M. ET M«» GUIZOT
roïne? Go n’est là qu’une question secondaire, accidenleilo, un vernis de couleur locale jctë sur une passion et un caractère, mais qui n’est, à vrai dire, ni le caractère ni la passion. Une Héloïse moderne donnerait à sa métaphysique une allure plus actuelle: elle citerait Hegel et Jean- Paul au lieu de Sénèque, de Jovinien, d’Origène ou d’Ézéchiel. Elle appellerait son fils André ou Jacques au lieu d’Astrolabe. Bagatelles que tout cela! Frivolités de costume et d’extérieur qui sont aux phénomènes de l’âme ce que riiahit est au corps! — Femme de son temps, je le répète, par la soumission de la science, Héloïse est du nôtre par cette révolte contre les lois de la vie commune, qui, même dans le cloître, s’exhalait encore en vagues soupirs et en plaintes inconsolées.
Un des grands mérites — et ce n’est pas le seul — du bel essai historique de M. et madame Guizot, c’est d’avoir ramené à des proportions vraies ces événements et ces personnages, que le fanatisme des cœurs romanesques grandissait outre mesure, et nous montrait, à travers l’espace, embellis de toutes les teintes brillantes de l’idéal et du lointain. La poésie ingénieuse de Pope, l’emphase sentimentale de Colardeau, n’ont rien à voir dans cette prose austère, large et sobre, où le noble et pur talent d’une femme s’est si bien identifié avec l’inspiration qu’elle trouvait à ses côtés, que les deux plumes semblent s’être unies dans une même pensée, dans un môme style, et que, sans un avertissement de l’éditeur, on serait fort embarrassé de faire la part de chacun. Sans doute, au point do vue où étaient placés M. et madame Guizot, ils ne pou' vaient être défavorables à la cause dont Abailard fut le ciiampion prématuré, au mouvement d’émancipation intellectuelle et de libre examen, par lequel le brillent dialecticien du douzième siècle préluda aux meurtrières attaques
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de Luther et aux redoutables explosions de la Reforme : et pourtant quelle modération! quelle sagesse! — «Entre Abailard et les théologiens de son temps, nous disent-ils, se débattaient la cause de la liberté et celle de la règle. L’union de ces deux puissances n’appartient qu’à ces temps éclairés qui sont comme l’âge viril des nations. 11 est pour les peuples, comme pour les individus, un état d’enfance où la raison des hommes, loin d’être capable de les conduire, peut à peine suffire à les soumettre. La liberté ne se produit alors que par des désordres qui contribuent sans doute au progrès du développement social, mais qui peuvent à bon droit redouter les générations aux dépens de qui se fait le travail dont elles ne sont pas destinées à recueillir les fruits. Les chefs ecclésiastiques, seul pouvoir moral que reconnût au douzième siècle la société, durent voir avec effroi des doctrines d’indépendance ébranler les seules autorités auxquelles eux-mêmes reconnussent la force comme le droit de maintenir la morale sociale, et même par l’injustice et la persécution ils défendirent de bonne foi leur temps d’un danger réel, et la vérité d’un triomphe prématuré. » Ajoutons, hélas ! que, môme dans ces temps éclairés, dans cet âge*viril dont parle l’éloquent historien d’Abailard, la cause de la liberté et celle de la règle ont assez de peine à se confondre, que leur alliance est marquée par assez d’orages et de rechutes, que l’état de maturité des nations parait souvent assez près de retomber à l'état d’enfance pour justifier surabondamment les méfiances de l’esprit d’autorité contre l’esprit de contrôle.
Ajoutons aussi que, chez Abailard, malgré son talent oratoire, ses facultés poétiques et ce don de persuasion qui passionnait son auditoire, l’examen philosophique, l'essai de discussion et de controverse, le libre effort pour
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