‹ Causeries historiques: les historiens de la revolution et de l'empireChapitre 6 sur 21 · LE BARON DE BATZ · texte numérisé non relu

LE BARON DE BATZ

M. G. Lenotre a débuté, en 1893, par un volume intitulé : la Guillotine pendant la Révolution; il commençait par où tant d'honnêtes gens, cent ans plus tôt, avaient fini. En i894, il a publié le Vrai chevalier de Maisonfiouge^ et, en 1895, Paris révolutionnaire. Son nouveau livre est consacré à un Conspirateur royaliste pendant la Terreur, le baron de Datz.

Je remarquerai tout d'abord que le jeune et savant écrivain nous donne un bon exemple. Au lieu de se disperser, d'aller, comme nous le faisons tous, ou presque tous, d'un sujet à l'autre, vaguant de ci et de là, au hasard de l'inspiration et de la rencontre, il a concentre sur un seul point, sur une seule époque, ses recherches et ses efforts.

Il n'est pas difficile d'inscrire en tète d'un livre : Histoire de la Révolution française ; ce qui l'est davantage, c'est d'écrire cette histoire. Aussi bien, presque tous ceux

(I) l'n cotuptratetir royaliste pendant ta Terreur ; te baron de Bat* i792'i795, par G. Lenotre. Un toi. in-8», «Tec deux poriraiU. Perrin •t G'*, ^tean, 35, quai de* Orands-Auguttios, 1896.

qui l'ont entrepris se sont arrêtés en chemin. Michelet et Lamartine ne sont pas allés au delà du 9 thermidor (21 juillet 1194). Louis Blanc a poussé un peu plus avant, sans dépasser pourtant la dernière séance de la Convention (26 octobre 1793). M. Thiers, il est vrai, a conduit son œuvre jusqu'au bout, jusqu'au 18 brumaire. Mais qui donc aujourd'hui prend au sérieux l'improvisation historique de M. Thiers?

La Révolution, de 1789 à 1799, est si pleine d'hommes et d'événements que, pour les bien connaître, pour en pénétrer tous les dessous, ce ne serait peut-être pas de trop d'une vie entière. Si l'on veut en savoir le fonds et le tréfonds, l'étudier sous toutes ses faces et dans tous ses détails, il est nécessaire de circonscrire son terrain, de le délimiter, et, ce terrain une fois choisi, de s'y cantonner, de le creuser, de le fouiller, de le bêcher, de ne laisser nulle place

Oîi la main ne passe et repasse.

Ainsi a fait M. Lenotre. Il a choisi, pour n'en plus sortir, ce semble, la période de la Terreur, les deux années 1193 et 1194, — 1194 surtout, cette année dont Alfred de Vigny a dit, au début du chapitre XX de Stello :

« — Quatre-vingt-quatorze sonnait à l'horloge du dixhuitième siècle, quatre-vingt-quatorze dont chaque minute fut sanglante et enflammée. L'an de terreur frappait horriblement et lentement au gré de la terre et du ciel, qui l'écoutaient en silence. On aurait dit qu'une puissance insaisissable comme un fantôme passait et repassait parmi les hommes, tant leurs visages étaient pâles, leurs yeux égarés, leurs têtes ramassées entre leurs épaules, reployées

comme pour les cacher et les défendre. — Cependant un caractère de grandeur et de gravité sombre était empreint sur tous ces fronts menacés et jusque sur la face des enfants ; c'était comme ce masque sublime que nous met la mort. Alors les hommes s'écartaient les uns les autres ou s'abordaient brusquement comme des combattants. Leur salut ressemblait à une attaque, leur bonjour à une injure, leur sourire à une convulsion, leur habillement aux haillons d'un mendiant, leur coiffure à une guenille trempée dans le sang, leurs réunions à des émeutes, leurs familles à des repaires d'animaux mauvais et défiants, leur éloquence aux cris des halles, leurs amours aux orgies bohémiennes, leurs cérémonies publiques à de vieilles tragédies romaines manquées, sur des tréteaux de provinces, leurs guerres à des émigrations de peuples sauvages et misérables, les noms du temps à des parodies poissardes. Mais tout cela était grand, parce que, dans la cohue républicaine, si tout homme jouait au pouvoir, tout homme du moins jetait sa tête au jeu ».

C'est cette époque, toute pleine de sang et de crimes, et parfois aussi d'héroïsme, où la boufTonnerie coudoie le drame, où la tragédie et le roman courent les rues, c'est cette époque que M. Lenotre a choisie, qu'il connaît déjà mieux que personne et qui bientôt n'aura plus de secret pour lui.

C'est une étrange figure et singulièrement énigmatique, que celle du baron de Batz. Au plus fort de la Ter-

reur, d'octobre 1193 à juillet 1794, il n'est question à Paris, à la tribune de la Convention comme à celle des Jacobins, que de la conjuration de V Etranger. C'est à elle que l'on attribue l'avortement de toutes les réformes, l'inexplicable retard apporté au bonheur général. C'est elle qui est la cause de toutes les proscriptions, le prétexte de tous les massacres. Elie Lacoste, dans son rapport du 26 prairial an II (14 juin 1794), désigna clairement le baron de Batz comme étant l'ennemi en qui se concentraient les forces de la réaction. <r Tous les leviers destinés à renverser la République, dit-il, étaient mus par ce seul homme que faisaient agir les tyrans coalisés » . D'ailleurs, l'Assemblée tout entière pensait comme Elie Lacoste : c'est à la conspiration de l'Etranger, à l'or de Pitt et Cobourg, — au baron de Batz, en un mot — qu'elle attribua les agissements de toutes les factions, celle de Chabot, celle de Danton, celle d'Hébert, celle de Ronsin, celle de Chaumette....

Comment un homme qui, au dire de ses contemporains, fut investi d'une telle puissance, est-il resté inconnu? On ne sait rien, ou très peu de ciiose, du baron de Batz. Le sujet était entièrement neuf et nous allons voir que M. Lenotre en a su tirer un excellent parti.

Né à Goutz, près de Tartas, le 6 décembre 1761, Jean de Batz, baron de Batz et de Sainte-Croix, était l'arrière pelil-fils de Manaud III, baron de Batz, l'un des quatre vaillants qui, en 1577, sauvèrent la vie à Henri IV, lors de son entrée dans la ville d'Eause, alors place forte au duché d'Albret.

Il était grand sénéchal de Nérac et du duché d'Albret, lorsqu'il fut élu député de la noblesse de cette sénéchaus-

sée aux Etats Généraux de 1780. 11 siégea au cûlc dniit et se distingua, dans cette assemblée qui comptait tant d'hommes de talent, par ses connaissances étendues en matière de finances. M. Lenotre, et en cela j'estime qu'il a eu tort, ne parle pas de son rôle à la Constituante. Il eût été bon cependant de le signaler, ne fût-ce que pour montrer que le baron de Batz ne fut pas seulement un homme d'action et de coups de main, et que Lamartine ne le connaissait guère, lorsqu'il l'a qualifié, dans son Histoire des Girondins, d* aventurier de conspiration. Nommé membre du Comité des finances, il en combattit vivement les plans, et s'éleva avec force contre l'émission des assignats, qu'il assimila avec tant de raison, comme l'événement l'a prouvé, aux billets de la banque de Law. Sa compétence exceptionnelle en ces questions lui valut d'être nommé président du Comité de liquidation, et il fît, à ce titre, plusieurs rapports sur la dette publique. Il appuya différentes mesures qu'il jugeait avantageuses à l'Etat, mais il repoussa .toutes celles qu'il tenait pour destructives des principes de la monarchie.

Sorti de France après la session, à la fin de 1191, il servit à l'armée des Princes en qualité d'aide de camp du prince de Nassau. II eut vite fait de comprendre que son dévouement trouverait aux Tuileries plus d'occasions de s'exercer qu'à Coblentz. En apprenant l'émeute du 20 juin 1792, il n'y tint plus, et, malgré la sévérité des mesures prises contre les émigrés, il revint à Paris. Il y arriva le 1*' juillet, et, à cette date, Louis XVI marquait sur son livre de comptes : « Retour et parfaite conduite de M. de Batz, à qui je redois cinq cent douze mille livres. >

110 CAUSERIES fflSTORIQUES.

D'après M. Lenotre, le baron de Batz n'aurait plus quitté Paris. Eckard, dans l'excellente Notice qu'il lui a consacrée, au tome 37 de la Biographie universelle de Michaud, dit que le baron de Batz s'éloigna de nouveau de France après le 10 août et n'y revint que dans les premiers jours de janvier 1193. Ce serait un point à vérifier.

Le baron de Batz n'était rentré à Paris que pour essayer de sauver Louis XVL Le 20 janvier, il fit donner secrètement avis à cinq cents royalistes, dont il se croit sur et qu'il a enrôlés, d'avoir à se grouper, le lendemain, sur le passage du roi et de se munir à tout hasard d'armes faciles à dissimuler. Le rendez-vous était fixé à l'angle de la rue de la Lune, à l'endroit où le boulevard Bonne-Nouvelle, non encore nivelé, formait un mamelon assez élevé.

Dès sept heures du matin, le 21 janvier, de Batz était à son poste. Du point élevé où il se tenait, il plongeait, dans la foule pressée qui l'entourait, des regards anxieux. Son angoisse était grande en n'apercevant, parmi les milliers de tètes qui s'agitaient devant lui, aucun visage ami.... Il ne désespérait pas cependant. Il ne savait pas que, dès trois heures du matin, la plupart des cinq cents conjurés avaient été réveillés par des coups frappés à leur porte. Deux gendarmes s'étaient présentés chez chacun d'eux avec ordre de ne point les perdre de vue, et de les empêcher, par tous les moyens, de sortir avant midi.

Cependant l'heure de l'action était proche. Le cortège commençait d'arriver sur le boulevard. Bientôt la voiture parut, entourée de soldats, fermée, impénétrable aux regards, les vitres levées, couvertes de buée....

CA USERIES HISTORIQ UES . 111

— « A nous ! mes amis, ceux qui veulent sauver le roi! »

Ce cri, poussé par une voix formidable, retentit; la foule s'écarte, mue par une instinctive terreur. Trois jeunes gens et un homme un peu plus âgé, ce dernier le sabre à la main, s'ouvrent un passage à travers le quadruple rang des hommes armés et répètent avec force, à plusieurs reprises : A nous, Français ! A notts, ceux qui veulent sauver le roi!... A cet appel héroïque nul ne répond. Ils repassent au travers de cette haie d'hommes stupéfaits. Celui qui avait un sabre à la main — c'était de Batz — parvient à s'échapper, ainsi que l'un de ses compagnons, Michel Devaux. Les deux autres sont saisis au moment où ils essayent de se réfugier dans la rue de Cléry, et ils sont hachés à la porte.

Folle, si l'on veut, la tentative était héroïque et assurément digne de mémoire. Les historiens naturellement n'en parlent pas. Ils n'ont pas pour habitude de s'arrêter à ces menus détails. J'ai cru cependant pouvoir la raconter, il y a déjà plusieurs années, dans le premier volume de mon Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur. C'était, paralt-il, de ma part une grande audace, car voilà qu'un écrivain républicain, le docteur Robinet, dans un article sur Danton, nie l'authenticité de cet épisode. Ce n'est, d'après lui, t qu'une tradition vague, mystérieuse, née après l'effondrement de 1194, sortie, pendant la réaction thermidorienne, d^on ne sait quel confessionnal ; imaginée par les mômes écrivains et d'après les mêmes motifs que tous les autres racontars sur Venlèvement du roi au 2i janvier^ de la reine et du

dauphin au Temple, en août et septembre 1793 et autres exploits non moins fantastisques, dont les réacteurs et les intrigants, clercs ou laïques, eurent le triste et fructueux monopole pendant tant d'années, pour se mettre bien en cour et se créer des états de services, pour remplir leurs gazettes et leurs poches, gagner les belles dames en chargeant d'opprobre et de ridicule les grands noms républicains ! »

Rien n'est, au contraire, moins vague, moins mystérieux, moins fantastique que le fait même de la tentative du baron de Batz le 21 janvier. Il est établi par toute une série de documents officiels. Le 3 floréal an II (22 avril 1194), les membres du Comité de surveillance et de sûreté générale de la Convention écrivent à Fouquier-Tinville : « Le Comité t'enjoint de redoubler d'efforts pour découvrir l'infâme Batz. Souviens-toi que, pour sauver Capet, il était des quatre qu'on entendit sur le boulevard, le 21 janvier, criant : « A nous, ceux qui veulent sauver le Roi!... » — Le 25 prairial (13 juin), c'est le Comité de Salut public qui écrit à son tour à Fouquier :

« Citoyen,

« Le Comité de Salut public te demande d'interroger de nouveau Devaux, secrétaire de Batz, sur le Comité autrichien et sur ce fait qui vient de nous être prouvé que Devaux était avec Batz des quatre qui, passant armés de sabres derrière les rangs, quand Capet allait au supplice, criaient : A nous, ceux qui veuleiit sauver le Roi !

« Châtelet (I) a reconnu hier soir à la Conciergerie,

(I; L'un des jurés du Tribunal.

entre les délenus, Devaux pour celui d'entre eux à qui il parla. Tu es autorisé à oiïrir pardon à Devaux s'il indique où est cache Batz ; tu enverras tout de suite au Comité l'interrogatoire, et tu viendras ce soir, c Salut et fraternité.

« COLLOT d'HbRBOIS,

Billaud-Varenns. »

L'interrogatoire de Michel Devaux n'est pas moins décisif :

— « N*étiez-vous pas sur le boulevard quand Louis Capet passa pour aller subir le juste châtiment de ses crimes ?

— « Oui.

— «Où étiez-vous ?

— « Au poste qui m'avait été indiqué.

— « Niez-vous que le citoyen Chàtelet ne vous ait vu et parlé derrière les rangs, armé d'un sabre et non d'une pique?

— « Je me rendais à mon poste.

— « N'étiez-vous pas avec Batz ?

— « Je le rencontrai.

— c Vous traversâtes avec lui les boulevards, malgré la défense ?

— « J'ignorais la défense.

— € Prenez garde de dire la vérité ; vous criâtes : A nou$, ceux qui veulent sauver leur roi; Chàtelet vous entendit.

— «Ce n'est pas moi, c'est Batz.

— « Dites la vérité, dites où est caché Batz, et vous serez pardonné.

— « Je suis innocent et ne sais où est Batz. » Quatre jours après cet interrogatoire, le 29 prairial,

Devaux était guillotiné.

Après cela, libre au D' Robinet de traiter de racontar l'héroïque tentative de Batz, au 21 janvier !

Le roi mort, il restait à sauver la reine, et c'est vers le Temple que, dès les premiers jours de février 1793, se portèrent tous les efforts du baron de Batz.

Son plan pour sauver la reine et la famille royale était d'une audace inouïe. Il consistait à réunir un assez grand nombre de complices pour en composer, au jour dit, toute la garde de la prison. Sous le prétexte d'explorer les environs du Temple, une patrouille devait sortir de l'enclos, encadrant dans ses rangs les trois princesses revêtues d'uniformes militaires, et le prince royal qui passerait inaperçu.

Comment Batz essaya de mettre ce plan à exécution et comment il faillit réussir, on le verra dans le livre de M. Lenotre, dont le récit, écrit sur pièces, est presque entièrement neuf.

Cette fois encore, Batz avait échoué. Il n'abandonna pas pour cela la partie. Dès longtemps il a fait le sacrifice de sa vie. Il continuera de l'exposer tous les jours, à toute heure. Il luttera jusqu'au bout, au milieu de périls inouïs.

avec une audace et un héroïsme dont l'histoire de celte terrible époque n'offre pas un autre exemple.

Cependant, si grande que soit mon admiration pour le baron de Balz, je ne crois pas qu'il ait conçu le grand dessein que lui prèle M. Lenotre, et qui aurait été, celuilà, couronné de succès.

Ce dessein, le savant historien l'expose en ces termes :

c C'est alors qu'il conçut le plan le plus invraisemblable qu'un homme dans sa situation pût rêver. Arrêter la tourmente qui soufflait sur la France, il n'y fallait pas songer ; mais n'était-il pas possible, en l'activant, d'en hàler la fm ? Si l'on parvenait à faire naître la défiance entre les divers partis qui se disputaient le pouvoir, ces hommes de proie n'allaient-ils pas tourner contre euxmêmes leur fureur dévastatrice? ils se prétendent intègres : il sera facile de les corrompre et de les avilir. Ils ont à leur service la guillotine et la prison : on les forcera à s'en servir, non plus contre leurs adversaires, mais contre leurs amis. En un mot, on enlisera la Convention dans un tel cloaque de boue et de sang, que le peuple se décidera, enfin, par épouvante ou par dégoût, à en balayer les débris et à opérer lui-même le rétablissement de la monarchie. Telle fut la gigantesque conception du baron de Batz.... (1). »

Après avoir ainsi exposé l'idée maîtresse, l'idée géniale de son héros, l'uuteur essaie d'établir qu'elle a reçu son exécution. Pour cela, il refait à son tour, et mieux qu'on ne l'a jamais fait, l'historique du complot financier auquel

(1> Lenotr«, p. 35.

prirent part Delaunay (d'Angers), Julien (de Toulouse), Chabot, Basire et Fabre d'Eglantine. Il s'agissait de faire tombera vil prix les actions de la compagnie des Indes, de profiter de cette baisse pour acheter, de provoquer ensuite une hausse, à l'aide d'un décret frauduleux, et alors de vendre. Que Batz ait pris part à ce complot, la chose est certaine; mais dans quel but? Voici, à cet égard, ce qui me paraît le plus probable. Il avait besoin, dans la lutte qu'il avait engagée contre la République, d'avoir à sa disposition des sommes considérables. Si même il arrivait à se les procurer, il pourrait en user pour acheter quelques-uns des membres de la Convention. Ne savait-il pas que, si Robespierre était incorruptible ^ plusieurs de ses collègues, et non des moindres, ne l'étaient pas? N'était-ce pas un coup de maître de se servir de certains conventionnels pour obtenir des munitions de guerre destinées à combattre la Convention? N'y avait-il pas là à la fois plaisir et profit, et n'était-ce pas un vrai régal de roi.... ou du moins de royaliste?

C'est aller trop loin, à mon sens, que de transformer cette affaire de concussion en « une conception gigantesque ». Sans doute, il eût été d'une politique habile autant que profonde, de jeter au milieu de la Convention un brandon de discorde, de semer dans son sein la division et la défiance, d'animer les partis les uns contre les autres, de pousser les factions rivales à s'entre-dévorer. Mais cela, Batz n'avait point à le faire, puisque aussi bien tout cela était déjà fait, et s'était fait sans lui. Depuis longtemps déjà, dans l'Assemblée comme aux Jacobins, les partis étaient en proie aux haines les plus violentes ;

ils étaient entre eax à Tétat de guerre ouverte.

« Jamais, écrit M. Lenotre, on ne pourra dire quelle tempête de délation souffla alors sur la France. Chaque jour, aux Jacobins ou à la Convention, apporte son scandale, et, en lisant au Moniteur les récits de ces scènes écœurantes, on songe à la joie triomphante que, du fond de sa retraite, devait éprouver le baron de Batz qtii avait déchaîné ces ouragans. Le drame combiné par lui se jouait sous ses yeux ; ses ennemis s'entre-déchiraient, se jetaient à la tète les accusations les plus inattendues, s'avilissaient par de révoltantes révélations (i) ».

Ce n'est point le baron de Batz, qui avait déchaîné ces ouragans. Avant le 28 brumaire an II (18 novembre 1193), avant le jour où Amar vint dénoncer à la tribune de la Convention le complot tinancier auquel avaient pris part Delaunay (d'Angers), Julien (de Toulouse), Chabot et Basire (il n'était pas encore question de Fabre d'Eglantine), rien n'avait transpiré de cette affaire, qui fut, d'après M . Lenotre, le point de départ des dénonciations, l'origine des divisions et des déchirements qui perdirent les Jacobins et la Convention. Et cependant les divisions avaient déjà commencé, les haines avaient déjà éclaté au grand jour.

Le 21 brumaire (1 1 novembre), pour ne pas remonter plus haut, à la séance des Jacobins, Dufourny avait dénoncé comme contre-révolutionnaires Chabot et Basire. Le conventionnel Montaut avait dénoncé son collègue Thuriot. Hébert avait demandé l'expulsion de Thuriot de la Société

(1) Lenotre, p. 206.

des Jacobins, l'examen de la conduite de Chabot et de Basire (pour une toute autre affaire que celle de la Compagnie des Indes et du complot financier tramé à cette occasion, et dont nul encore ne soupçonnait l'existence). Hébert avait en outre réclamé le prompt jugement des députés complices de Brissot et de sa faction, et sa triple motion avait été adoptée (1).

A la séance des Jacobins du 23 brumaire (13 novembre), les conventionnels Bourdon (de l'Oise) et Montant avaient dénoncé leur collègue Grégoire. Dufourny, Bourdon (de l'Oise) et Montaut avaient demandé que fussent exclus de la Société : 1° tous les députés qui, dans l'affaire du tyran Capet, avaient voté pour l'appel au peuple et pour le sursis ; 2° tous ceux qui, ayant voté pour la mort, avaient passé depuis dans le parti contraire; 3° tous ceux qui, au mois d'avril 1193, avaient voté le décret d'arrestation contre Marat. Toutes ces motions avaient été adoptées. Dans la même séance, la société avait maintenu l'arrêté qui excluait Thuriot de son sein (2).

Aux Jacobins encore, le 26 brumaire (16 novembre). Chabot est l'objet d'une nouvelle dénonciation, pour avoir fait mettre en liberté ses deux beaux-frères — deux Autrichiens — qui avaient été arrêtés par la section de la Bépublique. « Depuis que Chabot est entré dans cette famille, dit son accusateur, la maison a pris une forme toute nouvelle; on y faisait avant cette époque une figure très mince ; mais depuis tout a changé, et maintenant

(1) Moniteur du 14 novembre 1793.

(2) Moniteur du 17 novembre 1793.

CAUSERIES HISTORIQUES. ii9

la femme de chambre est mieux mise qae ne Tétait alors la maîtresse... » Un autre membre ajoute : « Je sais que dans la maison de Chabot, il existe un neveu du ministre de l'Autriche. » Et à la suite de ces dénonciations, des commissaires sont nommés pour examiner cette affaire et en rendre compte à la Société. Trois autres députés sont ensuite dénoncés par Hébert, — Lindet, « qui a soutenu le fédéralisme dans les départements de la Normandie », Legendre, c qui, par sa bêtise ou sa malveillance, a secondé le projet contre-révolutionnaire de Lyon », Lacroix enfin — l'intime ami de Danton, — « Lacroix, qu'il suffit de nommer pour donner aux patriotes l'idée de l'être le plus méprisable (i).»

On le voit, pas n'était besoin que Batz se mit en frais « d'une conception gigantesque » pour faire naître la défiance entre les divers partis qui se disputaient le pouvoir; point n'était nécessaire qu'il créât de toutes pièces une grande machine telle que l'aiTaire de la Compagnie des Indes, pour en faire sortir et pour déchaîner sur la Convention nationale une tempête de délations. A celte besogne les Jacobins suffisaient, et ils s'y employaient avec une ardeur merveilleuse.

Les haines cependant deviennent chaque jour plus furieuses. Les amis de Danton s'unissent aux amis de Ko-

(1) Monitettr da 17 norembre 1793.

bespierre pour envoyer les Hébertistes à l'échafaud. Les Dantonistes suivent de près au tribunal révolutionnaire Hébert et Chaumette. C'est, dit M. Lenotre, « le plan du baron de Batz qui s'exécute (1). » Que Batz eût prévu ces choses, je le crois sans peine ; car, pour les prévoir, il suffisait de posséder une claire vue des hommes et des circonstances; de savoir que les hommes au pouvoir étant exécrables et les circonstances étant extrêmes, on serait forcément conduit à aller jusqu'aux extrémités du crime. Que Batz encore s'en soit réjoui, je le crois de même, car il sentait bien que de telles horreurs ne pouvaient durer et qu'elles entraîneraient à bref délai la chute du régime qui les avait produites. Ainsi donc, le baron de Batz a prévu ce qui s'est passée il s'est réjoui de ces terribles événements, mais ce n'est pas lui qui en a été l'auteur ; ce n'est pas lui qui les a préparés, conduits et menés à terme. Chabot et Delaunay, Hébert et Chaumette, Danton et Camille Desmoulins , Robespierre et Saint-Just n'ont pas été, entre ses mains, les agents, conscients ou inconscients, d'une conspiration gigantesque, ourdie par un seul homme qui, dans l'ombre, en aurait tenu et croisé tous les fils, qui en aurait conduit toutes les péripéties avec une habileté et une puissance véritablement diaboliques. Si Hébert et Chabot, si Chaumette et Saint-Just, si Robespierre et Danton se sont en- Ir'égorgés, c'est qu'ils étaient, non les agents du baron de Batz, mais les agents de leurs propres haines, de leurs passions et de leurs fureurs.

(1) Lenotre, p. 214.

Certes, si le baron de Batz restait à Paris, où sa tête était mise à prix et où toute la police était acharnée à sa poursuite, ce n'était pas pour y jouer simplement le rôle île témoin. Il conspirait, à coup sûr. Mais sur quel point portaient ses efforts, en quoi consistait au juste sa conspiration, c'est ce que l'on ne sait pas bien, même après les savantes et les si consciencieuses recherches de M. Lenolrc. Une seule chose est certaine, c'est que son action, demeurée obscure et secrète, n'en a pas moins eu des résultats considérables. La Convention, sentant le sol trembler sous elle, consciente des formi'lables haines qu'elle avait soulevées, croyait voir partout des ennemis ; elle avait peur de ceux-là mêmes qu'elle terrorisait. Elle tenait pour certain qu'un immense complot l'enveloppait; et ce complot vague, inconnu, mais terrible, elle le personnifiait dans un homme, dans un chef, insaisissable, quoique partout présent, — le baron de Batz.

Le 26 prairial an II (14 juin 1194), Elie Lacoste, au nom du Comité de sûreté générale, donna lecture de son rapport sur la Conspiration de l'Etranger. Après avoir énuméré tous les assauts qu'avait eu à subir la République depuis bientôt deux ans, après avoir rappelé le jeu de toutes les factions, les malheurs dont la France était accablée, les proscriptions, les massacres, Lacoste s'écria que l'unique auteur de tous ces maux était le baron de Batz.

« Cet homme, dit-il, intrigant et audacieux, avait des agents intermédiaires dans les sections de Paris, au département, dans la municipalité, dans les administrations, dans les prisons mêmes, enfin dans les ports de mer et les

places frontières. Immédiatement investi de la confiance des frères du dernier tyran, et de celle des tyrans étrangers, ce conspirateur mercenaire disposait de sommes immenses, avec lesquelles il achetait des complices et payait les assassinats, le poison, les incendies et la famine...

« Batz, ci-devant baron et ex-député à l'Assemblée Constituante, est le brigand atroce qui devait diriger les plus noirs attentats des rois contre l'humanité (1). »

Seul, sans soldats, sans compagnons, Batz a fait trembler cette Assemblée devant laquelle la France et l'Europe se courbaient avec terreur : ce sera là pour lui un titre immortel de gloire.

Le livre que M. Lenotre lui a consacré joint à la conscience des recherches l'art de la mise en scène. Villemain disait des meilleurs romans de Walter Scott : Ils sont plus vrais que l'histoire. Je dirais volontiers du beau livre d'histoire que M. Lenotre vient de nous donner : « Il est plus intéressant que le plus dramatique de nos romans. »

Si bien fait et si complet que soit un livre, il est impossible qu'il ne renferme pas quelque omission. J'en signalerai deux à M. Lenotre.

11 nous montre Batz, au plus fort de la Terreur, « pendant que la terrible machine qu'il avait mise en mouvement broyait dans ses engrenages les plus puissantes têtes du parti de la Révolution », conservant assez de liberté d'esprit pour acheter, par devant M* Cabal, no-

(1) Moniteur n» 267, an II, 1794.

taire, le domaine de Chadieu, dans le Puy-de-Dôme, moyennant la somme de 530,000 livres (1). Ici se placent des détails, certainement curieux, et que M. Lenr.tre ne parait pas avoir connus.

Celte acquisition, en date du 7 nivôse an II (27 décembre 1793), avait été faite en commun par le baron de Balz et un sieur Vallier, avec lequel il vivait depuis longtemps dans une étroite intimité. Batz étant porté sur la liste des tttspects (à juste titre, il faut en convenir), l'acquisition avait été faite sous le seul nom de Vallier; mais celui-ci avait souscrit en même temps avec le baron un traité d'association, aux termes duquel l'entière propriété de Chadieu, si le domaine n'était pas revendu, devait revenir au survivant des deux associés, dont le nom avait été laissé en blanc. Vallier avait souscrit, de plus, par-devant notaire, une procuration aussi en blanc et en brevet, par laquelle tout pouvoir de revendre la terre était donné au porteur. Le traité d'association et la procuration en blanc furent déposés aux mains du sieur Patou, ami commun des deux acheteurs.

A la suite du rapport d'Elie Lacoste, Batz fut obligé de se cacher plus soigneusement encore que par le passé. Cependant, il avait besoin de se rencontrer fréquemment avec Vallier pour s'entretenir avec lui des divers intérêts pécuniaires et politiques qu'ils faisaient marcher de front. Comment se rencontrer? C'est alors que Batz eut une idée qui ne pouvait venir qu'à lui. Il convint avec son associé

(t) [.("noire, p. 219. Ce«t dans o« doauÙDa de Chadieo que moamt !• baron de UaU, le 10 janvier 1822.

que leurs conférences auraient lieu la nuit, à la Barrière du Trône, où la guillotine avait été transportée le 25 prairial an II (13 juin 1794). Ils s'installaient tranquillement sous l'échafaud même, et là, sans crainte d'être dérangés, ils devisaient de leurs affaires et de leurs projets pendant des heures entières.

Vers la fin de l'an IV, un procès éclata entre les deux associés et fut porté devant les tribunaux criminels et civils, tant de Paris que de Versailles. C'est au cours des débats que fut révélé l'étrange épisode de ce dessous de l'échafaud transformé en lieu d'asile. Berryer père, qui avait suivi l'affaire, l'a consigné au tome I" de ses Souvenirs (1).

Précisément vers l'époque où avait lieu le procès, le 21 prairial an IV (9 juin 1196), le nom du baron de Batz retentissait à la tribune du Conseil des Cinq-cents. Tallien, se plaignant d'être entouré d'espions, ajoutait : « Comment les patriotes, les républicains, ne seraient-ils pas particulièrement en butte aux poursuites de la police, lorsque c'est un baron de Batz, qui est à la tête de la police de Paris; Batz, ennemi juré de tout ce qui fut patriote; Batz, compromis dans toutes les affaires où il y a des contre-révolutionnaires à punir; Batz, correspondant avec l'émigré, avec l'étranger; Batz, poursuivi à juste titre, échappé par miracle, et agent des princes (2). »

Le lendemain, le ministre de la police. Cochon, adressait

(1) Souvenirs de M. Berryer^ doyen des avooaU de Paris, de 1774 à 1838, tome I", p. 258-260.

(2) Moniteur du 15 juin 1796.

au Conseil des Cinq-Cents une lettre en réponse aux inculpations de Tallien. Il déclarait que, loin d'avoir jamais employé le ci-devant baron de Batz, il avait donné au bureau central l'ordre précis de le rechercher et de lui appliquer la loi du 21 floréal (1).

Ce petit épisode me parait^ comme le précédent, mériter de trouver place dans le livre de M. Lenotre. Il nous montre le baron de Batz aussi insaisissable après qu'avant le 9 thermidor, et continuant d'être la terreur de ceux que Vhontiête Tallien appelait les patriotes.

(1) Moniteur da 16 juin 1796.

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