‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 3 sur 21 · LE PATRIOTE PALLOY ET L'ORATEUR DU PEUPLE GONCHON · texte numérisé non relu

LE PATRIOTE PALLOY ET L'ORATEUR DU PEUPLE GONCHON

Le conseil municipal de Paris a créé, il y a quelques années, un cours d'histoire de la Révolution. M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique, ne s'est pas fait faute de donner à cette chaire la consécration officielle et de l'assimiler aux autres chaires de la Faculté des lettres . Le conseil municipal et le ministre ont eu raison, à leur point de vue. Mais est-ce que leur conduite ne nous trace pas celle que nous devons tenir à notre tour ? Les écrivains conservateurs se refuseront-ils encore longtemps à comprendre que, s'il est une tâche urgente, nécessaire entre toutes, c'est de rétablir la vérité sur les hommes et les choses de la période révolutionnaire? Si l'heure n'est pas encore venue de faire une histoire générale de la Révolution, préparons-en du moins les matériaux pour celui qui sera digne de l'écrire un jour. Que chacun étudie à fond un point spécial, un homme, un épisode, et en fasse une monographie exacte, complète, définitive. Ainsi avait

(1) Le Patriote Paîloy et rexploitation de la Bastille, — L'Orateur du peuple Gonchon, p«r Victor Foamel. Un vol. iQ-8, Ilooorë Champion, «iitoar, 9, quai Vcdtairs. 1892.

fait, l'an passé, M. Victor Fournel, avec ses deux volumes sur les Hommes du 14 Juillet et sur V Evénement de Varennes. Celui qu'il nous donne, cette année, sur le Patriote Palloy et YOrateur du peuple Gonchon n'est ni moins neuf ni moins intéressant.

Le patriote Palloy n'a été qu'un comparse dans le drame de la Révolution; mais nul n'a fait plus d'efforts pour se pousser aux premiers plans ; nul ne s'est donné plus de mouvement pour se faire remarquer à côté des grands rôles. En personne plus qu'en ce remuant et encombrant personnage ne se résume mieux le type du civisme intempérant, du patriotisme en dehors, de la médiocrité parvenant à s'imposer par l'intrigue, par la réclame, par le bruit; le type du mouvement stérile, de la déclamation creuse, de la mobilité perpétuelle, se pliant successivement à toutes les opinions, embrassant tour à tour toutes les causes, les tenant pour justes et patriotiques aussi longtemps qu'elles sont triomphantes.

Ces ambitieux, ces vaniteux, ces médiocres s'appelaient alors légion. Ils remplissaient la ville et les faubourgs ; ils pullulaient en province. Et c'est pourquoi M. Victor Fournel a eu raison de consacrer une étude approfondie au personnage qui les représente le mieux et qui est vraiment le spécimen du genre,

Pierre-François Palloy était né à Paris le 23 janvier 1755. Fils d'un marchand de vin, il épousa, le l*"^ février

niO, Mlle Robillot, fille d'un maitre maçon. Son beaupère lui céda sa clientèle; il fut reçu maître au mois d'août de la même année ; il avait titre d'entrepreneur des bâtiments du roi au département de la vénerie, et il exerçait sa profession sans avoir jamais fait parler de lui, quand la Révolution éclata.

La Bastille une fois prise, et prise sans lui, puisque M. Fournel a vainement cherché son nom sur la liste officielle des vainqueurs, Palloy comprit aussitôt la force du mouvement qui allait se produire en faveur des vainqueurs et contre la prison-forteresse. Il entrevit nettement, dès le premier jour, ce que sa démolition pourrait devenir entre les mains d'un habile homme tel que lui, toute l'importance et tout le profit qu'il ne manquerait pas d'en retirer.

Dès le 14 juillet, il installe ses ouvriers à la Bastille; le 15, de lui-même, sans ordres, il commence à la démolir, comme si elle eût été sa chose, son bien propre. Le 16 au matin, il écrit aux membres du corps électoral siégeant à l'hôtel de ville pour les prier de joindre à leur proclamation un ordre de continuer la démolition, les assurant de son exactitude, de sa fermeté, de son zèle, et s'engageant à ne jamais signer que Palloy, patriote. Jamais engagement ne sera plus fidèlement tenu. On avait alors le patriote Gorsas, rédacteur du Courrier de Versailles^ le patriote Moustache (L. Boussemart), le patriote sans moustaches (Charles Boussemart). Tous ceux qui prétendaient avoir eu part au grand événement du 14 juillet se nommaient les patriotes de 89. Bref, le mot était à la

mode; mais il resta surtout la propriété de Palloy et demeura inséparable de son nom. Ce puffîste, après avoir dupé la Révolution, est en train de duper la postérité. Apres plus d'un siècle, on dit encore : le patriote Palloy.

Un autre maçon se serait peut-être contenté de l'honneur et du profit attachés à la démolition de la Bastille ; Palloy eut une idée qui portait plus loin : c'était d'acquérir à bon compte les matériaux provenant de la démolition, et d'entreprendre en grand, dans un vaste hangar construit sur l'une de ses propriétés (rue des Fossés- Saint-Bernard, 20) l'exploitation [)atriotique des débris de la vieille prison.

La Bastille recouvrait une superficie de deux tiers d'arpent; les tours avaient quatre-vingt-seize pieds de hauteur de la base au sommet; les murs, six pieds et demi d'épaisseur. Une seule des tours (et il y en avait huit) pouvait fournir de quoi peupler tout le royaume de souvenirs. 11 y avait là non seulement des pierres, mais du fer, du bois, du marbre. Avec Palloy, rien ne sera perdu ; et si la France ne peut tout absorber, le reste de l'Europe est là, et même l'Amérique.

H imagina tout d'abord de fabriquer un grand nombre de petites bastilles reproduisant très exactement la forteresse démolie : l'enceinte, les deux ponts-levis, les huit tours, les quinze canons, les tas de boulets, les drapeaux, la cour des cuisines et la grande cour avec leurs principaux détails. C'est sous cette forme que son idée devait obtenir le [)lus de succès, et faire le plus de bruit. Lorsque le décret du 13 janvier 1790, eut divisé la France en 83 départements, il résolut d'envoyer solennellement à

chacun d'eux une de ses réductions de la Bastille, ainsi qu'aux districts et aux communes importantes.

Pour présider à leur remise entre les mains des autorités, Palloy organisa une troupe de commis-voyageurs, qu'il décora du titre d'Apôtres de la liberté. Il les munit d'instructions où se trouve ce trait caractéristique : « Ne rien oublier de ce qui peut être utile à la chose publique et aux intérêts de Palloy. »

Mais ce n'était là qu'un début. Bientôt, sur toute la surface du royaume, aux champs comme à la ville, il pleut des pierres de la Bastille. Palloy fabrique d'ailleurs avec ses matériaux les objets les plus rares et les plus impré- Nus : non seulement des bustes, médaillons ou statuettes, mais des cornets, des tabatières, des presse-papiers, des bonbonnières, des encriers, des bijoux.

Ce maçon est le plus infatigable des scribes. Tout lui est matière à brochures, lettres ou affiches. Tout lui est prétexte à exhibition. 11 est de tous les deuils et de toutes les fêtes. On ne peut plus maintenant vivre ou mourir sans lui. Libre aux gens sensés, s'il en reste encore, de le trouver ridicule; il n'en est pas moins venu à ses fins. La France entière le connaît, il est célèbre, populaire : il est le patriote Palloy \ En temps de révolution, il arrive parfois que les imbéciles, comme les coquins, (deviennent des personnages.

On devine sans peine le parti que M. Victor Fournel a ^ré de ce grotesque, et quel amusant portrait il en a su

icer. Ce lui est une occasion de peindre au naturel et la vif un des côtés de la Révolution à ses débuts, le côté tableur, théâtral, charlatanesque. Aux détails piquants,

qui abondent, se mêlent, à l'occasion, de sérieux enseignements. Palloy n'était pas un méchant homme. Avant le 14 juillet, c'était un honnête maçon et un bon père de famille. Après le 14 juillet, la politique s'empare de lui, la vanité le grise, l'ambition l'égaré et, un jour, elle le conduit jusqu'au crime.

Depuis le commencement de la Révolution, il suivait les événements avec la bonne foi d'une girouette, incapable de résister au plus léger souffle de vent. Dans la journée du 20 juin (1192), qui fut la préface du 10 août, il n'avait pas manqué de marcher en compagnie des hommes du 14 juillet, toujours les premiers dans les mouvements révolutionnaires et se groupant, au point de départ, sur la place de la Bastille. Avec eux, il défila devant l' Assemblée. Au 10 août, son rôle fut plus important. Dans son Histoire de la Révolution du 10 août, Peltier le nomme, avec Maillard, Santerre, Panis et Gonchon, parmi les agitateurs et les directeurs ordinaires du faubourg Saint-Antoine. « Hanriot, Landrieux et moi avons forcé que l'on marchât, dit Palloy lui-même. La section des Tuileries m'a vu agir. » Mais là ne se borna point sa p arlicipation aux événements de cette journée.

Le commandant Carie, longtemps chef de bataillon de la garde nationale (section Henri IV) (1) et passé avec le même grade dans la gendarmerie de Paris, était un ancien ami de Palloy. Lui aussi avait connu la popularité, n'épargnant ni les manifestations, ni les banquets frater-

(1) Carie était orftvre sur le Pont-Neuf.

nels, ni les offrandes patriotiques. Mais il avait fini par trouver qu'on allait trop loin. Depuis ce jour, il s'était rangé hautement du côté du roi. Il était un des officiers qui avaient montré le plus de détermination au 20 juin. Pendant presque toute la journée du 10 août, il était resté à la porte de la loge du Logographe, veillant sur les jours de la famille royale. Tout à coup un grand bruit se fait entendre dans le passage des Feuillants ; Carie sort pour s'informer. Mais à peine a-t-il paru dans les couloirs qu'il est saisi et entraîné dans la cour des Feuillants, où ses gendarmes tirent à bout portant deux coups de fusil sur leur chef et le manquent. L'épée à la main, il se fait jour jusqu'à la rue Saint-Honoré. Excédé de fatigue et traqué par la foule, il aperçoit son ami Palloy et se précipite vers lui, en le suppliant de le protéger. Pour toute réponse, Palloy l'étend à ses pieds d'un coup de pistolet.

Dans les première jours de septembre, Palloy partit pour la frontière avec quelques-uns de ses ouvriers, des volontaires de sa section et une certaine quantité de pierres de la Bastille ; il resta à l'armée un peu plus d'un mois, le temps d'y commettre une nouvelle lâcheté et un nouveau crime.

Le 3 octobre 1792, à Ville-sur-Retourne (département des Ardennes), quatre chasseurs de l'armée prussienne étaient venus remettre leurs armes et demander à être incorporés dans l'armée française. Conduits à Rethel, trois d'entre eux s'étaient engagés dans le 10* dragons ; le quatrième s'était mis en qualité de chirurgien à la disposition du général Chazot. Deux bataillons de volon-

5i CAUSERIES HISTORIQUES.

taires parisiens, le Mauconseil et le Républicain, étaient alors à Rethel sous les ordres du général. Palloy commandait le Répubrcain. Il fait saisir pendant la nuit les quatre déserteurs, prussiens, les accable de mauvais traitements et leur dit : « J'ai promis d'envoyer quatre tètes d'émigrés à Paris ; j'y enverrai les quatre vôtres, cachetées dans des boîtes de plomb avec de l'eau-de-vie. » Le len demain, Chazot fait battre la générale et ordonne de marcher à l'ennemi qui se montre à deux lieues de la ville. Les volontaires parisiens refusent de marcher, arrachent les quatre déserteurs de la maison oii ils étaient détenus, les traînent sur la place de la maison commune, les égorgent et dansent la carmagnole autour des cadavres. A la nouvelle de ce meurtre, Dumouriez ordonna de faire enlever au bataillon le Républicain ses armes, ses canons, ses habits et ses drapeaux, afin de le contraindre à livrer les coupables. Le reste du bataillon devait être licencié et tenu d'aller se représenter devant sa section. Le bataillon Mauconseil, moins compromis, devait rester jusqu'à nouvel ordre en dehors de Mézières, dans un cantonnement très resserré.

Le récit de cette campagne du patriote à la tète du bataillon le Républicain forme un des plus curieux chapitres de l'étude de M. Victor Fournel. Je regrette seulement que l'auteur ne se soit pas étendu davantage sur le massacre des quatres déserteurs et sur le rôle de Palloy dans celte circonstance. L'épisode méritait qu'on s'y arrêtât (1).

(l) Voir Mortinier-Ternauz, Histoire de la Terreur t. IV, p. 171 et wi»., et râppeodice IV, tur les qttatre déserteurs émigrés massacrés à Rethel.

En 93, Palloy se mit naturellement à Ja hauteur des événements. II n'est plus question dans sa correspondance (et il écrit à tout le monde) que du glaive de la loi et du couteau national. * Point de pitié pour les scélérats ! Main-basse sur les brigands ! Livrons-les aux tribunaux !» Maintenant il signe : le républicain Palloy.

A la murl de Marat, il se multiplie pour les funérailles de l'Ami du peuple : il décore l'église des ci-devant Cordeliers ; il fournit des tentures tricolores de son invention ; il offre des inscriptions gravées sur des pierres de la Bastille, pour remplacer celles de la rue des Cordeliers et de la place de l'Observatoire, qui doivent s'appeler désormais du nom de Marat.

La République place le divin Marat sur ses autels. Le répertoire des fêtes de la Révolution s'enrichit d'un nouvel article : l'inauguration des bustes de l'Ami du peuple. Palloy se fait lentrepreneur en titre du nouveau culte : il fournit des pierres de son magasin patriotique pour supporter les bustes, et il va quelquefois jusqu'à composer lui-même les inscriptions.

Il était un ardent moraliste ; il avait laissé égorger sous ses yeux, par ses soldats, quatre malheureux jeunes gens. Il avait lui-même cassé la tête à un de ses amis, coupable de n'être pas patnole à sa façon ; mais tout cela, on le pense bien, ne l'empêchait pas d'être un homme sensible, le modèle des époux et des pères de famille. Il en donna surtout la preuve le jour où sa fille, la citoyenne Louise-Charlotte Palloy, fut en Age de se marier. Le il messidor an IV, parut une brochure où il annonçait urbi et orbi la grande nouvelle, traçait un éloge irrésistible

de la citoyenne Louise-Charlotte et convoquait à son de trompe les prétendants à sa main : Un républicain français, père d'une respectable fille, aux citoyens directeurs ^ ministre de la guerre et généraux en chef des armées de la République ; tel est le titre de cette impayable élucubralion qui, à elle seule, suffirait à le peindre tout entier. Il invite les généraux à lui envoyer des candidats. € Lors de leur arrivée, ils trouveront un logement chez moi, et lorsqu'ils seront réunis tous à ma table, le choix que fera ma fille sera le mortel heureux qui la possédera, si sa conduite future répond à celle passée. Que ne puisje vous posséder vous-mêmes ? Vous augmenteriez cette fête vraiment féerique. Nous porterons toujours, en votre absence, un coup à votre santé et à la République. » Ce Palloy avait décidément toutes les vertus hospitalières.

« Ma demande, disait-il encore, se restreint à un nombre déterminé, savoir : un candidat de la part de chaque directeur, un du ministre et de chaque général en chef. Ceux des militaires qui n'auront pas la pomme n'en seront pas moins mes amis pour la vie, et pourront rester chez moi quinze jours pour se délasser de leur voyage ; je les défrayerai de leur route, en leur offrant 300 livres numéraires pour chacun d'eux.»

L'appel de Palloy fut entendu. Le 5 fructidor an V, Louise-Charlotte épousait, « sous les auspices de la Divinité et de la loi », Antoine-François Monvoisin, capilaino, aide de camp du général de division Hadry. Palloy dut marquer ce jour d'une pierre blanche.

Treize jours plus tard, le pa<no/e avait une autre grande

joie. II assistait au 48 fructidor. Coup d'Etat, suppression de toutes les libertés, déportations, mises hors la loi : rien ne manquait de ce qui pouvait réjouir le cœur d'un patriote et d'un républicain. Palloy célébra donc cette nouvelle journée comme il avait célébré toutes les autres depuis le 14 juillet. Il essaiera bien encore de célébrer le 18 brumaire ; mais cette fois ce sera peine perdue. Avec Napoléon, le rôle de l'Homme-Bastille est fini ; il n'y a plus de place pour ce grotesque. Jusqu'à la fin de sa vie, — et il vivra encore trente-cinq ans — , il continuera de s'agiter sans repos, sans trêve ; il multipliera ses adhésions, ses placets, ses requêtes en prose et en vers, an premier consul, à l'empereur, à l'impératrice Joséphine, à l'impératrice Marie-Louise, au roi de Rome, à Louis XVin, à Charles X, à Louis-Philippe. Le ^janvier 1833, il offrait au roi « son plan, fait quarante-deux années auparavant, pour l'embellissement de la place de la Bastille » . L'année suivante, il publiait : Foi et hommage réitérés à Louis- Philippe, roi des Français, avec un portrait du duc de Montpensier et un récit de son entrevue avec le roi, la reine et le duc d'Orléans, le l"" janvier 1834, où il avait profité de son service comme volontaire pour offrir l'hommage de son dévouement à Sa Majesté : t C'est mon premier serment », ajoute Palloy avec une candeur d'effronterie prodigieuse. Il mourut à Sceaux, le 19 janvier 1835. Le sous-préfet, la garde nationale de Sceaux et une députation de francs-maçons assistèrent à ses funérailles ; le F. * . Collin prononça un discours h la louange du maçon qui avait atteint le haut grade de souverain-prince Rose-Croix dans la société des Amis de la

jeunesse et de l'humanité. Sauf cette petite fête locale, la mort du patriote Palloy passa complètement inaperçue. Ni le National, ni le Courrier français n'en firent mention. Le Constitutionnel lui-même ne versa pas un pleur sur son mausolée.

C'est la première fois qu'un travail de longue haleine est consacré à faire revivre, en la replaçant dans son cadre, cette physionomie vaniteuse et loquace, d'une originalité naïve et baroque, d'une vulgarité bruyante, d'une inconsistance fanfaronne, mais résumant en elle, comme un type, tout un côté de la Révolution et toute une race de révolutionnaires. Sur sa tombe, où l'herbe et l'oubli commençaient à croître, M. Victor Fournel vient de placer une pierre comme il les aimait, avec force détails et inscriptions.— Seulement, ce n'est pas une pierre de la Bastille.

La seconde partie du volume de M. Fournel n'est pas moins curieuse que la première. Une étude sur Gonchon, lorateur du faubourg Saint-Antoine, était d'ailleurs l'annexe naturelle d'une biographie de Palloy. Tous deux se rattachent étroitement à l'histoire de la Bastille; celui-ci la <lémolit et en exploita les reliques ; celui-là fut l'organe en litre des hommes du 14 juillet, dans toutes leurs démonstrations et revendications. L'un et l'autre, en leur sphère subalterne, furent des types curieux et complets de la phraséologie révolutionnaire; tous deux ont joui d'une renommée et d'une influence qui doit leur garder un coin

CM'SKRIES HISTORIQUES. 59

dans l'histoire et un chapitre dans la chronique de la Hi>volution.

Lors de la prise de la Bastille, Gonchon était ouvrier dessinateur en soie dans le faubourg Saint-Antoine. Ardent, beau parleur, taillé en hercule, il ne tarda pas à devenir l'un des harangueurs écoutés et l'un des meneurs du faubourg. Bientôt, ce fut lui, le « brave Gonchon », «jui fut investi du soin de conduire à la barre de l'Assemblée, dans toutes les grandes circonstances, les hommes du 14 juillet et de porter la parole en leur nom. Ces parades qui, à distance, nous semblent ridicules, ont exercé sur les événements une action considérable. On connaîtra mal l'Assemblée constituante, aussi bien que la législative ou la Convention, tant que nous ne posséderons pas deux chapitres essentiels, qui fontaujourd'liui complètement défaut: l'un sur les tribunes publiques, — l'autre sur les députations qui, chaque semaine, défilaient à la barre. Je regrette que M. Victor Fournel, si bien armé pour l'écrire, ne nous ait pas donné au moins une esquisse de ce dernier chapitre : l'importance de son héros en eût été singulièrement relevée; et c'eût été justice, car décidément ce Gonchon était autre chose qu'un vulgaire comparse, Palloy ne lui allait pas à la cheville, comme en fait foi \e Moniteur lui-même. Dans la Table alphabétique du Moniteur de 1787 jusquà l'an VIII de la république (1199), Palloy, dit le Patriote, occupe à peine une demi-page, tandis que Gonchon, orateur du faubourg Saint- Antoine, remplit une page entière.

Le « brave » Gonchon était à sa manière une espèce de Mirabeau. Il avait une voix de stentor et des poumons de bronze ; pris au dépourvu, obligé d'improviser, il ne s'en

tirait pas plus mal qu'un autre ; mais il faisait faire ses grands discours et se contentait de les débiter. Seulement, tandis que Mirabeau avait sous ses ordres tout un atelier d'écrivains, un seul fournisseur suffisait à Gonchon, qui ne parlait, lui, que dans les grandes occasions. Ce fournisseur était un journaliste nommé Fourcade, homme intelligent et instruit, qui entra plus tard dans les consulats, composa de remarquables travaux géographiques et archéologiques, et devint membre de l'Institut. Les harangues qu'il composa pour Gonchon sont loin d'être sans valeur, et elles produisaient un effet considérable ; mais, comme il restait dans la coulisse, on en attribuait tout l'honneur à celui qui les prononçait. Aussi le nom de Fourcade était-il alors aussi inconnu que celui du pasteur Reybaz, l'auteur du fameux discours de Mirabeau sur les assignats.

Dans toutes les histoires de la Révolution, Gonchon est représenté comme un ardent Jacobin. Il l'était en effet ; mais ce qu'on ne savait pas, ce que M. Fournelnous apprend, c'est que le fougueux orateur du faubourg Saint- Antoine appartenait au parti de la Gironde.

Tandis que Fourcade écrivait dans le Courrier de Gorsas, Gonchon lui-même écrivait dans la Sentinelle de Louvet. Or, la feuille de Louvet, comme celle de Gorsas, étaient des feuilles girondistes. Condorcet, l'un des chefs de la Gironde, écrivait au « patriote Gonchon » pour le féliciter de ses sentiments et de ses idées. « Vous m'avez consolé, lui disait-il, quand j'ai vu que ceux à qui leurs services, leur courage, leur patriotisme devaient donner le plus d'empire, prêchaient la doctrine la plus vraie, la plus utile. »

S'il était une mesure qui dût trouver peu de faveur au> près des hommes du faubourg Saint-Antoine, c'était la création d'une garde départementale, proposée par Buzot dans la séance du 24 septembre 1192. Gonchon trouva cependant moyen de l'appuyer. Il marchait en tout d'accord avec les membres de la Gironde, ou, comme on disait alors, du « parti Brissot. » M. Victor Fournel a public de très curieuses lettres, qui ne laissent à cet égard aucun doute. Elles sont écrites à Mme Roland par un des agents les plus actifs du ministère de l'intérieur, le sieur Gadolle. C'était lui qui était chargé de circonvenir Gonchon et de le maintenir dans la bonne voie. Il y réussit sans trop de peine. Après la chute des Girondins, l'orateur du peuple fut dénoncé par la section Bonne-Nouvelle. Le Comité de sûreté générale arrêta, le 8 septembre 1703, qu'il serait gardé à vue par un gendarme, jusqu'à ce qu'on eût obtenu sur son compte les renseignements nécessaires. Ce gendarme l'accompagnait partout, mais en habit civil. Les purs étaient offusqués de ces ménagements, et ils réclamèrent. Dans la séance du 21 septembre, un membre du club des Jacobins se plaignit amèrement de ce privilège accordé à un homme qui était un des plus dangereux ennemis du peuple et qu'il caractérisait en ces termes: < Vous connaissez tous le ci-devant patriote Gonchon, orateur rolandisè et payé par \e parti Irrissotin pour délibérer en sa faveur. Il a été arrêté et mis en prison, mais relâché ensuite sur sa parole, et dans ce moment Gonchon se promène, jouissant, comme un monsieur, de tous les privilèges qu'on avait coutume de leur prodiguer, suivi d'un

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gendarme qui, pour ne pas déshonorer M . Gonchon, est en habit bourgeois. »

Que le « brave » Gonchon ait été un simple Girondin, voilà qui est maintenant hors de doute. Qu'il ait été en même temps un fougueux révolutionnaire, un ardent Jacobin, un véritable énergumène, cela n'est pas douteux non plus. En cela aucune contradiction, rien qui ne se concilie parfaitement. Pour tous ceux qui ont étudié de près les hommes et les choses de la Révolution, il est certain que, ni parleurs principes, ni par leurs actes, les Girondins ne se peuvent distinguer des Jacobins. « Les membres de la Gironde, a dit M. Tissot, qui a sur les autres historiens de la Révolution cet avantage d'avoir été témoin des événements qu'il raconte, les membres de la Gironde ont élé les émules des plus ardents Jacobins (1) ». Là est la vérité.

Gonchon ne recouvra la liberté que le 29 vendémiaire an III (20 octobre 1194). « La vie publique de Gonchon, dit son liistorien, était terminée : à partir de ce moment, son nom se perd et rentre dans l'ombre ». Il faut que cette ombre ait été bien épaisse pour qu'un chercheur et un trouveur tel que M. Victor Fournel n'ait pu réussir à la j)crcer.

Ce nouveau volume du spirituel et consciencieux érudit est une importante contribution à l'histoire de la période révolutionnaire. Il est digne en tous points de ceux que je rappelais en commençant : les hommes du 14 juillet et

(l) JJiiUnre complète de la Révolution française, par P.-F. Tissot, de l'AcadtSmia fraoçaisa, l. Y, p. 17. —La légende des Girondins, par Edmond Biré.

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VEvrnemenl de Varennes. M. Victor Fournei ne s'en tiendra pas là, j'en ai le ferme espoir. Qui mieux <|ue lui, par exemple, pourrait traiter à fond ce curieux et piquant chapitre: les Comédiens pendant la Révolution (i)'!

(1) Depuis que ces lignes ont éié écrites (mars 1892), M. Viclor Kournel • éié enlevé, par une mort prématurée, à la Critique et aux Lettres, qu'il n'honorait pas moins par son caractère que par son talent.

PARIS RÉVOLUnONNAraE (1).

Ce serait exagérer que de dire : tant vaut le sujet, tant vaut l'œuvre. Il est certain cependant, surtout s'il s'agit d'un ouvrage d'histoire, que le choix du sujet est d'importance singulière. Si le sujet traité est ingrat, dénué d'intérêt, ou trop vaste ou trop étroit, vainement vous travaillerez, vous prendrez de la peine ; vainement vous mettrez au service d'un opiniâtre labeur, de l'art, du style, du talent : vos efforts seront stériles. Qui sème sur une terre avare ne récoltera que de rares et de maigres épis. Avez-vous fait choix, au contraire, d'un sujet heureux, d'un épisode curieux, d'un héros sympathique ? Aucun de vos efforts ne sera perdu. Le sol fécond vous rendra au centuple le grain que vous lui aurez confié.

Le sujet de M. G. Lenotre est heureusement choisi.

Lorsqu'on parcourt les Mémoires de l'époque révolutionnaire; quand on lit les Histoires de la Révolution, de

(i) Pa»is R^OLunoNNAtiui, fêT G. Letiotre ; uq volame grand ia-18, Firmia-Didot et C'*. ëdltean, rae Jaoob, 56 — 1895.

M. Thiers à M. Michelet, on est frappé du peu de place que tiennent dans ces récits les descriptions, le décor, les choses. Le lecteur arrivée la fin sans savoir où se trouvaient les Jacobins, les Feuillants, la Force, la Bourbe, le Manège, le Tribunal révolutionnaire. Il ne sait pas ce qu'étaient exactement en 1793 les Tuileries, l'Abbaye, la Conciergerie, l'Hôtel de Ville... Du Paris de jadis il reste si peu de choses !

Comment était-ce? C'est à cette question que M. Lenotre a entrepris de répondre. Son livre est un essai de topographie du Paris d'il y a cent ans. Il a mis en scène les choses, sans pourtant oublier les hommes ; il a cherché à personnifier toujours les acteurs dans le décor oii ils ont joué leur rôle. L'idée, je le répète, était heureuse, et M. Lenotre, nous allons le voir en a tiré un excellent parti.

Je ferai cependant à l'auteur une toute petite chicane. Il écrit dans son Avant-propos : « N'eussé-je réussi qu'à esquisser une description fidèle de ce qu'étaient en 1793 les monuments témoins du grand drame de notre histoire parisienne, je n'aurais pas, du moins, perdu mon temps, puisque ce travail ti avait jamais été tenté. » Pardon ! il avait été tenté par Lamartine en maint endroit de son Histoire des Girondins, et si j'osais me citer moi-même, après ce grand nom, je rappellerais que dans mes trois vo\\ime3. Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur^ Paris en 1793 et Paris pendant la Terreur. j'ai essayé de faire, au moins partiellement, une reconstitution exacte des lieux qui ont servi de théâtre aux principales scènes do. la Révolution. Il m'est arrivé plus d'une

fois de consacrer de longs chapitres à ces essais de reconstitution, notamment pour les Tuileries en 1192 et 1193, pour les Théâtres, pour les diverses salles occupées par la Constituante, la Législative et la Convention, etc., etc.

Le lecteur, j'en suis sûr, lira avec beaucoup de plaisir le volume de M. Lenotre, non seulement parce qu'il est l'œuvre d'un homme de talent, mais encore et surtout parce que l'auteur a pris lui-même un grand plaisir à l'écrire. Rien n'est plus intéressant en effet, que cette chasse au détail minutieux, exact, précis ; rien n'est plus captivant que la reconstitution de ces vieux immeubles démolis ou transformés. Il y faut apporter la patience, la méticuleuse passion dont était possédé cet original, cité par la Bruyère, qui savait que « Nemrod était gaucher et Sésostris ambidextre, et qui connaissait le nombre de degrés que comptait l'escalier de la Tour de Babel . »

Le premier chapitre de Paris Révolutionnaire est consacré à la maison Duplay, oîi Robespierre habita depuis le n juillet 1191 jusqu'au 21 juillet 1194.

M. Ernest Hamel a publié, en 1865, une Histoire de BobespierrCf qui n'est qu'un long panégyrique, une œuvre démagogique au premier chef, mais en même temps, il faut bien le dire, une œuvre patiente, fouillée, fruit de longues et savantes recherches, d'un incontestable intérêt

et d'une très réelle valeur. M. Hamel, on le pense bien, n'avait pas manqué de rechercher ce qu'était devenu le logis où son héros avait passé les trois dernières années de sa vie, la chambre qu'il y avait occupée, le salon où il passait ses soirées, en compagnie de la famille Duplay et de quelques amis. Dans ce salon, dans cette chambre où il avait composé ses discours, avant de les aller prononcer aux Jacobins et à la Convention, son historien eût été heureux de pouvoir aller faire ses dévotions. Il s'est donc livré à une longue enquête, mais il n'a rien trouvé. La mort dans l'âme, il s'est vu condamné à écrire que la maison Duplay n'existait plus, qu'il n'en restait pas une pierre. Or, elle existe toujours. M. Lenotre qui n'est pourtant pas un fidèle de Robespierre, il s'en faut de beaucoup, l'a retrouvée. Les titres de propriété et les plans, qui sont aujourd'hui entre les mains de M. Vaury, le propriétaire actuel, lui ont permis de reconstituer un plan minutieusement exact de la maison Duplay en 1193. Elle a été très peu transformée depuis la Révolution. En 1SI6, on la suréleva seulement; mais les dispositions principales n'ont point changé.

Cette maison est située dans la rue Saint-Honoré, où elle porte aujourd'hui le n° 398.

La voûte franchie, on se trouve dans une petite cour étroite, où le soleil ne luit jamais. A gauche, on voit encore la porte et l'escalier qui conduisaient à l'appartement de Charlotte Robespierre et de Robespierre jeune. Du même cùté s'élève, en aile exposée au levant, le bâtiment, aujourd'hui surélevé de plusieurs étages, qu'habitait .Maximilien. Voilà bien les fenêtres carrées et basses de

son petit logement (1). L'autre aile, adroite, où est maintenant la loge du concierge, n'existait pas. Elle a été construite en 1811, à l'époque où le bijoutier Rouilly fit l'acquisition de l'immeuble, et a pris la place d'un étroit hangar où le menuisier Duplay remisait ses bois.

Au fund, la maison Duplay existe toujours, surélevée, elle aussi, de quatre étages : le rez-de-chaussée, le premier surtout, n'ont subi, pour ainsi dire, aucune modification : la pièce d'entrée qui servait de salle à manger est, il est vrai, convertie en une sorte de passage coupé de cloisons, où circulent incessamment les ouvriers de la boulangerie voisine ; mais, une fois qu'on est parvenu dans l'étroit jardinet des demoiselles Duplay, maintenant recouvert d'une toiture vitrée, le regard pénètre dans le salon, transformé en chambre à farine, et dont toutes les dispositions principales sont restées intactes.

Dans un angle de la course trouve une porte ancienne, de bois solide, percée d'étroits guichets garnis de grillages et de barres de fer ; la face intérieure de cette porte présente une énorme serrure munie d'un verrou de sûreté : c'est par là (|u'on gagnait le logement de Robespierre. Un escalier, suppriméen 1811 lors de l'installation d'un four servant à la boulangerie installée dans la maison voisine (2), conduisait au premier étage. A droite, était la chambre des époux Duplay, précédant celle de leurs filles.

(1) l.Bn plans joints aux titre-> qai «ont en la posaMtiOQ du propriétaire actuel ne laissent aur cette question aucun doute.

(2) N* 4(X) de la rue Saint-llonortf. Cette mtlKm foomisMit U table impériale sou* Napoléon III.

Eléonore et Elisabeth (1). Ces deux pièces sont aujourd'hui, ce qu'elles étaient à l'époque de la Révolution. Mômes portes, mêmes glaces à cadre Louis XVI, mêmes boiseries, même parquet. La chambre à coucher des demoiselles Duplay conserve un reste d'élégance ; elle prend jour par une fenêtre donnant sur l'ancien jardin. Une alcôve de boiseries, accotée de deux cabinets, en occupe le fond.

A gauche, après un cabinet de toilette, était la chambre de Robespierre. A celle-là non plus rien n'a été changé. Elle était d'ailleurs la plus simple du monde. « Elle ne contenait, dit M. Lenotre, qu'un lit de noyer couvert de damas bleu à fleurs blanches, une table, et quatre chaises de paille. C'était à la fois son cabinet de travail et sa chambre à coucher. Ses papiers, ses rapports, les manuscrits de ses discours écrits de sa main, d'une écriture petite, serrée, boiteuse, laborieuse et raturée, étaient classés avec soin sur des rayons de sapin contre la muraille. Quelques livres choisis et en petit nombre y étaient rangés; presque toujours un volume de J.-J. Rousseau ou de Racine restait ouvert sur la table (2). »

Quelles pensées agitaient r incorruptible, lorsqu'il relisait Britannicus et qu'Agrippine, en passant, lui jetait ces vers :

Tes remords te suivront comme autant de furies ; Tu croiras les calmer par d'autres barbaries;

(1) Duplay aTait deux autres filles, Sophie et Victoire, qui ne demeuraient pliu avec lui. Sophie, avait épousé, dès 1789, un avocat d'Issoire, en Auvergne, nommé Auzat. Victoire avait épousé le conventionnel Lebas, ami de Robespierre, qui se brûla la cervelle dans la soirée du 9 Thermidor. (2) Paris révolutionnaire, p. i7.

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Ta tur«ur, s'irritaat soi-mdm« dans son cours, D'uo sang toujours nouveau marquera tous tea jours. MaiaJ*Mp4r6 qu'enfin 1« ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta p«rte à tant d'autres victimes ; Qu'aprte t'éb« oouTtrt de leur sang et du mien Tu te verras foretf de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure (1).

Après Robespierre, Danton, — Danton, pour lequel M. Lenotre me parait avoir un peu d'indulgence.

Il le suit à Arcis et à Paris. A Arcis, où sa maison natale n'existe plus, Danton avait acheté, en 1791, une grande propriété, où il revint souvent au cours des deux années suivantes. C'est une confortable demeure, presque un château. Située sur une place, en face du pont, sur le bord de l'Aube, elle présentait — elle présente encore, car elle n'a pas changé, — sa longue façade, d'un rez-dechaussée surélevé d'un étage, assez régulièrement bâtie. Du côté (les jardins, les communs et dépendances forment une grande cour d'où l'on aperçoit le parc occupant une superficie de près de onze hectares, entre la rue de Chalon, la ruelle des Plantes, le chemin des Isles et la ruelle des Quittancés. Ce parc quasi-seigneurial renfermait des champs, des bois, des prés traversés par le ruisseau du Pleuvard.

A Paris, Danton avait son appartement dans la Cour du Commerce.

(1) Britatmieut, Acte V, Scène VI.

Les passants voyaient, il y a quelque vingt ans, dans la rue de l'Ecole de Médecine, une haute maison, sévère d'aspect, avec d'étroites fenêtres à jalousies, et un vaste porche lourdement cintré. Les gens du quartier l'appelaient la maison de Danton. Tout proche était l'arcade à fronton triangulaire de la vieille fontaine des Cordeliers ; ensuite venait, à l'angle de la rue du Paon, une antique masure à tourelle; puis la maison de Marat; enfin, joignant l'Ecole, un immeuble qu'avait habité le cordonnier Simon, le geôlier de Louis XVIL A l'époque où je faisais mon droit, combien de fois ne me suis-je pas arrêté devant ces vieux logis, dont les murs évoquaient tant de souvenirs !

Aujourd'hui, rien de tout cela ne subsiste. Une sorte de place bitumée et plantée de marronniers a remplacé cet historique carrefour.

Lorsqu'on creusa en 1876, à travers la vieille rue des Cordeliers, la large tranchée du boulevard Saint-Germain, bien des gens vinrent visiter l'appartement qu'avait habité Danton. Le quartier croulait de toutes parts ; dans la Cour du Commerce, aujourd'hui réduite de moitié, on se montrait, d'abord, la boutique basse qui avait été l'imprimerie de Marat et l'étroit appentis où l'on avait, sur des moutons, expérimenté la guillotine (1). Puis l'on montait chez Danton : le porclie de la maison servait d'entrée à la Cour du Commerce. L'escalier était à gauche, assez large, mais sombre; l'entresol dépassé, on se trouvait au premier

(1) Os deux maisons existent encore.

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étage devant une porte de bois, peinte en brun, à deux battants : c'était là .

Kicn n'avait été changé depuis quatre-vingts ans, si ce n'est peut-être les papiers de tenture, et, bien que toutes les pièces fussent vides, on pouvait, grâce à l'inventaire du mobilier retrouvé par M. le docteur Robinet, le plus fervent des Dantonistes (1), reconstituer, jusqu'au moindre détail, l'intérieur intime du tribun.

L'antichambre assez vaste était meublée de deux armoires en noyer, d'une petite table-bureau et d'une chilTonnière d'acajou. Le grand salon qui suivait, éclairé de deux fenêtres ouvrant sur la rue et drapées de rideaux de coton, était tendu en papier arabesque, collé sur toile. Deux hautes portes de boiseries placées en face des fenêtres, et deux glaces à trumeaux, l'une sur la cheminée, l'autre entre les deux croisées, surmontant une grande console à dessus de marbre et à galerie de cuivre, donnaient à cette pièce un aspect solennel. Elle était meublée, dans le joli style de l'époque, d'un canapé à deux coussins, de six fauteuils en satin fond vert, de dix chaises de paille à dossier en forme de lyre et d'une table en bois de noyer sur laquelle était placé un service à café de six tasses et soucoupes en porcelaine décorée de fleurs peihies. Dans le petit salon voisin, six fauteuils en bois blanc et recouverts de velours d'Utrecht rouge, étaient rangés autour d'une table d'acajou; devant un secrétaire à tombeau^ garni d'une tablette de marbre, était un grand fauteuil dont l'as-

(1) Le Docteur Robinet a publie Danton, méf moire sur ta vie intimé (1865), — le Proeètdea Dantonitteê, (1879;, etc.

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sise était un coussin de basane verte. La chambre à coucher, qui venait ensuite contenait une commode, une cliiffonnière et un clavecin d'acajou, un miroir de toilette à cadre d'ébène, six chaises et deux fauteuils de paille. L'alcôve, fermée de rideaux de toile jaune, abritait deux couchettes basses, à colonnettes Louis XVL A côté de cette alcôve s'ouvrait un cabinet de toilette.

Trois autres pièces prenaient jour sur la Cour du Commerce. L'une d'elles était la salle à manger ; l'autre, le cabinet de travail de Danton, avec « une table couverte d'un tapis vert ; une autre petite table à quatre pieds, un grand bureau de bois de placage couvert en cuir, à trois tiroirs, et huit planches entablettéès, supportant des cartons remplis de journaux, deux fauteuils recouverts de salin fond blanc et deux chaises (1). » Cette pièce était de grandes dimensions : divisée par une cloison, elle formait en 1816 deux chambres à coucher.

Et ce n'était pas tout. Une cuisine bien garnie ayant vue sur une petite cour, et diverses pièces de service composaient les dépendances de l'appartement. La cave conte-

(1; Inventaire dressé après la mort de Gabrielle Cliarpentier, première femme de Danton. Elle mourut le 10 février 1793. Quatre mois après (et non trois mois, comme le dit M. Lenotre), au mois de Juin 1793, il épousa en secondes noces une jeune fille de 15 ans, Louise Gély, dont le père était employé dans les bureaux d'un ministère. «Dans les dernières anoéM du siècle, écrit M. Lenotre, ayant repris son nom de jeune fille, Louit-e Gély se remaria ; elle entra dans une très honorable famille bourgeoise dont le nom a marqué dans les annales de notre siècle.... Elle avait jeté un voile sur son passé : jamais on n'entendit sortir de sa bouche une seule allusion à son premier mariage.» Je ne sais pas pourquoi M . Lenotre a cru devoir taire le nom du second mari de la veuve de Danton : il s'appelait M. Dupin et devint conseiller à la Cour des comptes.

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nait une assez bonne provision de vin blanc et rouge en fûts et en bouteilles ; Danton possédait en outre, logés dans les écuries de V Hôtel de Tours, situé rue du Paon, un cabriolet, un cheval et une jument.

Avec cet appartement presque luxueux, cette cave bien garnie, ce cabriolet et ces deux chevaux, sans parler de la maison d'Arcis avec son parc de onze hectares, nous voilà bien loin de la petite chambre de Robespierre avec ses quatre chaises de paille et ses rayons de sapin contre la muraille! 11 est vrai que Danton ne prétendait pas — et pour cause — au litre d'incorruptible !

M. Lenotre, à qui j'ai emprunté les détails qu'on vient de lire sur V appartement de la Cour du Commerce, ne s'est pas tenu pour satisfait. Il lui fallait autre chose, un plan exact et complet de cet appartement. Où le trouver ? La chose n'était point aisée. La maison, démolie depuis dix-huit ans, appartenait, lors de l'expropriation, à des mineurs, les héritiers Girardot. Ceux-ci étaient eux-mêmes représentés non point par un notaire, mais par un agent d'affaires de la rue Saint-Martin, mort depuis plusieurs années. Il était donc impossible de retrouver la trace des titres anciens de la propriété et des plans qui pouvaient y être annexés.

Un vrai chercheur ne s'arrête pas, même devant les impossibilités. « Je me fis policier, dit M. Lenotre; je parcourus les environs de la Cour du Commerce, entrant dans les vieilles maisons, interrogeant les concierges, éveillant les souvenirs des anciens du quartier. » Il apprit ainsi que le premier étage de la maison Girardot était, lors de l'ex* propriation, divisé eo deux appartements : l'un loué à

bail, l'autre faisant partie de l'hôtel Molinier qui occupait un assez grand emplacement en ce vaste immeuble, et dont la table d'hôte jouissait d'une certaine réputation dans le monde des étudiants. M. Lenotre continua ses investigations, et elles eurent un plein succès. M. Delahaye, actuellement directeur de la Réforme du bâtiment, avait jusqu'en 1876 habité toutes les pièces composant le grand appartement du conventionnel. M. de Jouvencel, ancien député, occupait, au temps de l'empire, en qualité de pensionnaire de l'hôtel Molinier, l'autre partie du premier étage. En interrogeant leurs souvenirs, en éveillant leur attention sur tel ou tel détail révélé par l'inventaire dressé après la mort de Gabrielle Charpentier, M. Lenotre a pu arriver à tracer un plan aussi exact que possible.

On le voit, l'auteur de Paris révolutionnaire est de ceux qui ne craignent pas leur peine — et leur plaisir, — qui se donnent tout entiers à leur œuvre et la veulent complète, définitive, parfaite :

Nil actum credens quum quid superesset agendum.

Avec Robespierre et Danton, Marat complète la trilogie. Le chapitre sur Charlotte Corday et Y Ami du Peuple est peut-être le plus intéressant du volume.

En descendant de la diligence de Normandie dans la cour des Messageries, rue Notre-Dame des-Victoires Nationales, le jeudi 11 juillet 1193, Charlotte Corday se fitcon-

duireà une hôtellerie qu'on lui avait indiquée à Caen : rue des vieux Augustins n" 19, à Vhôlel de la Providence. On lui donna la chambre n° 7.

M. Lenotre aurait pu reproduire ici la carte de la propriétaire de l'hùtel (1), telle que Charlotte Corday la laissa, le 13 juillet, à la domestique du député Duperret, pour lui faire connaître la maison où elle était descendue. En voici le fac-similé :

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