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LE CAPITAINE LA TOUR D'AUVERGNE

Le nom de La Tour d'Auvergne est devenu légendaire. Il est de ceux qui éveillent aussitôt dans tous les esprits les idées d'honneur, de courage et de désintéressement. Mais tout ce qu'on sait, dans le public, de sa vie et de sa carrière militaire, se réduit à peu près à ceci : La Tour d'Auvergne ne dépassa jamais le grade de capitaine. Il reçut de Bonaparte, alors premier consul, le litre de t premier grenadier des armées de la République. » Après sa mort, son nom fut maintenu dans les contrôles et dans les revues; il fut pendant longtemps nommé dans tous les appels, et le caporal de l'escouade dont il avait fait partie répondait par ces mots : Mort au champ d'honneur. C'est tout, sauf peut-être que les bretons bretonnants n'ignorent pas que, dans les loisirs de la vie de garnison, il étudia la philologie avec son ami

(I) La Capitaine La Tour d.Xuvet'gne, premier grenadier de la R^ublique, par Emile Sinumd, capitaine au 28* r4^ment d'iofiinteria. — Uo volunsa io-12, Parria at Compagoia, Mitaura, 35, Qoai daa Oranda- Augutlins. 1805.

Le Brigant et publia en 1792, à Bayonne, un livre intitulé : Nouvelles recherches sur la langue, l'origine et les antiquités des Bretons, avec un glossaire breton Polyglotte.

Il a paru avec raison à un de nos écrivains militaires les plus distingués, M. le capitaine Emile Simond, que la vie de la Tour d'Auvergne méritait d'être racontée en détail, avec précision. Dans un remarquable et très intéressant volume, il l'a reconstituée avec un soin pieux, en la débarrassant des péripéties dramatiques et des anecdotes amusantes qui sont du domaine de la fantaisie. « La vie du célèbre capitaine de grenadiers, dit très bien son biographe, renferme beaucoup d'enseignements précieux et doit être méditée par les nouvelles générations qu'un esprit de critique excessif porte à douter du désintéressement, du patriotisme et d'autres vertus qui n'étaient pas discutées jadis. Nos aïeux croyaient aux passions généreuses, ils s'en inspiraient, et c'est ce qui leur a permis d'accomplir de grandes choses, d'assurer le triomphe du progrès dont nous avons le bénéfice, sans avoir eu la peine de le défendre. Nous devons à ces devanciers notre bien-être matériel et moral. Eux ont souffert, ont combattu, ont sacrifié leur vie, afin de nous léguer cet héritage . Pour n'être pas les indignes descendants de tels hommes, il faut s'arracher à la contemplation et à l'étude stérile du moi, qui est haïssable, avoir plus noble souci que la satisfaction exclusive de l'intérêt personnel, chercher le bonheur dans le dévouement à la félicité de nos proches, qui composent notre famille et notre patrie, en un mot dans le Devoir. »

Théophile-Blalo Corret, qui s'appela plus tard de La Tour d'AuvergneCorret et que la postérité n'a plus désigné que sous le nom de La Tour d'Auvergne, quoiqu'il n'appartienne pas légitimement à cette ancienne et célèbre famille, naquit le 23 décembre 1143 à Carhaix, ville de la Cornouaille, en Basse- Bretagne.

C'est à tort que ses biographes, avant M. Emile Simond, l'ont tous prétendu noble. Son acte de naissance dénomme son père « Olivier Louis Corret », et le qualifie « noble maître », désignation usitée à cette époque pour les notables bourgeois. Les simples gentilshommes et les anoblis prenaient légalement le titre d'écuyer, à moins qu'ils ne fussent chevaliers. Voici du reste quelle était l'origine de la famille Corret. Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, qui devint duc de Bouillon, prince souverain de Sedan et de Raucourt, et qui fut le frère du grand Turenne, eut un fils naturel d'Adèle Corret. Cet enfant, nommé Henri, qui épousa Marie Dupuis de la Galauperie, se rendit en Bretagne à la suite de la princesse Catherine-Henriette de la Tour d'Auvergne, lors du mariage de cette princesse avec Amaury de Goyon, marquis de la Moussaye. Malhurin Corret, fils d'Henri, épousa Marie du Quellenec, des barons du Pont, dont il eut un garçon et deux filles. Le HIs Olivier Louis Corret, devint avocat et sénéchal de Trebivan, et fut le père de Théophile-Malo, plus tard La Tour d'Auvergne.

Après avoir acquis dans sa famille les premiers éléments d'instruction, le jeune Théophile entra au collège de Quimper, alors dirigé par les Jésuites et réputé dans

la Bretagne pour posséder les plus habiles et les plus savants professeurs. Ses parents, quand il eut terminé ses humanités, témoignèrent le désir de le voir se livrer à l'étude du droit, mais il montra pour la carrière des armes un penchant si prononcé qu'on ne crut pas devoir le contrarier. Il fut placé au collège royal de La Flèche, qui était une école préparatoire à l'école militaire spéciale de Paris. Seulement il y était entré un peu tard, si bien qu'à sa sortie il était trop âgé pour être reçu à l'École militaire (du Champs de Mars). Il sollicita son admission dans la Maison du Roi, pour obtenir sans passage par une autre école le rang d'officier. Mais les mousquetaires dont il demandait à faire partie, étaient tous gentilshommes. Il lui fallut prouver une noblesse qu'il n'avait pas, et il eut recours à un parent de sa mère, le seigneur du Mesgouez, qui lui délivra le certificat suivant, pour lequel on obtint trois autres signatures.

« Nous, gentilshommes de la province de Bretagne, évêché de Tréguier, certifions que écuyer Théophile- Malo de Gorret, fils de Olivier Louis et de dame Jeanne Lucrèce Salaun, est gentilhomme delà dite province. En foi de quoy nous lui avons signé le présent certificat, pour lui servir, ainsi qu'il appartiendra. »

Ce certificat de complaisance lui accordait la particule et le titre d'écuyer auxquels il n'avait aucun droit. Cette attestation, nécessaire pour entrer dans toutes les écoles militaires et surtout dans la Maison du Roi, ne se refusait jamais aux jeunes gens de famille honorable qui se destinaient à l'armée. Elle était sans conséquence. Les intendants des provinces, chargés de la vérification, ne se

montraient pas sévères et fermaient les yeux sur les fraudes d'état civil. C'est ainsi que le futur auteur de la Marseillaise entra à l'école de Mézières avec un certificat de noblesse et sous le nom de Rouget de Lisie, quoiqu'il ne fût, comme Corret, que le fils d'un avocat, et s'appelât tout simplement Rouget (Baptiste-Claude- Joseph).

Corret fut donc admis, le 3 avril 1767, à la 2* compagnie de mousquetaires, dite des mousquetaires noirs {{). Il n'y resta que cinq mois. Le 1" septembre 1767, il fut nommé sous-lieutenant au régiment d'Angoumois, qui tenait alors garnison à Saint-Hippolyte (Gard). Souslieutenant de grenadiers le 16 avril 1771, lieutenant en second le 21 mai de la même année, il devint lieutenant en premier le 8 avril 1779.

La guerre ne venant pas, le lieutenant Corret — il signait à cette époque Théophile-Malo de Corret — se rejeta sur l'étude, s'occupant d'histoire, d'archéologie, de numismatique. Il apprit l'allemand, l'anglais, l'italien, l'espagnol, et parvint à parler et à écrire couramment ces deux dernières langues. Lié avec un de ses compatriotes, l'avocat le Brigant, qui s'occupait des antiquités et des idiomes celtiques, il entretint avec lui une correspondance suivie, adopta ses idées et se passionna pour les mêmes investigations scientifiques.

Dans cette vie, tout entière consacrée à l'étude et au devoir militaire, il y eut pourtant un roman, — un roman d'amour, de l'espèce à coup sûr la plus rare.

(1) La 1** était celle dee Mousquetaire» grù. Ces dëDomioatioiu des compagnies venaient de la coolenr de leurs ebevatuc.

Au XVIIP siècle, la mode était aux romans par lettres. Or, dans la famille du capitaine La Tour d'Auvergne, on a conservé une liasse de lettres, toutes de sa main, et sur lesquelles un honorable écrivain breton, M. Maufras du Châtellier, nous fournit ces curieux détails :

« C'étaient, dit-il, des lettres d'une forme particulière, écrites en latin, sans suscription, et d'un mystère fort enveloppé, qui ne permettait pas de découvrir au premier coup d'œil à qui elles pouvaient être adressées, si même elles l'avaient jamais été à quelqu'un. Toutefois, elles s'adressaient bien certainement à une femme et, quoique écrites en latin, ce qui m'en rendait l'interprétation plus difficile, je compris de suite la portée de quelques paroles que j'avais recueillies à Carhaix de la bouche de son vieux parent Veller, au sujet d'une jeune fille dont il nous avait parlé... Quelques explications éclaircirent bientôt le fait, et je vins à savoir que cette mystérieuse correspondance était l'intime confidence d'un chaste cœur déjeune homme, qui, aux premiers ans de la vie, effrayé du trouble que les pensées d'amour avaient jeté tout à coup dans son esprit, s'était replié sur luimême et avait refoulé jusque dans les détours les plus éloignés de son âme tous les sentiments qui avaient menacé un instant de faire irruption... Je ne saurais aujourd'hui rien dire de plus de cette correspondance, que je ne fis qu'entrevoir; mais j'ai su depuis qu'elle contenait, dans une langue morte et purement scientifique, tout ce que le noble citoyen avait éprouvé pour une jeune fille à laquelle il ne voulut jamais rien dire de ses tourments; mais à laquelle, pour lui-même, il adressa mysti-

quemcnt, en une langue connue de lui tout seul, tous les sentiments qu'il avait éprouvés dans cette circonstance... »

Dans les armées de la Révolution il y aura un autre capitaine, — capitaine d'artillerie, celui-là, — qui se servira aussi d'une langue morte, non plus du latin, mais du grec, pour écrire sur ses calepins ses confidences intimes, ses notes secrètes; mais ces notes n'auront rien de mystique. Cet autre soldat, s'il n'entendait pas l'amour !e la même façon que la Tour d'Auvergne, n'avait pas non plus les mêmes idées que lui sur le métier militaire et sur le devoir. Il donnera sa démission à la veille d'entrer en campagne, et il écrira alors à un de ses corres- {)ondants : < Oui, Monsieur, j'ai enfin quitté mon vilain métier, un peu tard, c'est mon regret. » — L'homme qui écrivait cela, et qui est bien l'antipathique de La Tour d'Auvergne, c'est Paul-Louis Courrier.

En nn, le régiment d'Angoumois fut envoyé à lluningue. C'est à ce moment que le lieutenant Corret sollicita du duc de Bouillon, Godefroy, l'autorisation de prendre le nom glorieux de La Tour d'Auvei^e, qui était celui du grand Turenne. Il invoquait, pour obtenir cette faveur, la naissance de son bisaïeul Henri Corret, tils naturel d'Adèle Corret et de Henri de la Tour d'Au-

vergne, vicomte de Turenne, duc de Bouillon, frère aîné du maréchal de Turenne. Sa requête, habilement présentée, reçut un bon accueil du duc, qui répondit :

« A Caen, le 23 octobre im.

« Je serai très content, Monsieur, d'être à portée de vous être utile; j'en saisirai toutes les occasions avec bien du plaisir. Je n'avais pas besoin du certificat que vous m'avez adressé et que je vous renvoie ci-joint, pour m'assurer de tous les détails dans lesquels vous êtes entré avec moi et avec M. Marchand, mon intendant, qui m'a rendu un compte exact des pièces que vous lui avez communiquées pour en faire l'examen. En conséquence, vous pouvez, Monsieur, d'après cette lettre, prendre mon nom et les armes de ma maison, qui sont la Tour d'Auvergne et le gonfanon, en ajoutant dans l'écusson la barre, comme enfant naturel de ma maison. Je prendrai toujours l'intérêt le plus vif et le plus sincère à ce qui pourra vous concerner, soyez-en bien persuadé, et que personne ne vous honore, Monsieur, avec une plus particulière distinction que moi.

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