TROIS MOIS APRÈS
Quand j’écrivais ces lignes, Charles Reynaud était plein de vie, de .santé, de jeunesse. Tout lui souriait, la poésie, l’avenir, le succès, l’amitié, l’espérance! 11 était presquq riche, quoique pocte ; sans un ennemi, quoique rempli de talent. Aujourd'hui, tout cela est brisé, foudroyé, anéanti: Charles Reynaud est mort à trente-trois ans. Que sommesnous donc entre les mains toute-puissantes qui nous épargnent ou nous frappent à leur gré? L’écho de cette jeune poésie qui nous a charmés retentit encore à nos oreilles,
que déjà les lèvres qui l’ont murmurée sont scellées et refroidies, que déjà les doigts qui l’ont écrite sont desséchés et roidis à jamais. Ah ! du moins, en face de cet enseignement terrible, affermissons-nous dans le sentiment de notre néant et de notre misère ! Que la mort de ce poëte si bon et si simple, si aimable et si aimé, que cette mort sî brusque et si soudaine, soit pour nous une leçon de re- , noncement, de résignation et de sacrifice !
M, VICTOR COUSIN
D'ordinaire, les amants délaissés ou malheureux appellent la philosophie à leur aide, et lui demandent la résignation ou l’oubli. M. Cousin a fait exactement le contraire: il se console avec une femme charmante des infidélités passagères de la philosophie et de l’éclectisme, et, pour être sûr, cette fois, de n’être ni trompé ni trahi, il va chercher cette femme à deux cents ans de distance. Ne nous en plaignons pas : que d’autres sourient de ces amours rétrospectives, de ce sentiment bizarre qui tient le milieu entre l'inquiète tendresse de l'amant et la curiosité passionnée du biographe; ce sentiment, quel qu’il soit, a produit un chef-d’œuvre.
Car c'est tout simplement un chef-d’œuvre que cette Êtudt
* Madame de tongueviile.
gur madame de Longtieville. Dans notre aride et maussade métier, quelle bonne aubaine de mettre la main sur un livre où tout élève la pensée, où circule cet air vivifiant et salubre que l’on respire sur leshauteurs, où l’amour du beau se révèle sous ses formes les plus nobles et les plus exquises, où revivent, comme dans leur cadre naturel, les plus grandes ligures de notre plus grande époque, sans que le peintre qui les retrace soit un moment au-dessous de cet idéal de beauté, de génie et d’héroïsme qu'éveillent dans nos âmes les noms de madame de Longueville, de Condé et de Corneille! Aussi ai-je bien envie de me résumer en deux mots : admiration et remercîment; c’est un peu fade, mais que voulez-vous? Chateaubriand, qui ne pêchait pas, que je sache, par excès de fadeur, a demandé pourquoi il n’y aurait pas une critique des beautés comme il y a- une critique des défauts, ajoutant, non sans raison, que la première serait plus large et plus féconde que l’autre ; celte critique des beautés, ce sera tout mon article sur le livre de M. Cousin.
Quatre phases principales se partagent la vie de madame de Longueville. La première, qui va de 1619 à 1642, est celle qui précède son mariage. Nous la voyons, pieuse et ravissante jeune fille, croître en beauté et en grâce, pencher vers ce couvent des Carmélites, qui doit être un jour son suprême refuge, aller au bal avec un cilice, s’y abandonner, malgré celte sainte armure, au plaisii- d’être admirée; balancer quelque temps entre la vie religieuse et la vie mondaine ; puis se laisser gagner peu à peu par celte atmosphère tle bel esprit, de galanterie chevaleresque, de poésie et de roman qui lui convenait si bien ; s’entourer d’un groupe de jeunes personnes presque aussi séduisantes qu’elle-même, dont quelques-unes resteront ses amies,' dont quelques-autres deviendront ses rivales; tressaillir.
VICTOR COUSIN
d’enthousiasme au magnifique réveil de celle société française du dix-septième siècle, qui va jeter un incomparable éclat; accueillir avec un cri d’admiration et de joie les premiers triomphes de son frère, le vainqueur de Rocroy, les premiers accents de son poëte, l’auteur du Cid; s’associera toutes les grandeurs, à tous les plaisirs de ce moment unique dans notre histoire, et lui offrir, en sa personne, son type le plus délicieux et le plus parfait ; cette phase rayonnante finit au mariage de notre héroïne avec le duc de Longueville.
Ce mariage n’est pas heureux ; le duc de Longueville, deux fois plus âgé que sa femme, n'a rien qui rachète ce désavantage. Nul ne ressemble moins que lui à un héros de roman ; il est veuf, il a, de son premier mariage, une fille de dix-sept ans; il ne manque pas de magnificence, d’esprit de conduite et de bon conseil, mais tout cela sans séduction et sans grandeur. Enfin, chose plus grave et plus inexcusable chez un mari quadragénaire ou plutôt chez tous les maris, il n’a pas même l’esprit et le bon goût d’être fidèle à la femme charmante qu’on vient de lui sacrifier; il reste enchaîné au char de cette coquette célèbre qui s’appelle la duchesse de Monthazon, et à laquelle j’ai toujours soin de penser lorsqu’on essaye d’humilier devant moi les femmes de mon temps. Malgré toutes ces excuses -préventives, « presque outragée par cette rivale, mal défendue par un mari qui ne sait pas même etre jaloux, » madame de Longueville se défend encore; elle trouve dans sa piété sincère et aussi dans sa fierté naturelle un recours contre les périls qui l’entourent; elle se réfugié dans le bel esprit, celte consolation anticipée ou tardive des cœurs qui n’aiment pas ou qui n’aiment plus; elle dicte des lois à l’hôtel de Rambouillet; elle protège Ménage et Voiture; elle prend parti dans la grande querelle des deux sonnets de Job et
m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
d’Uranie; on dirait qu’elle veut se préserver des grandes passions par de petits vers : vains efforts! En 1(548, un peu après la ntagnifique ambassade, ou, si l'un veut, le magnifique exil de Munster, le duc de Larocliefoucauld entre en scène. L'heure de madame de Longueville a sonne, etM. Cousin se voile la face.
Cette troisième période, la plus sombre, la plus orageuse, va de lG48à 1654. Nous sommes en pleine Fronde, et nous avons devant nos yeux une grande dame jouant au jeu dangereux des émeutes et des révolutions, se laissant entraîner par son amant dans ces misérables luttes où le grand Condé compromit sa gloire et perdit sept années de son héroïque jeunesse, sept années qui auraient pu consolider et agrandir l’œuvre de üoeroy et do Lens. — « L'amour tel qu'on l'entendait à l’Iiûtel de Rambouillet, .'amour à la Corneille et à la Scudéry, avec scs enchantements, ses douleurs et ses dangers, traversé de mille aventures, vainqueur des plus rudes épreuves, et succombant à sa propre infirmité, s’épuisant bientôt lui-méme, » ainsi commence, ainsi finit cette phase rapide et troublée, qni se termine, en 1654, comme se terminaient alors les passions coupables ou brisées; dans la pénitence, la prière, entre les austères mortifications du Carmel et les mâles leçons de Port-Royal : quatrième et dernière période, qui ne finit qu’en 1679, avec la vio de madame de Longueville, et qui expie, par vingt-cinq ans de réparation et de repentir, six ans d’un amour sans gloire, sans bonheur et sans repos. Ce premier volume de M. Cousin nous laisse au seuil de la Fronde, en 1649 ou 50; dans un second volume, il nous raconteira la fin de la guerre civile et la longue pénitence de sa belle héroïne.
Je ne crois pas que la littérature française compte beaucoup de pages plus limpides et plus fraîches que celtes où
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VICTOR COUSIN
M. Cousin retrace l’adolescence de cette jeune fille appelée à une si brillante et si mélancolique destinée, Anne-Geneviève de Bourbon; il nous la montre tantôt dans sa famille, tantôt aux Carmélites, partagée entre sa vocation religieuse et ces premières images d’béroïsme et de grandeur que personnifiait sous ses yeux le jeune duc d’Engbien, et qui se mêlaient, comme une légende de famille, aux traditions de ces deux illustres races, les Coudé et les Montmorency. Aucune recherche n’a coûté à M. Cousin pour repeupler le couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques, tel qu’il était à l’époque où mademoiselle de Bourbon et la princesse de Condé, sa mère, allaient y faire de fréquentes retraites et l’enricbissaient de leurs pieuses munificences. L’éminent écrivain a fouillé les 'cendres des générations disparues; il a interrogé de pauvres religieuses, ruines logées dans un débris, derniers restes do cette communauté célèbre, qui, dans les siècles de foi, enlevait au monde les âmes qu’il effrayait, ou lui reprenait celles qu’il avait meurtries. Ces bonnes religieuses ont ouvert à M. Cousin leurs archives et leurs biographies manuscrites, sans se douter qu’elles se trouvaient en présence d’un philosophe cartésien et éclectique, à peu prés excommunié par des casuistes de premier-Paris. N’y a-t-il pas quelque chose de touchant et de charmant dans cet échange d'affectueuses démarches et de bienveillant accueil entre ces existences parties de deux points extrêmes, mais réunies par un même amour pour des souvenirs sacrés? M. Cousin n’a pas été ingrat; ce qu'il a reçu en documents et en communications authentiques, il l'a rendu en esquisses ineffaçables. 11 a fait. sortir du demi-jour mystique et légendaire qui 1^ voilait à nos regards les saintes et gracieuses figures de la mère Madeleine de Saint-Joseph, de la sœur Marie de Jésus, de Marie-âladeleine, de la mère Agnès de
Jésus-Maria, c’esi-à-dire de mademoiselle de Fontaines, de la marquise de Bréauté, de mademoiselle Lancri de Bains, et de mademoiselle de Bellefonds : âmes d’élites, femmes supérieures, qui furent les premières compagnes de mademoiselle de Bourbon !
C’est le 18 février 1655 (elle avait alors seize ans) que les plaisirs du monde, le bonheur de plaire, l’enivrement du succès et des hommages, se révélèrent à mademoiselle de Bourbon dans un bal où elle se laissa traîner en victime, et d'où elle sortit en conquérante et en souveraine. A dater de cet instant décisif, sa vie devient un peu plus profane, et son historien se fait profane avec elle. Du couvent de la rue Saint-Jacques, nous passons à l’iiotel de Rambouillet; des sœurs ou des mères Marie-Madeleine ou Agnès de Jésus-Maria, nous arrivons à madame de Sablé, à Ménage et à Voiture. 11 y a là un délicieux chapitre d’histoire littéraire, où l’hôtel de Rambouilletest apprécié d’une façon magistrale, et comme il doit l’être par les hommes sérieux. Depuis quelque temps, on le sait, une réaction s’est accomplie en faveur de cet hôtel célèbre ; la rage de dénigrement et de pessimisme qui s’attache, chez certains censeurs moroses, à toute la littérature moderne, a naturellement reporté les esprits vers ce qui en diffère le plus, vers le fameux salon bleu de Julie d’Angennes, et ce genre précieux dont il fut le modèle le plus accompli. Des gens qui ne daigneraient pas s’arrêter un instant à la prose et aux vers de nos plus fins romanciers et de nos meilleurs poètes, qui traitent de frivolités malsaines ou maladives tout ce qui s’écrit aujourd’hui, s’extasient devant un sonnet de Benserade ou de Voiture, un qua^train de Sarrasin ou de Bo'is-Rohert, un madrigal de Godeau ou de Ménage; et même, tant est grande cette idolâtrie du passé ! ils laisent entendre, à demi-voix, que la Calprenède et Scudéry
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ne sont pas à mépriser. Le dirai-je? Je trouve M. Cousin lui-même trop indulgent pour cet affreux côté de la littérature d’avant Molière et Boileau. Il était digne de l’homme qui nous a peint en traits admirables Condé et Corneille, Descartes et Pascal, l’héroïsme militaire et l’héroïsme intellectuel, de faire justice de ces ridicules fadeurs, et de nous montrer que c’est en échappant à leur influence que les grands hommes de cette époque ont conservé intacts leur génie et leur gloire. Toutefois cette indulgence de M. Cousin a un motif et une excuse; ce qui domine tout pour lui, c’est madame de Longueville; or elle a régné à l’hôtel de Rambouillet ; tout en ayant le bon goût de trouver Chapelain ennuyeux et Scudéry insupportable, elle agréait leurs hommages. Godeau, l’évêque de Grasse, lui adressait des lettres spirituellement entortillées, à demi dévotes, à demi galantes. Tous les beaux esprit-s de céans étaient ses adorateurs; adorateurs commodes dont la passion s’exhalait en vers détestables, et qui n’effarouchent la jalousie de personne, pas même celle de M. Cousin : plus tard, il se montrera moins accommodant et moins traitable; c’est qu’il s’agira du véritable amant et du véritable homme de génie.
Mais, si je me permets de trouver M. Cousin trop indulgent pour ces poésies galantes où des Trissotins antidatés célébraient les attraits, les a-p-pas de madame de Longueville et de ses belles amies, si j’en veux surtout à ces citations qui dérobent à son livre des pages que sa prose remplirait bien mieux, il y a dans ce livre deux sentiments, j’allais dire deux cordes qui vibrent d’une façon merveilleuse et que je ne me lasse pas d’admirer ; c’est le sentiment de la beauté, représenté par madame de Longueville, et celui du génie guerrier, des grands intérêts de la France, représentés par Richelieu, et surtout par Condé.
M. Cousin nous (lit, dans une préface émouvante et attristée; — « L’âge arrive, le ciel s'assombrit; nous nous devons à de plus sérieuses pensées. » — On ne le croirait pas, à voir tout ce qu’il a de jeunesse, de tons chauds et riches, d’ardeur intime et contenue, chaque fois qu’il aborde le portrait de son héroïne et des belles personnes qui l’entouraient. Si l’on ne savait que M. Cousin a (icrit sur le Beau des pages qui ont immédiatement acquis parmi les artistes une autorité souveraine, on s'étonnerait de rencontrer un philosophe si bien renseigné sur ce chapitre délicat, et sachant si bien ce que doit être une femme pour être tout à fait belle. D’abord, il ne peut pas souffrir les femmes maigres, o ces frêles poupées qui déguisaient sous de gigantesques paniers des formes absentes, coquettes dépravées ou étiolées, bonnes tout au plus à tenir tête aux héros de Rosbach et aux colonels brodant au tambour. » Ce qu’il lui faut, c’est la femme alliant la force à la grâce, telle qu’on la devinerait chez la Vénus de Milo, la Psyché de Naples, et, en général, chez les statues antiques, si ces types de beauté féminine laissaient quelque chose à deviner. Aussi quel courroux lorsque des hérétiques ont osé prétendre que madame de Longueville manquait d’embonpoint ! Encore une fois, ne nous plaignons pas : c’est cette vivacité passionnée qui répand un tel charme sur l’œuvre 'de M. Cousin. 11 est philosophe, c’est vrai; mais, comme l’iaton, son maître, il est aussi artiste et poëto. Les muses se sont inclinées sur son berceau; les abeilles de rilymette ont'sustnTd près de ses lèvres ; il a été touché d’un de ces rayons du ciel d’Athènes qui éclairent et colorent tout, horizons, monuments et rivages; poésie vivante, commentaire immortel d’une poésie immortelle.
Quelle grâce'enchantercsso dans le groupe de ces jeunes compagnes de madame de Longueville : mademoiselle de
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Rambouillet, mademoiselle de Brienne, mademoiselle de Montmorency-Boulteville, mesdemoiselles du Vigean! Quel ravissant chapitre de roman que l’épisode des pures et • fraîches amours de mademoiselle Marthe du Vigean, la plus jeune des deux sœurs, avec le héros de Roefoy I Et plus tard, lorsque celte délicieuse aurore a fait place à un beau jour où se glissent déjà quelques nuages, lorsque madame de Longueville, dans tout l’éclat de ses triomphes, un peu coquette, vertueuse encore, commence à soulever contre elle les envieux, les médisants et les rivales, quel art, quel talent de mise en scène, quelle émotion pathétique et croissante dans le récit de ce tragique duel de Coligny et de Guise, qui inaugura la phase orageuse et coupable de cette belle vie! « Qui donc a appris à M. Corneille la politique et la guerre? » disaient les hommes d’État et les généraux de son temps. Je dirais volontiers ; « Qui donc a appris à M. Cousin à raconter un duel mieux que M. Mérimée, à comprendre le beau mieux que Pradier, à pénétrer le cœur des femmes mieux que M. de Balzac? » Il est vrai qu’il me faudrait demander en môme temps qui lui a appris à écrire aussi bien que Pascal et la Rochefoucauld, cl ces queslions-là me mèneraient trop loin.
La Rochefoucauld ! Je viens de nommer le rival, l’ennemi intime du biographe do madame de Longueville. Son ressentiment Contre lui est si vif, qu’il lui fait oublier, non*, seulement l'impartialité historique, mais môme cette perfection et celte harmonie de composition, si remarquable dans les autres parties de son ouvrage. Lisez la page 34 de sa belle introduction, et passez de là à la page 345; vous verrez que M. Cousin n’a pas craint de se répéter et do reproduire les mômes citations pour faire mieux ressortir les torts du grand coupable; il cite deux fois un fragment
des Mémoires de la ducliesse de Nemours, deux fois un passage de madame de .Molteville, deux fois un morceau de la Rochefoucauld lui- même, et, de cette négligence, peutêtre volontaire, il résulte que le lecteur le plus superficiel, le moins attentif, est forcé de savoir tout ce que l’auteur des Maximes a mis d’égoïsme, d’ambition personnelle et de froid calcul dans sa liaison avec madame de Longueville. Ce que M. Cousin s’attache surtout à prouver — et il y réussit — c’est que ce ne fut pas le désir de plaire à madame de Longueville qui jeta la Rochefoucauld dans la Fronde, mais le dévouement absolu de madame de Longueville à son amant, qui l’y précipita elle-même, et fit d’elle l’héroïne de ces rébellions funestes. Sans entrer tout à fait dans ces exagérations passionnées, et en admettant qu’il y ait des moments où l’esprit de révolte passe dans l’air et emporte les imaginations et les âmes, il faut reconnaître que le sentiment national et la grande politique, celle qui cherche avant tout l’intérêt et la gloire du pays, n’ont jamais parlé un plus magnifique langage que dans les pages où M. Cousin énumère avec un frémissement de douleur et de regret les résultats de cette désastreuse guerre : le plus pur et le plus noble sang de la France inutilement répandu; l’accroissement de notre territoire, rêve de Richelieu et de Mazarin, brusquement arrêté; le grand Condé, âgé de trente ans à peine, tournant contre le trône cctlc victorieuse épée qui aurait pu ajouter tant de soeurs aux journées de Lens et de Rocroy. Condé surtout, chaque fois qu’il revient au premier plan de cette histoire, inspire à Kl. Cousin de mâles et austères accents; il gémit des éclipses de sa fidélité et de son génie, comme il gémit des taches qui ternissent la beauté et la vertu de madame de Longueville; il s’est si bien ideniifiô avec ses deux héros, que la réputation de l’une et la gloire
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de l’autre finissent par lui appartenir, et que l'on ne saurait y porter atteinte sans le frapper lui-même dans ses plus chères tendresses, dans le plus vif et le plus profond de son cœur. C’est pour cela que la Rochefoucauld lui est odieux; il a contribué à égarer ces deux nobles âmes; il a pris part à cette Fronde qui a amoindri la France et préparé peut-être les révolutions lointaines; il a été cause que le grand Condé a perdu l’occasion de dix victoires, et que madame de Longueville a été infidèle à la royauté, à son mari... et à M. Cousin.
Voilà la principale inspiration de ce livre; il en est peu de plus belles. Si je fais bon marché de cette petite rancune d’amoureux qui anime l'éminent biographe contre son illustre prédécesseur, il reste ce qui est la vie même et l’inattaquable honneur de cet ouvrage; il reste un sentiment historique d'une élévation admirable, un culte fervent pour la gloire et la grandeur de la France, soit qu’elles se personnifient dans la politique de Henri IV, do Richelieu et de Mazarin, soit qu’elles éclatent dans les victoires de Condé et de Turenne, soit qu’elles se révélent dans les œuvres de Descartes, de Corneille et de Bossuet; il reste enfin une haine ardente contre l’anarchie, contre ces passions destructives qui exploitent la misère et le mécontentement du peuple, contre ces désordres qui corrompent l’esprit national et préparent le despotisme ert déshonorant la liberté. Que de réflexions mélancoliques a dû faire M. Cousin lorsqu’il a écrit ces pages si vraies et encore si actuelles, lorsqu’il a précisé cette première date, j’allais dire ce chiffre cabalistique, des souffrances et des agitations populaires exploitées par des ambitieux et des anarchistes: Février 1648!
M. Cousin, malgré les chagrins que lui causent la Fronde et ses héros, s’est passionné pour l’époque qui précède
CAUSEIUES LITTÉllAIKES.
celte date fatale, et qui comprend Rocroy, Lens, Nordlingen, le Discours sur la Methode, les Provinciales, le Cid, Horace, Cinna. Selon lui, c’est le moment où le génie do la France atteignit à son apogée: c’est le vrai dix-septièmo siècle, et le reste n’a été (jiie le siècle de Louis XIV. Peutêtre ses préférences l’ont-elles rendu un peu injuste; peutêtre eût-il été d’une meilleure critique littéraire de no pas ^ établir une séparation aussi marquée entre cette premièro période et celle où s’épanouirent, dans toute leur maturilô et toute leur perfection, Molière, la Fontaine, madame do Sévigné, Racine, Rossuet, Rourdaloue, Fénelon, et un peu plus tard la Bruyère. La décadence (ce mot devrait-il jamais se mêler à ces noms?) ne commence qu'à Fontcneile, c’est-à-dire au moment où la langue s’aiguisa davantage, où le trait d’esprit prévalut, où le style, au lieu d’être l’expression simple, la vibration sincère d’une grande pensée dans un grand 'cœur, songea un peu trop à luimême, et essaya de se préférer à ce qu’il avait à exprimer. Depuis, nous en avons vu bien d’autres qui doivent nou.s rendre très-indulgents, même pour Fonlenellc; mais enfin, quand on est soi-même un maître, quand on écrit un livre destiné, à son tour, à devenir classique, il n’est peut-être pas bien sage de créer ainsi deux siècles dans le grand siècle, et de nous dire que le second, celui de Louis XIV,
« a substitué, en tout genre, la simplicité à la naïveté, la noblesse à la grandeur, la dignité à la force, l’élégance à la grâce. » — Ne vaudrait-il pas mieux voir dans ces transformations et cet assouplissement successifs l’effet naturel de la marche du temps, le progrès de la civilisation littéraire, de la recherche du beau, de la perfection du langage, s'exerçant sur des génies de même race et de même trempe?
Oui, c’était un beau temps que celui-là; c’était une no-
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Lie époque que celle où l’on recevait un bulletin de vicfoiro, et où celte victoire s’appelait Lens ou Rocroy; celle où l’on allait le soir au théâtre, et où l’on en rapportait Cinna ou Pohjeucte; celle où Descartes inaugurait une philosophie nouvelle, alliance (toujours un peu troublée) de la raison et do la bonne foi; celle où Pascal prenait la plume d’abord comme le plus éloquent des pamphlétaires, ensuite comme le plus sublime des penseurs; celle où le réveil de l’esprit français, longtemps entravé par les guerres civiles et les déchirements de la monarchie, avait ^ pour personnifications et pour interprètes les généraux les plus braves, les femmes les plus belles, les grands seigneurs les plus brillants, les plus hardis cavaliers, les plus généreux poètes, les plus magnifiques écrivains; la première impression, lorsqu’on se reporte vers ce temps sur les traces de M. Cousin, et que l’on revient ensuite au notre, est de se sentir humilié et attristé. « Qu’ils étaient grands, et que nous sommes petits! » murmurons-nous tristement, en songeant à ce qu’on était alors, et à ce que flous sommes. ^
Eh bien, là encore il y a un peu d’injustice, et je n’en voudrais pour preuve que ce livre même. Pcrmetlez-moi, ivant de finir, ce court plaidoyer pro domo vieâ; l’humilité est une vertu, l’humiliation est un malheur : gardons- ’une, et tâchons d’amoindrir l’autre. *
D’abord, et pour commencer par le commencement, je n’admets pas, dût-on me taxer d'un fiàkulc chauvinisme, |e n’admets pas que nous ayons dégénéré sous le rapport do l’héro’isme et de la bravoure militaires. Les Changarnier, les Dedeau, les Lamoricière, les Canrobert, valent à mes yeux ces intrépides lieutenants do Condé, Gassion, la Moussaye, Châtillon, Sirot, qui l’aidaient à gagner desbaailles. L’épée de la France peut sc reposer, mais elle ne se
brise ni ne s’émousse jamais; et, s’il y avait doute, j’en appellerais au besoin à ce passage si honorable et si touchant que le souvenir de Chantilly et de son dernier propriétaire a inspiré à M. Cousin.
El les femmes! Pourrait-il y avoir aujourd’hui des existences comme celles de cette duchesse de Montbazon, de toutes ces coquettes célèbres qui déshonoraient l'amour, dégradaient la galanterie, avilissaient leurs amants en s’avilissant elles-mêmes, trafiquaient de leurs charmes malgré leur blason, ne reculaient devant aucune perfidie et rivalisaient de vénalité et d’astuce avec les fameuses courtisanes? De tellçs créatures aujourd’hui seraient-elles possibles? Il n’y en a plus, il ne peut plus y en avoir, ni à la cour, ni à la ville, ni chez le duc, ni chez le prince; si, par extraordinaire, on y rencontrait une femme qui offrît quelques traits lointains de ressemblance avec celles dont je parle, un cri général, le cri de la morale publique outragée et vengeresse, protesterait contre cet anachronisme en jupons et en falbalas!
Et les évêques! Sans manquer de respect à ceux d’il y a deux cents ans, croyez-vous que monseigneur Dupanloup, par exemple, à qui il serait si facile de faire ses preuves de bel esprit, n’est pas mieux dans son état, dans la vraie pensée de l'Église, dans les saints et sérieux devoirs de l’épiscopat, que cet évêque de Grasse, coquetant avec toutes les Philamintes, désertant son diocèse pour l’hotel de Rambouillet, et se croyant quitte envers sa sinécure épiscopale moyennant quel<iues banalités mystiques mêlées à des préciosités galantes?
Et les gens de lettres! Ceci nous touche de plus près; M. Cousin cite une phrase cruelle de son héros, qui me servira à expliquer ma pensée : « Voiture, disait le grand Condé, serait insupportable s'il était de notre condition. »
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Quel mot! Rapprochez-le des dédicaces de Corneille, et dites-moi si l’écrivain de nos jours, universellement respecté pourvu qu'il se respecte lui-même, traité d’égal par les hommes les plus distingués, pourvu qu’il ne se croie pas leur supérieur, ne devant qu’à lui -même son aisance pourvu qu'il ne veuille pas être millionnaire, n’a pas une situation mille fois préférable à ces pauvres auteurs, beaux esprits ou vrais génies, qui faisaient partie de la maison d’un grand seigneur, qui figuraient tantôt parmi les curiosités de son salon, tantôt parmi les décorations de son antichambre; qui étaient forcés de répondre à des pensions médiocres par de basses flatteries ou des louanges hyperboliques, et que l’on ne tolérait qu’à la condition de leur rappeler sans cesse qu’on gardait toujours le droit de les mettre à la porte? Je sais bien qu’il y a, de nos jours aussi, quelques écrivains que la société a fini par traiter un peu en bouffons et en grotesque^; mais à qui la faute?
Aux mœurs du temps ou au ridicule particulier de l’individu?
11 y a encore dans ma comparaison une nuance qui me semble plus délicate et plus intime; que n’a-t-on pas dit, '
que n’avons-nous pas dit nous-même, pendant ces dernières années, de ces écrivains illustres qui se sont faits les historiographes des amours de leur jeunesse, qui ont trahi, dans leurs Mémoires, dans leurs Confidences, des secrets ♦
de cœur, des noms, des souvenirs, des images, destinés à rester éternellement ensevelis dans le coin le plus fermé et le plus sacré de leurs* âmes? Je ne les justifie pas, à Dieu ne plaise! Mais que direz-vous de ce grand seigneur, de cet écrivain duc et pair, de ce modèle de galanterie chevaleresque, de ce la Rochefoucauld enfin, immortalise * par un chef-d’œuvre, devenu dans sa vieillesse l’idole de deux adorables femmes, resté, après tout, une des gloires
de la France, et qui nous raconte tout au long ses amours avec la plus grande dame de son temps, ne déguisant aucun nom propre, et nous faisant part, non pas de ces en traînements passionnés qui ennoblissent tout, mais de ces froids calculs qui aggravent la faute et souillent l’aveu? Do quel côté vous semble-t-il qu’il y ait le plus de convenance, do délicatesse et de loyauté?
Vous le voyez, les hommes se ressemblent plus qu’on ne le croit, les siècles diffèrent moins qu’on ne le dit. Il n’y a, je l'avoue, dans mon parallèle, dans mon essai de réhabilitation du présent aux dépens du passé, qu’un point qui m’embarrasse c’est le rapprochement des livres de ce temp.s-là avec les livres de ce temps-ci. Mais que M. Cousin me pardonne d’avoir omis cette différence! Ën le lisant, je l’avais oubliée.
« A la gloire de madame de Longueville, nous dit-il en terminant son introduction, il n’a manque que la voix de Bossuet. Si l’incomparable orateur qui avait consacré à Dieu Louise de la Miséricorde, et qui plus tard égala la parole humaine à la grandeur des actions de Condé, s’était aussi fait entendre aux funérailles d’Anne de Bourbon, les lettres chrétiennes compteraient un chef-d’œuvre de plus, dont rOraisou funèbre de la princesse palatine peut nous donner quelque idée, et le nom do madame de Longueville serait environné d’une auréole immortelle. »
Cette auréole ne manque plus à madame de Longueville; au lieu d’un orateur sacré, ^dont le langage eût été peut-être trop solennel pour notre siècle d’égalité, elle a rencontré un historien de génie qui a parlé d’elle en amant, en artiste, en poète, et qui élève à sa gloire un monument impérissable.
VlCTOIl COUSIN.