M. CHARLES REYNAUD
Lorsqu’on passe de M. Leconte de Lisle à M Charles Reynaud, il semble qu’on échappe à un pédagogue et qu’on
' ÈpHret, Conlet et Pastorales.
se trouve avec un aimable compagnon de route, doué de la faculté de traduire en beaux vers les impressionsdu voyage; ou, pour parler un langage d’une actualité plus pittores- (lue, il semble que l’on quitte un de ces tableaux de haut style où MM. Édouard Berlin et Aligny reproduisent les lignes grandioses et les formes majestueuses du Poussin, pour se placer devant une de ces toiles que Français et Corot baignent de fraîcheur et de lumière, aimant mieux être vrais que poétiques, ou plutôt sûrs d’être poétiques par cela même qu’ils sont vrais. — Il faut être jeune, a-t-on dit (peut-être l’ai-je dit moi-même), pour faire des vers et pour en lire. — J’accepte la première partie de la phrase, mais non la seconde : il doit y avoir, il y a dans la vie, des moments de détente intellectuelle, de recueillement et de repos après le mouvement et l’effort, où l’âme, se dérobant à ce qui surexcite pour revenir à ce qui apaise, peut encore, malgré le déclin, la fatigue, le ressentiment des vieilles blessures, se rouvrir aux émotions douces et se laisser reprendre au charme de la poésie. C’est alors que le livre du poêle est le bienvenu, et rien ne manque à son attrait si l’on a le bonheur de le lire à la campagne, par une belle matinée de juin, au milieu des paisibles images qui se reflètent dans ses vers. Ces heures charmantes, M. Charles Reynaud me les a données; je ne le juge plus, je le remercie.
Vous savez que les Italiens et surtout les Italiennes ont un mot pour rendre, en dernier ressort, l’impression qu’on leurcause. Soyez beau, spirituel, célèbre, vertueux, rempli de talent, recommandé par de nombreux succès ; si vous n’êtes pas sympathique, tout est dit : vous êtes condamné sans appel, et il ne vous reste qu’à essayer de vous faire aimer ailleurs. Eh bien! la poésie de M. Charles Reynaud possède au plus haut degré cette qualité qui domine tout
CHARLES REYNAÜD.
en Italie; elle est sympathique. Vous prenez son recueil, vous lisez une page, puis deux, puis dix, et vous vous sentez gagné peu à peu, non pas par un de ces entraînements souverains, invincibles, qu’exercent les poètes de taille ho- ^ mérique, sbakspearienne ou dantesque, mais par une douceur secrète, délicate, pénétrante, qui s'infiltre au lieu de s’imposer; ce n’est pas un aigle qui vous enlève dans ses serres, c’est plutôt un de ces oiseaux familiers qui viennent becqueter à votre vitre un soir d’avril, et vous annoncen l’approche des beaux jours. Voulez-vous un exemple de cette familiarité cordiale qui s’établit entre la muse de M. Charles Reynaud et l’esprit de son lecteur, pourvu que ce lecteur ne soit pas tout à fait momifié par le positif de la vie? 11 vous est arrivé, n'est-ce pas? dans un de ces beaux soirs d’été où le silence même est une harmonie, de revenir des champs, — il faut aimer les champs pour se plaire > avec M. Reynaud, — et de vous asseoir sur un tas de gerbes, l’œil fixé sur un ciel d’azur qu’envahissaient successivement les reflets d’or du soleil couchant, les tons grisâtres du crépuscule et l’ombre constellée de la nuit? Autour de vous, tout était tranquille; les bruits s’éteignaient peu à peu, et c’est à peine si vous entendiez çà et là la clochette d’un troupeau attardé, l’aboiement d’un chien de ferme, ou un frémissement d’ailes à travers l’espace assombri. Tout à coup, voilà que s’élevait un chant ou plutôt une note douce, régulière, plaintive, mystérieuse, et, malgré vous, votre rô" verie s’attachait à ce son monotone qui vous berçait de sa mélancolique uniformité. Qu’était-ce donc? voix de la terre ou des étoiles, appel furtif d’une âme en peine, plainte d’un oiseau blessé, murmure d’amour ou de tristesse, que voulait-il? quedisait-il? M. Charles Reynaud nous l’apprendra : hélas! cette note, cette plainte, cette harmonie, cette caresse sonore qui s’accordait si bien avec votre rêve, c’é-
tait... le chant du crapaud! Sur ce thème bizarre, mais vrai, le jeune poëte a écrit une pièce délicieuse que je voudrais pouvoir citer tout entière et qui aurait le double avantage de justifier mes éloges et de dédommager de ma prose; en voici du moins les premières stances :
D’où viennent ces chants si doux, Et cependant si tristes.
Que soupirent autour de nous D’invisibles choristes?
On croit entendre, au bord de l’eau.
Pan, le dieu de l’automne,
Tirer de sa flûte en roseau Ce refrain monotone.
Dans les guérets et dans les bois Résonnent ces chants grêles,
On dirait que toutes ces voix Se répondent entre elles.
La mélancolique chanson S’éteint, puis recommence.
Et c'est toujours le même son Et la même cadence.
Mais je voLs passer près de moi Comme une forme impure !
Ah ! je te reconnais, c’est toi, Horrible créature!...
C’est ainsi que M. Charles Reynaud nous associe aux impressions de la vie rustique, et nous y ramène sans cesse