LES COMPLOTS MILITAIRES SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE
En 4815 a paru, sans nom d'auteur, un volume intitulé : Histoire des Sociétés secrètes de l'armée, et des cotispirations militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de Bonaparte. (2) L'auteur de ce très intéressant volume était Charles Nodier. 11 y raconte l'histoire d'une société secrète, celle des Philadelphes, créée vers la fin du Directoire dans une de nos provinces de l'Est par quelques amis près de se séparer, et qui voulurent laisser entre eux ce lien mystérieux. Sous le Consulat, elle prit un caractère politique et jura la perte de Bonaparte. Elle ne désarma pas tant que dura l'Empire, et ne cessa d'exister que le jour où Napoléon eut cessé de régner. «Souvent déjouée, dit l'auteur, dans ses plans les plus hardis, dans ses tentatives les
(1) Les complots militaire» sou* le Coneulatet rBmptretd'tiffH 1m doeonMoU ioëdits d«a archive* par S. Ouitton, doelMr m kHrw. Ub irolnme ia-lS ; PIod. Nourrit «t Qe ^Urora. 18M.
(2) Un TCluin«to-8*.
mieux combinées, elle n'a jamais été compromise en ellemême et pénétrée dans ses secrets essentiels. Elle a vu tomber tour à tour ses chefs les plus distingués, ses agents les plus audacieux; mais elle leur a survécu; et toujours puissante au milieu de ses ruines, qui se réparaient sans cesse, elle n'a terminé la guerre à mort qu'elle livrait au despotisme, qu'après en avoir triomphé. »
Dès les premières années du Consulat, les Philadelphes firent des recrues dans l'armée. « L'Institution s'introduisit simultanément dans trois régiments de ligne, deux régiments d'infanterie légère, un régiment de dragons, et de là dans toute l'armée. (1) » Elle avait pour chef un officier d'un haut mérite et d'une rare vaillance, Jacques- Joseph Oudet, surnommé Philopœmen. Charles Nodier a consacré de longues pages à tracer son portrait. J'en détache ces quelques lignes :
« Jacques -Joseph Oudet était né sur les montagnes du Jura, d'une famille d'agriculteurs très aisés. Il avait reçu l'éducation d'un homme bien né, et ses merveilleuses dispositions avaient fait le reste . La nature en le formant le destinait à tout ce qu'il y a de bon et de beau. Il aurait été à son choix prêtre, orateur, tacticien, magistrat. L'armée entière l'a proclamé brave ; personne ne l'a égalé en éloquence; il faudrait l'âme d'un ange pour se faire une idée de sa bonté, si on ne l'avait pas connu . Jamais on n'a rassemblé de qualités si contrastées et cependant si naturelles ; il avait la naïveté d'un enfant et l'aisance
(1) Charles Nodier, p. 57.
d'un homme du monde; de l'abandon comme une jeune nilc sensible, de la fermeté comme un vieux Romain; de la candeur et de riicroïsme. C'était le plus actif et le plus insouciant des hommes : paresseux avec délices, infatigable dans ses résolutions; doux et sévère, fohUre et sérieux, tendre et terrible, Alcibiade et Marins. (1) >
Tel était l'homme qui — toujours d'après Nodier — à la tète d'une armée occulte cachée dans les rangs mêmes de la Grande Armée, va engager contre Napoléon une lutte mystérieuse, un duel épique. Nodier en effet retrouve la main de son héros dans tous les complots dirigés contre Bonaparte. Il est l'àme de la conspiration d'Arena, de celle de Moreau, de celle connue sous le nom de Cojispiralion de T..., de la conjuration de r.4//tance, de la première conspiration «le Malet en 1808. Si grande est son habileté, que ni la magistrature ni la police n'ont pu relever contre lui aucune preuve, aucun indice qui permette de le mettre en cause. Des soupçons l'entourent cependant, et puisqu'on ne peut le juger, on l'exécutera. Le 6 juillet 1809, à Wagrara, colonel du !"• de ligne, il s'est battu comme un héros. Le soir, il reçoit l'ordre de se rendre au quartier général avec le reste de ses officiers, tous affiliés comme lui à la société des Philadelphes. Il était onze heures du soir, quand il tomba au milieu d'une embuscade, qui tua tout son monde. Inutilement ses camarades lui avaient fait un rempart de leur corps, dernier témoignage d'un dévouement généreux qui ne
11) Nodi«r, p. 17.
servit qu'à prolonger son agonie. Au lever du soleil, on trouva vingt-deux cadavres entassés sur le corps d'Oudet, le seul qui parût respirer encore. Il n'était pas mort, en effet; transporté à l'hôpital, il expira trois jours après. « Quelques officiers blessés, qui avaient été transportés dans le même hôpital, déchirèrent leur appareil en voyant sortir son corps. Un jeune sergent-major qui le suivait se précipita sur la pointe de son sabre à quelques pas de la fosse. Un lieutenant qui avait servi avec lui dans la soixante-huitième demi-brigade se brûla la cervelle. Ses funérailles ressemblèrent à celles d'Olhon. » (1)
Qu'y a-t-il de vrai dans ces récits de Nodier? J'ai bien peur que l'imagination du brillant écrivain n'en ait fait à peu près tous les frais. Il possédait d'ailleurs cette heureuse qualité d'être de bonne foi, même lorsqu'il inventait. Il croyait le premier à ses propres fictions. Son successeur à l'Académie, Prosper Mérimée, a dit de lui dans son discours de réception : « Je ne sais d'ailleurs si toutes les fictions de l'homme de lettres furent volontaires, si, en s'abandonnant à son imagination, il ne crut pas quelquefois consulter sa mémoire. Tel que ces preneurs d'opium de l'Asie, moins sensibles aux impressions extérieures qu'aux hallucinations du breuvage enivrant, il s'était accoutumé, dans la solitude, à vivre parmi les créations de sa fantaisie comme au milieu des réalités. Souvent ses brillantes rêveries se confondirent à son insu avec les souvenirs moins attachants des scènes
(l) Nodier, p. 203.
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du monde qu'il avait traversées en poète ; il ne pouvait comprendre le travail ingrat du chroniqueur. >
Que dans V Histoire des Sociétés secrètes dans Varmée^ Charles Nodier ait mêlé les fictions aux réalités, ce n'est pas douteux. Je n'en voudrais d'autre preuve que son récit de la mort d'Oudet, tel que je l'ai rapporté plus haut. Voici la vérité, telle qu'elle résulte d'une déclaration du lieutenant Vasserot, qui était en 1800 commandant eo second au régiment dont Oudet était colonel :
« Jacques-Joseph Oudet a été blessé à Wagram, 6 juillet 1809, a été transporté à la maison du baron d'Arnstein, dans un faubourg de Vienne ; y est mort des suites de sa blessure, peu de jours après; a été enterré dans le cimetière de ce faubourg. Les officiers de son régiment, le W de ligne, ont fait placer une pierre sur son tombeau.» Et, en post-scriptuvi : t Nul ne s'est tué sur sa fosse ! »
Cette déclaration fut publiée, en 1833, par M. Desmarets, dans ses Témoignages historiques. (1) Elle ne provoqua, de la part de Charles Nodier, aucune protestation. En entourant la mort d'Oudet des circonstances que l'on sait, l'auteur de Jean Sboffar nous a donc conié une c histoire de brigands ».
Charles Nodier avait fait le roman des complots militaires sous le Consulat et l'Empire. M. Guillon nous en donne aujourd'hui l'histoire.
(1) Témeigita^* MâtorifMo, eu fmhUM mui» kaMttêpoUot touê Mb> j)oM>n, par M. D«*mareU, oKef dé ottU partit pmâtmt toM It Comité lot et FBmpire, p. 330. -> Un toIoim m-8*, 1833.
Dans son très intéressant volume, à l'aide des mémoires du temps et de documents inédits empruntés aux Archives nationales et au Dépôt de la Guerre, il met en lumière les divers complots tramés par des militaires de 180:2 à
La liste en est assez longue : Complots de Paris et de Rennes en 1802; complot d'Oporto, dont le capitaine Argenton fut le principal instrument et la victime en 1809 ; complot Fouché-Bernadotte, en 1809; conspiration du général Malet, en 1812; complots de Tours et de Toulon, en 1813; trahisons de la campagne de 1813; abandon de Murât et des maréchaux en 1814, « Il semble, dit M. Guillon, que ce soit la même conspiration immense et latente qui a couvé dans l'armée pendant le Consulat et l'Empire. » Je crois qu'ici l'auteur va beaucoup trop loin.
Il est bien vrai qu'il y a eu, sous le Consulat et l'Empire des militaires — en très petit nombre — qui ont appelé de leurs vœux la chute de Bonaparte ; quelques-uns même qui y ont travaillé ; mais ce que l'auteur appelle « une conspiration immense et latente couvant dans l'armée», une telle conspiration n'a jamais existé.
Il suffit, pour s'en convaincre, de passer rapidement en revue les complots dont parle M. Guillon.
Au lendemain du 18 brumaire, l'armée était encore républicaine. Elle vit avec regret les premières mesures de Bonaparte. Le rappel des émigrés, les négociations avec la cour de Rome pour le Concordat excitèrent dans ses rangs une vive irritation. En sortant du Te Deiim chanté à Notre-Dame à l'occasion du rétablissement du culte
catholique, le Premier Consul dit au général Delmas : « — Eh bien, général, comment avez-vous trouvé la cérémonie? — C'était une belle cnpucinade, répondit Delmas : il n'y manquait qu'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez aujourd'hui. »
Presque toute l'armée pensait comme Delmas, et parlait comme lui.
Parmi les généraux, plusieurs, et non les moindres, Augereau, Brune, Jourdan, Bernadotte, Moreau, supportaient mal la situation nouvelle qui leur était faite. Ils sou (Traient d'être relégués au second rang, obligés d'obéir après avoir commandé. Ils ne voyaient pas sans une colère jalouse la fortune singulière du > camarade > Bonaparte. L'orgueil de ces chefs s'appuyait sur une clientèle d'officiers groupés autour d'eux, surpris comme eux du changement qui s'opérait dans les mœurs du pays, comme eux inquiets des progrès de la dictature et, plus qu'eux peut-être, par une exagération naturelle, apportant à leurs critiques le sans-gëne des camps et la licence du langage.
Il y eut donc en 1802, à Paris, un véritable complot militaire auquel prirent part le colonel Fournier et le chef d'escadron Donnadieu, et auquel furent mêlés les noms des généraux Delmas, Lecourbe et Pionnier.
La même année, à Bennes, où commandait Bernadotte, il y eut une tentative de mouvement roiliuire. Tout entière aux nouvelles de Paris qui lui montraient Bonaparte appuyé sur les anciens émigrés et les prêtres qu'elle venait de combattre en Bretagne; réduite, en outre, à la pers-
pective de quitter bientôt la France pour être envoyée à Saint-t)omingue, l'armée de l'Ouest était en proie à un mécontentement profond. Bernadotte crut pouvoir en tirer parti, et poussa aux aventures sans s'y mêler, suivant son habitude. Des placards furent rédigés, un Appel aux Armées françaises pour leurs camarades et une Adresse des Armées aux différents corps et militaires réformés et isolés de la République. Ces placards furent envoyés de Rennes, sous forme de paquets cachetés, aux généraux, aux conseils d'administration, aux commandants d'armes de chaque division militaire. Non pas directement. Ils étaient adressés dans chaque ville à une personne dont on se croyait sûr et qui devait se charger de la nouvelle expédition. Quand il y entre tant de petits papiers, les conspirations sont vite perdues. Plusieurs de ces paquets furent saisis à la poste, à Dinan, à Vannes, à Saint-Malo, et l'autorité fut aussitôt mise en éveil. Le préfet de Rennes était Mounier, l'ancien constituant, qui, dans cette affaire de 1802, montra autant d'habileté que de mesure. Plusieurs arrestations furent faites, et il fut établi que les deux placards avaient été rédigés, l'un par le général Simon, chef d'état-major de Bernadotte, l'autre par le lieutenant Bertrand. Simon et Bertrand, ainsi que le capitaine Rapatel, aide de camp du général Simon, furent arrêtés. On arrêta, en outre, à Versailles le capitaine Fourcard et le lieutenant Marbot, frère de l'auteur des célèbres Afémozre*. D'après ce dernier, le complot aurait reçu un commencement d'exécution. Il raconte, en effet, que la garnison de Rennes était prête à se soulever sous les ordres du chef de brigade Pinoteau, du 82^ de ligne.
qu'elle oiait rassemblée sur la place d'Armes, ei qa'elle n'attendait plus, [xiur marcher contre la préfecture, qae le coup de midi et le signal qui devait être donné par Pinoteau. Midi sonne, mais Pinoteau ne parait pas. U vient de s'apercevoir que sa barbe est un peu longue et il ne veut pas sortir avant de s'être rasé. Pendant qu'il procède à cette opération, le général Wirion, escorté de plusieurs offîciers de gendarmerie, entre précipitamment dans sa chambre et, lui déclarant qu'il est prisonnier, le fait conduire à la tour, où était déjà le général Simon, (i)
Tout cela est de pure fantaisie, ainsi que l'établit très bien M. Guillon, et je ne voudrais pas répondre qu'il n'y ait pas ainsi, dans les Mémoires de Marbot, tout un lot d'épisodes où le brave général, à l'exemple du bon Nodier, a mêlé, lui aussi, la fiction à la réalité.
Quoi qu'il en soit, il y a bien eu, en 1802, deux complots militaires contre Bonaparte, l'un à Paris, l'autre à Rennes. Mais des complots militaires contre l'Empire, des conspirations dans l'armée contre Napoléon, il n'y en a pas eu. Je crois qu'il me sera facile de l'établir, avec le livre même de M. Guillon.
Le premier complot dont il s'occupe, après ceux de Paris et de Rennes, est le complot d'Oporto,en 1809, qai entraîna la condamnation do capitaine Argenion.
vi) Marboi, Mimoir«s,T, I. ohapitr* X.XVII.
Outre que ce complot n'est rien moins qu'établi, il n'était dirigé, si réellement il a existé, que contre le maréchal Soult et ses projets de royauté à Lisbonne. 11 prend place au mois de mai 1809. A ce moment, l'Empereur était en Allemagne et, à la tête d'une armée victorieuse, marchait sur Vienne, où il allait bientôt entrer. Il est bien évident qu'il ne pouvait alors venir à l'idée de personne qu'on allait le renverser en faisant un petit
lironunciamenlo au fond du Portugal. Ce pronun-
ciamento, nul n'a songé un seul instant à le faire. Ni le capitaine Argenton, ni aucun autre officier de l'armée de Portugal n'a médité de renverser Napoléon et d'organiser un gouvernement. Le procès du capitaine Argenton ne laisse à ce sujet subsister aucun doute; il a été condamné, non pour avoir conspiré contre l'Empereur mais pour avoir eu des communications avec les Anglais.
Le complot Fouché-Bernadotte, ou du moins ce que M. Guillon appelle ainsi, n'est à aucun titre un complot militaire. Et d'abord, il n'a pas existé de complot, au sens propre du terme. Au mois de juillet 1809, pendant que Napoléon était encore en Autriche, les Anglais débarquèrent dans l'ile de Sud-Beveland et dans Walcheren, sur un territoire qui faisait partie de l'empire. Fouché joignait alors à la police le ministère de l'intérieur, dont la maladie avait éloigné Cretet. Sans attendre l'adhésion de ses collègues et en particulier de l'archi-chancelier Cambacérès, chef du gouvernement en l'absence de l'Empereur, il ordonna la mobilisation des gardes nationales du Nord, puis celles des provinces voisines. Bernadotte fut appelé au commandement des troupes de Belgique. Dans ces
uAUsfeUilfclS HISTORIQUES. i'it
deux mesures, In mobilisation des gardes nation.il>>s «i h nomination de Bernadolle, M. (iuillon voit les indices» d un complot... possible. 11 ne parait pas que Napoléon ait attaché à ces deux mesures la môme signification, car il les approuva toutes les deux (Lettre du 10 août 4809 à Clarke, ministre de la guerre). Pas plus que Napoléon, M. Desmarets, chef de la haute police, à qui M. Guillon a emprunté, sans du reste le citer une seule fois dans ce chapitre, les principaux détails de cet épisode de 1809, n'a vu dans les mesures prises par Fouché les éléments d'un complot. Il dit seulement : « C'était assez la manière du duc d'Otrante d'enchevêtrer, dans ses meilleurs actes, certaines vues propres à lui, que Napoléon ne pouvait presque plus en séparer sans inconvénient (t). » En tout c^s, l'armée n'a été mêlée en rien à cette affaire, et M. Guillon lui-même ne citerait pas un seul fait qui permette de ranger les « intrigues » de Fouché à celle époque parmi les < complots militaires. >
Et ce n'en est pas un non plus que le complot de Malet. Sans doute .Malet était général, mais depuis 1807 il n'appartenait plus à l'armée. 11 n'avait et ne pouvait avoir sur elle aucune action, étant depuis plusieurs années prisonnier d'Etat, incarcéré d'abord à la Force, puis, ao mois de juin 1812, transféré pour raison de »anlé dans l'établissement du docteur Dubuisson, faubourg Saint- Antoine. Sa conspiration — la plus étonnante qui soit, d'ailleurs, une vraie conspiration de génie — éclata le 33 octobre 1812. Jusque-là, quels avaient été ses collail) DMUMNta, Témotfmt^t kùtoHqun^ p. t67.
borateurs, ceux avec lesquels il l'avait préparée? l'abbé Lafon, un prêtre espagnol du nom de Caaraano, un bachelier en droit nommé Boutreux. Du dehors, M""* Malet secondait le travail de son mari et fournissait les renseignements. Lorsque, dans la soirée du 23 octobre, Malet et Lafon sortirent de la maison Dubuisson, ils étaient attendus dans la rue par le jeune Râteau, et ils se rendirent avec lui chez l'abbé Caamano, dans la chambre duquel le général devait revêtir son uniforme. Râteau était caporal de la garde de Paris. Est-ce donc lui qui, dans la conspiration, représentera l'armée? Mais le duc de Rovigo, ministre de la police générale, et Desmarest, chef de la haute police, reconnaissent eux-mêmes qu'il n'était pas dans le secret de la conjuration. « Il est, à remarquer, dit Desmarets (1), à propos de Râteau et de Boutreux (celui-ci avait recopié les pièces rédigées par l'abbé Lafon et par Malet), il est à remarquer qu'on ne verra ici que des personnages de rencontre, et pas un seul des anciens afddés de Malet, comme s'il n'eût besoin que de machines pour faire ses écritures, et de dupes pour figurer au prologue de son drame ? » Quant à Rovigo, il dit expressément, à propos de Râteau que Malet l'avait attiré à lui, sans cependant lui faire aucune confidence . (2)
Restent, il est vrai, les généraux Guidai et Lahorie (qui d'ailleurs n'appartenaient plus à l'armée. Guidai depuis 1802, Lahorie depuis 1804). Reste le colonel
(1) Témoignages historiques, p. 298.
(2) Mémoires pour servir à Vhistoire de Napoléon, par le duc de Rovigo, T. VI, p. 22.
CAUSEKIES UlbTOfUQUKS. 363
Rabbe, le chef de bataillon Soulier, les capitaines Steeohower, Bonierieux, Piquerel, les lieutenants Lepari, Régnier, Beaumond et Lefebvre. Mais aucun d'eux non plus n'avait reçu les confidences de Malet, aucun n'était son complice. Aucun d'eux ne conspirait contre Napoléon, puisque tous le croyaient mort ; tous étaient persuadés qu'ils étaient, non les agents d'une conspiration, mais les exécuteurs des ordres du Sénat impérial. Tous pouvaient dire, comme le lieutenant Régnier : c Nous avons été trompés.. Nous sommes des officiers obligés d'exécuter les ordres qui nous sont donnés du commandant du bataillon, au capitaine; du capitaine, au lieutenant ; da lieutenant, au sous-lieutenant, et ainsi de suite. Vous voyez que nous sommes tous des malheureux, et que nous n'avons pas eu de mauvaises intentions (1). » Ce drame — pour parler comme Desmarets — aurait pu avoir pour titre : Le 23 octobre 1812, ou les Conspirateurs sans le savoir.
Donc ici encore l'armée est hors de cause et l'on ne saurait voir, dans le complot Malet-Lafon, un des actes de c cette conspiration immense » qui, suivant M. Guillon, c aurait couvé dans l'armée pendant le Consulat et l'Empire. »
Les complots de Tours et de Toulon sont de 1813.
Par un décret du 3 avril 1813, Napoléon décida la création de 10.000 gardes d'honneur. On y attira par
(1) Proeéa instruit par la oommiêtton mttitmirt, frétUét par $cm Exeéttenee MoHêHfmtw U eomU Dbibam, oontr» la tm gMârmuM MaUt, LakoH*^ GuUmltt eoiuoru, U 28om»irt iSii ; rtnuUli par M. BiurroH, tténographt du miniaMr*, p. 148.
36 i CAUSERIES HISTORIQUES.
tous les moyens, même par force, les jeunes gens des meilleures familles. Le régiment des gardes d'honneur réuni à Tours et placé sous les ordres du général deSégur, renfermait des jeunes gens dont les familles avaient pris une part active aux guerres de l'Ouest, des Charette, des Marigny, des Sapinaud, des d'Elbée, des La Roche- Saint-André. Ils ne cachaient pas l'aversion que leur inspirait le gouvernement impérial. Cinq d'entre eux ayant été arrêtés, les autres se mutinent, se précipitent en armes chez le général; et l'un deux, le jeune de Nestumières, le sabre nu et le pistolet au poing, lui crie : « Rendez-nous nos camarades ! » Sur les observations énergiques de Ségur, de Nestumières lui tire à bout portant un coup de pistolet qui lui brûle les sourcils et le blesse à l'oreille gauche. Après quelques instants de lutte, le général parvient à échapper à ces furieux et appelle les hommes de gardes. De Nestumières fait sa soumission et le calme se rétablit.
On dressa une liste d'une soixantaine de gardes dont la plupart étaient déjà en route pour la frontière. Ils furent arrêtés et mis en prison. Grâce à la sagesse et à la modération du général de Ségur, la répression n'alla pas plus loin.
Et pourtant, s'il en fallait croire M. Guillon, on se trouvait en présence d'une conjuration formidable. Il ne s'agissait de rien moins que d'assassiner Napoléon et, cela fait, de soulever la Vendée, d'enlever Ferdinand VII de Valenoay et de le rendre à l'Espagne, délivrer, en même temps, dans l'Ouest un point de la côte aux Anglais pour en recevoir des secours, et, enfin, de forcer Paris à rappeler
les Bourbons, en le mettant entre deux feux, celui d'une guerre civile et celui d'une invasion étrangère. M Guillon invoque ici le témoignage de Ségur. Celui-ci, en effet, expose, dans ses Mémoires^ (1) le plan qu'on vient de lire: mais ce plan, d'après Ségur lui-même, avait été formé, non par les Gardes d'honneur, mais par I^uis de la Bochejaquelein, qui n'a jamais appartenu, à aucun titre, aux armées impérinles. c Si la Rochejaquelein, dit Ségur, trouva facilement, sur trois mille Gardes, soixante conjurés pour une conspiration royaliste, soyons certains que la plupart de ceux-là même ignorèrent l'attentat dont ils devaient être les complices... 11 est vraisemblable que ce projet ne dut être confié qu'à celui des Gardes capable de porter le coup. » En réalité, il n'y eut là qu'une t échauffourée (2). » C'est le mot du général de Ségur. Quelques semaines après, comme il avait rejoint Napoléon à Mayence, celui-ci le fit mander et du plus loin qu'il l'aperçut: « — Que viens-je d'apprendre? dit-il; qu'est-ce donc que cette affaire de Tours! Encore une conjuration? — Oui, Sire, mais une co»yurolion d'écoliers. — Comment, d'écoliers? mais ils vous ont assassiné! — C'est vrai, mais fortuitement, follement, et cela n'a guère eu plus d'importance qu'une ameute de collège ! » Et l'Empereur de reprendre: « — Allons donc ! une émeute de collège à coups de pistolet ! (3) • — Certes le brave Ségur, avec une générosité d'âme égale à sa
(1) Histoirt *t Uémoirts, ptf !• gétkéni\ Ct« d« 84gQr. T. VI. p. M.
(2) Ibidem, T. VI, p. 84.
(3) Ibid. T. VI. p. 91
vaillance, atténuait un peu trop les proportions de cette affaire. 11 y avait là plus qu'une « émeute de collège » ; mais, d'un autre côté, n'est-ce pas trop la grossir que d'y voir un « complot militaire » ?
Après le complot de Tours, le complot de Toulon, qui est également de 1813. Treize individus, prévenus d'y avoir participé, furent traduits au mois de décembre 1813 devant une commission militaire siégeant à Toulon, Ils étaient accusés d'avoir, d'accord avec le général Guidai, fusillé avec Malet le 29 octobre 1812, préparé une conspiration dont l'objet était de s'emparer de Toulon, d'en ouvrir les portes aux Anglais et de préparer leur débarquement sur plusieurs points des Bouches-du-Rhône. Voici les noms et professions de ces treize prévenus: Guidai, fils, officier d'infanterie légère; Auffan, enseigne auxiliaire; Giraud, ancien commissaire du Directoire; Jaume, avocat, Paban, négociant, Charabot, Bernard et Raymond, tous les trois capitaines au long cours; Picon et Turcon, tous les deux patrons pêcheurs; Gamon, horloger; Bergier, fripier; Vernet, pharmacien.
Guidai père, j'ai eu occasion de le dire plus haut, avait cessé d'appartenir à l'armée dès 1802. Guidai fils n'avait sans doute pris aucune part au complot, puisqu'il fut acquitté, en an temps où les commissions militaires n'acquittaient pas à la légère. Nous restons donc avec un lot de capitaines au long cours, de patrons de pèche, de pharmaciens, d'horlogers et de fripiers; tous gens avec lesquels il me paraît difficile, avec la meilleure volonté du monde, de former un « complot militaire » .
CAU8BRIK8 HISTORIQUES. 367
Les derniers chapitres de M. Guillon sont consacrés, l'un aux trahisons de 1813, Pautre à Murât et aux maréchaux en 1814. Ces deux chapitres sont intéressants, mais ils sont h côté du sujet. Le sujet du livre, c'est, on se le rappelle, cette conspiration en quelque sorte continue qui aurait existé dans l'armée française pendant toute la durée du Consulat et de l'Empire. Or, que sont les trahisons de 1813? < C'est, dit M. Guillon, Jomini qui passe à l'ennemi; c'est Moreau qui figure dans l'état-major des Alliés; c'est Bernadotte qui fait tirer sur nous à Leipzig. C'est la trahison des Saxons et des Bavarois, et toute l'Allemagne retournée contre nous. C'est enfin le soulèvement de la Hollande, qui devance l'invasion et commence l'écroulement de l'Empire. »
Le 14 août 1813, Jomini, chef d'état-major de Ney, quitte l'armée française et franchit la ligne ennemie. Acte coupable à coup sûr et que l'histoire doit ooodamoer, sans oublier cependant que Jomini n'était pas Français, mais Suisse. L'armée française, dont M . Guillon nous dit vouloir étudier dans son livre, « Tétat d'âme •, n'a donc rien à voir avec Jomini; rien avec BernadoUe, qui est prince royal de Suède (1). Ainsi en est-il des Saxons,
(1) Cesi MolMMot en 1818 qua BOToadolto priaoa rojal d* SoM* pais IStO, Mt (Uvtna roi toui l« nom da Charte XIV.
des Bavarois et des Hollandais; ainsi en sera-t-il, dans le chapitre suivant, de Murât, qui est roi de Naples. Encore une fois, tout cela est à côté du sujet. Où l'auteur y entre véritablement, c'est lorsqu'il parle du retour de Napoléon sur Fontainebleau, dans les derniers jours de mars 1814: « Napoléon cède, dit-il. On redescendra sur Paris parBarsur-Aube, Troyes et Fontainebleau, et le mouvement commence dans la journée du 28. C'est pendant ce retour que les maréchaux se laissèrent aller aux plus sinistres résolutions et songèrent à le faire disparaître. C'était le mot. Il s'agissait de le frapper dans quelque endroit écarté, de creuser eux-mêmes un trou, et d'y jeter le corps satis qu'on en pût découvrir la trace. Comme on craignait l'attachement de la garde, on s'ouvrit du projet à Lefebvre, qui répondit: «Un moment, Messieurs! Je commande ici et je vous préviens que je le défends, ou que je le venge ». Le lendemain, nouveau message, porté par un général de brigade. « Ceci est trop fort, dit le maréchal ; je vais prévenir l'Empereur. Ainsi renoncez ou je parle. » L'envoyé demanda vingt-quatre heures pour répondre. On répondit en consentant à ce que le maréchal instruisît l'Empereur des projets formés contre lui. On l'y engageait même absolument, dans l'espoir d'intimider Napoléon. Celui-ci se borna à dire au maréchal: «Ils sont fous (1).»
Cette fois, nous tenons enfin un vrai « complot militaire». Et quel complot! Pour chefs des généraux et des maréchaux de France, Ney, Macdonald, Oudinot! Pour
(1) Guillon, p. 264.
but, la suppression de TEmpereur! pour moyen, Tafliat. sinat! Les maréchaux opéreront eux-mêmes. Ils tueront de leur main leur maiire, l'homme de )Iarengo et d'Ausierlilz, comme on tue une bêle fauve. Ils creuseront eux> mêmes le trou où ils enfouiront dans l'ombre, en un endroit inconnu, le cadavre de celui qui fut Napoléon! Voilà certes un épisode dramatique, et près duquel pâlit singulièrement l'épisode de la mort du colonel ûudet racontée par Charles Nodier. Mais où sont les preuves de M. Guillon? Il ne nous le dit pas. Son récit n'est accompagné d'aucune indication de sources. C'était pourtant le cas plus que jamais. M. Guillon, qui est un historien sérieux et qui a fait preuve, dans ce volume même, de conscience non moins que de talent, n'a ici rien inventé — ai-je besoin de le dire? Il s'est borné à reproduire près* que textuellement un passage du livre de Desmarets, Quinze ans de haute police (1). Mais Desmareta était alors à Paris; son récit n'aurait quelque valeur que si lui-même nous avait dit comment les faits qu'il raconte étaient venus à sa connaissance, s'il avait produit un document, un témoin. Nous n'avons que son affirmation, et, malgré ses quinze ans de haute police, ce n'est pas assez.
Si j'ai combattu sur plus d'un poini le» conclusions de M. Guillon, c'est parce que je tiens son livre pour une œavre de réelle et sérieuse valeur, neuve en beaucoup d'endroits, remarquablement écrite. Je la crois appelée
(1). Diwwnti, op. eil., p. fH.
à un véritable succès, et c'est encore pour cela que je me permettrai, en terminant, de signaler à l'auteur deux ou trois petites erreurs, qu'il lui sera facile de corriger. En deux ou trois endroits, à propos des philadelphes, il parle de Rigomer Bazin, un de leurs chefs, et il le qualifie tantôt d'ancien député du Var à la Convenlion nationale, tantôt d'ancien législateur. Rigomer Bazin n'a fait partie ni de la Convention, ni d'aucune de nos assemblées législatives (1).
Dans son premier chapitre, il dit que « le concordat fut inauguré solennellement le jour de Pâques 1802 (11 avril), par un Te Deum chanté à Notre-Dame, devant les pouvoirs publics et les autorités civiles et militaires. > Le jour de Pâques 1802 tomba, non le 11, mais le 18 avril. Je lis dans le Journal des Débats du samedi 27 germinal an X (17 avril) : « Demain le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, pour annoncer la fête de Pâques. »
Dans les pages consacrées par M. Guillon au général Guidai, je trouve cette appréciation de la conduite du général sous le Consulat : « Envoyé dans l'Orne, il y commanda quelque temps sous les ordres du général Chambarlach ; il dirigea une colonne contre le marquis de Frotté et se tira assez bien d'affaire pour mériter les éloges de ses chefs. » Guidai, après avoir donné des sauf-conduits au comte (et non au marquis (2) de Frotté et aux offi-
(1) Voy. le Dictionnaire des Parlementaires, par M. Edgard Bourloton.
(2) Le marquis de Frotté (Charles-Hecn-Gabriel) était le cousin du général. Agé de quinze ans seulement en 1800, il n'avait pas combattu à ses
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ciers de son état-major, les reçut dans son hôtel à Alençon et, après quelques heures de conférences, les fit arrêter au mépris de la foi jurée. Deux jours après, le 29 pluviôse an VllI (18 février 1800), Frotté et ses six compagnons étaient fusillés. Commettre un lâche gaet^apens, une abominable trahison, ne s'appellera jamais, en bon fran(;ais, t se tirer assez bien d'affaire. > M. Guillon, qui est un galant homme, ne laissera pas subsister, dans une nouvelle édition, un aussi regrettable euphémisme.
cblé*. — Louis de Frotté et let insurrections normandes (iTOS-tSSf) par L. de la Sicotière. T. Il, p. 524. C^t un oavruge capital «l qiM don veut connaître tous ceux qui veulent écrire sur la période de la Révolu* tioo, du Consulat et de l'Empire. M. Ouilloa y aurait trouvé aor 1« général Guidai d'intéressants détails.