ÉMIGRÉS ET CHOUANS
M. Ernest Daudet est à la fois un romancier et un hisrien. C'est an livre d'histoire qu'il nous donne aujourd'hui sous ce titre : la Police et les Chouans sous le Consulat et l'Empire (1800-1815).
On croit généralement qu'après l'exécution de Georges Cadoudal, le 25 juin 4804, c'en est fait de la Chouannerie, et que l'histoire n'a plus à s'en occuper. C'est une erreur. Tant que dura l'Empire, il y eut des chouans qui continuèrent à combattre, et, avec une intrépidité indomptable, luttèrent jusqu'à la fin contre celui ^devant qui l'Europe tremblait, c Que ces lointains et mémorables épisodes, dit M. Ernest Daudet, aient été négligés et oubliés, au point de rester en marge de l'histoire, alors qu'à y regarder de près, ils en constituent les péripéties les plus pathétiques, ce n'est pas un mince sujet' d'éton-
(1) La Police et let Chouans tous le Conetitat et l'Bmpir*^ 1S0(^ 1815, p«r Bmeet Daudet ; un voiam* in-18, Ploa, NoorrH «t O*, AUtoon. 1895. — Emigrés et Chouans^ par la oomU O. de Oomiade* ; od toIvm in-18, Perri «t C^, «diUon.
nement pour qui se donne la peine de les étudier. » Sans doute M. Thiers n'en a rien dit dans ses vingt volumes ; mais d'autres en ont parlé, dont les noms auraient peutêtre dû trouver place dans la Préface de M. Daudet.
Crétineau-Joly, dans le tome IV de son Histoire de la Vendée militaire, publié en 1841, a parlé longuement de la plupart des épisodes auxquels est consacré l'ouvrage de M. Ernest Daudet, et en particulier de l'enlèvement du sénateur Clément de Ris, du meurtre de l'évêque Audrein et de la mort du vicomte d'Aché.
Le tome V de V Histoire des guerres de V Ouest, par Théodore Muret, qui a paru en 1848, renferme un récit circonstancié du meurtre de l'évêque régicide Audrein. Théodore Muret raconte également avec détails l'enlèvement de M. de Pancemont, évêque de Vannes, dont parle à son tour aujourd'hui M. Ernest Daudet.
Le chapitre le plus important de la Police et les Chouans sous le Consulat et VEmpire a pour titre : ï Affaire d'Aché de Comhray. Il présente, je m'empresse de le dire, le plus vif intérêt ; mais enfin ce n'est pas une révélation. Le savant M. de la Sicotière, dans son beau livre sur Louis de Frotté, a donné sur cette dramatique affaire des détails aussi exacts que précis (1). Enfin, il y a un an ou deux, le tragique épisode d'Armand de Chateaubriand a été, de la part du comte G. de Contades, l'objet d'une étude, qui peut être tenue pour définitive.
(\) Louvs de Frotté et les insurrections normandes (1793-1832), par L. de la Sicotière, deux volumes in-8*, 1889, librairie Pion, Nourrit et C". — Voir Tome II, pages 571 i» 607.
CAUSEUIES HISTORIQUES. 3^)3
il n'est donc pas exact de dire que ces épisodes ont été entièrement < négligés et oubliés », ni d'ajouter, comme Ta fait M. Ernest Daudet : < En dehors des Archives, il n'en existe des souvenirs que dans quelques livres d'histoire générale, qui se contentent de les mentionner sans en pénétrer les détails, ou dans des relations locales, trop incomplètes pour qu'on puisse leur attribuer un caractère de version définitive. A vrai dire cet événements sont racontés aujourd'hui pour la première fois. »
Ce qui est vrai, c'est qu'ils n'avaient pas encore été racontés avec autant de soin et d'aussi larges développements. L'auteur est remonté aux sources, il a consulté les pièces d'archives et les dossiers de police. « Ces dossiers, écrit-il, je les ai compulsés durant plusieurs années. J'ose même dire qu'ils me sont familiers. >
Il est seulement regrettable qu'ayant ainsi étudié à fond son sujet, il n'ait pas cru devoir accompagner ses récils d'une seule note, d'un seul renvoi aux sources originales. Trop de notes sans doute est un abus ; mais entre trop et pas du tout^ peut-être y a-t-il un milieu raisonnable à tenir. N'est-il pas à craindre que beaucoup de lecteurs, en présence de ces narrations agréables, d'un style coulant et facile, où rien jamais ne leur rappelle sur quel fond solide elles reposent, n'est-il pas à craindre que beaucoup de lecteurs ne se laissent aller à croire qu'ils lisent un roman?
Un des chapitres les plus curieux du livre est celui qui a pour titre V Enlèvement d'un sénateur .
Le 23 septembre 1800 {i" vendémiaire an IX), le sénateur Clément de Ris, qui se trouvait alors presque seul à sa maison de Beauvais, près de Tours, vit entrer chez lui, en plein jour, sur les deux à trois heures, six hommes armés, habillés en hussards. Ils s'emparèrent de l'argent monnayé, de l'argenterie et des papiers, le forcèrent à monter avec eux dans sa propre voiture, le conduisirent dans un lieu inconnu, et l'enfermèrent dans un souterrain, où il resta dix-huit jours sans qu'on pût avoir de ses nouvelles. Enfin quelques personnes, étrangères à la police, mais que le ministre Fouché avait cru devoir employer dans cette occasion, ayant fait rencontre du sénateur, la nuit, dans la forêt de Loches, comme on le transférait dans une autre cachette, mirent en fuite son escorte et le ramenèrent au sein de sa famille. Il s'agissait de punir les auteurs de son enlèvement et de sa séquestration. Plusieurs jeunes gens du Maine, du Perche et de la Normandie, furent arrêtés. Le 20 juillet 1801 , dix accusés comparurent devant le tribunal spécial, séant à Tours. A côté du marquis Dumoustier de Canchy et de son beau-frère le comte de Mauduisson, avaient pris place un ancien émigré, Pierre Obereau, d'Orléans ; un ancien chouan, Gaudin dit Monte-au-Giel, propriétaire à
Baranton, département de la Manche; Charles-Marie Leclerc, de Nérac (Gironde), ejç-sous-lieutenant au ci-devant régiment de Poitou ; Leménager, chirurgien à Candé ; H. et M** Lacroix, propriétaires du château de l'Ebeaupinais, aux abords duquel on avait trouvé des armes, et enfin Pierre Jourgeron et sa femme qui exploitaient la ferme du Portail, où Clément de Ris avait été séquestré. Le tribunal de Tours refusa de condamner. Il conclut à une instruction nouvelle, « attendu, disait-il, que Clément de Ris, sa femme et son fils n'ont pas été cités, qu'on ne les a pas confrontés avec les accusés et qu'on ne sait s'ils persistent dans leurs premières déclarations. » La cour de cassation réforma ce jugement, sans prononcer sur le fond et uniquement pour des causes tirées de l'incompétence de ceux qui l'avaient rendu. Elle renvoya l'affaire devant le tribunal spécial d'Angers, qui fut composé pour la circonstance de quatre juges de la cour criminelle de Maine-et-Loire et de trois officiers.
L'arrêt du tribunal criminel d'Angers fut rendu le 2 novembre 1801. Canchy, Mauduisson et Gaudin étaient condamnés à mort, les époux Lacroix à six ans de gène et à quatre heures d'exposition sur l'échafaud. Les cinq autres étaient acquittés.
Les condamnés étaient-ils coupables? L'opinion générale des contemporains fut qu'ils étaient innocents. I> " l'entourage môme du premier Consul, on était per> que le complot avait été ourdi par Fouché. Pendant la campagne de 4800, l'énigmatique personnage s'était associé à des intrigues ayant pour objet de renverser Bonaparte, si le campagne contre l'Autriche ne tournait
pas à la gloire des armées françaises. La victoire de Marengo avait déjoué les plans du ministre de la police. 11 s'était hâté de retirer ses ordres, d'en faire disparaître les preuves, ainsi que toute trace du complot. Mais, malgré tous ses efforts, il n'avait pu les détruire toutes. Des pièces écrites et signées, attestant sa trahison, étaient restées au pouvoir de Clément de Ris, à qui il les avait confiées, et c'est parce que celui-ci refusait de les restituer qu'à l'effet de les lui reprendre, Fouché avait simulé l'attentat du 23 septembre. Voilà ce que racontaient ses ennemis. Avaient-ils raison ? M. Ernest Daudet n'hésite pas à répondre négativement. Pour lui, Fouché, dans cette affaire au moins, est innocent, comme l'enfant qui vient de naître. Les Royalistes sont les vrais, les seuls coupables, et c'est très justement que Dumoustier de Ganchy, Mauduisson et Gandin ont été guillotinés, le 3 novembre 1801, sur la place publique d'Angers.
M. Ernest Daudet me paraît ici s'avancer beaucoup. Ses conclusions sont loin d'être aussi incontestables qu'il le croit. Il dit à peine un ou deux mots des débats qui eurent lieu devant le tribunal spécial de Tours, et dont l'importance cependant est ici capitale. Le Moniteur leur a consacré deux articles dans les numéros des 4 et 9 thermidor an IX (23 et 28 juillet 1801). Ges articles dont M. Daudet ne fait aucune mention renferment des aveux qui ne laissent pas d'être significatifs. On lit dans le second :
« ... Du tableau du délit, passant à la recherche des coupables le commissaire du gouvernement n'a pu se dissimuler que les alibi proposés par Leclerc, Lemèna-
CAOSBRIBS HISTORJQUBS. 337
ger et Aubereau étaient établit par une réunion de témoins qui commandait la confiance ; mais il a émis une opinion difTérente sur ceux invoqués par Canchy, Mauduisson et Gaudin. 11 a reproché aux témoins par eux produits d'être peu nombreux (1), et il a observé que quelques motifs, quelques circonstances même de la vie de plusieurs d'entre eux n'offraient pas le caractère de véracité, d'indépendance et d'impartialité que recherche l'œil du juge...
« Le citoyen Chauveau-Lagarde a établi : i* que Canchy et Mauduisson étaient innocents ; 2** que ne le fussent-ils pas, la preuve de leur culpabilité était impossible ; 3" que dans cette hypothèse môme, la justice, l'humanité, la politique s'opposaient à une condamnation....
t — Dans le résumé général de l'affaire, le citoyen Chauveau-Lagarde a prétendu qu'avant d'être statué définitivement, le citoyen Clément de Ris devait être entendu, puisque lui seul devait connaître les ravisseurs plus qu'aucun de ceux qui avaient déposé. »
Les conclusions de l'avocat furent adoptées par le tribunal.
Ainsi, le commissaire du gouvernement lui-même abandonne l'accusation contre plusieurs des prévenus. Le tribunal refuse de condamner les autres, estimant que la preuve n'est point faite contre eux ; il ordonne un supplément d'enquête, et proclame que la confrontation
(1) M. de Ctndij prodiûnit <epaodant onst témflilM établi— nt Mo alùù ; M. d« Mauduiaaoa «a produùait aix.
des accusés avec Clément de Ris est absolument indispensable.
Or cette confrontation nécessaire n'a jamais eu lieu. Comme il n'avait pas déposé à Tours, Clément de Ris ne déposa pas à Angers. Aussi tous ceux qui, dans cette seconde ville, avaient assisté au procès, croyaient-ils à un acquittement. Je trouve à cet égard d'intéressants détails dans un ouvrage, que M. Ernest Daudet paraît avoir ignoré, la Biographie des députés de V Anjou, par M. Rougler, conseiller à la Cour d'Angers. Dans la Biographie du conventionnel Delaunay jeune, qui présidait en 1801 la cour criminelle de Maine-et-Loire, M. Bougler écrit ce qui suit :
« Des avocats, d'un grand talent présentèrent la défense. Elle fut confiée concurremment à M. Chauveau- Lagarde, à M. Pardessus et à notre compatriote Duboys, alors à l'apogée de sa réputation et de son talent (1). Le public se préoccupait vivement de cette affaire, d'abord en raison de la renommée des défenseurs et aussi à cause de l'intérêt qui s'attachait à la personne de ces malheureux jeunes gens, âgés de 20 à 30 ans, et appartenant à des familles honorables et distinguées.... A la grande stupéfaction de Vauditoire, le tribunal condamna à la peine de mort Gaudin, Canchy et Mauduisson. Ce dernier avait à peine accompli sa vingtième année. Les trois condam-
(1) M. Dubois, connu plus tard sous le nom de Duhoys d'Angers devint députe, premier président de la Cour royale d'Angers, pair de France. Membre de la Chambre des représentants, en 1815, la force de sa \oix lui valut d'être choisi par ses collègues pour lire l'adresse à l'Empereur, à la cérémonie du Champ de mai. M. Ernest Daudet ne fait de lui aucune, mention dans ton récit du procès d'Angers.
nés furent exécuiéd dans le délai strict de 24 heures. En relisant aujourd'hui, à plus de 60 ans de date, cette Iongue et volumineuse procédure, on a peine à i expliquer comment les jnyes purent admettre comme prouvée l'identité des condamnés avec les bHgands^ qui avaient arrêté le sénateur Clément de Ai«, et il semble que rien n*a été moins prouvé que la présence des jeunes accusée sur le lieu du crime. Le jugement de condamnation fut donc accueilli avec une expression de tristesse qui s'accrut encore par le scandale que donna l'un des juges, qui déclara hautement qu'il prolestait contre la sentence et qui refusa d'y apposer sa signature (1). »
Ce juge était le capitaine Viriot, commandant de place à Tours. M. Ernest Daudet, qui estropie son nom, et qui l'appelle le capitaine Virot, se borne à dire qu'il refusa de signer le jugement, en déclarant que les malheureux qu'on venait de condamner n'étaient pas les vrais coupables. Ce grave incident méritait mieux que cette courte mention. Est-ce que parhasard, M. Daudet n'aurait pas eu connaissance du Mémoire imprimé de M. Viriot? Cet officier, homme d'honneur et de courage, qui déploya, en 1814, dans sa lutte contre l'invasion, un véritable héroïsme, afTirme dans son Mémoire que les juges avaient reconnu tout
(i)C. Boogkr, T. U, p. 153.
d'abord unanimement qu'il était impossible de motiver une condamnation ; les choses avaient tout à coup changé de face à la suite d'un déjeuner offert aux membres du tribunal par le président Delaunay : celui-ci avait représenté à ses collègues qu'il serait d'un exemple regrettable et dangereux au premier chef de prononcer l'acquittement en masse d'un si grand nombre de chouans et d'ennemis du gouvernement, qui, s'ils n'étaient pas positivement reconnus coupables, n'en avaient pas moins cent fois mérité la mort dans d'autres circonstances.
Le capitaine Viriot ne s'était pas borné à protester ; il avait mis sous les yeux de ses collègues une note écrite, éont voici le texte :
« La preuve de Valibi est complète, puisque l'on ne peut attaquer les témoins ni sous le rapport de la moralité, ni sous le rapport de la concordance, ni sous le rapport du désintéressement.
» Or, tant que cette preuve subsistera, et elle subsistera tant que les témoins ne seront pas légalement convaincus de faux témoignage, il est impossible de ne pas absoudre.
» Gela est reconnu à l'égard des trois accusés (7) dont on reconnaît Valibi, puisqu'ils sont eux-mêmes reconnus par les mêmes témoins ; autrement, il y aurait donc dans la justice deux poids et deux mesures, ce qui est impossible.
» Dans le fait il n'y avait, à la première confrontation que Boissy et Créhello, qui reconnussent Canchy à ses
(7) LecJerc, Leménager et Aubereau, pour lesquels le Commissaire du gouvernement reconnaissait que la preuve de Valibi était faite.
CAUSERIES HISTORIQUES. 3 il
cheveux ronds et coupés (ils ne Télaient pas), ou à ses favoris rouges (ils sont noirs) ; Mauduisson, à son manteau (il n'a rien d'extraordinaire) et à sa grande redingote (les brigands étaient à la hussarde).
» Or, d'après les lois (du moins anciennes) ce changement donne à leur déposition le caractère de faux témoignage.
> Et ce n'est que depuis cette première confrontation que Métayer^ dans une entrevue avec ses défenseurs, à Beau vais (1), nomma des accusés comme reconnus par lui, quoiqu'il ne les ait point reconnus d'abord ; et ce n'est qu'après ce premier changement du domestique Métayer y que M"" Bruley et les autres domeslir^es actuellement encore au service de Clément de Bis les ont reconnus dans les débats à Tours.
» Ainsi tous les témoins qui reconnaissent aujourd'hui se réduisent aux deux premiers (sur 69) ; et notez bien que tous les domestiques qui ne sont plus actuellement au service du sénateur n'ont jamais reconnu ; en voilà une preuve convaincante : s'ils eussent reconnu à Tours, on les aurait certainement fait assigner pour déposer ici .
> D'ailleurs, citoyens, ces citoyens étant les mêmes qae ceux qui ont reconnu Aubereau, Leménager et Leclere^ ils sont, par cela seul, convaincus d'ERHEUU : ainsi on ne peut les croire (2) .
(1) Im msiioa d* oampagna d« CMoMot d« Rit.
(Z) C«t «rgtiiiMnt était «o eflat d'an* grand* fioroa, pdtqM caa trah ao«iu4«. AoberMo, L«is4aag«r «t Ladwe, Aaiaot mis hors da eav* p« !• œiaittère public lai^méma.
» De plus, ils sont convaincus de mensonge.
» Ils ont donné de leur reconnaissance tardive des raisons démontrées fausses aux débats :
» En disant qu'il était wm7, et c'est à une heure qu'a été close la confrontation ;
» En disant que Canchy n'était pas sourd alors, et il vous a été prouvé qu'il l'était depuis l'enfance.
» En disant que Canchy avait les yeux fermés ; la femme Tasse elle-même a déclaré le contraire.
» Or, on ne peut pas croire à des témoins convaincus de mensonge.
» Enfin il est certain que leurs dépositions sont évidemment l'ouvrage de l'intrigue.
» 1° On voit que les reconnaissances tardives ont été concertées depuis l'entrevue de Métayer avec ses défenseurs.
» 2° La manière dont tous ces témoins ont été recrutés Jes uns après les autres en est une nouvelle preuve.
» 3° 11 y a eu aux débats preuve de subornation de la part de la veuve Brute t et de la fille Tasse. »
La conviction du capitaine Viriot était si profonde, qu'aussitôt il fit entendre les plus vives protestations, qualifiant de bourreaux les juges qui venaient de signer cette horrible condamnation, et qui livraient ainsi des innocents à A'aiUres bourreaux.
Trente ans plus tard, au lendemain de la révolution de juillet, Viriot, qui était alors colonel, adressa au roi Louis-Philippe une longue lettre, un véritable Mémoire, dans laquelle il revenait sur l'affaire Clément de Ris. J'en •extrais ce passage :
« .... On crut sans doute que, moi, patriote dévoaé, qui avais combattu avec quelque succès les Vendéens, je n'hésiterais pas à condamner les accusés sur les plus faibles indices, et je fus nommé l'un des juges du tribunal spécial.
« Les débats n offrirent aucune charge contre les prévenus, et cependant leur jugement à mort était rédigé. Je ne dirai pas quels moyens de séduction furent employés envers mes collègues, quelles offres, quelles menaces me furent faites ; je n'apprendrais rien de nouveau : les exemples de corruption sont malheureusement trop fréquents. Fort de ma conviction je refusai de signer l'arrêt inique, je proclamai hautement l'innocence des accusés, résultant évidemment de l'instruction.... Ma voix fut étouffée, et les malheureux payèrent de leur vie la méprise des agents d'un homme puissant...
« J'ai conservé copie de toutes les pièces de cette inique procédure ; je pourrais donner toutes les preuves de cette infi\me machination ; je pourrais en nommer l'auteur, et son nom n'étonnerait personne. — Quelque temps après, je fus rayé de? cadres de l'armée (1). »
Je regrette que M. Ernest Daudet n'ait pas fait connaître ces textes à ses lecteurs.
Son récit est d'ailleurs parfaitement conduit et très dramatique. Peu de chapitres de roman sont plus intéressants. Et puisque je parle de roman, je rappellerai, bien
(1) Voir la Notice tr^< détaillée, coiiMcrtfe au colonal Viriot par MM. 0«rinaio Sarrut et U. Saiol-Kdoe au T. VI, p. 83 «t MiTantM d« la Biographie tUt Homme* du jour^ 1841.
que M. Ernest Daudet n'en ait rien dit, que cet épisode de l'enlèvement de Clément de Ris a fourni à Balzac le sujet d'un de ses plus beaux livres : Une Ténébreuse Affaire. La scène, au lieu de se passer en 1800, aux environs de Tours, se passe aux environs de Troyes, en 1806. Les personnages ne sont plus ceux qui se trouvèrent mêlés à l'enlèvement du l^' Vendémiaire an IX. Le sujet est transposé, mais le drame au fond est bien le même. Dans cet ouvrage, au reste, Balzac s'est moins proposé de raconter une aventure romanesque que de peindre un coin de la vie politique de l'Empire. Les royalistes fidèles quand même, les chouans que rien ne peut désarmer, l'auteur les personnifie dans Laurence de Cinq Cygne, dans les Simeuse, dans le fermier Michu. Laurence de Cinq Cygne a le fanatisme du passé, de la noblesse expirante, de la royauté proscrite. Elle est prête à sacrifier sa vie pour ces causes vaincues. Elle ne pense qu'au renversement de Bonaparte, dont l'ambition et le triomphe ont excité chez elle comme une rage, mais une rage froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue de cet homme couvert de gloire, elle le vise du fond de sa vallée et de ses forêts, avec une fixité terrible ; à de certaines heures, elle rêve d'aller le tuer aux environs de Saint-Cloud ou de la Malmaison ; Diana Vernon, l'héroïne de Walter Scott, pâlit devant elle. Caleb, le vieux serviteur du sire de Ravenswood, avec ses pieuses industries pour cacher la pauvreté de son maître, n'égale pas non plus, il s'en faut bien, l'héroïque fidélité et le sublime dévouement du fermier Michu, se faisant en apparence Jacobin pour mieux servir secrètement les Simeuse et les
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Cinq Cygne. En même temps qu'il peint les royalistes militants sous l'Empire, Balzac décrit l'action et le rôle considérable de la police à cette époque. Il esquisse, en passant, la physionomie de Fouché ; il saisit dans l'ombre et traîne au jour ces deux rares figures de coquins, le policier Peyrade et le policier Corentin. Nulle part la police et les Chouans sous l'Empire n'ont été mieux peints, en traits plus vivants et plus fidèles, que dans une Ténébreuse Affaire^ et aussi dans cet autre beau récit. Madame de la Cfianterie, où Balzac s'est inspiré de l'afTaire d'Aché de Gombray.
Malgré les réserves que j'ai dû faire, le volume de M. Ernest Daudet n'en reste pas moins une œuvre intéressante, puisée aux sources, neuve en plusieurs de ses parties, et d'une sérieuse valeur historique.
Le livre de M. de Contades, Emigrés et Chouans^ mérite les mêmes éloges. Les cinq chapitres qui le composent ont même cet avantage d'être, tous les cinq, absolument neufs ; en voici les titres : c Le Chevalier 4e Haussey >, — < Armand de Chateaubriand », — c Un Chouan à Londres >, — « Les Gentilshommes poètes de l'armée de Condé », — « Puisaye et d'Avaray ».
Le chevalier de Haussey était one femme, Louise- Françoise de Haussey, mariée h un gentilhomme bas-normand, M. de Bennes. Us émigrèrent tons deux. Le
et la femme se présentèrent à l'armée des princes comme étant deux frères, et furent enrôlés l'un et l'autre sous le nom de Haussey. Le 12 mars 1192, Louise de Haussey fut admise au corps des hommes d'armes à pied, avec le rang de lieutenant. Elle fît en cette qualité la campagne de France.
Après le licenciement de l'armée des princes en 1193, le comte Etienne de Damas leva une légion d'émigrés. Les époux de Bennes s'engagèrent dans cette légion en qualité de chasseurs nobles. M™^ de Bennes, devenue le chevalier de Haussey, y conserva son rang de lieutenant. Elle assista à toutes les affaires auxquelles prit part la légion de Damas, entre autres à celle du Pont de Dinan. Dans cette affaire, elle vit son mari tomber blessé à ses côtés. Elle le transporta à l'ambulance, le fit panser, l'achemina vers l'hôpital et revint combattre. Un peu plus tard, à Louvain, les frères de Haussey défièrent témérairement la mort. M. de Bennes, renversé par un boulet, expira dans les bras de sa femme. Louise de Haussey ne faiblit pas sous cette redoutable épreuve. Fidèle au sentiment conjugal qui l'avait conduite à la guerre, s'y entêtant même lorsqu'il n'eut plus d'objet, elle ne voulut point secouer le joug militaire qu'elle avait porté en même temps que son mari. Elle continua à servir comme à côté de son ombre, et elle resta le chevalier de Haussey dans la légion de Damas.
Au mois de juillet 1793, nous retrouvons le chevalier à Quiberon, où il livra son dernier combat. Fait prisonnier, il fut conduit à Vannes et y resta détenu pendant trois mois et demi. Traduit cinq fois devant la commission
militaire, il se vit enfin condamné à mort. Enfermé dans Ii-glise Saint-Pateru, alors transformée en prison, il put, grâce au dévouement d'une courageuse bretonne. M** du Portail, revêtir des habits de femme et s'évader.
Les temps chevaleresques de l'émigration étaient passés pour le chevalier de Ilausscy ; il allait en connaître les heures de détresse. Ce fut à Londres dans un pauvre lodging de Maddox-Street, que M"' de Bennes quitta enfin l'habit de drap pour revêtir un fourreau de soie dû aux aumônes de VEmigranl office, et que le chasseur noble devint une pauvre femme. En 1196, parut un petit livre, une pauvre plaquette vendue à son profit et que l'on pouvait recevoir de sa main, au n° 21 de Maddox-Street. Elle avait pour titre : t Narration des épreuves de Louise » Françoise de Ilaussey de Bennes, ayant servi à l'armée » en qualité de volontaire de 1192 à 4195 (juillet), épo- > que où elle fut faite prisonnière à Quiberon, avec son » interrogatoire à Vannes, d'où elle s'échappa la veille du » jour fixé pour son exécution. »
Elle ne rentra en France qu'en 1802, et revint habiter, auprès de sa fille tout récemment mariée, son petit manoir du Bois-Manselet. Sous la Uestauration, il lui arrivait parfois, les jours de fêtes royales, de sortir fière* ment de son humble logis, en uniforme, la croix de saint Louis étincelant sur la poitrine. Un jour vint où cette monarchie que M"* de Bennes croyait restaurée à jamais, fut renversée de nouveau . Le drapeau blanc, défendu à Louvain et à Quiberon, allait être lacéré dans la commune voisine. Alors le chevalier, se levant, malgré les exhortations des siens, dépouilla prestement sa douillette de
douairière et endossa l'uniforme de chasseur noble de Damas. Il prit l'épée entre ses débiles mains et sortit pour aller défendre le drapeau du roi. Mais quand il eut franchi les fossés du Bois-Manselet, moins par défiance de sa vigueur de vieux soldat que par douleur des espoirs anéantis, il laissa tomber l'épée dans la poussière du chemin et ne put contenir ses larmes. M""" de Bennes ne mourut qu'en 1838, mais le chevalier de Haussey était bien mort ce jour là.
Il y a quelques années déjà, nous avions pu entrevoir cette héroïque figure dans les charmants « Souvenirs » du comte de Neuilly (1). M. de Contades nous en donne aujourd'hui, non plus un simple profil, mais un vivant et inoubliable portrait..
C'est encore un bien curieux chapitre que celui qui a pour titre : « un chouan à Londres en 1796. » Louis- Charles René CoUin de la Contrie était né à Bazouges-la- Pérousse, actuellement commune du département d'Illeet-Vilaine, le 22 novembre 1761. Avocat au parlement de Rennes, ami du marquis de la Rouerie et mêlé à ses plans d'insurrection, il s'était joint aux Vendéens dans leur campagne d'outre-Loire, et n'avait cessé depuis de servir le parti du roi avec un zèle éclairé et une fidélité inviolable. En 1796, membre de l'armée catholique et royale de Bretagne, il reçut mission, comme député de l'arron-
(1) Souvenirs et Correspondance du comte de Neuilly. Un volume in-S", librairie Douniol. Ces aimables et piquants SoMweniVs ont été publiés an 1865 par mon excellent ami M. Maurice de Barberey, neveu du comte d« Neuilly.
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dissemcnt de Rennes et de Foagères, d'aller à Londres et de chercher, avec les autres représentants des diverses armées royales, les moyens de mettre un terme aux rivalités et aux tiivisions qui produisaient, de Tavis de toos, les résultats les plus funestes. Il avait reçu les instroo* tions de Puisaye, général en chef de l'armée de Bretagne. Comprenant la responsabilité qui devait peser sur lui, non seulement vis-à-vis de Puisaye, mais encore vis-àvis de son parti tout entier, notre chouan voulut pouvoir rendre un compte détaillé de ses actes et de ses paroles. Il rédigea à cet effet le i Journal de Louis-Charles René » Collin de la Contrie. de son voyage et séjour à Londres » aux mois d'avril, mai, juin et juillet 1196, comme • député de l'armée catholique et royaliste de Bretagne. »
A Taide de ce journal, régulièrement tenu et écrit avec sincérité ; à l'aide aussi des papiers de Puisaye, conservés au Dritiih Muséum (1), M. de Contades a pu faire la lumière complète sur un épisode important de l'histoire de la Chouannerie.
A côté de ce chapitre d'histoire politique, s'en trouve un autre, à la fois politique et littéraire, qui est de l'inté* rèt le plus piquant; c'est celui cù l'auteur nous fait connaître c les gentilshommes poètes de l'armée de Condé » . Mais le morceau capital du volume c'est le récit des aventures d'émigration et de guerre, d'Armand de Chateaa* briand, cousin de l'auteur de Retié^ fusillé à Paris, à la plai ne de Grenelle, le 31 mars 1809.
(1) Lm papim d* PoiMj* m forment pa» moas d»oêiU»tùt in-4* M in-loL
Armand de Chateaubriand est mort à quarante ans ; ses dix-huit dernières années — près de la moitié de sa vie — avaient été toutes de dévouement, de sacrifice et d'héroïsme ; il est tombé, comme un vaillant, il a versé son sang, en témoignage de sa cause, martyr obscur et qui, comme tant d'autres, semblait devoir rester à jamais inconnu. Son souvenir pourtant ne périra pas, puisque l'auteur du « Génie du Christianisme v et des « Martyrs » lui a consacré quelques-unes des plus belles pages des « Mémoires d'outre-tombe ». Ce ne sera pas un mince honneur pour M. le comte Gérard de Contades d'avoir écrit son nom en marge de ces pages immortelles.