CHARLES REYNAUD
par ce côté délicat et tendre des sentiments humains qu’effarouche le tumulte des villes et qui ne se développe librement qu’à la campagne. La Fleur du hlé, les Cerises, la Haie, Mars, A une source, la Fe,)'me à midi, sont des modèles de ce genre aimable, tempéré, qiâ est la vraie poésie champêtre, c’est-à-dire la nature prise sur le fait, sans enluminure ni périphrase, et communiquant avec l’homme par cet échange immortel où notre âme rend en idées ce qu’elle reçoit en images. A propos des deux dernières pièces que je viens de citer, la Source et la Ferme à midi, il y aurait lieu à une étude, à une comparaison piquante entre le procédé poétique de M. Charles Reynaud et celui de M. Leconte de Lisle; car je trouve, ou à peu près, ces deux sujets et ces deux titres dans les Poëmes antiques. Chez M . Leconte de Lisle, le sentiment pittoresque et descriptif, très-réel et même très-puissant, ne tarde pas à s’agrandir et à s’absorber dans cet idéal olympien qui altère le paysage en le divinisant : la Source touche de près à la Nymphe; Midi est une sorte de flamme implacable qui ne laisse plus à l’homme qu’un immense- anéantissement, une extase immobile et muette à côté des bœufs qui ruminent et des épis qui boivent le soleil : l’âme n’a que le choi^c ou de s’enfuir ou de se perdre dans cet ensemble de créatures passives, domptées par l’invisible dieu. Chez M. Charles Reynaud, la source n'a point d’urne ni de naïade; elle est à nous, nous pouvons nous pencher sur son onde limpide, puis suivre son cours à travers les prairies en fleurs, puis nous attrister avec elle en voyant son frais ruisseau se changer en rivière, traverser une ville qui le souille de ses immoit dices, et enfin arriver à la mer, goutte d’eau perdue dan; un océan, et subissant ses tempêtes et ses naufrages. Lt ferme à midi, c’est l’heure du repos pour les laboureurs; c’est une scène agreste et paisible, animée par le travail
qui vient (le finir et par celui qui va recommencer; l’homme est là avec les animaux dont il a fait ses auxiliaires et ses amis, le chien, le cheval, le bœuf, groupe familier qu’il conduit et qu’il domine; un peu plus loin,
Au seuil de la maison, assise sur un banc.
Entre ses doigts légers tournant son fuseau blanc,
Le pied sur l’cseabeau, la ménagère tile,
Surveillant du regard cette scène tranquille.
Tout ce monde-là a chaud sans doute, mais une chaleur honnête et modérée qui ne force pas d’avoir recours à Bhagavat. Je n’insiste pas davantage; on voit assez la différence des deux manières. A quoi bon redire celle que je préfère? J’aime bien mieux répéter que M. Leconte de Lisle n’en a pas moins un très-grand talent.
Il y a autre chose qu’un charmant reflet de la vie rustique dans le volume de M, Charles Reynaud; il y a de poétiques souvenirs d’un voyage en Orient, — il y a trois petits poëmes, trois gi'acieux caprices d’antiquaire et d’artiste : Vne Fantaisie d'Alcibiade, le Festin de Circé et la Mort de Juliette. Il y a enfin ufto série de pièces unies . entre elles par une môme pensée, ou plutôt par un même amour, qui forment une sorte de roman en vers, dont l’héroïne, nommée Julie, a été l’Elvire du jeune poète; chacune de ces inspirations différentes mériterait une mention à part; mais il m’a semblé plus opportun de faire ressortir ce qui est l’attrait particulier et l’originalité distinctive du recueil deM. Charles Reynaud, ce que j’appellerais, si j’osais, la campagne humanisée. Tel qu’il est, ce recueil m’a charmé, et j’en recommande de nouveau la lecture à tous ceux qui, après les fatigues d’un hiver laborieux ou mondain, ont besoin d’un air plus frais, d’horizons plus
CHARLES REYNAÜD.
purs, de sensations plus douces. Je tromperais M. Charles Reynaud, et lui-môme ne me croirait pas, si je lui disais que son livre est une de ces œuvres qui font dans la littérature de leur temps une large trouée, bientôt assaillie par la foule enthousiaste des imitateurs et des disciples. Non; mais, après les grandes dates poétiques, il en est d’autres qui occupent heureusement les intervalles, rompent la prescription, et sont comme des anneaux plus modestes rattachant entre eux les anneaux d’or. Les Epîtrea, Contes et Pastorales méritent un des premiers rangs parmi ces aimables intermédiaires. Des recueils comme celui-là et comme deux ou trois autres qui ont paru récemment sont en poésie, entre la glorieuse époque de la Restauration et le poète inconnu qui entraînera sur ses pas la génération nouvelle, ce que sont en musique les doux accents de Lucia, les mélancoliques soupirs de Bellini, les délicieux refrains d’Auber, entre Guillaume Tell et le musicien à venir qui nous consolera du silence de Rossini.