‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 17 sur 21 · UNE CONSPIRATION SOUS LE CONSULAT · texte numérisé non relu

UNE CONSPIRATION SOUS LE CONSULAT

Dans sa Préface, M. Huon de Penanster expose en ces termes, l'objet de son livre :

« Les historiens qui ont écrit sur le Consulat et le premier Empire ont tous laissé entendre que Bonaparte avait été, à diverses époques de son pouvoir, l'objet de nombreuses tentatives criminelles. Il ne leur était pas toujours facile de discerner la vérité, et la croyance où ils étaient à cet égard tient à l'action peu connue et pourtant considérable que la police avait dans la perpétration de ces complots créés par elle et où elle joua presque toujours un rôle décisif...

< La divulgation de prétendus attentats, de conspira-

I lions, d'attaques des partis extrêmes, fut un des moyens employés pour émouvoir l'opinion des masses et grandir la personnalité du i*remier Consul.

< La seule tentative sérieuse qui fut faite, et dans laquelle le Gouvernement n'ait pas trempé, fut celle du

(i) Unt Conapirtion «n Ton A'/ H en tam XII, p«r //non d* Ptnmm. têt. Un Tolnme in-18, PIoo, Nourrit et Cm, Milran, 1890.

3 nivôse, dite de la machine infernale. Saint-Régent et Picot de Limoëlan, qui, avec Corbon, l'avaient combinée et exécutée, étaient des isolés, étrangers aux milieux de Paris; ils n'avaient confié leur projet à personne. Les historiens, au reste, pas plus que la police, n'ont pénétré l'origine de cette affaire, très peu connue dans ses détails.

c Mais les complots d'Aréna, de Céracchi, de Chevalier et d'autres ne furent que des manœuvres dirigées par la police; au fond, la fameuse conspiration de Georges Cadoudal, Moreau et Pichegru doit être aussi rangée dans celte catégorie. Seulement, cette dernière emprunte aux circonstances, aux hommes considérables qui y furent impliqués, aux débats publics et à la mise en scène qui fut déployée, les proportions d'un grand événement.

« Fouché en jeta les premières bases un peu au hasard, sans se rendre bien compte au premier abord des résultats à en obtenir ; mais ce fut Bonaparte qui la reprit, l'organisa définitivement et en détermina nettement le but : perdre son rival Moreau et grouper autour de celuici, pour les atteindre du même coup, tous ceux dont il voulait se défaire...

« En parcourant feuille à feuille le très volumineux dossier du procès de Georges Cadoudal, et en compulsant les notes si instructives de la police secrète de ce temps, j'ai pu reconstituer tout ce drame, qui est loin d'être tel que nous le raconte l'histoire. Les rôles ont été complètement intervertis, et les vrais conspirateurs n'étaient pas ceux qu'on fit asseoir sur le banc des prévenus... »

La thèse, certes, est hardie, beaucoup moins cependant qu'on ne serait d'abord tenté de le croire.

La police était alors aux mains de Fouché, de DesmaretB et de Real, trois hommes capables de tout ; Bonaparte lui-même n'était pas homme à se laisser arrêter par des scrupules et à s'inquiéter de la moralité de«; moyens, du moment qu'ils le pouvaient conduire au tr^ne.

Au mois de vendémiaire an IX (octobre 1800), on fit grand bruit d'un attentat préparé contre le Premier Consul. L'Opéra National devait donner, le 10 octobre, la première représentation de l'Opéra des Horace*. Bonaparte avait promis de s'y rendre, et s'y rendit en effet. Le lendemain, on annonça qu'il avait échappé par miracle au plus grand danger. Plusieurs conjurés, Demerville, Céracchi, Joseph Arcna, Topino-Lebrun, Diana, d'autres encore, s'y étaient, disait-on, donné rendez-vous pour le poignarder. On les arrêta. Le procès fut instruit avec une grande solennité, et le 11 nivôse an IX (7 janvier 1801), les prévenus, au nombre de huit, comparurent devant le tribunal criminel du département de la Seine. Il fut établi aux débats que les conjurés ne s'étaient même pas entendus pour se trouver à l'Opéra dans la soirée du 10 octobre ; que Céracchi seul s'était trouvé dans la salle, et encore était-il sans armes ! Diana, le notaire italien, qui devait frapper Bonaparte, ne s'était montré nulle part; aussi fut-il renvoyé indemne de toute accusation ; ce n'était qu'un faux frère. Demerville, Aréna, le sculpteur Céracchi, le peintre Topino-Lebrun étaient des exaltés de républicanisme, qui se dépensaient volontiers en propos violents. La police avait su habilement tirer parti de leurs exagérations de langage. Un misérable nommé Harel, capitaine à la suite de la 45* demi-brigade, et d'autres

agents de Fouché avaient joué à merveille le rôle de provocateurs et avaient organisé le complot. — Demerville, Céracchi, Joseph Aréna et Topino-Lebrun furent exécutés. Joseph Aréna était un Corse, frère de Barthélémy Aréna, le membre du conseil des Cinq-Cents qui, au 18 brumaire, avait saisi le général Bonaparte au collet, pour le mettre hors de la salle. Harel reçut le prix de sa trahison. Il fut nommé commandant du château de Vincennes, et, à ce titre, il fut l'un des principaux participants à l'assassinat du duc d'Enghien.

Cependant Bonaparte se défiait de Fouché. Peut-être pressentait-il en lui l'homme sous les coups duquel il tomberait un jour. Aussi bien, Fouché était, lui aussi, en son genre, un homme de génie. C'était le génie de la police à côté du génie de la guerre, et le plus grand des deux n'était pas celui qui devait à; la fin l'emporter. Le lion devait périr sous la dent du chacal.

A la fin de 1802, Napoléon était encore le plus fort. Il résolut de se débarrasser de son redoutable adversaire. N'osant le destituer, il prit un moyen détourné et supprima le ministère de la police. Il disait, à cette occasion, dans son message au Sénat : « Le citoyen Fouché a répondu par ses talents, par son activité, par son attachement au gouvernement, à tout ce que les circonstances exigeaient de lui. Placé au sein du Sénat, si

d'autres circonstances demandaient un ministre de la police, le gouvernement n*en trouverait pas qtii fût plus digne de confiance, »

En attendant de devenir duc d'Otrante, le citoyen Fouché devenait donc sénateur; on lui attribuait la riche sénatorerie d'Aix, et le Premier Consul lui remettait, de la main à la main, douze cent mille francs, représentant la moitié des fonds secrets restant en caisse.

Fouché accepta tout, et, réfugié dans les honneurs obscurs du Sénat, il médita tout à son aise cette belle phrase du .Message : c Si d'autres circonstances demandaient un ministre de la police, etc. *

C'est à faire naître, à créer au besoin ces circonstances, qu'il va travailler, avec l'aide de ses agents secrets, demeurés fidèles à sa fortune.

Au premier rang de ces agents figurait Desmarets, ancien chanoine de la cathédrale de Chartres, prêtre marié, qui, depuis le 18 brumaire, avait dirigé les affaires les plus importantes et les plus secrètes de la police, et qui, après la disgrâce de son maître, avait conservé sa place. Intimement lié à Fouché, convaincu que celui-ci ne tarderait pas à redevenir ministre, il continua de mettre au service de l'ancien conventionnel sa profonde et criminelle habileté. Il devint le véritable organisateur, l'instigateur des plus odieuses mesures.

Près de lui, à Houen, l'ancien ministre avait conservé une antre de ses créatures, Licquet, commissaire général de police, moins scélérat que Desmarets, mais ambitieux avant tout de servir le maître.

Dans une partie plus avanc<')e de l'Ouest, nous trouvons

encore un autre agent de Fouclié, son ancien secrétaire particulier, Ghépy, qui avait trempé dans les massacres de Septembre. Chépy espionnait surtout aux îles anglaises et en Bretagne.

C'est à ces hommes que Fouché s'adressa pour arriver à ses fins et nouer les fils d'une nouvelle conspiration, qui mettrait à nu l'incapacité de son successeur, le grandjuge Régnier, et qui obligerait Bonaparte à le rappeler au ministère. On lit dans les Mémoires de Bourrienne : c Etant allé, en mai 1805, passer deux jours chez Fouché, à sa terre de Pontcarré, le ministre de la police, qui était souvent d'une grande indiscrétion, me fit d'étranges confidences : j'en tirai la preuve certaine, d'après l'ensemble de sa conversation, que c'était lui qui avait fait la conspiration de Georges Cadoudal, Pichegru et Moreau. Il se félicitait d'une manière peu couverte d'avoir joué Régnier et contraint Bonaparte à le rappeler près de lui (1). »

Attirer en France quelques-uns des chefs royalistes réfugiés à Londres et les compromettre, tel fut le point de départ du plan conçu par Fouché. Il y avait alors comme prisonnier à Oléron un certain Méhée de la Touche, ancien journaliste, jadis jacobin, lié d'abord avec Bonaparte, devenu ensuite son adversaire. Après l'attentat du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800), il avait été compris par Fouché parmi les proscrits déportés à Oléron; mais sa relégation avait ceci de particulier, que Méhée continuait par l'intermédiaire de sa femme à

(1) Mémoire de Bourrienne, tome VI, p. 295.

r 'Il relations suivies avec rhorame qui l'avait fait enfermer. Il s'échappa de sa prison sans être inquiété ; il vint se réfugier à Paris, près du pouvoir qu'il devait craindre, ne prenant même pas la peine de se cacher ; loin de là, indiscret à dessein, il annonçait hautement son intention de se rendre en Angleterre, près des princes, — ce qu'il n'eût pas osé faire, s'il ne s'était pas senti appuyé par quelqu'un. — Or, c'est à Paris même qu'il reçut un passeport, pour son voyage projeté.

Méhée, au lieu de gagner Londres, se rendit aux iles anglaises; il devait y trouver un homme de confiance de Fouché qui, sous le titre de commissaire aux relations commerciales, espionnait pour son ancien maître : c'était Chépy ; celui-ci en réalité avait surtout pour mission de surveiller les réfugiés de Jersey et de Guernesey. Méhée de la Touche ne pouvait pas trouver un meilleur initiateur. Gn\ce à lui, il fut mis promptement au courant des personnalités et des intrigues de l'émigration royaliste; grâce à lui encore, il obtint du gouverneur de Guernesey des lettres de recommandation pour le ministère anglais.

Il s'était donné comme adversaire personnel de Bonaparte, opposé à sa politique, ne cachant pas d'ailleurs qu'il avait la confiance du parti jacobin. Il insistait sur la force du mouvement d'opinion qui régnait à Paris, affirmant que le pouvoir du Premier Consul était précaire, que Bonaparte avait, dans l'armée même, des rivaux comme Moreau et Pichegru qui sauraient, le moment venu, enlever les troupes et lui tenir tête.

L'accueil du gouvernement anglais fut très froid. Se retournant alors vers les royalistes, Méhée cherclta à les

intéresser à sa personne et à sa cause. Sur ces entrefaites, la rupture des relations avec la France lui vint en aide en lui permettant d'insister sur les services qu'il pouvait rendre en fomentant une diversion avec l'appui des partis coalisés. Il ne se pouvait pas que certains émigi ;<, les plus ardents et les plus intrépides, ne prélassent l'oreille à ses suggestions. Aidé du reste par les policiers à sa solde, il persuada sans peine aux hommes d'action du parti royaliste que la majorité de la nation ne soupirait qu'après le repos et une restauration monarchique ; le peuple était prêt à agir ; l'armée, incertaine dans ses affections, était facile à ramener ou à diviser, si des généraux dont il citait à dessein les noms et racontait à mots couverts, pour donner plus de poids à ses paroles, les hostilités et les rancunes personnelles, se décidaient à intervenir.

Tout en déclarant qu'il n'était pas royaliste et qu'il agirait avec son parti, il reconnaissait que dans la mêlée générale, l'avantage serait aux troupes royaUstes, plus nombreuses et mieux organisées que les Jacobins ; mais la présence d'un prince français était absolument nécessaire à Paris pour assurer la victoire.

De France, d'ailleurs, des comités et des agences royalites, venaient les mêmes excitations et les mômes encouragements. Leur rapports concordaient d'autant mieux avec ceux de Méhée, que dans la plupart de ces agences la police de Fouché avait ses entrées : elle était depuis longtemps parvenue à recruter plusieurs des anciens con^battants des premières guerres, restés confondus et mêlés dans les rangs avec leurs frères d'armes. Cependant toutes ces intrigues avaient porté leurs

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fruits. Georges Cadoudal 8*était laissé circonvenir et st'îduire par le parti d'action, vers lequel, du reste, inclinait sa nature ardente. Mais l'expérience et les épreuves avaient bien modéré sa Tougue d'autrefois ; il n'avait plus la môme confiance dnns la bonne foi des gens; il se défiait de tout ce qu'on lui rapportait sur les événements qui se passaient à l'étranger. En raison même de sa situation, il comprenait mieux l'étendue de sa responsabilité envers son parti, et portait dans tous ses actes une réflexion froide et raisonnée. Avant de prendre une résolution défînitive et de tenter, s'il y avait lieu, un coup de force, il voulait s'assurer, par lui-même et sur place, de la véracité des rapports qu'on lui avait faits, et connaître la valeur réelle des concours qu'on affirmait trouver chez certains personnages importants. A la suite des ces démarches, si les chances lui paraissaient sérieuses, il était prêt à marcher, mais à l'expresse condition qu'un prince se mettrait à la tête du mouvement et viendrait en France.

Le 21 août 1803, Georges débarqua au pied de la falaise de Biville, a quatre lieues au nord de Dieppe ; quelques jours après, il était à Paris.

La première partie do plan de Fouché avait réussi. On avait attiré en France Georges et quelques-uns de ses meilleurs lieutenants. Lors donc qu'on annoncerait que

le Premier Consul venait d'échapper à une grande conspiration, la présence seule de Georges serait une preuve suffisante. Que si d'ailleurs il tentait un coup d'audace, et s'il réussissait, Fouché était gardé de ce côté comme de l'autre, et il saurait bien être du côté du vainqueur.

Mais il ne suffisait pas d'avoir amené Georges en France ; il fallait aussi compromettre le général Moreau, lier sa personnalité au mouvement royaliste qu'on avait préparé et appuyé. Pour y parvenir, un moyen était tout indiqué : le rapprochement, la réconciliation de Moreau et de Pichegru. Le nœud de la situation était là. La perte de Moreau était le but caché, mais ardemment convoité, du Premier Consul ; la conspiration ne devait être qu'un moyen de l'atteindre et tout devait y tendre. Le reste devenait secondaire.

Moreau ne conspirait pas ; nul n'était plus éloigné que lui de rêver une restauration royaliste, et surtout d'y prêter les mains. Savary, l'homme de Bonaparte, atteste en termes formels, dans ses Mémoires, que « Moreau était un républicain de bonne foi, et n'avait que de l'éloignement pour les Vendéens ». Desmarets, l'un des directeurs de la police consulaire, lui rend le même témoignage avec plus de force encore : « Le rôle de Monk, dit-il, était celui pour lequel Moreau avait le moins de dispositions... Combien il y avait loin de sa mauvaise humeur ou de sa haine à la résolution d'un renversement et plus encore à l'action elle-même (1) ! » Lafayette raconte, de son côté.

(1) Témoignages historiques ou quinze ans de haute police sous Napoléon, par M. Desmarets, chef de cette partie pendant tout le Consulat et l'Empire, p. 100.

CAUSERIES HISTORIQUES. 3il

qu'au printemps de 1803 il eut plusieurs entrevues avec Moreau, et particulièrement une conversation où toutes les chances de l'avenir furent discutées. Moreau s'expliqua sans détour sur la tyrannie de Bonaparte ; puis, après avoir passé en revue les différents partis : « Les Bourbons, dit-il, se sont rendus trop méprisables pour être à craindre. « Et il ajouta en forme de conclusion : c Dans tous les cas, nous sommes bien sûrs, vous et moi, de nous trouver et d'agir ensemble, car fat toujours peiuê et voulu Icx mêmes choses que vous (1). »

Tout cela, Bonaparte et Fouché le savaient à merveille. Et dès lors, quel moyen d'impliquer Moreau dans une conspiration bourbonnienne? Un agent royaliste, l'abbé David, qui connaissait personnellement Moreau et Pichegru, s'était entremis pour les réconcilier. Il fut saisi à Calais avec tous ses papiers, au moment où il allait s'embarquer pour l'Angleterre. La police consulaire apprit, parla lecture de ces papiers, deux choses : d'abord que Moreau était disposé à une réconciliation avec Pichegru, ensuite que jusqu'à ce moment il n'y avait pas trace de conspiration dans leurs rapports et, par suite, aucun moyen sérieux de compromettre Moreau. Mais en même temps, par ses agents de Londres, la police savait les espérances que rémigration fondait sur ce raccommodement, et le parti que Pichegru lui-même se flattait d'en tirer. Au lieu d'arrêter les entremetteurs de cette transaction, il fallait donc les laisser faire, au besoin les encourager jusqu'à

(1) \Umoirt4 d« Labjetto : A/m Rapport* avtc U Pmdn- ComuL

tt

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l'instant où leurs démarches et leurs intrigues auraient créé des apparences suffisantes contre celui qu'on voulait perdre. Ainsi fit-on pour l'émissaire qui succéda à l'abbé David, le général Lajolais. On se contenta de le suivre et de l'observer dans ses allées et venues, de Londres à Paris. Ce fait est constaté officiellement par le rapport même du grand-juge Régnier, lu au Corps législatif dans la séance du 17 février 1804. Lajolais était un esprit brouillon, présomptueux, indiscret, tourmenté de l'ambition de jouer un rôle, dévoré de besoins d'argent, l'homme le plus dangereux qui pût être employé dans une situation si délicate (1). Préoccupé surtout déjouer à l'homme d'importance et de tirer de l'argent, soit du gouvernement anglais, soit des comités royalistes, il représenta Moreau comme disposé à se mettre à la tête d'un mouvement contre le gouvernement consulaire ; allant beaucoup plus loin encore, il se porta caution des dispositions du général en faveur de la cause royaliste, ce qui était précisément le contraire de la vérité. Moreau ne pouvait ni connaître ni démentir ces mensonges. Cependant, il se défiait des intrigues de cet intermédiaire, choisi malgré ses répugnances, ainsi que l'établit, dans ses Mémoires, l'agent royaliste Fauche-Borel, et ainsi que cela fut d'ailleurs démontré jusqu'à l'évidence dans les débats du procès de Georges. Moreau était si peu disposé à se servir de Lajolais et à entrer dans ses vues, qu'il lui refusa douze louis qui lui étaient nécessaires pour son voyage à Londres , et cette somme lui fut prêtée par Couchery,

{i) Histoire de Napoléon I" par P. Lattfrey, tome III, p. 101.

ancien employé du service de la gendarmerie, qui joot dans cette afTaire un r6le assez suspect (i).

Trompé par les fausses affirmations de Lajolais, Pichegru débarqua en France le 15 janvier 1804. Il eut une entrevue avec Mureau sur le boulevard de la Madeleine ; Georges y assistait. Moreau rejeta bien loin l'idée de se joindre à la conspiration et de travailler pour les Boor» bons. Les royalistes furieux Taccusèrent de faire man^ quer le complot par son opposition. Georges, en le quittant, s'emporta contre lui et s'écria : < Un Bleu pour un Bleu, autant vaut celui qui y est que ce J... f... là ! »

Moreau ne pouvait donc à aucun titre être poursuivi comme auteur oa comme complice de la conspiration. Mais il avait eu une rencontre avec Pichegru et avec Georges. Bonaparte n'en demandait pas davantage. Le 15 février, Moreau fut arrêté.

M. Iluon de Pcnansier a raconté le procès de Georges, de Moreau et de Pichegru avec des détails nouveaux, empruntés aux rapports de police.

Il ressort, en premier lieu, de son récit, que pas un seol instant Georges n'a eu l'idée d'assassiner Bonaparte. S'il n'eût repoossé loin de lai la pensée d'un attentat, rien ne

(1) Opinitm sur U prooit de Mortau, par Lacoorbe, jog« m la ocwr erimioftlla de ji

lui aurait été plus facile que de le consommer pendant les six mois qu'il passa à Paris avant son arrestation (1). C'est ce que constate formellement Desmarets, le chef de la police de sûreté. « Georges, dit-il, animé d'une haine invétérée contre Napoléon, s'arrête quand il tient dans ses mains la vie de so7i ennemi. Le chef de guérilla règle ses coups sur des convenances d'honneur et de haute politique (2). »

Lorsqu'il était venu en France, ce n'était pas pour présider à l'exécution d'un plan déjà formé, c'était pour étudier sur place, la question de savoir s'il existait, ou non, des moyens de rétablir la monarchie. Son attitude au procès fut celle d'un homme de cœur, qui ne veut compromettre aucun de ses coaccusés, mais qui a fait le sacrifice de sa vie et, qui, pour la sauver, ne s'abaisserait pas à un mensonge ou à une faiblesse. Or, il n'a cessé de déclarer, du commencement à la fin des débats, « qu'il était venu en France pour voir s'il existait des moyens de relever la monarchie en faveur des Bourbons ; qu'il n'avait pas encore réuni ces moyens, point présenté de plan, qu'il n'était pas encore prêt à agir,qu'il ignorait même si les circonstances l'eussent permis ou exigé. »

Le maréchal Moncey qui, chaque soir, adressait à Bonaparte un rapport sur l'audience du jour, dit dans l'un de ces comptes rendus :

« Georges soutient qu'il n'a pas violé la paix avec Brune

(1) Arrivé à Paris à la fin d'août 1803, Georges ne fut arrêté que le 9 mars 1804.

(2) Témoignages historiques, p. 113.

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ft II est pour rien dans le 3 nivôse. Atlaclié aux Bourbons, il croit que la France veut le gouvernement d'un seul, et venait s'assurer si l'opinion était favorable aux Bourbons ; dans ce dernier cas, il aurait envoyé cbercher un prince fran«;ais; mais il affirmerai/ n'avait rien fait^ qu'il H avait pas conspiré, et qu'il allait se retirer lorsqu'on Va arrêté ; que c'est la vérité tout entière ! »

Après les plaidoiries, un des principaux officiers de Georges, Bouvet de Lozier, fit la déclaration suivante, que M. Huon de Penanster indique seulement, mais qui méritait d'être reproduite in extenso :

<(.... Rien ne devait être entrepris sans la présence du prince. Il ne devait venir que dans le cas où Georges, Moreau et Pichegru se seraient accordés. Les débats ont démontré combien ces trois généraux étaient loin de s'entendre. Le prince n'est donc pas venu, comme de fait le projet a été abandonné. Georges et Pichegru élaietit convenus (te se retirer. Georges ni avait communiqué sa détermination de quitter Paris. Le n pluviôse (1 février 1804), Pichegru avait fait connaître le même désira Rolland d'une manière si positive que Rolland, lors de son arrestation, croyait que Pichegru était loin. Il n'y a pas de doute que ce projet de se retirer n'eût été exécuté sans les empêchements mis au départ (1). *

Au surplus, dans les considérants de leur arrêt (et c'est

(i) Proeit ifutruii par la Cour de juaHo* «riminMê «I tpéoUUé du département de ta Seine^ •éoM à Paris contre Otorgu^ Piehegru H autres, prévenu» dé conspiration contre la personne du Premier Constil. — Rec(Millip«r dM •itfoo^raphat, Paris C.-P. PatrU, imprinMor d« la Cour crimiaelle. 180(, tooM VI, p. S47.

une remarque que M. Huon de Penanster aurait dû faire) les juges eux-mêmes n'ont pas prononcé une seule fois le mot d'assassinat ou d'attentat contre la vie du Premier Consul. Voici le texte de l'arrêt :

« La Cour, attendu que, d'après V instruction et les dé' bats, il est constant :

« Qu'il a existé une conspiration tendant à troubler la République par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres, et contre l'exercice de l'autorité légitime ;

« Que Georges Cadoudal est convaincu d'avoire pris part à cette conspiration.... »

En ce qui touche Moreau, son innocence était si évidente que sept voix contre six l'acquittèrent. L'Empereur intervint lui-même, par une lettre à Cambacérès, pour peser sur les juges. On arriva à obtenir d'eux une seconde délibération ; un compromis intervint entre la majorité et la minorité, et Moreau, innocent, fut condamné à deux ans de prison. M. Thiers dit (\\i aucune influence n'avait dicté cette décision (1). Assertion étrange en présence du témoignage de l'un des juges, Lecourbe, qui a publié en 1814 un procès-verbal très détaillé des deux délibérations. Il affirme qu'entre la première et la seconde, les partisans de la condamnation allèrent conférer dans le cabinet du président avec les agents supérieurs des polices civile et militaire, Real et le général Savary : « Ils étaient, dit Lecourbe, porteurs de leurs volontés et de leurs menaces, et l'on peut dire qu'ils se sont bien acquittés de leur commission. »

(1) Thiers, tome, V. p. 147

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M. Huon de Penanster a très bien raconté cet épisode da procès. Je signalerai cependant dans son récit une omission. L'un des juges était Clavier, le savant helléniste, dont la fille fut la femme de Paul-Louis Courrier, c Condamner le prévenu, lui dit le président Hémart, le Premier Consul lui donnera sa grâce. — Et nous, reprit vivement le commentateur de Plutarque, qui nous donnera la nôtre? » A quelques jours de là, Clavier paraissait devant l'Empereur. A la vue du courageux magistrat, Napoléon ne put contenir sa colère :t Sortez de mon palais, s'écria-t-il, sortez de mes tribunaux, juge prévaricateur {{). ■»

Un des plus intéressants chapitres du livre de M. Huon de Penanster est celui qui a pour titre le Prétendu suicide de Pichegru. Ce chapitre est très étudié et très documenté. Je n'y voudrais faire qu'une seule réserve. L'auteur dit, à la page 219 : « Malgré ces essais de subornation, personne ne se laissa convaincre, et si on ne monta pasjuS' qu'au Premier Consul pour l'en accusa* personnellement^ il y eut unanimité pour accuser la police de cet assassinat. »

La mort de Pichegru (6 avril), suivant de si près l'assassinat du duc d'Enghien ( 21 mars ), souleva l'opinion de Paris, non seulement contre la police, mais contre le Premier Consul lui-même. C'est à lui qu'on en fit remonter la responsabilité dans le peuple comme dans les salons. On répétait tout bas, quand on ne le disait pas bien haut.

(I) Ducoon d« Dattooo tar la tomb* d« CUtmt. itonUtw d« 1817.

que les étrangleurs du Temple, les suicideurs de Pichegru, étaient ces mameluks que Bonaparte avait ramenés d'Orient et qui lui servaient de janissaires pour ses exécutions à la Turque. Mis au courant de ces rumeurs, le Premier Consul en conçut une irritation si vive qu'il ne parlait de rien moins, dans ses accès de colère, que de changer sa capitale et d'abandonner Paris, comme Constantin avait abandonné Rome pour Byzance. Sa police fît insérer dans les journaux un article contenant à l'adresse des Parisiens une menace des plus transparentes. Voici le texte de cet article, qui serait, je crois, très bien à sa place dans le curieux volume de M. Huon de Penanster :

« On a cherché les causes qui ont pu déterminer Constantin à fonder une nouvelle capitale. Il n'y a pas de doute qu'il n'ait été déterminé à cette vaste entreprise par les mêmes raisons qui ont engagé Dioclétien et Maximin à transférer le siège de leur gouvernement à Nicomédie et à Milan. Ces deux princes, qui avaient ramené l'ordre^ la paix, et la tranquillité dans Rome et dans V Empire, illustrés par des victoires importantes sur les barbares de VAsie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits, triompher dans leur capitale ; ils s'attendaient naturellement à y recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; mais ils n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses blessures, cherchait à les tourner en ridicule . Toutes les fois qu'ils paraissaient dans le Cirque, au théâtre ou dans les autres lieux publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des sarcasmes, des calembourgs que l'on se permettait en

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leur présence, tandis que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient la reconnaissance dont ils se sentaient pénétrés. La comparaison que firent ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale, et les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans des villes, moins splendides à la vérité, mais où ils recevaient un accueil plus flatteur. Constantin parait avoir eu les mêmes motifs à l'égard de Rome ; il n'a pas voulu s'exposer aux désagréments qu'avaient éprouvés ses prédécesseurs. 11 est bien étonnant sans doute que Dioctétien et Constantin n'aient pas senti que, pour se venger d'une poignée de faquins, de gens sans aveu, de jeunes gens inconsidérés, ils entraînaient la ruine d'un grand nombre de commerranls et de propriétaires. Serait-ce que les meilleurs esprits ne tiennent point contre l'ingratitude ? Quoi qu'il en soit, Rome est totalement déchue de son rang. Puisse cet exemple servir de leçon à la postérité ? »

Le livre de M. Huon de Penanster mérite d'avoir plusieurs éditions. Il y aura lieu dans ce cas, de rectifier deux ou trois erreurs, très légères du reste, et cinq ou six noms mal orthographiés. Fouché n'est pas né à Nantes, mais à la Martinière, près du Pellerin (Lotre-Inrérieure). Au lieu de la falaise de Deville, lieu de débarquement de Georges, il faut lire : Riville. Ce débarquement eut lieu le 23 août 1803, et non le 22. .\u lieu de Destnarels, le chef de la haute police, il faut Desmarets, au lieu âeHegnault (le Saint-Jean-d'Angely ; il faut Regnaud de Saint-Jean- (l'Angely ; le notaire italien compromis dans l'affaire de

Demerville et d'Aréna, s'appelait Diana, et non Diona. Le président de la cour criminelle et spéciale du département de la Seine, qui jugea Georges et Moreau, s'appelait non Hamartj mais Hémart. C'est également à tort que M. Huon de Penanster le représente comme ayant voté la mort de Louis XVI : Hémart n'avait pas fait partie de la Convention.

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