‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 5 sur 21 · LE VRAI CHEVALIER DE MAISON-ROUGE · texte numérisé non relu

LE VRAI CHEVALIER DE MAISON-ROUGE

Les éditeurs qui tiennent surtout le roman disent tous que cet article ne va plus, que l'offre est supérieure à la demande, que la vente, en ces dernières années, a diminué de moitié. Pendant ce temps, les éditeurs de Mémoires se frottent les mains. Les Mémoires font prime, pour peu qu'ils se rattachent à la période révolutionnaire ou à l'époque impériale. Serait-ce donc que nous n'aimons plus le roman et que nous lui préférons l'histoire? En aucune façon. Je crois, au contraire, que, vivant au milieu d'une époque où la médiocrité règne, où il n'y a plus ni grands événements ni grands hommes, où tout est plat, mesquin, ridicule et bas, nous sentons plus que jamais le besoin de sortir de notre temps et de trouver, au moins dans les livres, des événements romanesques et dramatiques. A défaut de vrais héros, puisque aussi bien le temps pré- Bent ne saurait nous en offrir, nous voulons au moins

(1) Lb Vkai Cbbtaubb ob Mauon-Rouob, A. D. J. Gonsse de Roug»viUe {Î76ii8i4), d'apr«s des docomeaU incita, par 0. Lenotre. Un Tol. in-ld, Perria et Cie, édiUan, 35, qoai des Oranda-AnguatiDs. 18M.

qu'on nous donne des héros de roman. Or, c'est là ce dont nos romanciers actuels ne paraissent pas avoir souci. Leurs récits ne contiennent que les plus vulgaires inventions et les plus bourgeoises. L'art, tel qu'ils le comprennent, se réduit à un emploi plus ou moins habile de procèdes plus ou moins factices. Partant de ce principe que le roman doit être la reproduction, le miroir de la vie réelle, ils se bornent à regarder autour d'eux et à peindre ce qu'ils voient. Comme l'imagination est ce qui leur manque le plus, ils déclarent qu'elle n'a que faire dans le roman, et qu'après tout il ne s'agit pas d'inventer, de créer, mais tout simplement d'observer et de copier. Veulent-ils peindre, comme l'un deux, et non des moindres, des « milieux de distinction », ils se font inviter dans le monde^ sur la rive droite ou sur la rive gauche, chez un magistrat, un financier ou un marquis. Rentrés chez eux, ils ne se couchent pas qu'ils n'aient couvert de notes quinze ou vingt pages de leur carnet. Le carnet rempli, ils le vident, le délaient en trois cents pages, et leur livre est fait. D'autres fois, ils s'arment d'un autre carnet — le cahier vert — vont aux champs, prennent gîte dans une auberge, font causer les bonnes gens du village et de rechef font leur provision de notes. De retour à la ville, ils imaginent une fable ; ou plutôt, car l'imagination, je l'ai dit, n'est pas leur fort, ils prennent un fait-divers dans un journal et suspendent à ce clou leurs documents humains. Sur la couverture de leur roman rustique, comme sur celle de leur roman du grand monde, ils ont bien soin d'inscrire, dès le premier jour, ces deux mots: sixième mille, — et le tour est joué.

Quelques-uns de ces volumes, mùme — j'allais dire surtout — ceux qui n'atteignent pas le sixième mille, ne laissent pas d'être écrits avec talent. Mais ils ont tous ce défaut grave pour un roman, de n'être pas romanesques. Qui veut lire une œuvre vraiment romanesque, où les aventures se succèdent, pressées, extraordinaires, émouvantes, celui-là doit lire les mémoires de ces hommes qui ont traversé la Révolution et l'Empire, qui ont vu mourir Louis XVI et Danton, Marie-Antoinette et Mme Roland, Malcsherbes et Carrier, Saint-Just et Georges Cadoudal, — qui ont vu face à face Robespierre et Bonaparte.

Si une chose doit étonner, c'est que nos romanciers ne se soient pas attachés davantage à une telle époque, la plus mouvementée, la plus dramatique qui fût jamais, t La tragédie court les rues », disait en 93 le bon Ducis. Ce n'était pas seulement la tragédie, c'était aussi le roman qui courait les rues en ce temps-là. Balzac l'avait bien compris, et rien dans son œuvre n'est plus intéressant (jue les Chouans^ le Rèquisilionnaire, V Envers de l'histoire contemporaine, une Ténébreuse affaire, et cette admirable nouvelle, un Episode sons la Terreur.

Barbey d'Aurevilly avait projeté d'écrire une série de romans dont les guerres de la chouannerie normande seraient le théâtre, quand elles n'en seraient pas le sujet. Deux seulement ont paru, tous les deux singulièrement remarquables : L'Ensorcelée et le Chevalier Destouches.

Alexandre Dumas n'était pas pour négliger une mine aussi précieuse. Son premier volume, publié en 18i6

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SOUS le titre de: Nouvelles contemporaines, renfermait trois nouvelles : Lauretle. — Blanche de Beaulieu. — Marie. Le sujet de Blanche de Beaulieu était emprunté aux guerres de la Vendée. Plus tard, l'époque de la Révolution lui inspirera de nombreux romans, dont quelques-uns comptèrent parmi ses meilleurs : Ange Pitou ;

— La comtesse de Charny ; — La Route de Varennes ;

— Le Drame de Quatre- Vingt-Treize ; — Les Blancs et les Bleus; — Les Compagnons de Jéhu ; — Le Chevalier de Maison-Rouge (1). Ce dernier ouvrage, composé en collaboration avec Auguste Maquet, est peut-être, de tous les récits d'Alexandre Dumas, le plus intéressant et le plus dramatique.

Maison-Rouge n'est pas un personnage d'imagination. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire biographique au nom de Rougêville pour reconnaître que, sous le pseudonyme transparent dont il a revêtu son héros, Dumas a raconté, en les amplifiant, les exploits d'un homme qui a bel et bien existé. Ces courtes notices, tout incomplètes et erronées qu'elles soient, vous apprendront même que celui qui eut l'invraisemblable audace de pénétrer à travers mille dangers jusqu'à la reine prisonnière, ne laissa pas sa tête dans l'aventure, comme le raconte Alexandre Dumas. Echappé par miracle aux policiers de 93, il vécut jusqu'en 1814 et mourut alors d'une mort tragique. Il n'avait échappé à l'échafaud que pour tomber, vingt ans

(1) Voir le très iatëressant volume de l'excelleat bibliographe M. Charles Olinel, publie en 188 i siOus ce titre : Alkxandhb Dumas et son œuvre, notes biographiques et bibliographiques.

plus tard, sous les balles d'un peloton d'exécution. Le Roman du Chevalier de Maison-Rouge portait d'abord et tout naturellement le titre de Chevalier de Rougeville. Le 23 février 1845, il fut annoncé, sous ce dernier titre, par la Démocratie pacifique, qui devait, à quelques jours de là, en commencer la publication. Le lendemain, Alexandre Dumas recevait une lettre conçue en ces termes :

c Monsieur,

t Mon père a marqué dans la Révolution française d'une façon si rapide et, en même temps, si mystérieuse, que je ne vois pas, je vous l'avoue, sans inquiétude, connaissant vos principes républicains (1), son nom en tète d'un roman en quatre volumes. De quels incidents avez-vous pu accompagner le fait qui se rattache à son nom? Voilà ce que je vous demanderai avec quelque inquiétude, quoique je connaisse, monsieur, tout le respect que vous professez pour les grandes choses tombées, toutes les sympathies que vous avez pour les nobles dévouements.

f Veuillez, monsieur, me rassurer par quelques mots ; j'attends une réponse à ma lettre avec impatience.

(1) Alexandre Dumas était «i peu répablicaio en 1845 que. Tannée buivante, il accompagnait le duc de Montpensier en Espagne comme historiographe de ton mariage, signait au contrat avec tous l«e titres d« sa desoandance paternelle, paia passait en Afrique sur un bâtiment k vapeur de l'Etat mis à son service par le gouvernement du roi Louis-Philippe. En 1845, précisément, il avait obtenu, grâce à l'intervention du duc de Montpender, le privilège de cré<>r un nouveau théâtre auquel il donna le nom de Théàtre-liistorique et qui s'ouvrit le 20 lévrier 1847. Le 3 août suivant, il y faisait jouer, avec un éclatant succès, le drame qu'il avait tiré de son roman du Chevalier de Maison. Rouge.

« Agréez, monsieur, l'assurance de mes sentiments les

plus distingués.

« 3Iarquis de Rougeville. »

Alexandre Dumas s'empressa de répondre :

« Monsieur, « J'ignorais qu'il existât encore, de par notre France, un homme qui eût l'honneur de s'appeler le chevalier de Rougeville. Cet homme, vous m'apprenez son existence et les obligations qu'elle m'impose : quoique mon roman, monsieur, soit tout à l'honneur de monsieur votre père, à partir de ce moment il a cessé de s'appeler le Chevalier de Rougeville, pour s'appeler le Chevalier de Maison- Rouge. »

Après le roman, l'histoire. M. G. Lenotre, un des hommes qui connaissent le mieux l'époque révolutionnaire, nous donne aujourd'hui, d'après des documents inédits, le vrai chevalier de Maison-Rouge, A. D. J. Gonsse de Rougeville.

Alexandre-Dominique-Joseph Gonsse naquit à Arras le n septembre 1761. Les Gonsse, établis depuis plus de deux siècles en Artois, possédaient une terre à Mingoval, commune aujourd'hui comprise dans le canton d'Aubigny, à vingt kilomètres de Saint-Pol. De père en fils, ils faisaient valoir cette propriété qui s'était augmentée successivement de plusieurs fermes sises à Athies, près d'Arras, ou aux environs de Montreuil, sur le territoire des paroisses

de Maries et de Us-de-Marles. fioiigeville est le nom d'un moulin situé aux portes de Valenciennes.

Le père de notre héros, intéressé à la Ferme des eauxde-vie et des grains de la province d'Artois, avait notablement accru sa fortune patrimoniale, déjà considérable, en amassant dans les spéculations de denrées une fortune nouvelle. Ce n'était qu'un bourgeois, mais en situation de se passer des fantaisies seigneuriales. En lllo, il acheta un vaste terrain à Saint-Laurent, paroisse très voisine d'Arras, et y fit bâtir un magnifique château. En (181, il donnait à l'église de Blangy une cloche sur les flancs de laquelle se peut lire encore l'inscription que voici :

» L'an 1781, je fus nommée Laurentine-Josèphe par le sieur François-Joseph Gonsse, Sgr de Wetz-à-Marles, Marlesen partie, Rougeville, Saint-Laurent, baron d'Atliies et autres lieux ; et par demoiselle Marie-Rose-Françoise Huret, épouse du sieur Martin-François-Hilaire Deladerrière, bourgeois de la ville d'Arras, mes parrain et marraine. »

En 1782, la guerre d'Amérique battait son plein, et chaque mois voyait partir de France un certain nombre d'enthousiastes pressés de se battre pour la cause de « l'Indépendance». La Correspondance sécrétera la date du 18 février 1782, contient cette note: « Il partira, dans le mois prochain, un bel assortiment de jeunes gens de toutes conditions pour l'armée de Rochambeau ; nos jeunes seigneurs veulent tous faire les petits La Fayette. » Alexandre Gonsse avait la fortune, les goûts et le courage d'un gentilhomme ; il alla, lui aussi, rejoindre l'armée de Rochambeau. Mais, de retour en France, et la Révolution

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éclatant, il ne fut pas de ceux qui suivirent La Fayette.

Les mauvais jours sont venus ; la royauté est ébranlée, le trône menace ruine. Louis XVI et Marie-Antoinette sont prisonniers aux Tuileries, en attendant la prison du Temple. Une petite phalange de défenseurs est groupée autour d'eux. Parmi les plus intrépides, au premier rang de ceux qui ont mis au service du roi et de la reine leur vie et leur épée, on rencontre Alexandre Gonsse — ou plutôt le chevalier de Rougeville : c'est le nom que porte maintenant le fils du riche bourgeois d'Arras.

A la journée du 20 juin 1192, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à sauver la reine. Etant monté dans sa chambre par un escalier dérobé, à la tête de trente gre nadiers du célèbre bataillon des Filles-Saint-Thomas, il plaça cette princesse derrière une grande table qui la séparait de la populace. La belle contenance de Rougeville et de ses hommes imposa à Santerre, lorsqu'il enfonça la porte, et la reine fut sauvée.

A quelques jours de là, le 14 juillet, fut célébrée, au Champ-de-Mars, la fête de la Fédération. Petion, le maire de Paris, le complice des émeutiersdu 20 juin, y parut en triomphateur. Lorsqu'entouré des membres de l'Assemblée nationale, Louis XVI, triste et résigné, monta les marches de l'autel de la patrie, on crut voir, suivant la belle expression de Mme de Staël, « la victime s'offrant volontairement au sacrifice (1) ». On entendait hurler de tous les côtés : Petion ou la mort ! on voyait ces mots

(i) Mme de Slaël, Considérations sur la Réoolution française, II1« pirtie, ch . vu .

écrits sur toutes les bannières ; les hommes à piques, les émeuliers des faubourgs les portaient inscrits à la craie sur leurs chapeaux. Tremblant pour les jours du roi, un grand nombre de royalistes se tenaient prêts à lui faire on rempart de leurs corps. Rougeville était du nombre.

Le soir, Louis XVI lui exprima ses remerciements, ajoutant qu'il lui avait bien des obligations. Et comme la reine paraissait inquiète des suites que pourrait avoir cette journée, Rougeville la rassura en lui promettant de faire l'observateur toute la nuit. En lui donnant le mot d'ordre, elle lui dit : * De grâce, ménagez-vous, vous êtes précieux»; et le lendemain, elle lui adressa ces paroles, glorieuse récompense de son dévouement : « Grâce à vous, monsieur de Rougeville, j'ai passé une nuit tranquille. »

Au 10 août, tandis qu'il faisait conseiller au roi et à la reine de se réfugier à Saint-Cloud ou à Courbevoie, plutôt que de se rendre à l'Assemblée, Rougeville était aux Champs-Elysées avec une poignée de royalistes pour couvrir la retraite du roi et de sa famille. Quelques-uns des hommes qui étaient venus se ranger sous son commandement furent égorgés sous ses yeux, et il reçut lui-même trois balles dans ses habits.

Au mois de janvier l'î93, à l'heure où l'on juge le roi, où les plus courageux se taisent, il |)ublie à ses frais et il répand dans Paris une brochure où il plaide chaudement la cause de l'accusé et qu'il signe de son nom: Réflexions morales et politiques stir le procès de Louis X V/, dvdiè à ma patrie, par M. de Rougeville.

Le 2 août 1793, Marie-Antoinette fut transférée du Temple où elle était prisonnière depuis un an, à la Conciergerie, où elle devait rester pendant soixante-seize jours. Il semblait qu'elle fût abandonnée de tous, oubliée de tous. Heureusement pour l'honneur de l'humanité, il n'en était pas ainsi. Il se trouva dans la population parisienne des royalistes fidèles, qui se liguèrent pour essayer de sauver la reine. Ces braves gens, ces héros, étaient des hommes du peuple. C'étaient un décrotteur, un pâtissier, trois perruquiers, un charcutier, des femmes de ménage, deux maçons, un fripier, une limonadière, un marchand de vins, un serrurier et un ràpeur de tabac. Rougeville fut l'instigateur et l'âme de ce complot.

Son plan était habilement conçu : il s'agissait de s'assurer le concours d'un assez grand nombre d'hommes sûrs, qui, profitant du mécontentement général, devaient, à la faveur d'un jour d'émeute, s'emparer du poste de gendarmerie du Palais de Justice, enlever la reine, la conduire à Livry sur la route de Metz, où une berline, escortée de cavaliers dévoués, la recevrait et l'emmènerait en Allemagne.

Les hommes se trouvèrent ; mais on n'ignorait pas que la reine était gardée à vue par deux gendarmes, et il était à craindre que ceux-ci empêchassent la sortie au moment jirécis où le poste du Palais serait au pouvoir des conjurés. Forcer, à main armée, les portes de la Concier-

gerie, il n'y fallait pas songer. Avant qu'on eût enfoncé les guichets et les grilles, avant qu'on fût parvenu au cachot de la reine, l'autorité avait le temps de se reconnaître, de faire battre le rappel et fermer les barrières. 11 était urgent d'agir vite, et, afin de n'éprouver aucun retard, il était nécessaire que la prisonnière fût prévenue ; que les hommes qui la gardaient fussent, à l'avance, gagnés par elle et qu'ils la conduisissent eux-mêmes à ses sauveurs. Ainsi combiné, le projet avait certainement des chances de réussite.

.Mais comment avertir la reine? Par quel moyen lui faire parvenir la somme nécessaire à gagner ses gardiens ? Pour y arriver, besoin était de gagner un des puissants du jour. Le choix de Rougeville s'arrêta sur le limonadier Miclionis, membre de la Commune et administrateur des prisons. Michonis était le souverain maître de tous le» geôliers de Paris ; tous les guichetiers tremblaient devant lui. Il remplissait ses fonctions avec un tel zèle que, chaque jour, délaissant les intérêts de son comptoir, il venait visiter en personne la reine dans son cachot.

Rougeville lui offrit-il de l'argent? On l'ignore. Toujours est-il qu'il se lia rapidement avec lui, et que, le :28 août, Michonis l'introduisait à la Conciergerie, dans la Chambre de Marie-Antoinette. A sa vue, la reine tressaillit, une vive rougeur monta à son front, et c'est à peine si elle put retenir un cri d'étonnement... Elle avait reconnu Rougeville.

Pendant que Michonis. le chapeau sur la tète et les mains dans les poches, faisait parade de sa grossièreté, élevant la voix, allant et venant dans la chambre, Rougeville

montra d'un signe l'œillet qui ornait la boutonnière de son habit gris, détacha cette fleur et la jeta derrière le poèle. Tout cela fut fait en un instant et si adroitement que ni Michonis, ni la femme Harel, placée auprès de la prisonnière, ni les gendarmes ne s'aperçurent de rien. Rougeville, redevenu complètement maître de lui, reprit son attitude indifférente. Lorsqu'il vit que la visite était terminée, craignant que la reine n'eût pas compris ses gestes, il se pencha vers elle, lui dit quelques mots à voix basse, salua rapidement et se disposait à sortir quand la reine prenant la parole : « Faut-il donc vous dire un éternel adieu ? », interrogea-t-elle, comme s'adressant au municipal. Rougeville fit, de la porte, signe qu'il reviendrait

Après leur départ, Marie-Antoinette, se baissant vivement, ramassa la fleur : l'œillet contenait un billet ! Vite, à l'écart, derrière le paravent qui entourait son lit, elle déplia le papier et lut : Ma protectrice, disait le billet de Rougeville, je ne vous oublierai jamais, je chercherai toujours le moyen de pouvoir vous marquer mon zèle; si vous avez besoin de trois à quatre cents louis pour ce qui vous entoure, je vous les porterai vendredi prochain.

« Pour ce qui vous entoure... trois à quatre cents louis. » La reine comprenait; son rôle à elle était de séduire, d'acheter ses gardiens. Tout de suite, dans sa hâte de réussir, sous l'action de l'émotion qui l'enfiévrait, elle voulut agir. A tout hasard, elle déchira en cent morceaux le billet de Rougeville, et, sur un mauvais chiffon de papier qui traînait sur sa table, elle traça à l'aide d'une épingle —

n'ayant ni plume ni crayon — unecourte réponse... Puis, aiïermissant sa voix, domptant sa fierté, adoucissant son regard, elle pria la femme llarel d'aller lui chercher de l'eau fraîche. Quand elle fut seule avec ses gardiens : — « Monsieur Gilbert, » fit-elle... Le gendarme Gilbert s'était toujours montré avec elle honnête, doux, compatissant. Elle crut qu'elle n'avait qu'à parler pour s'en faire un ami. Elle lui montra le billet qu'elle venait d'écrire. Gilbert prit le billet et le porta à la femme du concierge, Mme Richard. Le 3 septembre, en faisant son rapport hebdomadaire à son colonel, le sieur Bolot du Mesnil, il ne cacha rien des incidents qui s'étaient passés, le 28 août, dans le cachot de la reine (1). Le colonel déposa ce rapport au greffe du tribunal. Le jour même, le comité de sûreté générale en était informé, et il dépéchait à la Conciergerie deux de ses membres, Amar et Seveslre, pour ouvrir une enquête.

Michonis fut arrêté (2) ; mais l'important était de découvrir Rougeville. Baudrais, l'un des plus habiles policiers de l'époque, fut mis à ses trousses. On ouvrit à cet agent un crédit illimité pour les dépenses qu'il pourrait avoir à faire au cx)urs de ses recherches ; on lui donna pleins pouvoirs; on envoya le signalement du conspirateur à toutes les sections de Paris, à tous les départements,

(1) Ce Gilbert, devenu qaelqae temps aprèe lieutenant (Un« la gendar» merie, jooa une partie de l'argent de sa compagnie, le perdit et te brûla la cenrelle. Voy. Lafont d'Aussonne, A/^inotVf« sur la reine de France, et Emile Campardoa, Marie- Antoinette à la Conciergerie.

(2) Michonis fut guillotiné le 29 prairial an II (17 juin 1794).

à toutes les municipalités ; on autorisa Baudrais à « faire des visites domiciliaires, à placer des agents dans tous' les endroits soupçonnés, à arrêter indistinctement tous ceux qui auraient recelé le ci-devant marquis ou l'auraient soustrait aux poursuites.... « Tout cela, en pure perte. Le jour même où le complot avait été découvert, le 3 septembre, Rougeville avait quitté sa maison de Vaugirard et s'était réfugié dans les carrières de plâtre de Montmartre : de là, sortant pendant la nuit, il suivait les événements. Entre temps, il composa une sorte de pamphlet qu'il intitula : les Crimes des Parisiens envers leur Reine par V auteur des œillets présentés à la Reine dans sa prison. Il en fit plusieurs copies, les envoya à la Convention, aux comités, au président du tribunal révolutionnaire ; puis, la conscience ainsi en repos, il prit tranquillement le chemin de la Belgique. Il arriva à Bruxelles, le 12 octobre 1793, quatre jours avant l'exécution de la reine.

Trois mois à peine s'étaient écoulés que, dénoncé comme un espion des armées révolutionnaires — lui qui, à Paris, était regardé comme un agent de Cobourg ! — il fut appréhendé au corps et interné aux prisons de Treuzenberg. Ne pouvant plus conspirer, il se remet à écrire. Il adresse de son cachot, au comte de Metternich (1) un long

(1) Le comte de Metteraich, pére du célèbre homme d'Etat, était alors ministre pléaipoleatiaire de l'empereur François li, près le gouvernement général des Pays-Bas autrichiens.

rapport, dans lequel il raconte toute sa vie et s'étend en particulier sur les efforts qu'il a faits pour délivrer la reine. Sa lettre demeura sans réponse .

On ne voulait pas l'entendre ? Soit ! Il se passera de protecteur ; et il met aussitôt son esprit inventif en quête d'un projet d'évasion. Celui auquel il s'arrêta ne laissait pas d'être d'une hardiesse singulière.

Il écrit au prince de Cobourg, alors occupé à guerroyer dans le nord de la France, et lui expose sa situation. Le prince lui répond qu'il ne peut s'occuper de son affaire — et il signe. Rougeville n'en demandait pas davantage. Pendant plusieurs jours, il s'exerce à reproduire à mainlevée celte toute-puissante signature : F. Côburr/, F. M. (Feld-Maréchal), qui équivaut pour lui au: Sésame, ouvreloi des Milleet unemiits. Sûr de lui désormais, il s'adresse à lui-même (non sans y glisser une faute de français ) une lettre qui lui ordonne de venir prendre dans les rangs de l'armée autrichienne la place qu'y avait occupée son frère, et il signe bravement : F. Côburg, F. M.

La comédie eut un plein succès. Rougeville sortit de prison, et, à peu de temps de là, le 9 thermidor ayant mis fin à la Terreur, il reprit le chemin de Paris. Il y était depuis un an lorsque, dans les derniers jours de thermidor an III (1), il rencontra aux Tuileries un de ses compatriotes, le conventionnel Guffroy, qui se rendait à l'Assemblée. Les deux hommes se reconnurent, allèrent l'un à l'autre et causèrent .

Rougeville, sans méfiance, raconta complaisamment

(1) Août 1795.

toutes ses aventures. Il dit comment il avait jadis tenté de sauver la reine ; par suite de quelle circonsiance avait échoué son projet ; il avoua, sans se faire prier, qu'il était passé à l'étranger, et que, sûr maintenant de l'impunité, puisque la faction des i7idiilgenls était au pouvoir, il était rentré à Paris, où il habitait rue du Parc, sous un faux nom. Guffroy, lui, ne se livrait pas : il songeait. 11 songeait qu'il devait une forte somme au père de Rougeville ; que le bonhomme usé par l'âge et par la prison — car il avait été détenu à Arras pendant le proconsulat de Le Bon — ne vivrait plus bien longtemps et que, si le fils disparaissait aussi, sa dette à lui, Guffroy, se trouverait liquidée.

Le soir même, Rougeville était arrêté chez lui, rue du Parc, et enfermé à la prison des Orties, maison d'arrêt située au Carrousel et réservée spécialement aux prévenus arrêtés par ordre du Comité de sûreté générale. Le 10 septembre 1793, il fut écroué à la Conciergerie, d'où on le transféra un peu plus tard à Sainte-Pélagie. Ce fut seulement le n juin 1197, qu'il recouvra la liberté, grâce à l'énergique intervention d'un député au conseil des Cinq- Cents, Couchery, qui n'hésitait pas à se faire, à la tribune, l'avocat des partisans de la royauté.

C'est au château de Saint-Laurent que Rougeville vint, au sortir de sa prison, passer l'été de 1797. Sa joie eût été vive de se voir dans cette terre où il avait été élevé et qu'il aimait, s'il y avait trouvé son père ; mais le vieillard, qui avait résisté à l'atroce régime des prisons d'Arras, était mort de douleur en apprenant, de Guffroy lui-même, que son fils venait d'être arrêté.

Uougeville ne s'installa à Saint-Laurent que très sommairement, laissa le château dans l'état où il l'avait trouvé, c'est-à-dire presque sans meubles, et prit pour tout domestique une seule bonne, amenée de Paris et à son service depuis cinq ans. Il se confina si bien dans son isolement que les paysans de Saint-Laurent même en arrivaient à se demander si le château était habité, ou si leur seigneur était retourné à Paris.

Cependant, le 18 brumaire avait eu lieu ; le général Bonaparte était premier consul ; on était à la veille de l'empire. Les royalistes étaient plus étroitement surveillés que jamais. Dans la nuit du :24 ventôse an Xll ( io mars 1804 ), des gendarmes frappaient à la porte du château de Saint-Laurent. Lorsqu'on y pénétra, Rougeville s'était échappé. Le signalement du fugitif fut publié dans tout le pays : on mobilisa les brigades de gendarmerie dans tous les cantons où l'on pensait qu'il avait pu trouver asile ; mais comme naguère, à la suite de l'affaire de l'œillet, le chevalier demeura introuvable.

De sa retraite, il écrivit au ministre de la police et au grand juge, ministre de la justice, déclarant à ce dernier qu'il se présenterait bientôt à son tribunal. Le ministre, désespérant d'atteindre jamais un tel homme, se contenta de mettre en marge de la lettre un seul mot : l'attendre. Il était résigné sans doute à l'attendre toujours; mais il ne connaissait pas Rougeville. Celui-ci eut l'audace de se présenter à l'audience publique du ministre, le G floréal an XII (26 avril 1804). Il plaida chaudement sa propre cause et demanda à retourner à Saint-Laurent où l'appelaient les travaux des champs. Le ministre prit un arrêté, en vertu du-

q uel Rougeville était envoyé en surveillance à quarante lieues de son domicile. On lui laissa le choix de la résidence : il désigna Reims.

Il y était encore, dix ans plus tard, lorsque la ville fut occupée par un corps russe, le 10 février 1814. Le 6 mars, les Français en reprirent possession. Un parti de cavalerie française, en poursuivant quelques Cosaques, intercepta une correspondance adressée au prince Volkonski, chef de l'état-major général de l'armée russe. La lettre saisie était compromettante et signée du nom de Rougeville. Son auteur fut arrêté, le 10 mars, vers midi. A trois heures, il comparaissait devant une commission militaire. A quatre heures, il était condamné à mort. A cinq heures, il était conduit au Champ-de-Mars : un grand carré vide, le mur du cimetière au fond, et à quelques pas de ce mur un peloton de douze grenadiers, l'arme au pied, attendant. Arrivé au mur, il s'arrêta et fit face aux soldats. On le vit, de loin, se dépouiller sans hâte de sa casaque jaune, jeter son chapeau sur le gazon ras ; puis il regarda le sol comme pour y choisir sa place. Un sergent s'approcha, lui tendant un mouchoir plié en long; mais il le repoussa du geste. Il mit un genou en terre, et, offrant sa poitrine, il fit signe qu'il était prêt. L'officier, se détournant, leva son épée, la décharge retentit.... Le corps glissa sur le flanc, au pied du mur. A ce moment, un frisson d'émotion, une sourde rumeur courut dans la foule ; on voyait ce corps s'agiter, et, dans une convulsion suprême, lever le bras comme pour un dernier appel. Deux hommes se détachèrent du peloton, et, abaissant leurs

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armes, ils firent feu. Rouge ville eut un dernier) soubresaut et retomba. C'était fini !

Le corps fut porté dans la chapelle du cimetière ; il y resta durant toute la nuit. On dit que les deux soldats qui avaient été chargés de donner le coup de grâce, tentés par la veste jaune et les bottes hongroises à glands d'or du supplicié, vinrent, le soir, dépouiller le cadavre et, profanant à la fois les restes de Rougeville et le lieu où ils étaient déposés, prirent jusqu'à sa chemise tachée de sang. Le lendemain, le cadavre fut retrouvé nu sur les dalles (1).

Une personne charitable eut pitié de ce pauvre corps abandonné ; elle acheta un coin de terre et l'inhumation eut lieu sans aucune cérémonie, en présence du commissaire et de quelques curieux. On ne prit pas même le soin de dresser l'acte de décès.

M. Lenotre a eu raison de nous raconter, dans son intéressant et remarquable volume, l'histoire du chevalier de Rougeville. S'il ne fut pas un héros sans reproches, s'il a commis des fautes, sa mort les a expiées. Et quelle faute ne serait effacée par ce dévouement admirable, par cette scène de la Conciergerie que rien jamais ne fera oublier, cette scène de VŒillel qui éclaira d'un suprême et dernier rayon le cachot de la reine de France !

(1) VIndépendant RémoU, 1868.

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