A MON FILS RENÉ IX
de notre chanson patotse; mon maître Jean Sage^ qtte, tout jeune, je suivais comme Elisée suivait Elie, poète et prosateur, orateur abondant et brillant, qui mourut chrétiennement dans V impénitence finale, je veux dire dans les bras de la folle du logis; François Favart, spirituel et fin, élégant et correct comme un académicien; Roussarie, le philosophe visionnaire, instruit comme un normalien et malin comme un singe; de l'Èbraly, un des maîtres chanteurs de la cour de Clémence Isaure; Alexis de Valon, esprit charmant, ingénieux et sobre, à la Mérimée; Victor Borie, intelligence ouverte, judicieuse et ornée, l'enfant gâté de Nohant; Auguste Lestourgie, front rêveur, baisé au berceau par les fées de Lamartine et de Brizeux; Meynard de Chabanes, le Musset de Blanche fort; et le dernier disparu, Charles Sudour, animé du feu sacré, curieux insatiable, le causeur lettré, gourmet de poésie comme une abeille de VHymette.
Ce que je désire, c'est que cette lignée éloquente ou spirituelle, amie des sentiers choisis et du bien dire, accrue, à l'heure actuelle, de tant de notabilités et d'illustrations marquantes, se continue et se perpétue; c'est que les jeunes qui arrivent, s'engagent à leur exemple dans les mêmes chemins, boivent à la même source et s'appliquent à faire des lettres, suivant l' expression de Chateaubriand, l'ornement de leur vie.
Mon recueil formera deux volumes^ ayant pour
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titre, le premier, Causeries Limousines, et le second, Variétés Limousines, y* ai tenu à noter d'un trait ' distinctif, par cette qualification, le milieu où ces articles ont paru y à dénoncer leur goût de terroir, leur tache originelle, afin que le lecteur, duement averti^ ne puisse me reprocher de lui avoir, par un titre mensonger, tendu un piège.
Je ne me dissimule pas le mince intérêt et Vécueil de ces sortes de livres ^ composés de morceaux écrits à des dates différentes ^ dans des conditions d'actualité qui en faisaient le seul mérite; ce qu'il y a de suranné et d'obscur dans tels et tels passages, clairs, à l'époque; la difficulté qu'éprouve le public d'aujourd'hui à se mettre au point de vue du moment, dans un courant d'idées et d'impressions disparu, à saisir et à reconstituer, à distance, tant de choses effacées ou sous-entendues ou à peine indiquées. J'ai dû revoir et retoucher ces esquisses, en maint endroit^ pour les harmoniser et en former un ensemble d'une certaine unité; bien des lacunes s'y font sentir encore, La bonne volonté et la bienveillance du lecteur ne seront pas de trop pour renouer les fils brisés et suppléer à ce qui manque.
En inscrivant ton nom^ mon cher René, en tête de ces pages, que tu as bien voulu réunir et -que tu m'as engagé à publier , je ne puis m' empêcher de penser à ce vœu d'un ancien, si approprié à notre cas y mais qui fait sourire sous la plume de l'immortel ami de Tacite, au souhait que Pline-le- Jeune
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La province a depuis un certain temps la parole
dans le monde littéraire; c'est un commencement
de réhabilitation. Quelques voltigeurs perdus de la
bohème, enfants dégénérés de Brive-la-Gaillarde
ou de Falaise, fils ingrats, protestent seuls, faisant
métier de lancer contre leur obscure patrie, pour
divertir les désœuvrés du boulevard, d'innocentes
le calembours, de méchantes
lis les choses ne vont pas plus
:he se borne à une bordée de
; un public de rieurs qui n'habite
es bords de la Seine.
lis de Af"' Charbonneau, par M. Armand Nouvelle Bahylone, par M. Eugène Pelle-
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Des esprits sérieux ont daigné reconnaître que la province est, à tout prendre, une personne bien élevée, de bon goût et de bon ton ; qu'elle a renoncé à ses chapeaux impossibles, à ses couleurs criardes, à ses falbalas, et fait peau neuve ; que maintenant, habillée à la parisienne, brillante et pimpante, elle ne pourrait être distinguée, un soir d'Opéra, d'avec les élégantes de la Chausséed'Antin. On lui a su gré de l'esprit qu'elle a montré en mainte circonstance, du tact littéraire dont elle a fait preuve en plus d'une occasion : Marie^ de Brizeux, les Poèmes de Victor de Laprade, les Marines d'Autran, Mireïo, de Mistral, — on porte, même dans Lutèce, des bijoux d'un moindre prix.
De récents ouvrages, qui ont eu un certain retentissement, sont allés plus loin dans cette voie de réhabilitation et n'ont pas craint de faire la leçon à Paris par la bouche d'un provincial.
L'entreprise est hardie, à tel point que nousmême, tout provincial que nous sommes, et en cette qualité intéressé à la réussite, nous ne savons au juste, tant la transition est peu ménagée, ce qu'il faut penser de cette réaction qui se dresse contre le despotisme parisien, si elle est sincère ou jouée, si nous avons affaire à une levée de boucliers sérieuse ou à une mystification, à la leçon d'un moraliste ou au persifflage d'un fruit sec. Toutes ces douceurs distillées en l'honneur de la province nous allèchent et nous effraient à la fois ; elles ont un goût mélangé de flatterie et de sarcasme, qui
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si bien que, par prudence, nous ne is du miel qui nous est offert qu*avec la figure, de peur des abeilles.
ge qui a pris la tête du mouvement •ge de Vernay. Il est comte, il a un
la fortune à l'avenant, une verve rit cultivé d'un académicien et de ;jouir Figaro. La distinction de ses relations de famille lui ont facile- L porte des salons renommés de la
à son esprit, il a été accueilli et fêté )S grands théâtres; son portefeuille :ts de banque lui a permis de faire tour du monde des coulisses, ce qui péché d'être refusé à la Comédieflé au théâtre Beaumarchais, pour le quart d'heure, en pleine pro- :hef-lieu de l'un de nos départements ^tat de Coriolan chez les Volsques, iière main à la troisième édition d'un ait explosion récemment sur la capilequel les réputations du jour sont Ae d'une impitoyable critique ; il en lion de M""® Charbonneau quelques it été vivement applaudis, [ineau est la femme du directeur ment; les libertés et le piquant de 1, l'élégance de ses toilettes, le ton :rahissent aisément son origine : elle
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est née et a passé sa première jeunesse à Paris. Estil nécessaire d'ajouter que Télite de la société de Tendroit fréquente son salon ? M. Dervieux, président du tribunal, M. Verbelin, juge d'instruction, M. Toupinel, archiviste, y sont des plus assidus. On est possédé, en province, de la manie des qualifications ; le salon de M"*® Charbonneau n'a pas échappé au coup de griffe de la malignité publique. Les mécontents, c'est-à-dire les profanes qui n'ont pas droit d'entrée, l'appellent par dérision le salon de Philaminte; depuis l'arrivée de M. de Vernay, l'enseigne est changée, et par allusion sans doute aux exécutions littéraires de cet auteur sifflé, on dit : le salon de la place de Grève.
Une de nos connaissances, M. Léon Bernis, garçon d'avenir, qui s'est fait avantageusement remarquer par quelques articles publiés dans les journaux de la localité et par un volume de poésies intitulé les Lilas du Luxembourg, assistait aux lectures du soir. Il en est revenu désolé, bouleversé, exaspéré.
— Ah I mon cher, s'est-il écrié, en se laissant tomber de mes bras dans un fauteuil, c'est bien la peine d'aimer les lettres, la poésie, la gloire, de rechercher ces douces ivresses ; tout cela n'est qu'un vain bruit, un rêve. Sous cette surface polie qui réfléchit le ciel et la nature, le monde étoile de l'imagination, rampent toute sorte de mauvaises passions, de basses envies : le mensonge, le libertinage, l'orgueil, le dénigrement, la calomnie. J'ai vu de près nos talents du jour, nos grands hommes, ces
idoles qui m'avaîent paru si attrayantes, — et mon cœur s^est soulevé de dégoût. M. de Vemay n'a rien inventé, rien exagéré ; il a passé dix ans de sa vie dans ce monde-là ; il l'a vu en toilette et en deshabillé. Il a vécu de sa vie. Il a été admis à sa table. Lui-même était arrivé plein d^llusions et de ravissements; il croyait marcher dans la forêt enchantée d'Armide, et c'est dans la forêt de Bondy qu'il se trouvait. Comprends-tu cela ? Tant qu'il a été généreux et prodigue, il a passé pour grand; tant qu'il s'est tu, il a eu du génie. On ne lui a pardonné ni sa fortune, ni ses premiers succès. On s'est ameuté contre lui. Poètes, vaudevillistes, littérateurs de tous rangs et de tous étages, tous, ils l'ont traqué à l'envi, pourchassé, insulté. Voilà comment, pour la dignité de son caractère et la paix de son esprit, M. de Vernay a pris le parti de se fixer au milieu de nous, de mettre cent lieues de distance entre lui et cette cabale. Naïf que j'étais ! Je croyais à la noblesse de l'intelligence, à la sincérité du talent, au désintéressement des lettres ; journaux et revues, je lisais tout avec passion; j'ouvrais un livre avec émotion, en tremblant; et qu'y avait-il au fond de cela ? Une morale de bohème, une littérature de brasserie, une philosophie pour rire. Ainsi, je m'étais épris de billevesées, j'avais mis mon cœur au pied de folies brillantes, livré mon esprit à des fantômes.
Vois-tu, mon ami, la dignité, la fierté, la probité, l'homme enfin, avant tout ! La littérature n'est
action vide de sens, un vain mirage, it pas dessous le cœur d'un homme, les lettres tient plus à la moralité Le talent ! il court les rues en France, inu, bras dessus bras dessous avec ncense Galimard, baffoue Lamartine, bat monnaie dans les petits journaux, mseurs, prend mesure de la jupe des nte la garde, en riant, à la porte des .démiques. Le talent ! quel est le rapin :xposé une croûte à côté de Delacroix, 3te qui n'a pas eu son heure, le philo- 3as eu son disciple, le critique qui n'a ourire d'un maître I Est-il une chimère, une sottise qui aient passé sans être Les chefs de division ont greffé de notre îtorique sur le rapport administratif et rte un nouveau genre de littérature qui iS mérite ; tous les ans, les compagnies de fer remplissent les journaux de :s harangues cicéroniennes. Assez de le cela ! J'en suis écœuré et rassasié ; des faiseurs, des poseurs, du ruolz, de la Librairie Nouvelle, des brochuu, des volumes de Michel Lévy. Je yyre, de Colbach, de Porus Duclinlistorin, de Molossard, de Schaunard j autres ; je ne donnerais pas une ciga- )ir Marphise chez elle ; Polychrome me le avec ses feux de bengale ; et quant
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à Polycrate, je déclare que son thé du lundi est insipide. J'aimais Julio; Léotard le gymnaste lui a faitdu tort dans mon esprit. Bourimald a de Timagination, mais M. Mirés n'en manque pas, et je donnerais volontiers toutes les poésies écloses sur le boulevard pour une action du port de Marseille. Bats les buissons, fouille les estaminets, explore les promenades, le café de la Régence et la brasserie de la rue des Martyrs, les académies et les portiques, cherche bien et tu ne trouveras qu'un éditeur, M. Buloz; qu'un littérateur, un philosophe, un moraliste, un romancier, un critique, un seul, entendstu bien, l'homme vainement cherché par Diogène, George de Vernay enfin, M. de Pontmartin pour l'appeler par son nom.
Cette tirade avait épuisé mon ami ; je le laissai reprendre haleine ; quelques secondes après, je répliquais à peu près en ces termes : — Mon cher Léon, tu me fais peur; tes traits sont bouleversés ; ton œil a le brillant de la fièvre; le langage que tu viens de tenir dénote une surexcitation d'esprit extraordinaire. Quelque chose de grave se passe en toi. Tu as l'imagination en délire, les extrémités froides; tout à l'heure tu as suivi le fil de ton monologue à la dérive, comme un poisson qui a pris de la coque suit le fil de l'eau. Tu es empoisonné, cela est clair. Le thé de Polycrate t'aftadit le cœur, dis-tu, et tu t'es fié, malheureux, à celui de M""® Charbonneau ! Eh bien ! écoute moi, tu me connais de vieille date, tu sais que je ne joue pas avec les mots dans les cas
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extrêmes : c'est cette boisson perfide, c'est ce thé des Jeudis de M^^ Charbonneau, préparé par ton bas-bleu dé l'enregistrement, sophistiqué par ton grand homme de Vernay, qui a bouleversé à ce ^^'.^1.1. — Aj. 4. i. j méconnaissable.
Lix réfugié, ce Coriolan de e de paravent, tu le prends
tu enregistres ses senten- >îns ? C'est un débarqué de lu, une recrue de M™® Charsur son nom, sur sa mine, Ion, tu te jettes dans ses Tiéfier de toi-même, de tes dmirations, de tes chauds )pre raison ! Il t'a suffi d'une uler aux pieds tes plus chèilleures illusions, pour te ton passé, à ce point que ;t sûre, impartiale et bienà douter de tout, excepté le M. Buloz qui a inventé lutel rit, dis-tu, un magnifique
et de malice, j'en contes et goûté quelquefois les it. Mais pourquoi ce livre usion, la morale ? II a paru IX ans, dans un journal de tu m'en as dit assez pour t me permettre de le juger.
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Faisons-nous donc jurés pour un instant et recherchons ensemble le mobile de cette publication. L'énigme n'est pas impénétrable. M. de Vernay a tenu à tirer lui-même le lecteur d'embarras, et, alors que nous aurions pu hésiter entre plusieurs hypothèses, il a parlé ; il a mieux aimé déchirer le voile et faire acte de franchise.
« Il n'y a pas, dit-il, dans la république des lettres de citoyen plus impopulaire que moi. J'ai eu à traverser d'orageux trimestres, pendant lesquels il m'était impossible d'ouvrir un journal sans m'y heurter contre mon nom encadré dans une malice souvent plaisante, quelquefois grossière. Je ne suis pas même Fréron — ce serait trop beau — mais Patouillet ou Nonotte, une espèce de long fantôme noir, aux doigts crochus, qu'offusque la lumière du soleil et qui va, le soir, ramasser dans les ruines quelque grosse pierre pour la jeter à nos plus glorieuses statues. Journalistes de la démocratie en sabots, comme les beaux esprits du Siècle, ou en gants jaunes comme les raffinés de la Presse ^ courtisans du Palais Royal, littérature officieuse, républicains pour rire, vaincus de carnaval, libéraux de mardi gras, haute et basse bohème, tous m'ont déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant que j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé. »
Ainsi parle M. de Vernay, et pour montrer qu'il n'était ni faible ni désarmé, qu'à lui seul il pouvait tenir tête à la bande, il a entrepris cette œuvre de démolition que M"*® Charbonneau appelle
emphatiquement s^sjeudts, \jtsjeudis de M'"^ Charbonneau, comme on dit les Lundis de M. Sainte- Beuve ! Cela fait bien en province et pose tout de suite une femme dans le monde. Avoir ses jeudis, tenir les assises du bel esprit, et s'entendre dire : — A quand votre prochaine session, madame la Présidente ? Combien de causes instruites, et tenez- vous en réserve pour la galerie quelque criminel célèbre ? Est-ce le tour aujourd'hui de Mûrger, ou de Taxile Delord , ou de Gautier ? Je retiens une place pour l'exécution de Janin ; car on n'y fait pas autre chose dans ces Jeudis fameux qu'exécuter ses émules ou ses maîtres et glorifier de rares amis ; c'est une œuvre de représailles. Voilà le mobile. — A ce point de vue, le livre laisse beaucoup à désirer, et tu me concéderas, je l'espère, qu'il ne possède pas tous les mérites, puisque de prime abord nous constatons qu'il lui manque un mérite essentiel, généralement apprécié et fort louable, le mérite d'une intention désintéressée, l'esprit d'impartialité et de droiture.
Les Jeudis de M^^ Charbonneau ont été écrits uniquement en vue de M. de Vernay, pour sa défense d'abord, pour son exaltation ensuite. Une personne qui résiste à une attaque dont elle se dit l'objet, qui se croit, à tort ou à raison, en état de légitime défense, ne mesure pas la force dont elle dispose, ne calcule pas le nombre des coups qu*elle porte ; elle frappe : d'un coup porté dans ces conditions à un jugement rendu en connaissance de cause.
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il y a loin. M. de Vemay est une des parties au procès ; il a voulu de plus être juge dans sa propre affaire, d^où il suit que ses beaux raisonnements sont le plus souvent déraisonnables, que ses portraits Sont faits de tête et à plaisir, que ses inventions sont plus amusantes qu'instructives et qu'en fin de compte il a énormément dépensé de verve pour démontrer au public cette vérité peu consolante qu'il est plus facile d'avoir de l'esprit que de la charité, de la vanité que de la justice.
De la charité, de la justice, parlons-en. Voici un jeune homme que l'amour du bruit, l'éclat des célébrités contemporaines, le démon des vers ou de la prose, attire dans la capitale. Il se jette à corps perdu dans le monde de la presse. Il est reçu avec bienveillance. La camaraderie des lettres lui donne des entrées de faveur dans les grands et petits journaux. Eutidème est son ami. Il fait sa partie avec Stephen. Il est prié d'assister aux premières représentations. Il a dit au théâtre : Sésame, ouvre-toi, et tous les mystères de cet univers en miniature se sont découverts à ses yeux. Les rimeurs et les dramaturges, les musiciens et les peintres, les directeurs de théâtre et les éditeurs lui ont donné, à l'entendre, du Monsieur le comte avec la plus plate unanimité.
Notre jeune homme était donc adulé, encensé, ne se sentait plus de joie; c'est pourquoi un jour vint où, comme le corbeau de la fable, enivré de tant d'honneurs, il ouvrit son bec aristocratique et laissa
tomber sur les flatteurs de Monsieur le comte les plus vilaines sottises du monde. Le groupe des amis se rebiffa comme un cheval qu^on étrille, puis se retira, et le vide se fit autour de l'écrivain gentilhomme.
Oh ! les beaux commencements ! quelle ivresse ! tout disait à cet heureux néophyte de Part : Tu luiras, sinon comme un soleil splendide, du moins comme une étoile sereine dans le ciel où brillent les constellations de Chateaubriand, de Lamartine, de Musset, de Hugo. Quand il se reporte à cette riante période de sa vie, M. de Vemay, n'est-ce pas, doit se sentir revivre aux effluves du passé, aux rayons de ses premières espérances. Comme il va, ce semble, mettre bas les armes et s'oublier dans ce frais silence des jours heureux ! Eh bien ! non, il fera étalage de ses mécomptes littéraires ; il en voudra à son meilleur ami Eutidème de lui avoir demandé, un jour, un petit verre d'eau -de-vie ; il racontera, ce précieux, les ragoûts frelatés dont se compose la cuisine des artistes, l'acre senteur de tabac et les odeurs rances dont le temple du goût est imprégné. Il se gaudira des joues hâves de ces malheureux jeunes gens, de leurs barbes en broussailles, de leurs mouvements de bêtes fauves. Il se moquera du mérite, parce qu'il a faim, du talent, parce qu'il est pauvre ; il daubera sur la misère qui travaille, parce qu'elle rit ; il apprendra à ses contemporains qu'il a donné trois louis à Stephen et payé à boire à Schaunard.
Est-ce louable, cela, Léon ? Que dirais-tu d'un
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camarade auquel tu te serais ouvert franchement, en bon jeune homnle, que tu aurais accepté, introduit dans ton intimité, dans celle de tes amis, et qui, dix ans après, livrerait au vent tes confidences, tes folies de jeunesse, tes misères d^autrefois. Tu as vécu dans le Quartier Latin. Les étudiants pauvres y sont plus nombreux que les riches; tu as ouvert ta bourse, comme tant d'autres, pour donner ou pour recevoir, sans orgueil et sans fausse honte. Cela se passe ainsi journellement; rien de plus simple; on n'exige ni témoins ni reconnaissance. Il faut avoir l'âme bien ulcérée, singulièrement gonflée de déception et d'amertume, pour sacrifier à un défi, à une vanité blessée, les plus intimes délicatesses du cœur.
A un point de vue plus général, qu'espère M. de Vernay de son livre ? A-t-il la prétention de donner le jour à une génération de Crésus écrivains et de Vestales artistes ? Il fait dire quelque part au maire de Gigondas qu'il faut nettoyer les écuries d' Augias ; le rôled'Hercule gentilhomme tenterait-il M. George de Vernay ? Que rêve-t-il donc pour lui-même ? Un peu de bruit ? Il a réussi. Mais après, les lettres, qu'y gagneront-elles à ces fantaisies, à ces emportements, à ces méchancetés ?
Aimons les lettres, Léon, mais pour elles-mêmes, pour les jouissances qu'elles nous procurent, sans esprit de parti et de dénigrement; respirons-en le délicieux parfum, sans rechercher le mystère de leur floraison. Lamartine a épuisé goutte à goutte
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