‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 15 sur 21 · GODEFROY · texte numérisé non relu

GODEFROY

Duc régnant de Bouillon. »

Une autre lettre, confirmant celle qui précède l'autorisa à se faire inscrire dans l'état militaire sous le nom de La Tour d'Auvergne Gorret, et à prendre les armes de la maison de BouilloD avec la barre d'illégitimité. Enfin il

rcçui un diplôme définitif, daté du âO mai 1180. Dès lors il signa la Tour d'Auvergne-Corret et, par abréviation, fui généralement appelé La Tour d'Auvergne, nom sous lequel il est devenu célèbre. 11 fut seul reconnu par le duc, quoiqu'il eût un frère et une sœur, mais il n'avait réclamé que pour lui.

Cette démarche, cette ambition de changer le nom de son père, nom honorable, contre un autre plus illustre, ne laisse pas de déranger un peu la légende de la Tour d'Auvergne. La vérité est que « le premier grenadier de la République » était bel et bien un « aristocrate. »

Sa sœur, mariée à M. Limon du Timeur, avocat à Guingamp, avait une tille, qui fut demandée en mariage, — on était alors en 1180 — par un jeune homme des plus honorables. Il plaisait à la jeune fîUe et agréait à ses parents. Ceux-ci allaient accepter, lorsqu'intervint La Tour d'Auvergne. La demande, suivant lui, devait être rejetée, du moment que le prétendant ne justifiait pas d'un titre nobiliaire. « Quant à moi, écrivait-il à son beau- frère, M. du Timeur, élevé par état à avoir pour la distribution des rangs une vénération particulière et à respecter les préjugés et l'opinion qui aujourd'hui régissent la plupart des hommes, j'avoue que, si j'avais été le tuteur de ma nièce, je sens bien que j'aurais fait germer de bonne heure dans son cœur les principes dont je suis imbu, ceux de ne jamais sacrifier les convenances de la nature et de l'opinion, surtout dans la position où il a plu à la Providence de la placer, tant pour sa fortune actuelle que pour ses alentours, ses espérances à venir et

beaucoup d'autres avantages réels... Vous conviendrez qu'un beau nom que vous joindrez à celui de votre fille, mettant un jour vos enfants à la portée de tout, en leur ouvrant une route facile aux honneurs, leur ouvrira aussi bientôt celle de la fortune et satisfera tous les désirs qui pourraient vous occuper à vos derniers moments. » La Tour d'Auvergne l'emporta; grâce à lui, le malheureux prétendant fut évincé comme trop bourgeois. Lorsque sa nièce, six ans plus tard, épousa enfin un gentilhomme, M. de Kersausies, il obtint du duc de Bouillon que celui-ci signât au contrat de mariage. Il était à ce moment si entêté de noblesse qu'il en voulait à son beaufrère d'avoir pris, dans le contrat, la qualification d'avocat. « Mon beau-frère, écrivait-il, est libre de prendre la qualité d'avocat; c'était celle de mon père, je m'en fais honneur : mais je crois qu'il ferait bien (sauf meilleur avis) de n'en prendre d'autre que celle de noble siew... » Le lieutenant d'Angoumois ne manquait pas d'affirmer en toute occasion le prix qu'il attachait à son aristocratie récente et l'orgueil qu'il en tirait. Après avoir reçu le diplôme qui lui accordait le nom de La Tour d'Auvergne, il s'était empressé de le faire vérifier et enregistrer par le Conseil du roi; puis il avait réclamé les privilèges attachés à son nouveau titre. Cette demande n'ayant pas été accueillie tout d'abord, il écrivit fièrement à l'intendant de la Bretagne où se trouvaient ses propriétés : « Tous ceux qui, comme vous. Monsieur, ont la distinction des rangs en recommandation et celle du nom, parce que vous jouissez de ces avantages ne mettront jamais en doute si le nom de Turenne est tafllable en France. »

S'il était fier de son nom, il brûlait du reste d'y ajouter un nouveau lustre, et ne pouvait se consoler d'être indéfiniment condamné à la vie de garnison. En 1181, comme il venait d'obtenir un congé de semestre et se disposait à se rendre en Bretagne chez sa sœur, il apprit qu'une expédition franco-espagnole s'organisait pour arracher l'ile de Minorque aux Anglais, sous le commandement du lieutenant général de Grillon, passé au service de l'Espagne depuis 1762. La Tour d'Auvergne sollicita l'autorisation de consacrer son congé à faire celte campagne. Le général baron de Wimpfen, à ce moment détaché au ministère de la guerre pour la rédaction des ordonnances et du Code militaire en élaboration, lui répondit : « Le ministre ne peut autoriser votre démarche, parce que beaucoup d'officiers et de gens de cour ont brigué le même avantage et qu'il s'est obstiné à les refuser... D'après cela, vous ne pouvez poursuivre votre projet que comme un officier qui a un semestre et qui préfère l'ile de Minorque à tout autre séjour. Arrivé là, en quelque manière, comme un curieux du camp, M. le duc de Grillon peut faire usage de votre bonne volonté, de votre zèle, et vous procurer peut-être de grands avantages en Espagne. Il est difficile de prévoir quel sera le produit de votre démarche; il est toutefois certain qu'elle ne sera pas improuvée... >

Sur cette réponse, La Tour d'Auvergne, plein d'espoir, s'embarqua, le 11 octobre 1181, pour Minorque. Dès son arrivée, il s'installa au camp de l'armée francoespagnole, qui faisait le siège de Port-Mahon, capitale de l'ile, et prit part à toutes les affaires, où il montra une

intrépidité qui lui mérita l'admiration des troupes. Dans une sortie, où les Anglais furent repoussés et conduits baïonnette dans les reins jusqu'à leur première batterie, s'étant aperçu qu'un volontaire de l'armée était resté blessé et sans secours sur le glacis de la place, il retourna, au milieu du feu des ennemis, le chercher, le trouva blessé très dangereusement sur la crête du glacis, l'enleva et le transporta sur ses épaules jusqu'aux postes avancés des Espagnols.

Cependant le général de Wimpfen, son protecteur au ministère de la guerre, étant mort, ordre fut signifié à La Tour d'Auvergne de revenir sur-le-champ, sous peine de perdre son grade. Le 14 janvier 1782, il s'embarqua pour la France et alla rejoindre, à Strasbourg, son régiment, où venait d'entrer, en qualité de cadet, un jeune homme destiné lui aussi à la gloire, André- Marie de Chénier. La Tour d'Auvergne et Ghénier se lièrent-ils ensemble, ainsi que le croit M. Simond? La chose est peu probable, en raison de la différence de grades, le cadet n'étant au demeurant qu'un gentilhomme qui servait comme soldat, puis comme bas officier, pour apprendre le métier; — en raison surtout de la différence d'âges, André de Chénier n'ayant encore que dixneuf ans, tandis que La Tour d'Auvergne en avait treniehuit bien comptés. André, d'ailleurs, ne fit que passer au régiment. « Il lui fut impossible de s'accoutumer à la vie militaire; l'oisiveté de la garnison lui était tellement antipathique qu'il eut hâte de revenir chez son père et qu'il reprit avec délices ses études qu'il n'avait quittées qu'à

CAUàhicit» ilisluiUyUr.^. 277

regret (1). » Il ne resta que six mois à Strasbourg, où il connut, à défaut de La Tour d'Auvergne, le marquis de Brazais, qui s'occupait comme lui de poésie :

Toi, Brazais, comme moi sur ces bords appelé. Sans qui de l'univers je vivrais exiié...

I^ Tour d'Auvergne passa capitaine à l'ancienneté, le 29 octobre 1784, après dix-sept ans de services. Le 6 octobre 1191, il obtint la croix de Saint-Louis.

Vers la fin du mois de janvier 1792, le régiment de

l'Angoumois était en garnison à Bayonne. Le capitaine

de La Tour d'Auvergne vit arriver cbez lui son colonel,

M. de Caldaguès, suivi d'un groupe d'officiers . Ils lui

rapprirent qu'ils étaient résolus à imiter leurs camarades

émigrés, et lui demandèrent de partir avec eux. Il appar-

[tenait aussi à la noblesse. Il portait un nom illustre qui

Wevait l'engager plus que tout autre à suivre leur exemple.

iL'honneur l'engageait. — Il répondit qu'il ne se réglait

ipas sur les autres; que rien ne pouvait légitimer à ses

[yeux la violation du serment; qu'en vertu d'un décret de

l'Assemblée constituante, le Roi avait ordonné à l'armée

de prêter serment d'obéissance au pacte de 1791 ; que le

régiment l'avait prêté solennellement. Tous les autres

dussent-ils y manquer, dût- il être seul à le tenir, il y

resterait fidèle!

t A ce moment, dit M. Emile Simond, La Tour d'Auvergne n'était jiiillement républicain... Dans cette émou-

(1) Notice ntr la vU H Uê ottorag0ê € André d* Chét^er, par M.Oabrid de CUai«r.

vante scène, l'accusa-t-on d'abandonner la cause royale par intérêt? Ou, ce qui est plus probable, ses camarades parurent-ils lui supposer l'arrière-pensée de profiter de leur départ pour gagner l'avancement rapide qu'il n'avait pu obtenir? Quoi qu'il en soit, La Tour d'Auvergne décida, après avoir refusé d'émigrer, qu'il n'accepterait jamais d'autre grade « que celui que ses camarades lui avaient connu au moment de leur séparation. »

Au moi de mai 1792, le régiment d'Angoumois détacha son 1" bataillon avec ses deux compagnies de grenadiers à l'armée du Midi, commandée par le général de Montesquiou. Le règlement du 1" janvier 1791 avait supprimé le nom des régiments, qui avait été remplacé par un numéro, et Angoumois était devenu le 80° d'infanterie de ligne. La Tour d'Auvergne avait été nommé capitaine de la compagnie de grenadiers du 2' bataillon, le 5 février. Comme plus ancien capitaine, il eut sous ses ordres les deux compagnies de grenadiers, auxquelles on adjoignit deux compagnies de chasseurs formées avec les hommes les plus lestes et les plus vigoureux des compagnies de fusiliers, ce qui lui donna 4 compagnies. Il se trouvait ainsi à la tète de soldats d'élite, en mesure de tenter les coups d'audace et de servir d'avant-garde aux colonnes. L'Armée du Midi — ou des Alpes — avait pour mission d'opérer la conquête de la Savoie. Elle y réussit sans trop de peine et entra à Chambéry, le 24 septembre

iVM. Dans la nuit du 21 au 23 septembre, les troupes sardes avaient été tournées et mises en déroute. La Tour d'Auvergne prit une part brillante à cette aiïaire, qui re<;ut le nom d'aiïaire des Marches.

A la fin de 1192, il fut envoyé à l'armée des Pyrénées, placée sous le commandement du général Servan, ancien ministre de la guerre. Dès les premiers jours de janvier 1793, Servan le proposa pour colonel du 20* régiment d'infanterie. A la suite de cette proposition, les représentants de la Convention délégués dans les départements des Hautes-Pyrénées et des Basses-Pyrénées nommèrent, à Bayonne c le citoyen La Tour d'Auvergne colonel du 20* régiment d'infanterie, à titre provisoire ». Mais celuici refusa tout avancement; il déclara qu'il voulait rester simple capitaine de grenadiers.

L'armée des Pyrénées occupait une ligne trop étendue, ayant toute la frontière franco-espagnole à défendre. Au mois de mai 1193, elle fut divisée en deux armées celle des Pyrénées-Orientales et celle des Pyrénées-Occidentales. Le régiment de La Tour d'Auvergne fit partie de cette dernière, dont le commandement fut donné au général Servan. Un décret du 21 février précédent avait prescrit que l'infanterie serait formée en demi-brigades, composées chacune d'un bataillon des ci-devant régiments de ligne et de deux bataillons de volontaires. Lors de la mise à exécution de ce décret, au mois de septembre 1793, le 2' bataillon du SU* régiment, anciennement Angoumois, auquel appartenait La Tour d'Auvergne, composa la 148* demi-brigade avec deux bataillons de volontaires de la Gironde .

Pendant les deux campagnes de 93 et de 94, le capitaine La Tour d'Auvergne ne cessa de se faire remarquer par son intrépidité, son audace, comme aussi par la sagesse de ses conseils et la justesse de ses prévisions. Il se signala particulièrement à la prise de Saint-Sébastien, et dans les affaires de la Croix-aux-Bouquets, d'Asquinzieu et d'Eratzu.

Epuisé de fatigues, réduit par la privation des dents supérieures à ne vivre presque que de laitage, la vue presque perdue, il demanda et obtint sa retraite à la fin de 1194. Ayant pris la voie de mer pour rentrer en Bretagne, il fut fait prisonnier par les Anglais. Au mois de janvier n96, rendu à la liberté il s'installa, au n" 66 de la rue Basse, à Passy, et reprit ses études favorites sur la langue bretonne et les origines gauloises. Sa correspondance avec son maître et son ami Jacques Le Brigant redevint plus active que jamais. Marié deux fois. Le Brigant avait eu vingt-deux enfants. Vers la fin de sa vie, il en avait perdu le plus grand nombre — plusieurs étaient morts à la guerre — et il restait seul, sans fortune et sans soutien. En 1191, menacé de perdre son dernier fils, qui était soldat dans l'armée de Sambre-et-Meuse, il écrivit à La Tour d'Auvergne et le supplia de solliciter pour ce fils une dispense militaire. La Tour d'Auvergne résolut de partir à la place du fils de son ami et demanda à rentrer dans Parmée comme simple volontaire. Le ministre de la guerre accepta son offre avec empressement. Seulement, son sacrifice fut inutile ; on admit le remplaçant, mais on ne lâcha pas le remplacé.

La Tour d'Auvergne serait sans doute retourné avec joie à la 148" demi-brigade où il avait laissé tant de sou-

venii*s, mais elle avait disparu. Depuis qu'il était en retraite, l'armée avait été réorganisée. Le premier amalgame des volontaires et des troupes de ligne avait produit un nombre trop considérable de demi- brigades, hors de proportion avec les effectifs sous les armes. La nécessité d'en diminuer le nombre entraîna donc une refonte qui fut terminée en 1191. Les nouvelles demi-brigades, dites de deuxième formation pour les distinguer des premières demi-brigades de la République, ont vécu jusqu'au licenciement opéré en 1815. Ces corps ont seulement repris en 1803 l'ancienne dénomination de régiment, qui n'a plus été abandonnée qu'un moment, de 1816 à 1820.

La 148* demi-brigade de ligne de première formation, où s'était popularisé La Tour d'Auvergne, était entrée dans la constitution de la 34" de deuxième formation, le 19 février 1797. Son ancien corps ayant disparu, il choisit l'armée de Rhin-et-Moselle, commandée par le général Moreau, qu'il connaissait; mais à peine était-il en route pour s'y rendre, qu'intervinrent les préliminaires de Lèoben, puis bientôt, le 17 octobre 1797, le traité de Campo-Formio. La Tour d'Auvergne revint en France et se réinstalla à Passy.

La guerre ne devait pas tarder à recommencer. Malgré ses 55 ans, il reprit de nouveau du service, au mois d'avril 1799, se rendit à l'armée du Danube et fut incorporé, sur sa demande, aux grenadiers de la 46" demibrigade de seconde formation, dont le chef, Porti, était son aroi. On s'imagine généralement, à cause du titre de premier grenadier de la République qui lui fut décerné plus tard par Bonaparte, qu'il servit comme simple grena-

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dier. C'est une erreur. Il resta toujours capitaine et remplit les fonctions de ce grade, mais à la suite, les compagnies où il se trouva placé, quand il reprit du service temporairement, ayant des capitaines titulaires. Il touchait du reste les appointements de capitaine de première classe. Attaché à l'armée de Masséna, qui luttait glorieusement en Suisse contre les Russes de Souwarov, il prit une part brillante à la victoire de Zurich (25 septembre 1799). Peu de semaines après, la campagne finie, il obtenait un congé de repos indispensable à l'état d'épuisement où sa santé se trouvait réduite.

Au lendemain du 18 brumaire, le Premier Consul, habile à saisir toutes les occasions de surexciter l'instinct guerrier de la nation, chercha le moyen de récompenser La Tour d'Auvergne, devenu peu à peu très populaire. Il se fit adresser par le ministre delà guerre un rapport, à la suite duquel il prit, le 26 avril 1800, un arrêté nommant « le défenseur de la Patrie La Tour d'Auvergne-Corret « jtremier grenadier de la République », et lui décernant un sabre d'honneur.

A ce môme moment, son vieil ami Le Brigant s'adressait de nouveau à lui pour obtenir que son fils lui fût rendu. La Tour d'Auvergne lui répondit qu'il venait de solliciter la faveur de servir encore une fois comme volontaire aux grenadiers de la 46° demi-brigade. Il autorisait Le Brigant à se prévaloir auprès du Premier Consul de sa lettre et de sa détermination .

Au mois de juin 1800, il alla rejoindre, à l'armée du Rhin, la 46" demi-brigade. A peine arrivé, il allait y trouver la mort. Le 21 juin, l'avant-garde, dont il faisait

partie, rencontra l'ennemi sur le Lech, à Ober-Hausen, près Neubourg (Bavière). Un combat terrible s'engagea, qui se prolongea jusque dans la nuit. Dans l'obscurité, on n'entendait plus un coup de feu, mais seulement le cliquetis des armes et les cris des combattants. Un hulan autrichien porta à La Tour d'Auvergne un furieux coup de lance, donné si violemment que la hampe se brisa. Frappé au cœur, le capitaine tomba lourdement. Les grenadiers l'emportèrent derrière les rangs, lui arrachèrent son habit, mais il était déjà mort. Il avait été tué sur le coup, sans prononcer un seul mot. Les paroles qu'on lui a attribuées à cet instant ont été imaginées.

L'ouvrage de M. Emile Simond est le fruit de patientes recherches. Il a été fait sur pièces, les unes empruntées aux papiers de La Tour d'Auvergne, les autres tirées des .\rchives du ministère de la guerre. 11 y manque pourtant quelque chose, et si je ne m'abuse, quelque chose d'essentiel.

Simple capitaine, La Tour d'Auvergne n'a jamais joué qu'un rùle tout à fait secondaire. Sa vie militaire compte sans doute plus d'une action d'éclat ; mais combien d'autres en ont eu davantage, pendant plus longtemps et sur plus de champs de batailles, dont les noms cependant ne sont jamais sortis de l'ombre ou sont depuis longtemps oubliés !

Ce n'est donc point à ses faits de guerre que La Tour

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d'Auvergne doit sa célébrité. Il la doit surtout à ce fait que, simple capitaine en 1192, on le retrouve encore capitaine en 1800, alors qu'autour de lui tous ses compagnons d'armes ont obtenu un rapide et légitime avancement, et que la plupart sont devenus généraux. S'il est resté seul dans son grade, tel à la fin qu'au début, qualis ah incœpto, ce n'est pas qu'il ait été victime de l'injustice et que l'avancement ne se soit offert à lui, c'est qu'il l'a persévéramment refusé. A bon droit, on a trouvé cela extraordinaire ; on s'en est étonné d'abord, puis, à la surprise s'est jointe l'admiration.

A quoi fdUait-il attribuer un semblable détachement d'ambition ? Jusqu'ici les biographes du premier grenadier de la République s'étaient contentés de nous dire : — L'explication est bien simple, La Tour d'Auvergne était « un homme de Plutarque, » un républicain de l'ancienne Rome, pour qui l'ambition n'existait pas et dont toute la vie se résume dans ces trois choses : le désintéressement, la modestie, le sacrifice ! — Cela n'est point exact, et cette explication ne tient pas devant les faits que rapporte son nouvel historien. M. Emile Simond, en effet, nous le montre, dans toute la première partie de sa carrière et jusqu'en 1192, animé d'ambition, très désireux d'avancer, de parvenir, et se servant pour cela de toutes les influences dont il pouvait disposer.

Il faut donc chercher l'explication ailleurs. Elle se trouve dans la scène que j'ai rapportée plus haut, d'après M. Simond lui-même, dans la détermination prise par La Tour d'Auvergne, le jour, où il refuse de suivre dans l'émigration les autres officiers d'Angoumois, dans le ser-

ment qu'il se fait à lui-môme de n'accepter jamais d'autre grade que celui que ses camarades lui avaient connu au moment de leur séparation.

Et tout d'abord, je ferai la remarque que les c vertus républicaines >, que Plutarque et Cinoinnatus ne sont pour rien dans la résolution prise par La Tour d'Auvergne et qui a fait sa gloire. Au mois de janvier 1792, à l'époque où s'est passée la scène que nous avons décrite, il était royaliste, tout dévoué à Louis XVI et à la monarchie, c A ce moment, dit M. Emile Simond, la Tour d'Auvergne n'était nullement républicain (1). »

Sa décision, ajoute son historien, fut celle d'un honnête homme et d'un patriote. Sans doute, mais il me semble bien qu'il y avait autre chose. Un honnête homme et un patriote n'était nullement obligé, dans ces circonstances, de faire le sacrifice de son avenir et de ses légitimes ambitions. Si donc le capitaine La Tour d'Auvergne prit ce jour-là l'héroïque résolution qu'il a si noblement tenue, c'est parce qu'il y était poussé, non par l'honnêteté et le patriotisme, mais par le sentiment de l'honneur poussé jusqu'à l'exagération ; c'est, pour dire le mot — parce qu'il était bel et bien, nous l'avons vu, un aristocrate, et se croyait tenu comme tel à une vertu au-dessus de la moyenne.

Mais La Toar d'Auvergne ne s'est pas seulement fait remarquer à l'armée par l'invincible refus qu'il opposa à toutes les offres d'avancement. Il s'est signalé par sa sobriété, par sa douceur, par son humanité, par sa modes- Ci) Emil* Simood, p. 99.

lie, qui était aussi grande que son intrépidité. Il fut en un mot l'homme de toutes les vertus, comme de tous les courages. Ici encore, il eût été bon, je crois, de se demander à quelle source il puisait ces vertus, rares dans les camps, au moins à ce degré. Car, encore une fois, ce n'est rien expliquer que de dire : « C'était un homme de Plutarque ». La vérité est que c'était un bon chrétien, et que ses vertus venaient de là, et non de son républicanisme. Nous avons sur ce point son propre témoignage. Il avait eu pour condisciple, au collège de Quimper Claude Le Coz, qui devint successivement membre de l'Assemblée législative, évèque constitutionnel de Rennes, et, à la suite du Concordat, archevêque de Besançon. Le Coz fit imprimer en 1815 un écrit intitulé : Quelques dé/ails sur La Tour d'Auvergne, premier grenadier de France. Il y rapporte une conversation qu'il eut un jour avec lui, et dans laquelle le capitaine La Tour d'Auvergne lui exprima en ces termes son profond attachement à la religion catholique : « Oui, mon ami, je crois à la religion chrétienne, « à la religion catholique. Ses dogmes éclairent mon « esprit, et sa morale charme mon cœur. Cest à elle que « je crois devoir mes faibles vertus. C'est à elle surtout « que, dans tous les temps, j'ai dû mes plus belles espèce rances, mes plus douces consolations. »

Ces paroles, M. Emile Simond, je l'espère, les inscrira dans la prochaine édition de son livre. C'est par elles que je veux finir ce chapitre.

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