L'ŒUVRE SCOLAIRE DE LA RÉVOLUTION
Que l'enseignement primaire en France datât de la Révolution, c'était, il n'y a pas encore vingt ans, pour toute la presse «libérale», un fait indiscutable, un axiome. Aujourd'hui, l'évidence est retournée. Depuis vingt ans, en effet, de nombreux documents ont été mis au jour, de nombreuses monographies ont paru, qui, pour la plupart de nos départements, ont fourni les indications les plus précises, les chiffres les plus certains. La lumière s'est faite. Là encore il s'est trouvé que la thèse des écrivains révolutionnaires était justement le contre-pied de la vérité. On ne saurait avoir trop de reconnaissance pour les modestes et consciencieux érudits qui ont porté sur ce point leurs patientes investigations, MM. Fayet, Maggiolo, Puiseux, Bellée, Albert Babeau, de Fontaine de Resbecq, Cardine, Yeuclin, Ricordeau, Lhuillier, Léon Maitre, Quantin, Urseau, Soulier, Thévenot, Combarieu, d'autres encore non
(1) L'ontvre scolaire de la Uftoiutioti ^i ■.^'.^•18Û2), étud«s critiquât et LdoeomcnU inëdit», par Fabbé Emttt Allain, archirista du diocÀt* de [Bordeaux. Un volume in-8*, librairie de Finnin Didot et Cie, Paria, llBOi.
moins dignes d'estime. Mais si intéressantes, si précieuses que fussent les monographies publiées ici et là, en province, leur dispersion en détruisait presque tout l'effet. Il en était d'elles comme de ces flèches, de ces dards dont il est question dans la fable de La Fontaine. Pris à part, chacun d'eux pouvait être brisé ; réunis en faisceau, ils devenaient invincibles :
Toute puissance est faible à moins que d'être unie.
M. l'abbé Allain mit tous ses soins à rassembler ces travaux épars, à les lier ensemble, aies nouer solidement. Il écrivit son livre sur V Instruction primaire en France avant la Révolution (1), livre excellent, définitif, où l'auteur ne s'était pas contenté de mettre à profit les travaux de ses devanciers. Il y avait joint le résultat de ses recherches personnelles, des chiffres nouveaux, des documents inédits. Dans le camp révolutionnaire, on ne laissa pas de s'émouvoir. Un champion de marque prit à partie le volume de l'abbé Allain, s'efforça de rompre le faisceau : peine inutile!
Un second lui succède, et se met en posture, Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista : De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata (2).
Pour l'œuvre scolaire de la Révolution, comme pour l'instruction primaire en France avant 1789, M. l'abbé Allain n'arrive point le premier. Lui-même a soin de
(1) Un volume in-12. Firmin-Didot et Cie, éditeurs, 1881.
(2) Le Vieillard et ses enfants.
CAUSKRIES HISTORIQUES. 280
nous dire, dès la première page : t J'ai eu constamment 80US les yeux, au cours de ce travail, les ouvrages suivants : Albert Duruy, L'Itislniclion publique et la dévolution; — Victor Pierre, V Ecole tous la Révolution française; — Albert Babeau, L'Ecole de village pendant la Bêvolution; — Liard, L'Enseignement supérieur en France, î 7 80- 1889 ; — le Dictionnaire de pédagogie de Buisson. »
Tous ces ouvrages, les trois premiers surtout, ont une grande valeur. On n'a pas encore oublié la vive impression que produisit en particulier la publication dans la Reime des Deux-Mondes, en 1881, des beaux et courageux articles du si regrettable Albert Duruy. L'académie française lui décerna une de ses principales couronnes. Tous les amis des lettres applaudirent aux justes louanges que lui donna, dans la séance publique du 6 juillet 1883, le secrétaire perpétuel de l'Académie : «M. Albert Duruy, disait M. Camille Doucet, a recueilli, avec autant de patience que d'exactitude, dans nos archives nationales, un grand nombre de documents inédits, de natures très diverses, et, dans son livre, il les expose avec la loyauté d'un historien sincère qui, ne voulant flatter aucun parti, et protestant d'avance centre tout reproche d'hostilité systématique, ne recherche et ne dit que la vérité... Ce livre n'est pas seulement une œuvre d'érudition et de pédagogie; sa valeur littéraire égale sa valeur historique. A tout propos, et dès son premier chapitre intitulé t Avant 1789», plus loin dans celui qu'il consacre aux c Ecoles primaires sous le Directoire», et enfin dans un tableau saisissant
des « Fêtes nationales sous tous les régimes de la Révolution», sans qu'il perde jamais son sujetde vue, le jeune auteur s'arrête à chaque pas pour jeter avec nous, en passant, un regard curieux sur tout ce qui touche aux lettres et aux arts, à l'histoire et à la philosophie, aux caprices mêmes du goût et de la mode, à tous les jeux d'alors, parfois sanglants. Agréable autant qu'instructif, et non moins remarquable par la hauteur des vues que par l'équité des jugements, ce livre est l'œuvre honnête et distinguée d'un érudit, d'un penseur et d'un écrivain (1). »
De ces éloges si mérités il n'en est pas un qui ne se doive appliquer â l'ouvrage de M. l'abbé Allain. Cette fois encore, on le pense bien, l'auteur, s'il a profité des travaux antérieurs, les a, sur plus d'un point, éclairés, renouvelés, complétés. Il ne s'est pas fait faute de recourir aux sources originales, de recueillir à la Bibliothèque et aux archives nationales un grand nombre de faits et de textes, de mettre en œuvre beaucoup de documents imprimés ou manuscrits, quelque peu négligés jusqu'ici ou même totalement inconnus. C'est à bon droit qu'il a pu dire dans sa préface : « Je ne me dissimule pas les imperfections de mon œuvre.... mais, quant au fond, j'ai pleine confiance dans le jugement des lecteurs impartiaux. J'ai conscience, en effet, de l'exactitude de mes chiffres, de l'authenticité de mes textes, et je crois mes conclusions logiquement déduites de faits sévèrement contrôlés . »
(1) Camille Doucet, Concours litt/éraires, p. 236.
Ces conclusions, quelles sont-elles! Je les résume ici sommairement.
I. — La Révolution a trouvé la France pourvue d'un vaste système d'enseignement public ; de nombreuses universités, des centaines de collèges, des petites écoles qui se comptaient par milliers existaient eo effet dans notre pays.
L'enseignement supérieur et l'enseignement secondaire étaient distribués avec une telle profusion que, de toutes parts, des réclamations s'élevaient contre le trop grand nombre des collèges, t Pourquoi , s'écriait la Chaloiais, cette fureur d'apprendre le latin et les langues ? » L'auteur d'un Nouveau plan d* éducation pour toutes les classes, publié en 1789, proclamait bien haut qu'il était temps d'arrêter tce torrent d'éducation qui submerge tant de chaumières, qui dépeuple tant de campagnes, qui introduit la confusion dans tous les Etats». Un futur conventionnel, Daunou, écrivait de son côté : c On a décerné de magnifiques éloges à ceux qui ont contribué à rendre gratuite l'édu» cation des collèges. Cette gratuité n'est sûrement pat sans danger, et je n'en aperçois pas moins dans le nom'bre si multiplié des collèges qui existent en France (i). >
(1) Dâonoo, Journal gneyelopédiquâ, 1789, t. VU, p. 281. — Voir 1« NmarqmbU ooTrag* de M. fabM Sioard, Le* Btudta okusiques avnt te BévoltUùm^ lirre lil, chapitre it.
S'il n'était guère de ville qui n'eût son collège, il n'était guère de hameau qui n'eût sa petite école, — son école primaire. L'un des principaux orateurs du tribunat, M. Siméon, lors de la discussion de la loi de floréal an X, le constatait en ces termes : « Si tous les cultivateurs et les artisans ne savent pas lire et écrire, ce n'est pas que leurs parents n'aient pu faire les modiques frais de cette première instruction ; ce n'est pas qu'avant la Révolution il n'y eût, presque dans chaque village, un homme qui, sous un titre moins pompeux que celui d'instituteur primaire, ne fût en état de montrer, à très bon compte, à lire et à écrire aux enfants qu'on lui envoyait; mais le goût ne s'était pas tourné de ce côté. »
Sans doute cette organisation de l'enseignement à tous ses degrés, due surtout aux initiatives privées et aux pouvoirs locaux, était imparfaite. Des réformes s'imposaient; l'opinion publique, qui les réclamait, s'était manifestée avec éclat dans la rédaction des cahiers; le clergé, les corporations enseignantes elles-mêmes étaient en tète du mouvement. Mais, au lieu de restaurer et d'agrandir, on démolit. Au lieu d'améliorer, on détruisit. On engloutit dans la banqueroute universelle, au profit de spéculateurs sans scrupules et de politiciens véreux, des biens patiemment accumulés et fidèlement employés à leur destination spéciale. On persécuta, on dispersa un personnel, en majorité honnête, intelligent et tout prêt à concourir aux réformes sérieuses et pratiques.
II. — La Révolution avait démoli. Il fallait reconstruire. Que mit-elle à la place de ce qu'elle avait renversé?
Pour l'enseignement secondaire, en s'en tenant même
aux chifTres, reconnus aujourd'hui beaucoup trop faibles, deViliemain, dans son rapport au roi de 1842, 108 collèges de plein exercice et 454 établissements plus ou moins incomplets furent condamnés à disparaître. Us furent remplacés pendant quelques années par une centaine d'écoles centrales, dont les deux tiers au moins restèrent désertes et que leur organisation condamnait fatalement à l'impuissance. Ces écoles furent supprimées à leur tour; la France n*aura plus, en Tan IX, qu'un lycée à huit professeurs par arrondissement de cour d' appela et un petit nombre d'écoles secondaires, abandonnées au bon vouloir des communes et à l'industrie des particuliers.
Dans les anciens collèges, sur 17,241 élèves, 33,422 bénéficiaient, sans qu'il en coûtât rien au budget, de la gratuité totale, et 7,191) de la gratuité partielle (i). En- Tan X. l'Etat, impuissant à supporter la charge de l'enseignement primaire, et, en grande partie du moins, celle de l'enseignement secondaire, assure des bourses, aux frais des contribuables, à 6,400 élèves nationaux.
Le déchet, pour l'instruction populaire, est plus considérable encore, la ruine est plus complète.
De tous les décrets et lois faits par la Convention ei> vue de réorganiser l'enseignement primaire, trois seulement furent appliqués : Le décret Banquier, du 29 frimaire an II (19 décembre 1793); le décret Lakanal, du
(1) C«« cbifTrM Mot ceux d« ViU«auia. Il rtMort des r«cberahM pla* oomplètM fait** dspois 18 (S qu'ils loot tré« aa-d«MOu« das cbiOrt»
21 brumaire an III (IT novembre 1794); la loi Daunou, du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795).
L'application du décret de frimaire an II ne donna que des résultats déplorables. Grégoire les constata en ces termes à la tribune de la Convention : « L'éducation nationale n'offre plus que des décombres ; il nous reste vingt collèges agonisants : sur près de 600 districts, 64 ont quelques écoles primaires, 16 seulement présentent un état qu'il faut trouver satisfaisant, faute de mieux. Cette lacune de six années a fait presque écrouler les mœurs et la science (1) ».
Sous l'empire du décret de brumaire an III, la situation fut loin de s'améliorer. Voici à cet égard deux témoignages qui ne sont pas plus suspects que celui de Grégoire. Baraillon disait, aux Cinq-Cents, le 1*' frimaire an VI : « Les commissaires envoyés dans les départements vous diront que, quoique l'instruction fût gratuite, les écoles de campagnes n'en étaient pas moins désertes pendant l'été et qu'il ne s'y rendait que très peu d'élèves pendant l'hiver. Ils vous diront que la nation n'en recueillit aucun fruit (2)». Dans un rapport de messidor an IV, le ministre de l'intérieur Benezech avait déjà constaté que «le plan Lakanal n'avait eu aucun succès».
Le « plan Daunou», la loi de brumaire an IV, n'échoua pas moins misérablement. On lit dans un rapport émané du ministère de l'intérieur : « L'établissement des écoles primaires a été jusqu'ici presque partout sans succès. »
(1) Moniteur du 9 vendémiaire an III.
(2) Moniteur du 2 frimaire an VI.
CAUSERIES mSTOBlQUES. 295
Les conclusions d'un autre rapport ne sont pas moins défavorables : € Les écoles primaires sont presque partout désertes... Les instituteurs sont presque partout des hommes sans mœurs, sans instruction, et qui ne doivent leur nomination qu'à un prétendu civisme qui n'est que l'oubli de toute moralité et de toute bienséance... »
Des nombreux témoignages, des documents irrécusables réunis par M. l'abbé Allain, il résulte que les écoles établies sous le régime de la loi de l'an IV furent en très petit nombre, que les instituteurs, les locaux et les élèves firent partout défaut et que si, de 1195 à 1802, l'instruction primaire ne périt pas tout à fait dans notre pays, on le dut presque uniquement aux écoles libres et chrétiennes qui se rouvrirent en beaucoup d'endroits et que le Directoire, pourtant, persécuta de son mieux.
in. — Les petites écoles, sous l'ancien régime, étaient avant tout des écoles confessionnelles. Sous la République, les écoles primaires furent avant tout des écoles athées. La loi de brumaire an IV disait en son titre !•', article 3 : « Dans chaque école primaire, on enseignera à lire, à écrire et à calculer, et les éléments de la morale républicaine. • La c morale républicaine, » les pères de familles savaient ce que cela voulait dire. Ils se refusèrent presque partout à envoyer leurs enfants dans des écoles où on ne leur faisait pas dire leur prière, c Pendant dixhuit mois, la Convention avait été, sur l'article de la religion, en révolte ouverte contre la volonté du peuple; sur la parole de quelques brigands, elle affectait de croire que la France entière avait abjuré son Dieu, tandis que la désolation universelle protestait contre cette impos-
ture » . Cette observation de Grégoire est absolument conforme à la vérité. Les écoles primaires officielles restèrent désertes. A côté d'elles, sous le Directoire, en vertu de la constitution nouvelle qui permet aux citoyens « de former des établissements particuliers d'éducation et d'instruction », s'élèvent des écoles libres dont le succès est merveilleux. En l'an VI, le ministre de l'intérieur Letourneux est obligé de le reconnaître : « Combien, dit-il, le spectacle que présente le tableau des écoles primaires ne doit-il pas affliger l'âme de tous les vrais républicains?... Sans élèves pour la plupart, les instituteurs voient leur zèle entièrement paralysé, et ce n'eût été qu'en se pi'êtant par une lâche complaisance aux plus honteux préjugés, et en devenant parjures à leur serment, qu'ils auraient pu obtenir quelque succès. Et cependant, à côté d'eux, s'élevaient et s'élèvent encore avec audace U7ie foule d'écoles privées ^ oîi l'on professe impunément les maximes les plus opposées à la Constitution et au gouvernement, et dont la coupable prospérité semble croître en raison de la perversité des principes quy reçoit la jeunesse. »
Le Directoire, que M. Thiers, dans son Histoire de la Révolution, appelle « ce gouvernement légal et modéré (1) » et que M. V. Pierre, mieux informé, appelle «un régime de honteux despotisme et de persécutions administratives (2) », — le Directoire, voulante tout prix conjurer la ruine de l'enseignement officiel, employa tous les
(1) Tbiers, tome X, p. 240. Voir ci-dessus. Cnapitre XI.
(2) Victor Pierre, La Teti'eur sous le Directoire.
moyens, les procédés inquisitoriaux, la violence, la proscription, la mise hors la loi, non seulement des maîtres, mais des élèves. Une minutieuse inquisition fut exercée de toutes parts, et d'innombrable? écoles furent fermées. Vains efforts, dont devait trioni[>lier la constance des pères de famille ! On continua à fuir l'école où l'on enseignait c la murale républicaine», dùt-on, provisoirement du moins, renoncer à tout enseignement. < Le peuple français résista, disait, en Tan 1\, le conseil d'arrondissement de Saint- Malu. En vain lui proposa-t-on des modes d'enseignement qui lui répugnaient; il les rejetait et attendait. Les pères les moins instruits, les mères les moins tendres disaient : « Il vaut mieux que nos enfants restent sous « nos yeux que de n'avoir ni Dieu, ni foi, ni loi.» Ils le disaient, ils le disent encore (1). »
c De l'an V à l'an VIII, a pu écrire le conventionnel Grégroire, la persécution religieuse, armée de tous les moyens d'astuce, de séduclion, de férocité, d'acharnement, a fait d'inutiles efforts pour attirer l'enfant à ses écoles, le peuple à ses fêtes décadaires (2). »
IV. — Dans un des chapitres les plus neufs de son livre, le chapitre sur le Consulat, M. l'abbé Allain met à contribution des documents du plus haut intérêt : le rapport présenté au conseil d'Etat, en l'an IX, par le ministre Chaptal ; ceux qui furent remis au premier consul par les conseillers d'Etat Thibaudeau, Lacuée, Fourcroy, etc., à
(t) Archires dlile^t-Vilaioe.
(2) Cild par M. V. Pi*rr«. L'Ecole sous la Réoolulion française, p. 207.
la suite de la mission dont ils furent chargés la même année dans les départements ; les vœux des conseils généraux de l'an VIII et de l'an IX ; les réponses, inédites jusqu'ici pour la plupart, des conseils d'arrondissement au questionnaire de Chaptal (germinal et floréal an IX) ; les statistiques préfectorales ; enfin, la discussion de la loi de floréal an X.
Il est un point sur lequel tous ces documents s'accordent : tous constatent la ruine irrémédiable des écoles républicaines, la banqueroute de la Révolution en matière d'enseignement; tous demandent le retour à l'ancien état de choses, le rétablissement des anciennes écoles et des anciens collèges. « On peut donc, dit Chaptal, poser comme base fondamentale que, dans les temps qui ont précédé la Révolution, la nature de l'instruction publique exigeait quelques réformes, mais on ne peut nier que la méthode d'enseignement ne fût admirable. »
Les conseils généraux de 22 départements demandent en termes formels le rétablissement des communautés enseignantes. On regrette ouvertement l'ancien régime, les fondations dilapidées. « Les écoles primaires, dit le conseil général de l'Aisne, les régences particulières des bourgs, les collèges de plein exercice formaient une instruction graduée, proportionnée aux âges, aux capacités. Tous ces établissements étaient entretenus par des fondations, par des fabriques, par de légères rétributions des particuliers. Tout a été vendu ; il reste même peu de bâtiments. Qu'en est-il résulté ? Les enfants ont été livrés à l'oisiveté la plus dangereuse, au vagabondage le plus alarmant. » — « Plusieurs écoles que la Révolution a fer-
CAUSERIES UISTORiQUBS. 299
mées, dit le conseil général de la Loire, jouissaient autrefois de revenus donnés par des particuliers . Que sont devenus leurs titres ?» — c L'instruction publique, dit de son côté le conseil général d'IUe-et- Vilaine, est presque nulle dans toute la France, parce qu'on a voulu s'écarter de la pratique confirmée par l'expérience : on ne parle ni de la divinité, ni des principes de la morale. On croit donc qu'il faut en revenir à ce qui se faisait anciennement. »
Les préfets eux-mêmes sont d'accord avec les assemblées départementales sur la nécessité de restaurer les anciens collèges. « On ne peut se dissimuler que les pertes qu'a fait éprouver à cette ville (Bourges) et au département la suppression des anciens établissements ne sont pas réparées par les nouvelles institutions > (Cher) . — c Les collèges, les universités ont été remplacés par les écoles centrales. Mais, avant 1189, chaque ville avait son collège, et il n'existe, dans chaque département, qu'une école centrale ; un grand nombre de pères de famille ne peuvent y envoyer leurs fils. On remédierait à cet inconvénient en établissant des écoles secondaires > (Drôme). Mêmes vœux dans l'Aude, dans les Hautes-Alpes, dans l'Aube, etc.
La discussion de la loi de floréal an X n'est pas moins instructive. Le projet était l'œuvre de Fourcroy, qui le présenta au corps législatif et en développa les motifs dans son exposé; il ne peut se défendre de regretter l'état de choses ancien : « Le gouvernement regrette, dit-il, que l'état des finances ne lui ait pas permis d'entreprendre l'établissement des écoles secondaires et de recréer ce que
les collèges anciens avaient d'utile, en élaguant les abus qui s'y étaient introdg^its. Ce nest qu après avoir reconnu que les moyeiis nécessaires pour cette opération importante ne sont pas en ce moment à sa disposition, qu'il a cru devoir adopter un autre mode... Il aurait fallu plus de 2,000,000 fr. de dépenses annuelles pour établir, aux frais du Trésor public, 2S0 écoles secondaires, et cependant ce nombre indispensable eût été inférieur à celui des collèges qui existaient avant 1789 et qui devaient presque tous leur existence à des fondations particulières. »
Devant le tribunat, lorsque le projet de loi y fut apporté, Carion-Nisas demanda que la direction des lycées fût confiée exclusivement, comme avant 1789, à des célibataires, c'est-à-dire à des religieux. Il exprima, en même temps, le désir que le projet fût « coordonné » avec le Concordat.
Un autre tribun, Duvidal, fit, dans son discours, l'historique de nos vieux établissements et ne dissimula pas leurs progrès dans les derniers temps de l'ancien régime : « Si le choix de l'instruction administrée dans les collèges n'était pas aussi heureux qu'on eût pu le désirer, on ne saurait nier que la discipline et la subordination n'y fussent bien maintenues; qu'une longue expérience n'y eût beaucoup perfectionné la méthode d'enseignement et que même, depuis plusieurs années, le zèle et le talent des professeurs ne suppléassent, en grande partie, au peu d'étendue de la tâche qui leur était assignée. Celait un édifice gothique dans lequel il y avait beaucoup à conserver; trop de précipitation l'a fait écrouler et le
malheur He* temjyê en a dispersé les glorieux débris (I). >
Le jugement porté par M. l'abbé Allain sur l'œuvre scolaire de la Révolution ne sera pas révisé : il s'appuie sur des centaines de textes contemporains, sur des chiffres officiels, dont l'exactitude est incontestable. Son livre restera. Le talent de l'écrivain égale, du reste, son érudition. Tels de ses chapitres, celui sur les Ecoles centrales par exemple, ou encore celui sur VEcole normale de Van III, sont des modèles d'exposition historique. L'auteur parle, dans sa préface, « des imperfections de son œuvre». Elle en renferme sans doute — où n'y en a-t-il pas? — mais j'avoue que je ne les ai pas aperçues. Tout au plus trouverais-je à y reprendre un mot, — moins qu'un mot, une épithèle. Parlant, à la page 129, du ministre Benezech, qui présida à la première organisation des écoles centrales, il l'appelle le « sage» Benezech. L'éloge est-il bien mérité? A l'époque même où il s'occupait de cette organisation, il ordonnait à ses agents de donner la chasse aux «fanatiques», c'est-à-dire aux catholiques, c Par une surveillance active, écrivait-il, continuelle.
(1) Stenoe da 7 flortel va X. Arohiv4* parUmentaires, !•* lérM, t. UI, p«re«527-S36.
302 CAUSERIES fflSTORIQUES.
infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements, désolez leur patience ; enveloppez-les de votre surveillance ; qu'elle les inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un instant de relâche ; que sans vous voir ils vous sentent à chaque instant. » Il signale surtout à leur sollicitude les prêtres fidèles, qu'il appelle naturellement les « mauvais prêtres » : c Les mauvais prêtres sont les ennemis nécessaires, éternels, irréconciliables, les ennemis les plus dangereux delà Révolution, Méprisés par les hommes forts, ils dominent les faibles... Que vos regards n'abandonnent pas on seul instant ces instruments de meurtre, de royalisme et d'anarchie, et que la loi qui comprime, qui frappe ou qui déporte les réfractaires reçoive une prompte et entière exécution (i) ».
Le 2 germinal an IV, le commissaire près l'administration de la Meurthe signale au ministre de l'intérieur un vol à main armée commis par des soldats ; il attribue la démoralisation des militaires à l'indiscipline qui règne dans les dépôts, au libertinage et à l'affluence des filles publiques. Benezech lui adresse, le 27 germinal, cette curieuse réponse : « L'immoralité chez les hommes est encore une suite de leur ancien esclavage : les institutions républicaines, en les rapprochant de la nature^ rappelleront le règne des mœurs. Nous opérerons cette régénération désirable, si nous réunissons nos efforts pour le maintien de la liberté et de la république (2) ». Pour
(1) Journal des Débats et des Décrets, frimaire an IV, p. 158.
(2) Archives, ^ 7, p. 117.
CAUSEIUBS HISTORIQUES 303
édifiante qu'elle soit, cette petite leçon de c morale républicaine > ne me parait pas faite cependant pour mériter à son auteur le titre de « sage *.
Dans le chapitre de M. l'abbé Allain sur les lois de la Convention, je remarque une lacune qu'il me suffira, j'en suis sûr, de signaler à l'auteur pour qu'il la fasse disparaître dans une prochaine édition. Il ne dit rien des idée» de Robespierre et de Danton sur les droits du père de famille en matière d'éducation. Il me semble bien pourtant qu'il y avait lieu de les rappeler, c La patrie, disait Robespierre, a seule droit d'élever ses enfants. Elle ne peut pas confîer ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux préjugés des particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant (1) >. Danton ne parlait pas autrement que Robespierre : « Il est temps de rétablir ce grand principe, qu'on semble trop méconnaître : que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents... Qui me répondra que les enfants, travaillés par l'égoïsme des pères, ne deviennent dangereux pour la République?... Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la raison nationale (2) ? •
Cette théorie était bien la vraie théorie révolutionnaire. Ce que disait Danton à la tribune de la Convention, le 12 décembre 1193, le député Bérenger le répétait à la tribune du conseil des Cinq-Cents, le 13 octobre 1191,
(1) SëaoM da 18 flortel «o II (7 mai 17M). — RëunprMtkm da MotU' Uur, t. XX, p. 409.
(2) S4aoc« da 22 frimair* u II (12 déoambre 1793). — RiimprMaiwi du Moniteur, t. XVIIl,p. 654.
déclarant, aux applaudissements de l'Assemblée, que « si les enfants appartenaient encore aux parents, ce n'était que par Veffet d'un préjugé généralement répandu (1). » Aussi bien, qu'était l'autorité paternelle, sinon un préjugé que la Révolution avait détruit comme tous les autres? Carabacérès, dans la séance de la Convention du 22 août 1193, n'avait-il pas fait, au nom du comité de législation, un rapport sur le code civil où se trouvait ce passage : « La voix impérieuse de la raison s'est fait entendre ; elle a dit : // n'y a plus de puissance paternelle (2) ! »
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de rappeler ici un certain nombre de faits se rattachant aux écoles révolutionnaires et qui n'ont pas trouvé place dans le volume de M, l'abbé Allain.
La Convention proscrivit tous les livres d'enseignement qui rappelaient l'ancien régime; il fut défendu d'enseigner l'histoire de France, la République reconnaissantainsi qu'entre la France et elle il n'y avait rien de commun ; on fit des perquisitions pour saisir et détruire les Bibles (3). Plusieurs des membres du Comité de l'instruction publique disaient hautement, au témoignage de leur collègue Grégoire, que l'instruction était inutile et qu'il fallait seulement enseigner aux enfants à lire dans le grand livre de la nature (4). A défaut du grand livre
(1) Discours de Bërenger au conseil des Cinq-Cenls, sur les enfants de la patrie.
(2) Réimpression «lu Moniteur, X. XVII, p. 460.
(3) Correspondaiice de Mme Campait, t. I, p. 306.
(4) Mémoires de Vabbé Grégoire, publiés par Hippolyte Carnot. chap. m.
de la nature, qui ne se trouvait pas h la Bibliothèque nationale, on apprit à lire aux enfants dans le Catéchisme de la Constitution française et dans le Catéchisme élémentaire de morale propre à ^éducation de Vun et de Vautre sexe, où se trouvaient des questions telles que celle-ci : « Jeune citoyen qui connais les droits de l'homme et du citoyen et l'Acte constitutionnel, dis-moi quelles sont les précautions qu'une femme doit prendre lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle est enceinte ? » (1) Tous les livres élémentaires depuis le Livre indispensable aux enfants de la liberté jusqu'à la Philosophie des sans-culottes ou Essai d'un livre élémentaire^ pour servir à l'éducation des enfants, prêchent la haine de la religion et de la royauté, enseignent le mépris du passé de la France. Le maitre demande à l'écolier c d'entrer dans quelques détails des maux qu'a produits la religion catholique », et l'écolier doit répondre : c L'abrégé de ces déplorables détails va faire frémir (2) ».
Les instituteurs ne prononçaient jamais le nom de Dieu ; s'ils parlaient de religion, ce n'était jamais que pour la tourner en ridicule (3). Les uns empêchaient leurs élèves de faire le signe de la croix (4) ; d'autres commençaient la classe en parodiant ce signe sacré et en substituant aux noms de la sainte Trinité ceux de Lepele-
(1) flùtoire de la société françaw pendant la Révolution^ par Edmond et JoIm d« Qonooart, p. 397.
<2) Védueation nationale ou principes de morale.
(3) Mémoires de Fabbé Grégoire, ob. lU.
(4) L'Eglise du Mans pendant la Révolution, par dom Piolin. LUI, p. 993.
lier, de Marat et de Danton. On lit dans les Souvenirs de l'abbé Dume.snil, curé de Guerbeville (Seine-Inférieure) : « Le maître d'école, homme pourtant assez instruit, qui avait été longtemps mon clerc, mais auquel la Révolution avait tourné la tète, faisait faire à ses élèves le signe de la croix en disant : « Marat, Peletier, amen (1) ».
A Paris, les enfants des écoles envoient des députations à la Commune. Un jour, le 4 novembre 1793, ce sont les élèves de la patrie qui viennent demander un drapeau. L'orateur, âgé de sept ans, expose les principes qui l'animent, lui et ses camarades. Le conseil général, après leur avoir accordé le drapeau demandé, décide qu'il sera donné à chacun de ces élèves un bonnet rouge, aux frais de la Commune, afin de leur inspirer la ferme résolution de le tremper dans le sang des despotes pour lui rendre sa première couleur, si jamais elle venait à s'altérer (2).
Ces élèves de la patrie répondaient d'ailleurs dignement aux encouragements de la Commune. Voici, en effet, ce que disait le citoyen Rollin, observateur de l'esprit public, dans son rapport du l'"' ventôse an II (19 février l"i94) :
« Les jeunes gens appelés élèves de la patrie sont aussi corrompus qu'on puisse l'imaginer. Hier, au Jardin national des plantes, ils se permirent de chanter les chansons les plus obscènes, ce qui fit murmurer le public ; leurs
(1) Mémoires de l'abbé Dumesnil, publiés par le baron Ernouf, p. 88. Les Hautes-Œuvres de la Révolution en matière d'enseignement, ç&r M. Fayet, p. 40.
(2) Séance de la Commune du 4 novembre 1793 (.14 brumaire an II). — Courrier de V Egalité du 20 brumaire (10 novembre 1793).
conducteurs n'en rougirent point ; des citoyens se permirent d'imputer la faute au citoyen Chaumelte (1), de ce qu'il a obtenu qu'ils ne seraient plus corrigés (2) ». Il importe de remarquer que l'institution à laquelle appartenaient ces jeunes sans-culottes était une institution modèle, établie dans un local officiel, à Martin-des- Champs, ci-devant l'abbaye de Saint-Martin-des Champs ; elle avait pour directeur un des principaux membres de la Convention nationale, Léonard Bourdon. Lors de la distribution des prix, qui eut lieu au mois de juin 1193, la Convention nomma une commission chargée d'y assister. Du rapport présenté par cette commission et imprimé par ordre, j'extrais ce passage : « Nous allons rendre compte de ce que nous avons vu, entendu, senti. Le premier acte s'est ouvert par une assemblée des jeunes élèves, qui ont délibéré sur les affaires de leur petite république. A cette scène a succédé la tenue d*un tribunal, des juges, det jurés, un accusateur public, des prévenus, jugés suivant les formes républicaines. » Et le rapport se terminait ainsi : « Cette école fait honneur à ceux qui y enseignent» et surtout au citoyen qui en est le créateur et que les élèves regardent comme un père. Il faut aider cette institution et la subventionner. » La subvention certes, était bien placée, et la République ne perdait point ici son argent : de cette école sortira Louvel, l'assassin du duc de Berry.
A Paris, les écoliers jouaient au tribunal révolution-
(1) Procureur général, •yodic de la commnoe.
(2) raris en 1794 et 1795^ ftit C.-A. Daabu), p. 64.
naire; en province, ils jouaient au jeu de V aimable guillotine. A Rennes, où l'on recherchait activement, sans pouvoir parvenir à découvrir sa retraite, le député Lanjuinais, proscrit après le 2 juin 1193, un maître de pension conduisait ses élèves, lorsqu'il était content d'eux et à titre de récompense, sous les fenêtres de Mme Lanjuinais. Arrivés là, nos jeunes écoliers installaient de petites guillotines que leur maître leur avait distribuées, et ils les manœuvraient pendant pi usieurs heures (1).
On appellerait cela aujourd'hui des « leçons de choses ». Les écoliers des campagnes n'en étaient pas plus privés que les écoliers des villes. D'un rapport du citoyen Guillaume Kerhouant, ouvrier du port de Lorient, nommé le 19 février 1794, par le conventionnel Prieur (de la Marne), instituteur communal de Languidic, je détache le récit d'une petite fête patriotique donnée par ce digne instituteur à ses élèves et aux bonnes gens de la commune :
« Je fis gilloliner, dit Guillaume Kerhouant, dont je respecte scrupuleusement l'orthographe, je fis gillotiner en effigie Marbeufl et Kerfîli émigrés, il me serait trop lonc d'en faire les détailles et de pindre l' émulation que cela donna. Cet au pieds de l'arbre de la liberté sur une étale de boucher que cette cérémonie at été faite. « La tette de Marbeuf a tété déchirer avec fureur et l'autre porté au bout d'un sabre. Les trons ont été porté en triomphe avec les biniou et au cri de Vive la nation ! Vive
(1) Notice historique sur le comU Lanjuinais, par Victor Lanjuinais, ancien ministre, p. 43.
CAU8ERIKS HISTORIQUES. Jlj-J
la Républiqae ! hors du boorg pour estre brûler et l'un a dencer la carmainnole autour du feu . »
e Gillotiner » les gens en effigie, c'était bien ; mais donner la chasse aux prêtres et les livrer au bourreau, c'était mieux, et l'instituteur de Tan II ne laissait pas d'employer ses élèves à cette besogne. On lit dans un autre de ses rapports :
t Les praite constitutionnels vont revenir pour continuer leurs fonctions comme par le passé. Si une partie de cela pouvait estre vrai, je le croirez quand il le faudera ; mais pour croire le tout, je ne le peu, parce que la raison et la révolution française ne peuvent réellement rétrograder. Je continuerez jusqu'à nouvelle ordre à instruire mes élèves dans le temple de la Raison, devant le bonnait de la liberté. Je leur direz la vérité pendant que je serez au milieu d'eux et j'esperre qu'ils aubaiirons à ma voix comme il le firent le deux de ce mois lorsque je leurs dit mes enfants un praite refractaire vien de s'évader, allons le chercher dans les bois, les gênais, informons-nous dans les villages si on ne l'a pas vue passer. Les enfants se répendents dans les environs, une partie d'eux le trouve dans le bois de Rercadic, ils criers tous le voilà, la garde l'arrette et le livre au gendarme. Ce fut là que je trouva l'occasion de me débander contre les praitres, leurs boites aux ongants et les autres bijouteries du fanatisme. Ce que j'avais dit aitait une bonne leçon pour les grands et pour les petits. Je dis en finissant au refractaire : tien voilà mes enfants je ne leur di« rez jamais de mensonges comtois et toutes tes semblables. Le maire fit donner du cidre aux enfants pour les défa-
ligué et les payer du service qu'ils venaient de rendre à la république (1). »
J'ai ramassé ces fleurs bleues et rouges dans le champ où M. l'abbé Allain a fait une si belle moisson. Je lui demande la permission de joindre à ses épis mes bluets et mes coquelicots.
(1) Un Instituteur en Van II, par Albert Macë, 1884. Pages 5 et 7,