagnons ! C'est Sombreuil qui leur ordonne de ne plus combattre, de se réserver afin de se donner, dans quelques heures, en spectacle à leurs ennemis, aux patriotes de villages qui seront là pour les voir passer devant des commissions militaires, pour les voir tomber, au coin d'un mur, sous les balles du peloton d'exécution ! Car enfin ces émigrés, qui se rendent prisonniers, — sans capitulation, dites-vous, — savent bien qu'ils n'ont aucune faveur à attendre. Pour eux, point de grâce. La loi est formelle et impitoyable. C'est la mort — la mort certaine, inévitable — dans les vingt-quatre heures. Vingt-quatre heures de répit, — vingt-quatre

CAU8BRIB8 HISTORIQl'ES. 251

heures d'humiliation et d'outrages, — c'est-là tout ce qu'ils peuvent espérer, et à une telle espérance ils sacrifieront l'honneur de mourir en se défendant, de mourir pour cette cause qui leur fut toujours plus chère que la vie ! — A qui fera-t-on croire que ces hommes aient pu cesser le combat dans de telles conditions? S'il y a eu capitulation, tout s'explique. S'il n'y a pas eu capitulation, la conduite de Sombreuil et celle de ses compagnons reste la plus inexplicable du monde. Et ce n'est pas assez dire, elle n'est pas seulement inexplicable : elle est impossible.

Ce n'est pas tout. Le combat a cessé. Cependant la frégate anglaise la Pomone et la corvette V Alouette sont près du rivage, et cette dernière, armée de vingt-quatre canons, continue de diriger contre les républicains le feu de ses batteries. A ce moment, Hoche demande. Hoche exige que les royalistes fassent cesser le feu de la corvette anglaise. C'est encore là un fait sur lequel s'accordent tous les historiens ; il est reconnu exact par Rouget de Lisie, qui était auprès du général. Qui ne voit tout de suite que ce fait est à lui seul une preuve certaine de l'existence de la capitulation ? Si Hoche n'a pris aucun engagement vis-à-vis de Sombreuil, il n'a le droit de rien exiger ; s'il n'a pas promis d'épargner la vie des vaincus, il ne peut leur demander de faire cesser le feu qui porte la mort dans les rangs de ses soldats. Le bon sens parle ici plus haut que toutes les subtilités : c'est l'évidence même.

Et voilà qu'aussitùt un autre fait, non moins significatif, va faire ressortir, avec plus d'éclat encore, si c'est

252 cAUSEiaES historiques .

possible, la réalité de la capitulation. Les royalistes défèrent sur-le-champ, à la demande de Hoche. Les chaloupes d'embarquement se sont éloignées, chassées par les canons des républicains qui les mitraillaient. Comment prévenir la corvette? Un jeune officier de marine, Joseph de Gesril du Papeu, se jette à la nage; il s'approche de V Alouette ; on l'y fait monter. Sa mission accomplie, il veut retourner aussitôt à terre. On le supplie de rester à bord ; il répond qu'une capitulation a eu lieu, qu'il est donc prisonnier de guerre, et que l'honneur lui commande d'aller se remettre aux mains des républicains. On lui refuse un canot, alors il se jette de nouveau à la mer, et, au prix de nouveaux périls, revient se constituer prisonnier.

Ou cet héroïque épisode est une pure légende^ ou la capitulation a existé. Ceux qui nient la capitulation l'ont bien compris ; aussi ont-ils essayé de contester le fait lui-même ; mais il est attesté par trop de témoins pour qu'on puisse le mettre en doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne se peut récuser. En voici la liste : 1° Chaumereix ; 2° Berthier de Grandry ; 3** la Bothelière, colonel d'artillerie ; 4° Cornulier-Lucinière ; 5° La TuUaye ; 6° Du Fort ; T le contre-amiral Vossey ; 8" le baron de Gourdeau ; 9° le capitaine Rothier, de la légion nantaise. Le fait d'ailleurs est consigné dans une lettre écrite des prisons de Vannes par Gesril du Papeu à son père, le 21 juillet 1795. A quelques jours de là, le jeune héros était fusillé.

CAUSKKIES HlSTOmuUKS. 2'hi

Le soir du combat — et de la capitulation, — la démonstration de son existence n'est-elle pas déjà faite, encore bien, nous Talions voir, que d'autres preuves, et en grand nombre, se puissent ajouter à celles que nous venons de fournir? — le soir de la capitulation, le convoi des prisonniers fut dirigé sur Auray. Les soldats de l'escorte étaient peu nombreux, la nuit sombre et pluvieuse, la route mauvaise. Rien n'était plus facile que de s'échapper dans un pays coupé de fossés, de landes et de chemins creux. Les prisonniers pouvaient même, à la rigueur, et sans grand danger, désarmer leurs gardiens. Le général Hombert, qui commandait le convoi, prévoyant la facilité des évasions, demanda aux prisonniers leur parole d'honneur qu'ils ne chercheraient pas à s'échapper, et cette parole, ils la donnèrent. Si les uns et les autres n'avaient pas tenu pour certaine l'existence d'une capitulation, comment Humberl aurait il exigé cette promesse, et comment les émigrés se seraient-ils crus obligés de la tenir ? On peut à la rigueur l'imposer à des prisonniers de guerre ; on ne la demande pas à des hommes qu'on regarde et qui se regardent eux-mêmes comme condamnés à mort. Les émigrés, s'ils n'étaient plus, en effet, que des victimes que l'on traînait à l'abattoir, pouvaient-ils prêter de leur plein gré un tel serment, se retirant ainsi la dernière planche de salut? Et s'ils ne la faisaient que malgré eux, si on la leur arrachait, en quoi

cette promesse pouvait-elle les obliger ? — Et pourtant tous les témoignages s'accordent à dire que cette promesse, tous la tinrent. Ils se regardaient comme personnellement engagés par la parole que Sombreuil avait donnée en leur nom. Pas un ne s'échappa, « Filez, c'est le plus sûr », leur disaient les officiers et les soldats de l'escorte (1). Ils restaient, ils croyaient que les républicains seraient fidèles à leur parole, comme ils se montraient fidèles à la leur. Louis de Langle et Louis de Talhouët, passant à côté de la demeure d'une de leurs parentes, ne purent s'empêcher de remarquer combien il leur serait facile de disparaître. Mais à peine eurent-ils communiqué l'idée de fuir à leur oncle Armand de Bocozel, chevalier de Saint-Louis, qu'ils la repoussèrent tous trois comme une félonie (2). M. de Chaumereix s'était égaré dans les ténèbres : il appela à haute voix ; deux soldats s'approchèrent et le reconduisirent au détachement. Robert de Boisfossé était tombé sur le chemin de lassitude et de sommeil. Le lendemain matin, il reprit le chemin d'Auray. « A trois lieues d'ici, vous trouverez des chouans, » lui disaient des paysannes (3). Il n'écouta même pas leurs indications et alla se constituer prisonnier. Ce ne furent pas des faits isolés. Plusieurs royalistes demeurés en arrière arrivèrent à Auray sans escorte. Ils attendirent dans les rues que les républicains vinssent

(1) Récit sommaire de la déplorable affaire de Quibero7t, par le chevalier Berthier de Grandry.

(2) Les débris de Quiberon, par Eugène de la Gournerie, p. 15.

(3) Berthier de Grandry. op. cit.

CAUStliUKS HISTÛRIOLI-:i>. Jô."^»

les renfermer. D'autres, qui avaient été accueilli

les maisons au milieu de la nuit, allèrent se livi\;i .1. a

que le jour fut venu.

A une telle conduite, encore une fois, il n'y a qu'une explication possible : il y avait eu une capitulation.

Les prisonniers sont arrivés à Auray. Six jours se passent avant l'entrée en fonctions de la première commission militaire. Pourquoi ce délai, contraire à toutes les pratiques révolutionnaires, contraire aux lois votées par la Convention ? Tout émigré pris sur le territoire français, les armes à la main, devait être fusillé dans les vingt-quatre heures. Point de procès ; pas d'instruction ni de débats, pas de témoins ni de défense ; pas de recours ni de sursis : la mort immédiate. C'était la loi et, pour aucun motif, elle ne pouvait être enfreinte. On ne l'exécute pas cependant. Il fallait, dit-on, attendre les ordres de la Convention. Cela n'est pas sérieux. Non seulement il n'était pas besoin de solliciter ces ordres et de surseoir jusqu'à leur arrivée, mais on ne devait pas les demander : la loi était formelle. On hésitait, diton, encore, par humanité. Cela non plus n'est pas sérieux. La férocité froide et réfléchie avec laquelle le massacre a été ensuite accompli ne le démontre que trop. Et pourtant il est bien vrai que l'on a hésité ; mais pourquoi ? Parce qu'il y avait une capitulation à violer, et que c'était là chose grave, même pour des consciences de conventionnels, même pour des hommes comme Blad et Tallien î

Le 21 juillet, deux commissions militaires sont instituées à Auray par le conventionnel Blad. L'une d'elles était présidée par le chef de bataillon Laprade qui, comme

les autres membres d'ailleurs, avait combattu à Quiberon. « Elle refusa, dit Rouget de Lisle, de juger les prisonniers et déclara son incompétence, » — « Fondé sur quoi, je l'ignore », ajoute bien vite l'auteur des paroles de la Marseillaise^ et il ne se demande pas ce que contenaient certaines pièces concernant cette commission qui ont été soigneusement anéanties (1). Rouget de Lisle, qui n'était rien moins qu'un naïf, feint ici l'ignorance. 11 savait bien, comme tout le monde alors dans l'armée, que les prisonniers traduits devant la commission d'Auray avaient invoqué l'existence de la capitulation. Laprade et ses collègues y croyaient sans doute, car, même après les assurances contraires de Blad, ils se montrèrent peu disposés à condamner. Blad cassa la commission. Voici dans quels termes à la date du 28 juillet, il fit part au comité de Salut public de la décision qu'il avait prise : « ...Nonobstant l'assurance que nous lui avions donnée qu'il n'y a eu ni pu y avoir de capitulation entre des républicains et des traîtres pris les armes à la main, cette commission chancelait, . hésitait à remplir avec fermeté la tâche qu'elle a acceptée, et risquait de compromettre, par des délais hors de saison, la tranquillité de ce pays, dont le plus grand nombre des habitants n'est que trop disposé à une insurrection en faveur des ennemis qui sont détenus à Auray. En conséquence, nous avons cru devoir supprimer cette commission et en nommer une autre qui fût à la hauteur de ses fonctions (2) ».

(1) Ludovic Sciout, le Directoire, T, I, p. 226.

(2) Archives de la guerre (28 juillet 1795).

A Vannes, le général Lemoine, commandant en chef du département du Morbihan, nomma, de son côté, deux commissions militaires. Le président de Tune de ces commissions, le chef de bataillon Douillard, imita la conduite de Laprade. On a lu plus haut la noble lettre qu'il écrivit au général Lemoine. D'autres officiers refusèrent également de faire partie des commissions ; des soldats de la ligne refusèrent de fusiller les condamnés. « Voilà des preuves, dit très bien le récent historien du Directoire, M. Ludovic Sciout. Vit-on jamais rien de semblable! Pour que des refus aussi contraires à la stricte discipline et aux habitudes révolutionnaires fussent possibles dans une armée où d'habitude on versait avec bonheur le sang des émigrés, ou de ceux qui étaient désignés comme tels, il fallait que l'honneur militaire se sentit bien gravement atteint (1). »

Non sans peine, les commissions militaires avaient fini par se constituer ; le général Lemoine menaçait de faire fusiller les officiers qui n'accepteraient pas d'y prendre place. Les prisonniers affirmèrent devant leurs juges que la capitulation avait eu lieu. < Prêt à paraître devant Dieu, dit Sombreuil, je jure qu'il y a eu capitulation et qu'on a promis de traiter les émigrés en prisonniers de guerre (2). > D'autres, en grand nombre, prêtres et laïques ont protesté comme lui. Comment de pareils hommes auraient-ils menti ? Et à quoi bon ce mensonge dans leur situation ? Ils savaient que leurs juges seraient

(1) Le Directoire, loe. oit.

(2) ArchivM d« 1» Guerre (SSjuUlet 1795.)

impitoyables, comme la loi qui les frappait. Encore une fois, pourquoi auraient-ils menti? A Lyon et dans l'Ouest, on avait conduit à l'échafaud ou à la fusillade des troupeaux de prisonniers de tout âge et de toute condition, après les avoir fait défiler devant des commissions : seuls, les prisonniers de Quiberon ont fait entendre une protestation. Ils n'ignoraient pas que leur dernière heure était venue, qu'ils allaient, dans quelques instants, paraître devant le souverain juge, et c'est à ce moment qu'ils auraient chargé leur conscience d'un mensonge, d'ailleurs inutile ! Leur mort admirable, leur martyre héroïque témoigne hautement que leur dernière parole a été une parole de vérité.

A ce faisceau de preuves, ceux qui nient la capitulation n'ont guère trouvé à opposer qu'une chose, la dénégation de Hoche. Le général républicain a écrit en effet: « J'étais à la tête des 700 grenadiers qui prirent M. de Sombreuil et sa division. Aucun soldat n'a crié que les émigrés seraient traités en prisonniers de guerre, ce que j'aurais démenti sur-le-champ. »

Il convient tout d'abord de remarquer la date de cette déclaration. C'est le 22 juillet que Sombreuil, de la prison d'Auray, écrit à Hoche pour lui rappeler que ses compagnons sont couverts par une capitulation. C'est seulement le 3 août que Hoche répond. Pourquoi ce long silence de plus de dix jours? Sombreuil, à ce moment, et

depuis cinq jours déjà, était tombé sous les balles du peloton d'exécution; il avait été fusillé le 28 juillet. Hoche avait attendu pour parler que les lèvres du chef royaliste fussent scellées par la mort.

La force du témoignage de Hoche est donc singulièrement afTaiblie par la date même à laquelle il s'est produit. J'ajoute que le caractère du général républicain et les circonstances dans lesquelles il a écrit sa lettre du 3 août autorisent à la considérer comme étant ici de nulle valeur.

Qu'il ait à la bravoure uni l'intelligence, et que, général en chef de l'armée de la Moselle à vingt-cinq ans, de l'armée de Brest et de Cherbourg à vingt-sept ans, de l'armée de Sambre-et-Meuse à vingt-neuf ans, il ait fait preuve de hautes qualités militaires, cela ne se peut contester ; mais ce qui, non plus, n'est pas contestable, c'est qu'il fut un ambitieux sans scrupules.

Il voulait arriver, arriver vite et au premier rang, et pour cela tous les moyens lui seront bons, même les plus honteux. Rien pour un soldat n'est plus misérable que de se faire le dénonciateur de ses camarades. Ce rùle, Hoche n'a cessé de le remplir. En il93, aide de camp capitaine du général Leveneur, il dénonce deux adjudants généraux, un colonel et trois généraux de brigade. Plus tard, devenu lui-même général, il dénonce ses collègues Férino, Souham, Colaud, etc. (1) Sous le Directoire, jaloux de IClébcr, qu'il tient pour un rival dangereux, il le dénonce

(1) Lasar* Boekt, par Albert Doroj. Rnut dt$ Ihum M<mdtt, tSjiiml884.

en ces termes aux membres du Directoire exécutif : « Mon devoir me prescrit de vous parler d'un des ennemis les plus redoutables du Directoire. Kléber est parvenu à entraîner dans le parti de Pichegru beaucoup d'hommes. J'ai malheureusement la preuve qu'il a séduit, par ses propos et par ses offres, plusieurs officiers. Je pense bien que le Directoire ne souffrira pas plus longtemps cet homme à ses côtés. » M. Albert Duruy, qui cite cette lettre, la fait suivre de cette réflexion : « On ne tombe jamais que du côté où l'on penche, et quand un homme finit par la délation, il est presque certain qu'il avait commencé par l'envie. » Hoche a fini par la délation, mais c'est aussi par là qu'il avait commencé.

En Vendée, dans sa lutte contre les royalistes, il ne lui répugne pas de recourir à des procédés dont l'emploi prouve bien que, pour lui, « la fin justifie les moyens », quels qu'ils soient. Comme la délation, le mensonge est une arme qui lui est familière. Voici à cet égard une lettre de lui, bien significative:

« Puisaye n'est pas parti et ne veut pas partir ; mais ses projets me sont connus, ainsi que ceux de tous les chefs chouanesques : j'ai établi autour d'eux des espions dont ils ne peuvent se méfier ; ce sont des femmes, des enfants et principalement des mendiants. Je suis leurs traces à la piste, et d'un instant à l'autre je suis en mesure de frapper. — Les généraux de l'armée et les chefs cantonnés dans les endroits les plus suspects, ont, de leur côté, établi des troupes de contre-chouans ^ qui parcourent les bourgs et les villages en foulant des cocardes blanches à leurs pieds et en criant Vive la République !

CAUSERIES HISTORIQUES. 26f

La leçon est faite ; ils ont ordre de paralyser toute reprise d'armes et surtout, par cette comédie patriotique, d'amener des défections. — II y en a même qui vont plus loin. Aux endurcis qui ne veulent pour roi que le ci-devant comte de Provence, on propose le fils du duc d'Orléans, Egalité, comme moyen de transaction entre la république et le trône; ce dernier moyen me répugne, quoique je le juge bon à semer la zizanie parmi ces hommes féroces qui ont par leurs brigandages fait tant de mal à la patrie. >

Un dernier trait achèvera de le peindre.

En 1193, alors que Marat demande que l'on fasse tomber 210.000 tètes et justifie de plus en plus ce titre de Dmonciateur par excellence que depuis longtemps lui a donné Camille Desmoulins, Hoche, qui entretient avec l'Ami du peuple des relations suivies (1) , lui écrit une longue lettre où il l'appelle Incorruptible défenseur des 'l'oits sacrés du peuple ! Il dénonce tous ses supérieurs, tous ses chefs, et, après avoir embrassé fraternellement MAfiAT,'i\ signe : HOCHE rue du Cherche-Midi, n°2î)i (2).

Voilà l'homme qui s'est trouvé, au mois de juillet 1195, dans cette alternative, ou de nier la capitulation, ou de s'exposer en la reconnaissant à entrer en lutte avec Blad et Tallien, les représentants de la Convention. S'il reconnaît qu'il y a eu capitulation, il court le risque de se voir brisé, de perdre le fruit de ses efforts, de ses victoires — et

ussi de ses délations. S'il nie l'existence de la capitulation il peut prétendre à tout. Sans doute, en niant, il

(1) Vie de Lazare Hoehe, par AUundr* RooMdin, T. I, p. M.

(2) Voir ci-dastua 1« chapitre sur le 18 PnteUdor.

manquera à la conscience et à l'honneur ; mais cela est-il pour arrêter l'homme qui a mis sa main dans la main de Marat, et qui, en lui dénonçant ses camarades et ses chefs, les a désignés pour l'échafaud ?

L'historien du Directoire, M. Ludovic Sciout, me paraît avoir apprécié, avec autant de justesse que de modération, la conduite de Hoche en cette circonstance :

« Hoche s'est tu, dit-il : ceux qui ont ordonné le massacre des prisonniers et l'ont imposé à l'armée indignée ont enjoint au général et à ses officiers de garder le silence. Et Hoche qui était en réalité l'inférieur des proconsuls, qui peu de temps auparavant avait été destiné à l'échafaud par des conventionnels, leur a obéi. S'il protestait, ce pouvait être une lutte à mort entre lui et Tallien. Il s'est dit qu'après tout les proconsuls et la Convention étaient seuls responsables de cette violation atroce de la foi jurée : il s'est lavé les mains du sang des prisonniers ! H faut vraiment bien peu connaître les hommes politiques et les généraux de la Révolution pour soutenir que si la capitulation avait existé, Hoche aurait fait une protestation chevaleresque extrêmement périlleuse pour lui-même, et très probablement inutile aux prisonniers. Le 9 Thermidor l'avait sauvé de l'échafaud ; mais comme tant d'autres cet homme si brave sur le champ de bataille était resté terrorisé à l'égard du gouvernement révolutionnaire. Une protestation de sa part pouvait amener un scandale épouvantable et le perdait certainement : Tallien était capable de l'accuser devant la Convention de quelque noire trahison, et le général connaissait déjà par une triste expérience la crédulité en pareille matière et prévoyait que son

désir de sauver les prisonniers serait odieusement exploité contre lui. Il se croyait appelé à de hautes destinées et son ambition ne se laissait pas arrêter par des scrupules: il l'a bien montré lors du coup d'Etat de fructidor. D'ailleurs un général victorieux devenait bien vite suspect à la Convention et il fallait peu de chose pour en faire un traître à ses yeux. Déjà Hoche avait été sur le point d'être récompensé comme Custine, Bouchard, Beysser, Westermann. Il se dit qu'il y allait de sa situation militaire, peutêtre de sa vie, et que les prisonniers ne seraient pas épargnés. 11 se résigna donc à courber la tête et à paraître accepter les affirmations des proconsuls. Mais, pour s'être abstenu de les démentir, il se trouva lié à eux, et intéressé comme eux à faire croire qu'il n'y avait pas eu de capitulation. Peut-être crut-il qu'il lui suffisait, pour être en règle avec l'honneur, de ne pas diriger lui-même le ma.ssacre, et de le laisser faire par un autre (1) ! »

Lorsqu'il écrivait ces lignes, M. Ludovic Sciout ne connaissait pas la lettre de Hoche à Marat, que je crois être le premier à tirer de l'oubli où elle dormait depuis un siècle (2). Celte lettre achève de mettre le sceau à une démonstration que je crois complète maintenant et définitive. Entre la parole de Sombreuil, le héros sans peur et sans reproche, et la parole de Hoche, l'ami de Marat, l'histoire pourrait-elle hésiter?

(1) Le Directoire, T. I, p. 228.

(S) Voir au T. II de moo Journal tTyn BourgtoU d* Pari» pendant la Terreur, 1« olu pitre îl tor Lasare Hoehe.

Page 1