JULES JANIN A L'ACADÉMIE
M. Jules Janin qui, pendant des années, avait en vaîn frappé à la porte de l'Académie française, vient enfin d'en franchir le seuil; il y a été reçu, jeudi dernier, avec tous les honneurs dus à un immortel de fraîche date. C'est M. Camille Doucet qui était, ce jour-là, de service et qui, en sa qualité de grand-maître des cérémonies, a présenté aux membres de l'aréopage leur nouveau confrère.
Cette fête académique, en temps ordinaire, à une heure moins troublée que l'heure présente, eût été, suivant l'expression consacrée, une véritable fête pour le monde des lettres.
M. Janin, en effet, est le lettré et le littérateur par excellence, un charmant diseur, un conteur agréable, un admirateur enthousiaste des beaux discours et des beaux poèmes.
Il semble que sa place était marquée d'avance à
byGoogk
l'Académie, et que son talent, sa longue et brillante carrière de romancier et de journaliste, son culte passionné pour toutes les élégances de Tesprit, ses succès dans tous les genres touchant à l'éloquence, à la poésie, à l'imagination, à la gaieté d'Horace, aux passions de Tibulle et d'Ovide, au doux rire d' Anacréon, aux jeux de Plaute et de Térence, aux récits de Cicéron et de Virgile, le désignaient naturellement comme un des hôtes obligés du palais Mazarin. Il appartenait en outre à une noble maison, renommée pour la distinction de ses maîtres et la fine fleur des académiciens qui en sont sortis, à cette illustre maison du Journal des Débats qui, depuis le commencement du siècle, fait autorité dans la littérature et la politique.
M. Janin, sans se tenir dans les étages supérieurs ni les ambitionner, s'était fait, au rez-de-chaussée du journal, une position exceptionnelle. Ses feuilletons de théâtre étaient recherchés, applaudis, discutés, appréhendés; dans les jours d'émotion dramatique, après Hernani ou J/^^° de Belle-Isle ou Vautrin, on s'échauffait à propos d'un article de Janin, comme à propos de la pièce elle-même. A vrai dire, le critique des Débats ne se renfermait pas dans son sujet, ne bornait pas ses domaines aux feux de la rampe et aux nouvelles théâtrales du jour; il en reculait hardiment et sans cesse les frontières, et dans ses champs ainsi agrandis, fécondés par la passion des lettres, une sagesse aimable, les leçons d'Athènes et de Rome, il donnait libre-
byGoogk
ment carrière à la plus abondante et à la plus discoureuse des imaginations.
UAristarque des Débats n'avait rien de commun avec son morose homonyme des temps anciens.
Son art était bon enfant, prime-sautier, enjoué, indulgent. S'il lui est arrivé quelquefois de se départir de sa bienséance accoutumée et de souffler, lui, le joueur de flûte à la Moschus, des airs guerriers dans un clairon d'airain, c'était à son corps défendant, pour sauvegarder ses droits d'écrivain, son indépendance de critique, son foyer et sa conscience, comme, par exemple, dans sa querelle avec Dumas père et avec Félix Pyat.
Son art, disons-nous, fils du Lycée antique et élevé au bord des sources immortelles, fréquentait de préférence les sentiers de l'urbanité et de la modération. Il s'échappait communément, dans les libres colonnes du journal, en fantaisies inoffensives, en saillies légères, en prodigalités de couleurs et d'images, en zigzags éblouissants et charmants; c'était une conversation variée et chatoyante, agréable et sérieuse, heureuse de courir, de vagabonder et de se répandre, et comme enivrée d'ellemême; s'attardant volontiers à suivre les méandres du caprice et à butiner sur les roses de rencontre, reprenant ensuite de plus belle sa promenade à travers champs, dans tous les jardins où fleurissent la beauté, la politesse, la poésie, l'éloquence, la vertu et le courage . Les lecteurs prenaient plaisir aux aventures et aux voyages de ce bel esprit ; les
byGoogk
gens de goût ne s*en choquaient pas, tant il y mettait de belle passion, de bonne grâce, de chaleur et de vivacité naturelle. Les jeunes qui débutaient dans la vie du théâtre recherchaient ses conseils, attendaient avec anxiété son verdict. Nul n'a touché de plus près que lui à toutes les découvertes, à toutes les aventures, à toutes les célébrités, à toutes les bonnes et mauvaises fortunes de la phalange romantique. Les talents les plus divers l'attiraient également. Il avait un culte pour le spirituel érudit, Charles Nodier, et pour ce parfait dévot des lettres, M. de Sacy, deux impeccables bibliophiles, que le bibliophile Janin révérait dans son cœur à Tégal de deux incunables. Il a été un des plus fervents adeptes de la poésie lamartinienne. Il aimait Hugo d'un amour filial ; il ne craignait pas d'afficher dans les journaux du temps, à une époque où elle était tenue pour une injure au pouvoir, son admiration pour le grand exilé. Personne ne parlait mieux que lui de Lélia, de M^^^ de Maupin, des Nuits, de Rolla, de Frédéric et Bernerette, du père Goriot, de Lucien de Rubempé, de Gaudissart, des héros et des héroïnes de la Comédie humaine. Il avait l'enthousiasme des belles choses, des grandes peintures, des rimes anciennes et nouvelles, de la tragédie sacrée, du drame et du vaudeville d'hier. Savez-vous qu'il a été le parrain de Rachel, le confident de M^^° Mars, l'ami des Brohan, le chantre attitré des gloires légères de Taglioni et de Carlotta Grisi? Citez-mor une
byGoogk
merveilleou une nouveauté marquante depuis 1820, un talent, un succès, qu'il n^ait patronés et célébrés. Que de jolies pages il a semées, au courant de la plume, sur Tart, les dessinateurs en renom, les créateurs de tant d'œuvres d'esprit, patriotiques ou piquantes, si françaises, Charlet, les frères Johannot, Gavarni, Grandville, et même sur une simple fantaisie de la mode, un engouement passager^ un pur badinage, le triomphe de Pierrot et de Colombine, ou bien le commerce tendre et fleuri de M"™® Prévost, la bouquetière du Palais- Royal 1 Quand il était en bonne veine d'imagination et marchait sur des pistes heureuses, qu'il avait à lancer un livre de prix, un drame émouvant, un talent inconnu, une gloire nouvelle, comme il s'étendait à plaisir et s'entendait à déployer les belles louanges, à faire résonner les échos de la renommée ! S'il s'agissait de l'ancienne tragédie ressuscitée, de Phèdre, par exemple, qui fut le succès décisif de Rachel, de quelles draperies de pourpre et d'or il couvrait la superbe actrice, et de quel sentiment du beau, de l'auguste, des passions terribles s'éclairait .et rayonnait son exaltation éloquente ; ou bien encore, si l'Opéra ouvrait ses portes à la Péri, un ballet conçu par Gautier et écrit avec les jambes de la Taglioni, il fallait voir sa plume pirouetter sur elle-même, se livrer aux plus merveilleux entrechats, faire concurrence à la Péri en personne et se déguiser comme elle sous les costumes de la pure fantaisie, se métamorpho-
byGoogk