‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 4 sur 21 · A TOUT PRIX · texte numérisé non relu

A TOUT PRIX

JL PARIS

S'il n'a pas donné la carte de Madame Grollier, M. Lenotre a fait mieux. La rue des Vieux-Augustins, devenue rue d'Argout, ayant disparu en partie en 1880, pour l'agrandissement de l'Hùtel des Postes de la rue Jean- Jacques Rousseau, tout le monde croyait que Vhôtel de la Providence n'existait plus. Et tout le monde devait le croire, parce que depuis longtemps on avait donné à cet ancien hôtel de la Providence le numéro d'un im-

(1) Voir FarU pendant la Terreur, par Edmond Birtf, pagM tii, — «t Une Maison hittorique, par Jules ClaretM {Le Temps, 26 Août 1980).

meuble qui, en effet, a été démoli. Malgré cela, M. Lenotre entreprit par conscience une enquête personnelle qui, à la différence des enquêtes parlementaires, n'est pas restée sans résultat. L'histoire du reste est curieuse et vaut d'être contée.

Le point de départ de notre fureteur était celui-ci. V hôtel de la Providence était situé en 1193, au n° 19 delà rue des Grands-Augustins qui, depuis la Révolution, avait changé deux fois de nom ; d'abord pour prendre dans toute sa longueur celui de rue d'Argout, ensuite pour s'appeler rue Hèrold dans sa première moitié, tout en conservant le nom de rue d'Argout à son extrémité. L'étude des plans successifs du quartier conduisit M. Lenotre à cette certitude que la maison portant le n" 19 en 1793 présentait sur la rue une façade quelque peu rentrante, ornée de trois avant-corps. Le grand cadastre de Bellanger et Vasserot ne pouvait lui laisser aucun doute à cet égard.

Mais cette maison était-elle encore debout ? Est-ce qu'en tournant le coin de la rue Coquillière, il n'allait pas trouver, au lieu indiqué, un grand immeuble tout neuf ou quelques percées nouvelles ?

Il arrive (avec quelle émotion!) et du premier coup d'œil, il reconnaît la maison rentrante, avec ses trois avant-corps, une solide maison de style Louis XVI, dont la construction date, à n'en point douter, de 1115 à 1180. Elle venait d'être récemment restaurée, et une belle couche de peinture blanche en recouvrait toute la façade, au milieu de laquelle s'étalait une grande enseigne : Hôtel de Francfort. « Le nom de l'hôtel a été changé, se dit M. Lenotre, mais la maison demeure, et c'est le principal.»

Et il entra. L'hôtesse le reçut à merveille, lui dit que la chambre de Charlotte Corday existait encore, au premier étage, sur la rue. Elle lui ofTrit même de la lui montrer, dès qu'elle serait vacante. Avant de sortir, il s'informa du nom du propriétaire actuel, afin de consulter ses titres de propriété : il apprit que la maison appartenait à la Caisse d'Epargne.

M. Lenotre courut à la Caisse d'Epargne, et là il sut enfin la vérité. Ce n'est point, en effet, l'hôtel de Francfort actuel qui fut Vhôtel de la Providence, mais bien la maison immédiatement voisine, le n° I4de la rue Hérold, vieil immeuble, plus pittoresque, plus modeste, plus vieux d'un siècle environ. Il était également la propriété de la Caisse d'Epargne, qui y logeait ses archives. M. Lenotre en reprit aussitôt le chemin, et cette fois il accomplit, en toute sécurité de conscience, avec une émotion profonde, son pieux pèlerinage. La porte sur la rue, la rampe de l'escalier qu'avait touchée la main de Charlotte Corday, le couloir, rien n'avait changé depuis un siècle. Il reconnut même aisément la place que devait occuper le bureau de M°" Grollier, l'hôtesse de la Providence. Seulement, il s'était passé ceci. Quand la maison qu'avait habitée l'héroïne avait cessé d'être une auberge, l'immeuble voisin, resté hôtel, avait hérité de la tradition. Et voilà comment on montre à Vhôtel de Francfort la chambre que Charlotte Corday n'y a jamais occupée !

Mais ici je vais, je le crois bien, causer une déception à quelques-uns de mes lecteurs. Peut-être se disposent-ils déjà à faire, à leur tour, leur pèlerinage à la maison si heureusement retrouvée par M. Lenotre. Hélas ! Depuis

que son chapitre a été écrit, le n<* 14 de la rue Hérold a été démoli. Il ne reste plus rien de la chambre n" 1 de Vllolclde la Providence ; plus rien de l'hôtel lui-même : Eliam periere ruinœ.

Pour ma part, je ne sais rien de plus curieux que cette chasse aux souvenirs. Seulement il n'en est pas de plus difficile, et souvent le chasseur est pris, là où il croyait prendre. C'est ce qui vient d'arriver à M. Aulard, à propos du local où le club des Cordeliers tenait ses séances. Jusqu'ici on avait cru que la société des Amis des droits de l'homme et du citoyen^ fondée en juillet 1190 par les membres du district des Cordelier?, société portant le nom de club des Cordeliers, se réunissait dans le couvent des Cordeliers, comme la société rivale, le club des Jacobins, se réunissait dans le couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré. D'après M. Aulard, •ce serait là une erreur. Le savant professeur, dont la compétence dans les choses de la Révolution n'est pas contestable, a examiné la question dans un article de la Grande Encyclopédie. Le club, dit-il, siégea, en effet, jusqu'au mois de mai 1191, dans l'église des Cordeliers, mais la municipalité l'en chassa à cette époque et la société s'installa dans la salle du Musée de Paris, rue Dauphine, où elle siégeait encore le 22 frimaire an H <12 décembre 1193).

IjQ Musée de Paris était une société savante fondée à

Paris, rue Dauphine, le 17 novembre 1180 par le philologue Court de Géhelin (i). En IISG, elle se transporta au couvent des Cordeliers.M. Le notre a trouvé, en effet, dans le guide des amateurs et des étrangers pour 1181, par Thierry, l'indication suivante : c La Société connue sous le nom de Musée de Paris s'est assemblée d'abord à l'hôtel Impérial, rue Dauphine. Mais l'emploi divers de ce dernier local l'a portée à se retirer chez le HR. PP. CordelierSt dont les salles vastes et tranquilles convenaient mieux aux assemblées du Musée. » On voit que ces quatre petites lignes détruisent complètement la découverte que croyait avoir faite M. Aulard. En effet, où était la société du Mtisée de Paris au mois de mai 1191 ? Rue Dauphine, à l'hôtel Impérial? Pas le moins du monde; elle avait abandonné ce local dès 1186. En 1191, elle était aux Cordeliers. Lors donc qu'à celte dernière date le club se vit enlever l'église des Cordeliers et se transporta dans la salle occupée par le Musée, il ne quitta pas pour cela le cou* vent, mais alla seulement tenir ses séances dans une des salles de ce couvent. C'était la salle de Théologie, qui avait sous le cloître une entrée au-dessus de laquelle une table de marbre noir portait ces mots :

AVLA THEOLOGICA.

Elle était occupée, un soir de chaque semaine seulement, le mardi, par les membres du Musée de Paris. Le

(1) Almanach paritimi en faveur des étrangers^ des pertonnet eurieuteti pour Tamnét i785, page 29*.

reste du temps, elle appartenait aux membres de la Société des Amis des Droits de V Homme et du ci toi/en, et c'est là que se tint, pendant toute la durée de la Révolution, le club des Cordeliers. Aucun doute ne saurait subsister à cet égard. Voici, par exemple, ce que dit un contemporain et un témoin oculaire, Roussel (d'Epinal), dans son curieux livre : le Château des Tuileries : « Une Chapelle assez vaste sei^vait de local au club des Cordeliers ; malgré les mutilations qu'on y avait faites, on retrouvait encore à la voûte des traces de dévotioîi. Cette enceinte présentait un ovale tronqué à ses extrémités, garni de bancs de bois en amphithéâtre, surmonté d'espèces de tribunes : l'ovale était coupé dans sa longueur d'un côté par le bureau du président, et par la tribune des orateurs de l'autre. Environ 300 personnes de tout âge et de tout sexe garnissaient ce local... » Il est bien évident que cette description ne peut, en aucune façon, s'appliquer à un salon d'hôtel, — fût-ce l'hôtel Impérial de la rue Dauphine. Elle convient au contraire parfaitement à la grande salle d'un ancien couvent.

Les chapitres du livre de M. Lenotre sont au nombre de neuf. En voici les titres : Chez Robespierre. — Les Tuileries. — VAbbaije et les Carmes. — Le Salon de Madame Roland. — Trois Journées de Charlotte Corday. — Chez Danton . — Le Club des Jacobins. — Les Cordeliers. — La Conciergerie.

Sous chacun de ces titres, l'auteur a réuni les renseignements et les détails topographiques les plus précis. Mais il ne s'en est pas tenu là. Dans chacun de ces cadres, il a placé les scènes les plus dramatiques et les plus émou-

vantes. Le chercheur chez M. Lenotre est doublé d'un historien ; Térudit est doublé d'un artiste. Son livre est assurément l'un des plus remarquables qui aient paru, depuis plusieurs années, sur l'époque révolutionnaire.

Cet excellent ouvrage, sorti des presses de MM. Firmin- Didot, est illustré de 60 dessins et plans inédits. — Les neuf chapitres qui le composent sont loin d'avoir épuisé le sujet; M. G. Lenotre nous doit un second volume.

la publication du livre de M. Lenotre a fait naître entre M.Victorien Sardou et M. Ernest Ilamel une discussion purement topographique sur les distributions de l'ancienne maison Duplay. M. Victorien Sardou, après une enquôte personnelle à travers les documents conservés aux Archives tt les titresde M. Vaury, le propriétaire actuel de l'immeuble, a rétabli de maniôre irréfutable rhistoiro de cette Maison de Robespierre, dont les principales dispositions n'ont point changé et qui a été simplement surélevée en 1816. (Voir la Maison de Robespierre, par Victorien Sardou. OllendorlT, éditeur).

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