LE CENTENAIRE DE CATHELINEAU
M. Célestin Port est un érudit de marque. Archiviste de Maine-et-Loire, sans quitter Angers, il a obtenu le grand prix Gobert à l'Académie des inscriptions et belleslettres et il a été nommé membre libre de cette Académie. L'ouvrage qui lui a mérité ces hautes distinctions est, en effet, un travail considérable, paru de 1814 à 1818 sous ce litre : Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire (2). On y lit, à l'article Cathelineau :
« Cathelineau (Jacques) représente par l'enthousiasme et la sincérité de sa foi naïve l'héroïsme légendaire des premiers jours de la Vendée. Fils de Jean Cathelineau, maçon, et de Perrine Uudon, né le 3 janvier 1139 au
(1) La Légende du Cathelineau, par Célestin Port, membre de rinsUlul. — Paru. Félix Alcan, 1893, 1 vol. ioS*. — Cathelineau généralissime de la Grande Armée catholiqtie et royale, par l'abbé Eugène liossard, docteur èe lettrée. Un vol. in-8*, Lamulle et Poiaeon, éditeurs, 14, me de Beaune 1893.
(2) Trots Tolomet in-8*. Angers, Lacbèee, éditeur.
128 CAUSERIES fflSTORIQUES.
Pin-en-Mauges... D'abord maçon lui-même, puis voiturier et marchand colporteur, il gagnait sa vie à courir de son village à la Loire et à Chemillé. Une piété ardente l'avait fait distinguer déjà, même au milieu de ces foules fanatisées, qui couraient les pèlerinages nocturnes et les prêches clandestins.. Le 13 mars 1193, au matin, Caihelineau était occupé à pétrir son pain, quand Jean Blon, son cousin, qui revenait de Saint-Florent, lui apprit les événements de la veille, h révolte contre le tirage, le pillage du District, les projets après le tumulte de la nuit. Cathelineau n'avait rien à redouter de la levée qui épargnait les pères de famille; mais, son Dieu et les «bons prêtres » proscrits, quand trouverait-il mieux l'heure de les servir ? Il s'habille, appelle ses amis, ses proches. Vingt-sept d'entre eux se présentent, prêts à le suivre, s'il veut commander. La troupe se dirige vers la Poitevinière... Cathelineau réunissait, quand il arriva devant Jallais, 200 hommes, à demi armés de fusils, de bâtons, de fourches, mais ayant fait d'avance le sacrifice de leur vie pour la cause sainte. Le château, mal défendu, fut enlevé au pas de course, la petite garnison blessée ou prisonnière avec un canon, ce Missionnaire^ cher à la Vendée. Sans autre repos, Cathelineau se porte sur Chemillé où trois couleuvrines tombèrent entre ses mains (14 mars). 11 avait dès lors 2,000 hommes sous ses ordres... Réuni le 15 à Stoffet, qui l'avait rallié en route, il attaqua la ville importante de Cholet et se rendit maître après quelques heures de combat de ses ressources immenses... Cathelineau repartit le 16, et occupa presque sans coup férir Vihiers... Le 19, une panique lui livra Chalonnes-sur-
Loire... Les fêtes de Pâques approchaient et rappelaient aux églises natales ces soldats improvisés qui marchaient au chant des cantiques, couverts de scapulaires, ornés de chapelets et un crucifix dans la lumière de leurs canons. Dès la première semaine d'avril, 16,000 hommes se retrouvaient sous les armes. La division de Cathelineau couvrait Chemillé, qu'il défendit le il et qu'il fut forcé le lendemain d'évacuer pour suivre le reste de l'armée sur Beaupréau, surTiffauges. Il revint le 16 à Cholet, battit Leygonier, s'empara le 18 du château du Bois-Grolleau, héroïquement défendu par Tribert, et, le 23, de la ville de Beaupréau, où les chevaux des dragons prisonniers formèrent la remonte de sa cavalerie. Après quelques jours de repos, il prit pari à l'assaut de Thouars (5 mai), écrasa à la Châtaigneraie le général Chalbos (14 mai), et.avecd'Elbée, se dirigea surFontenayoù,à son tour il éprouva une déroute complète et perdit toute son artillerie et toutes ses munitions (16 mai). Le 26, il était revenu devant la ville avec une armée nouvelle qui reçut humblement la bénédiction de ses prêtres avant la bataille et remporta une victoire complète.
<t Dans la grande marche qui suivit, sur Saumur, Cathelineau, tenant la route de Doué, culbuta, le 5 juin, à Concourson, les troupes de Leygonier; le ft, près Montreuil-Bellay, celles du général Salomon, et, le lendemain, formait le centre de l'attaque sur Saumur, où il se fraya passage uni au corps de la Rochejaquelein. C'est alors, au milieu de l'amas grossissant de recrues attirées par le succès et aussi de rivalités croissantes, que les chefs ven-
déens reconnurent le besoin d'élire un généralissime, qui assurât l'unité d'une action énergique, incontestée. Le nom de Cathelineau, proposé par Lescure, fut unanimement salué par les soldats (12 juin 1793). .. Doux, modeste, vrai paysan au cœur simple et convaincu, désintéressé surtout de toute passion mesquine et d'artifice politique, il avait ce sang froid qui impose et cette exaltation qui parle à l'âme des soldats. Les siens l'appelaient le Saint de V Anjou... »
Ainsi parlait de Cathelineau, en 4874, M. Célestin Port, et il en parlait comme l'histoire. Mais voilà que, après vingt ans, tout est bien changé. M. Port consacre aujourd'hui tout un volume à démolir ce que les historiens de la Vendée — et lui-même — ont dit de Cathelineau. Celui-ci n'aurait pas été le promoteur de l'insurrection angevine; il n'y aurait joué qu'un rôle extrêmement effacé, sans nulle importance. A aucun moment, il n'a été généralissime de l'armée vendéenne. Son élection à Saumur n'est qu'une fable, une pure légende, une anecdote apocryphe. Jacques Cathelineau n'a été, au début, que simple, capitaine de la troisième compagnie du Pin-en-Mauges, sa paroisse, et il est mort officier en sous-ordre de Bonchamp, son général. Voilà la vérité... selon M. Célestin Port, dernière manière.
Quant à expliquer comment jusqu'ici tout le monde avait cru que Cathelineau avait joué, dans les débuts de l'insurrection, un rôle considérable, qu'il y avait marqué sa place au premier rang et que ses compagnons de gloire, les Lescure, les Bonchamp, les d'Elbée, les La Rochejaquelein, l'avaient appelé aux honneurs du comman-
CAL'SEKIKS llISTOIUvjUIiii. \'M
dcroent suprême, cela n'est pas pour embarrasser notre historien. Son explication est bien simple. La voici. Catheliiieau a été inventé, forgé de toutes pièces par l'abbé Cantiteau. Qu'était-ce donc que Cantiteau? Le curé du Pin-en-Mauges, promu à cette cure le il janvier 1185, et l'ayant desservie jusqu'à sa mort, arrivée le 21 mai 1817. Ce serait lui qui, pour attirer l'attention sur sa paroisse, dans un intérêt de clocher, aurait imaginé de faire croire aux gens que son paroissien Jacques Cathelineau avait été un héros, un grand conducteur d'hommes, le chef d'une insurrection sainte, le général des armées catholiques et royales. Soit. Admettons pour un moment que l'abbé Cantiteau ait formé ce dessein.
Ce n'est pas tout de former un dessein, il faut l'accomplir. Pour réussir dans son entreprise, pour faire admettre comme vrais des faits faux, des événements imaginaires, alors que les témoins des faits et des événements étaient encore là, des milliers de témoins, force aura bien été à Cantiteau de recourir à mille moyens, de suppléer au fond qui lui manque par l'audace et la multiplicité de ses publications. Où sont ces publications ? Il n'y en a pas une seule. L'abbé Cantiteau n'a rien publié. Au mois d'août 1793, il a composé, pour être prononcé dans l'église du Pin-en-Mauges, V Eloge funèbre de M. Cathelineau, commandant général des armées catholiques angevines. Cet Eloge^ il ne Ta fait imprimer ni sous l'Empire, ni sous la Restauration . Il n'a jamais cherché à le tirer de l'oubli, et c'est seulement il y a quelques mois qu'un exemplaire en a été retrouvé. De môme, c'est seulement il y a quelques années qu'un intrépide et heu-
reux chercheur, le savant M. de la Sicotière a rencontré et publié le manuscrit d'une longue lettre de l'abbé Cantiteau, relative aux événements de la Vendée (1),
Un historien, dont le nom est encore inconnu, s'était adressé à lui pour avoir des renseignements sur la guerre : Cantiteau lui répondit par une lettre datée du Pin, 28 septembre 1807, en se défendant toutefois de la pensée « qu'il pût lui être d'une grande utilité, si ce n'est pour ce qui concerne la famille Gathelineau et le commencement de la guerre qui s'est passé sous ses yeux». C'est là tout le plan de ssl Lettre. D'après M. Port, elle n'était destinée à rien moins, dans l'esprit de son auteur, qu'à créer la légende de Cathelineau ; mais alors comment se fait-il que ni l'abbé Cantiteau, ni ses amis, ni son correspondant, ne l'aient rendue publique ? Pendant quatre-vingts ans, une copie est demeurée enfouie dans le presbytère du Pin-en-Mauges, et il a fallu qu'un érudit normand, venu d'Alençon, en entendit parler par hasard pour qu'elle fût enfin publiée. M. Port tient bon cependant. L'action du curé Cantiteau, du créateur de la légende, est souterraine, cachée, invisible : elle n'en est que plus dangereuse. Cet homme ne se montre pas, il ne publie rien, il n'écrit qu'une lettre ; mais M. Port n'est pas pour rien de l'Institut, il sait sa grammaire latine, il n'a pas oublié la règle : Timeo hominem unius libri, et il va répétant : Timeo hominem unius epistolœ ! Est-ce que cette lettre n'a pas été adressée
(1) Le curé Cantiteau, par M. L. de la Sicotière 1877.
à un historien? M. Port veut que cet historien soit Le Bouvier-Desmortiers.
C'est fort possible, car Le Bouvier, en 180", travaillait à son panégyrique de Charette, imprimé en 1800 sous ce litre : Réfutation des calomnies publiées contre le général Charette. Ce serait de là que la légende de Cathelineau aurait pris son vol pour se répandre dans le monde. 11 n'y a à cela qu'un malheur, c'est que le livre de Le Bouvier-Desmortiers fut saisi avant la mise en vente et mis au pilon. Il eût d'ailleurs paru à ce moment qu'il n'en serait pas moins impossible d'y trouver le point de départ de ce qu'il a plu à M. Célestin Port d'appeler une légende. Les faits dont elle se compose, et, en particulier, rélection de Saumur, la nomination de Cathelineau comme généralissime de la Grande armée catholique et royale, étaient admis comme certains, consignés dans des Mémoires et des Souvenirs authentiques, bien avant 1809, bien avant 1801, date de la lettre de Cantiteau, bien avant 1800. Ici, les textes abondent. Je n'en citerai que deux.
Poirier de Beauvais, commandant général de l'arlillerie vendéenne, a écrit ses Mémoires à Londres en 1706. Après avoir raconté qu'il était arrivé à Saumur le 10 juin 1193, jour de la capitulation du château et qu'il y demeura jusqu'à la fin de l'occupation de cette ville, il ajoute : « Les occupations journalières et sérieuses des royalistes depuis leur insurrection contre la République ne leur avaient pas permis de s'organiser d'une manière politique, pour remplacer les lois républicaines que Ton venait d'abroger dans les pays conquis; une organisation
militaire n'était pas moins nécessaire. Il avait été seulement reconnu à Saumur que Cathelineau était généralissime {i). » Il dit quelques pages plus loin : «Le généralissime Cathelineau, blessé au siège de Nantes, mourut quelques jours après de sa blessure. Ce fut un grand malheur, soit par la perte que l'on faisait, soit par les intrigues auxquelles sa mort donna naissance. » Il y revient encore plus tard : «Je voulus envoyer à la recherche de Cathelineau, frère cadet du généralissime. »
On possède le texte original des Mémoires de Mme de la Rochejaquelein, tels qu'elle les écrivit en Espagne, vers 1198. C'est ce texte que je vais reproduire. Au moment de la prise de Saumur, la marquise se trouvait au château de La Boullaye, près de Châtillon-sur-Sèvre : elle s'était rendue au-devant de sa fille à la Pommeraye-sur- Sèvre, lorsqu'un courrier vint lui apprendre l'arrivée subite de Lescure blessé ; elle accourut en toute hâte et trouva son mari debout, mais avec la fièvre.
Or, voici ce qu'elle raconte : elle l'avait évidemment appris de Lescure lui-même, car il est inadmissible qu'il ne lui ait pas raconté ce qui s'était passé d'important à Saumur : « M. de Lescure avait une grosse fièvre, il était épuisé de fatigue et surtout du sang qu'il avait perdu ; on l'engagea à se retirer à La Boullaye. Avant de partir, il assembla les officiers et leur dit : « Messieurs, notre insurrection prend trop de consistance, nous venons de faire une trop belle conquête, pour ne pas nommer un général
(l) Mémoires de Bertrand Poirier de Beauvais, p. 77.
en chef de la grande armée ; comme les généraux les plus âgés ne sont pas ici, on ne peut faire qu'une nomination provisoire. Je ne veux pas partir sans qu'elle soit faite : je donne ma voix à M. Cathelineau. » Tout le monde applaudit à son choix, excepté celui qui en était l'objet, car jamais homme ne fut plus modeste. Cette nomination fat confirmée par MM. d'Elbée, Duhoux d'Hauterive, de Boisy et mon père (1), qui arrivèrent quelques jours après. »
De la thèse si laborieusement échafaudée par .M. Port sur la Lettre de 1801, que reste-t-il après ces témoignages, que je serais tenté d'appeler des épreuves... avant la lettre?
L'acte ou le brevet original de la nomination de Cathelineau existe encore aujourd'hui. Après avoir été longtemps au Pin-en-Mauges, il est actuellement aux mains de Mme Henri de Cathelineau, à Paris. Cet acte porte les signatures suivantes : Beauvollier l'aîné, Lescure, Bernard de Marigny, Dehargues, Stofflet, Delaugrenière, Delà ville de Beaugé, la Rochejaquelein, Beauvollier jeune, d'Elbée, Duhoux d'Hauterive, de Boisy, Tonnelet, Desessarts, Bonchamp. M. Célestin Port emploie une partie de son livre à contester l'authenticité de ce document. D'après lui, c'est l'œuvre d'un faussaire. M. l'abbé Bossart, de son
(1) M. d« DoniMUi.
136 CAUSERIES fflSTORIQUES.
côté, dans un chapitre intitulé le Brevet de généralissime^ examine longuement les raisons mises en avant par l'auteur de la Légende de Cathelineau et en démontre d'une façon péremptoire à mon sens, le peu de solidité. Mais c'est là une discussion d'un ordre spécial, quelquefois même d'un caractère purement technique, dans laquelle je ne puis entrer ici. J'y renvoie le lecteur et me borne à dire un mot des deux ou trois principales objections de M. Port.
Le [brevet porte ces mots : les armées catholiques et ROYALISTES. Le savant archiviste de Maine-et-Loire déclare qu'il ne connaît aucun acte où le qualificatif « royalistes » soit appliqué aux armées royales, et il ajoute que l'existence de ce terme « disqualifie, par elle seules absolument, le document intéressé.» Il demande qu'on lui montre « un autre exemple d'un acte imprimé ou manuscrit, qui mette en scène « les armées catholiques et royalistes, au lieu de royales». M. Célestin Port a été servi à souhait, peut-être même au delà de ses désirs. Un de ses coreligionnaires et amis, M. Aulard, dans la Revue Bleue, du 24 juin 1893, lui a fourni la reproduction en fac-similé delà fin d'une pièce «indubitablement authentique», tirée de la collection Benjamin Fillon. En voici le texte :
« Je suis particulièrement, et nous sommes en général inébranlables dans nos principes : tels sont les hommes qui vous écrivent, et qui ne veulent que le bonheur de tous les Français.
0 De Bernard deMarigny, commandant des armées catholiques royalistes; — De la Kochejaquelein fils.
Duhoux d'Hauterive, Sainte-Hermine, Donissan, Deliargucs, Lescure, de Bonchamp. »
M. Tabbé Bossart, à son tour, met sous les yeux de M. Port plusieurs textes où se retrouve le même qualificatif, et, entre autres, une lettre de Lescure, datée du 2" mai 1193, quelques jours avant l'élection de Saumur, — lettre qui débute ainsi : t Nous, commandant des armées catholiques ROYALISTES.... »
Une autre objection de M. Port est tirée des fautes d'orthographe dont ne s'est pas fait faute, en effet, le rédacteur du brevet : M. Callineaxi. — nomé. — toutes les voix s'étant portée sur lui. — de qui tout le monde prenderait l'ordre.
M. Port, qui n'est pas pour rien des Belles-Lettres, triomphe ici bruyamment : « Quel paysan, s'écrie-t-il, s'est employé à ce factum de rédaction baroque et d'orthographe excentrique?... C'était le Palladium! le voilà, le Zaimph de Salammbô ! Cette profanation, bonc Deus ! je m'y résigne, et que ne puis-je figurer, par la typographie, la naïveté de l'écriture, le gondolement enfantin de ces treize lignes!... A d'autres, la discussion de ce fatras ! » C'est peut-être aller un peu vite; M. l'abbé Bossart le lui a bien fait voir. Du remarquable et très concluant chapitre de ce dernier, j'extrais le passage suivant :
c Si ce document est l'œuvre d'un faussaire, de deux
^choses l'une : ou c'est l'œuvre d'un c paysan > ignare, et
lors comment expliquer l'habileté que révèle l'imitation
irfaite des signatures, à tel point qu'il est impossible de
distinguer en rien, je le répète, des mêmes signatures
les plus authentiques? Comment une «écriture naïve», aux « gondolements enfantins »,a-t-elle atteint cette perfection ? — ou c'est l'œuvre d'un homme habile, et alors comment expliquer les négligences du style et les fautes d'orthographe? Si ce document, au contraire, est une œuvre authentique et sincère, rien de tout cela n'est difficile à concevoir : la perfection des signatures, si variées, si différentes l'une de l'autre, vient de ce qu'elles émanent de la main même des signataires, et l'imperfection du texte, de l'ignorance d'un scribe pour qui l'orthographe est un mythe et dont la plume, pourtant rapide et courante, n'offre pas un modèle de soin. D'ailleurs en admettant que l'orthographe ait dû les choquer, est-ce donc imaginer une invraisemblance que penser que les chefs ont signé, sans lire des yeux, un texte que l'auteur a pu leur lire à haute voix? Parmi les chefs vendéens, il y en avait beaucoup qui avaient une orthographe et un style aussi capricieux que ceux de ce document. »
J'irai plus loin que M. l'abbé Bossart. Les fautes d'orthographe me semblent ici une preuve d'authenticité. Un faussaire les eût évitées ; les chefs vendéens devaient les commettre, par cette excellente raison qu'ils étaient presque tous rebelles aux lois de l'orthographe.
En voici trois exemples notables :
M . de Beauvollier, un des signataires du brevet, écrivait deChâtillon, le 10 juillet 1793 :
« Mon cher Denay, recevez toutes les louanges que i7iérilent votre exactitude à remplir mon ordre. Les cinq charette son arrivée ; ... nous avons le plus présent besoin de vin ; il en ak Saint-Florent;... prévenez-moi, afin que
j'envois des charette et une escorte siïr... Je vous envois la commission que vous me demandez et suis tout à vous,
c De Beadtollier. »
M. de Sapinaud, qui commanda l'une des armées vendéennes, écrivait après la prise de Fontenay (20 mai 1193) :
« Marie-Jeanne ne se dirigera pas de votre cauté ; elle prend la route de Saumur. Nous orions bien désiré qu'une partie des forces se {yi\. joint à nous... La prise de Fontenay est imense, mais nous en tirons peu davantage, quoique y ayant grandement participé. (1) »
Enfin, M. de Lescure, qui fut peut-être le rédacteur du brevet du 12 juin, comme il en fut l'inspirateur, écrivait, également de Fontenay, le 21 mai 1193 :
c Nous, commandant des armées catholique royalistes avons accordés le présant pasport à monsieur Jean Etienne Serph prisonnié renvoyé de Fontenai le Ck)mle, lequel a promis et juré de ne jamais prandre les armes contre son roi, la religion catholique, apostolique et romaine et prions tous ceux qui sont à prier de lui prêter secours et assistance. . .
« A Fontenai le Comte, le 21 mai mille sept cent quatre vingt traise lan premié du règne de Louis dix sept.
c Lbscure. (2) »
(1) A. hin-sart, p. 207.
(2) Cetta lettre flgurut à rExpocitioa ouvert* en 1888, à NantM, à l'o»câftioD du centenaire da *i^ de cette ville, par le* Vendéens.
On peut être un héros et ne rien connaître à la syntaxe. Je lis dans les Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand : « Comme le maréchal de Saxe, Bonaparte ne mettait pas un mot d'orthographe.» (1)
M. l'abbé Bossart a pleinement démontré l'authenticité du Brevet de généralissime. Mais ce document fût-il reconnu apocryphe; M. Port eût-il vraiment mis en pièces ce qu'il appelle avec tant d'atticisme « le Zaimph de Salammbô», cela n'empêcherait pas l'élection de Saumur d'être un fait absolument certain. Les preuves abondent, claires, décisives, indéniables. M. Bossart a rappelé toutes celles connues depuis longtemps, et que M. Gélestin Port n'est point parvenu à ébranler. Mais à ces preuves anciennes il en ajoute de nouvelles, qui sont également d'une grande force.
Il met en tête, avec juste raison, celle qui lui est fournie par l'Eloge funèbre de M. Cat/ielineau, commandant général des armées catholiques angevines. Cet Eloge date des environs du mois d'août 1193. Il a été prononcé, ou fait pour être prononcé, dans un service solennel pour le repos de l'âme de Cathelineau, en présence de ses parents, de ses amis, de chefs et de soldats ayant servi sous lui, et dans l'église du Pin-en-Mauges. De tout cela,
(1) Mémoires d' Outre-Tombe, T. III, p. 23.
CAUSERIES lUSTORlQUES. 1 • I
M. l'abbé Bossart donne des preuves incontestables. Ces points une fois établis, n'est-il pas endroit d'affirmer que, sur un fait aussi récent et aussi important que celui de l'élection de Saumur, l'auteur de V Eloge, parlant devant les compagnons de Catheiineau, n'a pas pu se tromper ni tromper ses auditeurs; qu'il n'a pas pu donner cette élection comme certaine si elle était imaginaire? Or, voici ce qu'on lit dans V Eloge funrbre: t Après toutes ces hautes qualités qui forment le héros, ne soyons pas surpris de l'honneur éclatant que lui ont fait unanimement MM. les command ants, et ses collègues, lorsque, après la prise de Saumur, ils le choisirent, et le nommèrent général en chef, ou généralissime de nos armées. >
Gibert, secrétaire général de Stofflet, après avoir été franc-maçon et membre du district de Saumur, où il se joignit à l'armée vendéenne, dans une note écrite sur une édition de la guerre de Vendée, d'Alphonse de Beauchamp, à la page 139, sur ces mots: c Les divisions de Stofflet, de d'Elbée et Catheiineau, etc.. » dit formellement : « M. de Beauchamp se trompe en cet endroit et en plusieurs autres, en parlant de M . d'Elbée comme général en chef; il ne l'a été qu'après la mort de Catheiineau, qui avait été nommé au mois de juin il93, à Saumur (1) ». — Dans une autre note, également inédite, Gibert dit encore : « Catheiineau, voiturier et chantre de la paroisse du Pin-en-Mauges : il fut le premier général en chef et joignait à la plus grande bravoure un sang-
(1) Papiers inédits d« Mme I« comtesse d«» la Dooëre.
froid imperturbable ; dans le feu de la mêlée, il donnait des ordres avec la tranquillité la plus réfléchie. » Le même Gibert, dans un Précis historique, composé en prison, vers 1802 et 1803, précis qui fut livré à la police, et qui se trouve en copie au ministère de la guerre (1), écrivait : «M. Cathelineau, général en chef, fut atteint au côté... ayant négligé ce coup, il en mourut quelques jours après » Un peu plus loin, il ajoute : « Le Conseil, assemblé à Ghàtillon, nomma M. d'Elbée général en chef à la place de Cathelineau. »
Le comte de la Bouëre, l'un des chefs vendéens qui se trouvaient à Saumur au mois de juin n93, a laissé de nombreuses notes manuscrites. M. l'abbé Bossart en a extrait les passages suivants : « D'Elbée n'eut le commandement en chef qu'à \a mori de Cathelineau, qui y avait été promu à Saumur : jusque-là chaque chef était indépendant et ne se réunissait aux autres que de gré. La réunion faite, tout se décidait à la pluralité des voix. » — « Cathelineau méritait de toutes les manières le choix qu'on avait fait de lui et personne ne pouvait en être jaloux ostensiblement; il avait commencé la guerre et montré une bravoure et une prudence qui justifiaient la confiance qu'il inspirait aux paysans et aux chefs mêmes par la sagesse
(1) Archives du ministère de la guerre . — Carton des Mémoires de la Vendée. — Arrêté en l'an X et transporte au château des Iles Sainte- Marguerite par ordre de Bonaparte, Gibart ne recouvra la liberté que le 1" avril 1814. Lieutenant-Colonel, sous la Restauration, gentilhommeservant du Roi, chevalier de Saint-Louis , il mourut en 1827, laissant sur la guerre de Vendée un travail très intéressant , qui sera bientôt donné au public par un jeune et très distingué érudit, M. Baguenier-Desonueaux.
de ses vues et la justesse de son coup d'œil militaire. >
Mme de la Bouëre, qui écrivit ses Souvenirs sous les yeux de son mari et de moitié avec lui, raconte que < ce fut à Saumur, le 12 juin, que le commandement en chef fut dévolu à Cathelineau, d'après le vœu général de l'armée (1). » Elle écrit, dans une note inédite sur l'attaque de Nantes par les Vendéens: t Le fougueux Cathelineau commandait vingt mille hommes à la tète de ceux de Saint-Florent et de Jallais, avec lesquels il avait commencé l'insurrection : il s'empara au pas de course de la batterie de la porte de Vannes, chassa devant lui le 109" qui la défendait et le repoussa de rue en rue jusque sur la place Viames; animés par le succès de leur généralissime ^ les autres chefs firent de nouveaux efforts et renversèrent tout ce qui leur était opposé. Mais au moment où la ville allait être emportée, Cathelineau fut blessé grièvement : à cette nouvelle, ses soldats poussèrent des cris de désespoir, se retirèrent tumultueusement. En vain leurs chefs donnèrent l'exemple de la plus grande ténacité en s' élançant au milieu des rangs ennemis; rien ne put les arrêter. La blessure de Cathelineau sauva Nantes. »
Un autre contemporain, M. Boutillier Saint-André, s'exprime en ces termes dans ses Mémoires inédits : « II (Cathelineau) était surtout aimé des paysans à cause de sa piété, et parce que, né dans leur classe, il en avait conservé les manières et le langage. Ce furent ces motifs (avec sa valeur admirable, son zèle à toute épreuve, son
(1) Souvenirs de la oomteste de la Bourre sur la guêtrt de la Vendeey p. 58.
14i CAUSERIES HISTORIQUES.
désintéressement et son intuition de l'art de la guerre) qui le firent dans la suitô choisir pour généralissime de l'armée vendéenne ; et le simple marchand de fil commanda sans la moindre opposition à de grands seigneurs, à de hauts personnages, des princes mêmes, qui s'étaient soumis volontairement à son autorité. Ce brave, que l'on surnommait le Saint de V Anjou, fut tué au siège de Nantes, et après sa mort, ce fut d'Elbée qui lui succéda dans ses fonctions de généralissime. »
Voici un dernier document, qui n'a point été écrit pour les besoins de la cause. C'est une supplique, tout entière de la main de Mme de la Rochejaquelein et adressée à Louis XVIII, le 3 octobre 1814, pour le fils de Jacques Cathelineau : « Cathelineau, simple paysan vendéen, y lisons-nous, a commencé la guerre de la Vendée et a été élu à Saumur général de la principale armée, composée d'environ cinquante mille hommes, par MM. de Bonchamp, d'Elbée, de Donissan, delà Rochejaquelein, etc., qui par là se trouvaient sous ses ordres... » (l). Fille de Donissan, femme de Lescure, belle-sœur de Henri de la Rochejaquelein, la marquise avait vécu journellement près d'eux ou des autres chefs : peut-on supposer qu'elle se trompe ? Peut-on supposer qu'elle veuille tromper?
(1) Une question historique. Document inédit sur Cathelineau, par M. Joseph Rousse, Nantes, 1893. Ce testament fait partie de Ja collection d'autographes légués à la Bibliothèque de Nantes, par M. Pierre-Antonin Labouchère, mort à Paris, le 28 mars 1873.
CAUSERIES HISTORIQUES. 1 i5
Catlielineau est, avec La Rochejaquelein, la plus noble ligure, et la plus héroïque, de l'épopée vendéenne, — de celte épopée plus grande que V Iliade, Nescio quid majus Iliade. Seules, dans rhistoire, les Croisades se peuvent comparer à cette guerre de Vendée, où l'on vit des populations entières, hommes, enfants, femmes, vieillards, aller au-devant de toutes les immolations, sacrifier leur vie et leurs biens, se précipiter au-devant de la mort et des supplices, sans autre mobile que le dévouement à leurs croyances, à leur foi catholique et royaliste. S'il fut jamais un mouvement populaire, ce fut bien celui-là. Bien loin qu'ils aient entraîné les paysans, ce sont les nobles qui ont été entraînés par eux. Ce ne sont pas les chefs, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, qui ont enrôlé les .soldats ; ce sont au contraire les soldats qui ont enrôlé les ^ chefs. Le signal de la résistance, de la lutte et de la gloire B n'est pas descendu du château à la chaumière : il est re- ^UDonté de la chaumière au château. Et c'est pourquoi, le ^^om en qui se devra résumer cette lutte héroïque sera, ^Blus encore que celui de Henri de La Rochejaquelein, le ^^biâtelain de la Durbelière, le nom de Jacques Cathelineaa, ^^e voiturier du Pin-en-Mauges.
Ce ne sera pas un médiocre honneur pour BI. l'abbé Bossart d'avoir remis en pleine lumière le premier généralissime de la Grande Armée catholique et royale, d'avoir
14b CAUSERIES HISTORIQUES.
fait bonne justice des attaques dirigées contre le Saint de V Anjou par l'archiviste de Maine-et-Loire. M. Bossart a toutes les qualités du polémiste, la logique, la netteté, la verve, l'esprit, la belle humeur — et aussi la dent dure (1). M . Célestin Port en portera longtemps les marques. Disciple de Michelet, comme lui du reste archiviste et membre de l'Institut, il a voulu, à l'exemple de son maître, rabaisser les Vendéens ; il ne leur a ménagé ni ses dédains ni ses colères. Mal lui en a pris. Il doit savoir, à l'heure qu'il est, que ce qui est permis à un Michelet ne l'est pas à ses imitateurs:
Oîi la mouche a passé le moucheron demeure.
Aux quahtésdu polémiste M. l'abbé Bossart joint celles de l'historien. Tout en relevant une à une, sans en omettre une seule, les affirmations de M. Port, il a su, chemin faisant, tracer une large et vivante esquisse des causes de l'insurrection vendéenne et de ces quatre mois d'une gloire incomparable (13 mars-14 juillet ilOS), qui ont suffi à l'humble voiturier du Pin-en-3Iauges pour inscrire son nom parmi les noms les plus illustres de l'histoire. Il nous doit maintenant, non plus de simples esquisses, si remarquables soient-elles, mais le tableau même de la guerre de Vendée. L'entreprise est immense, je le sais; il y faudra dix ans, vingt ans peut-être. Qu'importe? M. Bossart a tout ce qu'il faut pour la mener à bien. Il a la jeunesse et le talent, la vaillance et la foi. Que, sans perdre un jour, une heure, il se mette à l'œuvre !
(1) M. l'abbé Bossart avait prélude à son Cathelineau généralissime. par une très judicieuse et piquante brochure : V Invetitiœi de Véocque <f /l^rro, de M. Ch.-L. Chassin. Angers, 1893.