‹ Causeries littérairesChapitre 13 sur 32 · M. ET GU1Z0T · texte numérisé non relu

M. ET GU1Z0T

Les grands hommes, ou, si vous aimez mieux, les hommes célèbres, pourraient se diviser en deux classes ; ceux qui ont été complètement de leur temps, qui en ont personnifié avec éclat les vertus, les passions, les entraînements, les croyances, parfois même les vices; et ceux qui, dépaysés dans leur siècle, représentant avant l’heure un mouvement destiné à se développer et à triompher plus tard, luttant pour une cause incomprise encore ou déjà suspecte, semblent des caractères ou des personnages antidatés. Les premiers — est-il besoin de le dire? — ont une influence plus immédiate, une gloire plus prompte, un rôle plus décisif. Leur figure est assez en relief dans son cadre pour qu’on puisse en saisir et en admirer l’expression et le contour; mais elle y tient et s’y lie d’assez prés pour que cadre et entourage contribuent à la majesté de l’ensemble. Les autres, au contraire, ont constamment à souffrir de

* Àbailard et Béloue, Essai historique.

M. ËT M«b GUIZOT.

cet antagonisme entre les idées dont ils portent le germe et celles qui dominent leur époque, et ce contraste se traduit pour eux en désenchantements amers, en douleurs poignantes, en suprêmes lassitudes. Aussi les générations suivantes, celles qui assistent à l’avénement définitif des doctrines dont ils furent les précurseurs, se croient obligés de leur payer tout un arriéré de célébrité et d’hommages, de leur rendre avec usure ce dont ils n’ont pas joui de leur vivant, et même d’expliquer ou de compléter, à l’aide de connaissances et de sentiments d’une date beaucoup plus récente, ce qu’ils ont essayé plutôt qu’accompli, rêvé plutôt qu’exécuté, effleuré plutôt qu’obtenu. Comment s’étonner de ce surcroît d’empressements et de sympathies? Ces hommes sont à la fois pour nous des contemporains et des ancêtres; nous saluons en eux notre propre génie, et nous retrouvons en nous leur ouvrage. Et si un autre prestige se joint à celui-là, si une auréole romanesque entoure ces mandataires du présent dans le passé, ces initiateurs du passé dans le présent, et renouvelle, à travers lés âges, l’éclat et la fraîcheur de leur couronne scientifique, alors leur popularité n’a plus de Itornes ; la poésie les dispute à l’histoire; il n’est pas d’âme passionnée, d’imagination malade, de sensibilité sincère ou factice, qui ne les choisisse pour patrons, et ne se plaise à faire de ses émotions et de ses souffrances la paraphrase de leur légende.

C’est ce qui est arrivé pour Ahailard, j’allais dire aussi pour Héloïse. — « L’esprit et la science d’Abailard, nous dit son éminent historien, auraient fait vivre son nom dans les livres; l’amour d’Iléloïse a valu à son amant comme à elle l’immortalité dans les cœurs. » — Oui, c’est vrai, et il y aurait injustice à leur contester ce double titre aux affectueux respects de la postérité; mais peut-être n’est-ce pas tout; peut-être ne se sont-ils si puissamment emparés des

intelligences et des cœurs que parce qu’ils répondent par d’intimes analogies à tout ce que l’esprit et le sentiment modernes ont de secrètes préférences et d’irrésistibles penchants. Otez à Abailard ce costume de théologien ou de clerc qui est la livrée du temps; arrachez-le aux arcanes de cette scolastique où ne s’est porté son génie que parce qu’ils résument toute la science, tout le succès, toute la gloire, toute la fortune de son siècle : que vous resterat-il? Un héros, et, qui pis est, un poète contemporain. Il en a les ardeurs et les défaillances, les transports et les langueurs. Résolu et téméraire quand sa passion et sa vanité .sont en jeu, la force et l’énergie lui manquent dés qu’il s’agit de soutenir la lutte et de supporter les conséquences de ses audaces. Chez lui, le penseur est hardi, l'amant irrésolu, l’homme pusillanime. Son courage n’est que métaphysique; les épreuves de la vie l’effrayent et le déconcertent. Rêveur subtil et passionné, inégal et vain, si je n’apercevais pas sa figure en tête d’un in-folio du moyen âge, je la chercherais au frontispice d’un poème de l’école de Gœthe ou de Gyron. Notre époque ne s'y est pas trompée; et si, comme nous l’assure M. Guizot, de fraîches couronnes déposées par des mains inconnues sur le tombeau des deux amants, attestent, à six cent soixante-quinze ans de distance, la sympathie sans cesse renaissante des générations qui se succèdent, d’autres couronnes plus solides et plus durables leur ont été tressées par des mains illustres. La gloire d’Abailard s’est retrempée et rajeunie dans de beaux livres où il semble respirer plus à l’aise que dans les siens, et où d’éminents écrivains lui font les honneurs d’un siècle qui reconnaît en lui ses deux prédilections les plus chères : dans la vie de l’esprit, le contrôle; dans la vie du cœur, le roman. ■

Parlerai-je d’Héloïse? Peut-être a-t-elle mérité plus en-

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M. ET Mx* GUIZOT.

core que la Muse moderne — je la fais remonter à Jean- Jacques — l’accueillît et l’adoptât comme sienne. Héloïse n’a eu des femmes de son temps qu’une seule qualité qu’elle aurait bien dû léguer aux femmes du nôtre ; la soumission, l’obéissance. Supérieure au fond à Âbailard, elle se prosterne devant lui comme devant son maître, et, jusqu’au dernier moment, tout en elle, conscience, volonté, honneur, doutes, irrésolutions, faiblesses, regrets, muettes révoltes contre les rigueurs du cloître et les tourments d’une vocation forcée, tout abdique au profit de ce maître exigeant qui veut que, ne pouvant plus être à lui, elle ne soit à personne. Par ce côté, le plus beau de tous, Héloïse appartient au moyen âge, à cette époque où la femme, récemment émancipée par l’Évangile, était encore maintenue dans une sorte de dépendance, précieux débris de la civilisation païenne ou hébraïque. Pour tout le reste, Héloïse est notre contemporaine. Elle se livre avec cet abandon superbe qui n’admet ni résistances, ni lenteurs, ni scrupules. Raisonneuse et savante, elle ne se donne même pas la peine de raisonner sa défaite, de mettre sa science au service de sa passion. Abailard la veut, elle l’aime, il n’en faut pas davantage; ce serait déshonorer son amour que de marchander avec lui; c’est en se couronnant de sa faute et de sa faiblesse qu’elle fait de sa faiblesse une force et de sa faute une gloire. Abailard a tant de génie, il est si supérieur aux autres hommes, que la femme qu’il élève jusqu’à lui par son amour échappe aux lois communes, s’illustre de sa chute et grandit en tombant! Plus tard, lorsque leur liaison est divulguée, lorsque Abailard, par peur plutôt que par vertu, lui propose de l’épouser, vous croyez peut-être qu’Héloïse, heureuse de pouvoir réconcilier son honneur et son amour, sa conscience et son bonheur, va tressaillir de reconnaissance et de joie: er-

reur! Elle aime mieux être la maîtresse d’Abailard que sa femme, et les raisonnements qu’elle emploie pour renverser ce projet de mariage ne sont pas le chapitre le moins piquant de ce romanesque épisode. Abailard se marier, lui, le grand penseur, le grand théologien, le grand dialecticien (lu siècle! Jlais alors que deviendrait la science au milieu des soucis du ménage, des criailleries des marmots, de tous ces détails domestiques dont l’asphyxie quoti* dienne est mortelle, à la longue, pour l'art et le talent? Et quelle honte pour elle, Héloïse, la docte élève du plus docte des précepteurs, si l’ou pouvait un jour l’accuser d’avoir éteint dans les petites misères de la vie conjugale ce llambeau du dilemme et du syllogisme ! Quel regret si Abailard, en devenant époux et père, cessait d’être philosophe ! Non, ce qu’il lui faut, c’est une amante passionnée qui lui laisse son indépendance tout entière, qui ne lui impose d’autres chaînes (jue celles d’une libre inclination et d’un amour partagé, qui ravive en lui, par de rares et furtives entrevues, le feu du génie et l’ardeur de la science, et non pas une ménagère qui l’emprisonne et l’enlace dans le froid réseau des bourgeoises réalités. Dites, n’est-ce pas là une héroïne telle que nous en voyons chaque matin dans nos livres, chaque soir sur nos théâtres? De Rousseau à madame Sand, de Julie à Diane de Lys, la dernière venue de cette orageuse famille, ne reconnaissez-vous pas ce paradoxe de l’orgueil se préférant aux vraies notions du bien et du mal, et inventant à son usage, au delà des vertus et des devoirs véritables, un devoir imaginaire, une vertu chimérique, faite de superflu, et veuve du nécessaire? Qu’importe maintenant qu’Héloise cite du grec et du latin, invoque à l’appui de son opinion les philosophes païens et les Pères de l’Église, appelle son fds Astrolabe, et môle sans cesse ses souvenirs de savante à ses sentiments d’bé-

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