‹ Causeries littérairesChapitre 20 sur 32 · Tome U, p. Sfô · texte numérisé non relu

Tome U, p. Sfô

DE BEAÜCHESNE.

Ce fut quelques heures après, le lundi 8 juin 1795, que Louis XVII rendit le dernier soupir.

La tâche de l’historien n’est pas terminée avec la vie de l’enfant-martyr. 11 enregistre tous les rapports officiels, toutes les pièces authentiques qui ont prouvé son décès, et qu’ont signés plus de vingt personnes. Ensuite il nous conduit à ses funérailles, dont il nous donne avec un soin scrupuleux tous les tristes détails. Louis XVII fut inhumé, le 10 juin 1795, dans le cimetière Sainte-Marguerite, contigu à la rue Saint-Bernard. Son convoi, formé de ses deux gardiens, de quelques commissaires civils et d’un peloton de soldats, eut lieu en plein jour et fut escorté par une foule considérable, qui le suivit jusqu’au cimetière avec des marques d’attendrissement et de regret. Pour quelques-uns, l’enfant que l’on portait ainsi dans la fosse commune s’appelait le fils de Capet ; pour plusieurs, il s’appelait le Dauphin.

Toujours véridique et n’affirmant que ce qu’il sait, M. deBcauchesne n’a pu nous fournir sur la place où repose Louis XVII des renseignements aussi positifs que sur sa mort. Ce n’est pas faute d’avoir bien souvent visité le cimetière Sainte-Marguerite, fouillé les pierres qui le couvrent, questionné avec une infatigable persistance tous ceux qui pouvaient lui apporter quelque lumière, gardiens, commissaires, desservants, bedeaux, fossoyeurs. Malheureusement les témoignages ne s’accordent pas, et les efforts de M. de Beauchesne n’ont pu aboutir qu’à des probabilités. Ce qui est incontestable, et ce qui, après tout, suffit à l’histoire, c’est que la dépouille mortelle de Louis X VU est restée sur un point quelconque de ce cimetière Sainte- Marguerite, presque inconnu à Paris, à peu près oublié de tous, que M. de Beauchesne, dans ses pieux pèlerinages, a eu beaucoup de peine à trouver, et que personne n’a pu

nous indiquer, l'autre jour, lorsque nous avons voulu, sur les traces de l’historien, visiter le théâtre de' ce drame lugubre, et suivre les rues traversées par le convoi funèbre. Privilège bizarre de cette destinée, que tout ce qui s'y rattache par quelque endroit prenne un air de mystère, et cherche à se perdre dans le silence et l'ombre, comme ces âmes plaintives de la vision du Dante, qui ne pouvaient supporter la lumière, et s’enfuyaient avec un vague gémissement vers les sphères ténébreuses !

M. de Beauchesnc a été bien inspiré en ajoutant à son histoire, comme une sorte de mélancolique épilogue, le récit de la sortie et du voyage de Madame Royale, et la monographie de cette tour du Temple, dont les illustrations passées se sont effacées et anéanties dans la douloureuse grandeur de ses derniers souvenirs. Nous parler de Ma- ' dame Royale, c’était encore nous parler de ce frère qu’elle avait tant aimé, et dont elle n’apprit la mort que le jour où elle dit adieu à sa prison ; c’était nous rappeler un autre martyre, aussi saint et plus long celui-là, car il n’a fini qu’en 1851, et Marie-Thérèse a eu plus d’un demi-siècle pour prier, pleurer, souffrir, pardonner, souffrir de nouveau et pardonner encore !

La tour du Temple n’existe plus ; le Temple môme n’offre plus à l'insouciante population parisienne que l’image d’une grande friperie dont les magasins en plein vent étalentdes habits, des haillons, des broderies, des uniformes, des oripeaiix de tous les temps et de tous les régimes : témoignages bouffons ou sinistres des vicissitudes humaines, des dérisions de la fortune et de la fuite des années. A l'église et au cimetière Sainte-Marguerite, vous ne trouvez per-, sonne qui vous réponde quand vous parlez de Louis XVll, du 8 juin 1795, de l’inhumation de cet enfant-roi, descendant de tant de rois. Ces échos abandonnés no savent ni

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DE BEADCUESNË.

cette date, ni ce nom; ces ruines, ces pierres, se sont faites les complices de l’indifférence et de l’oubli des hommes. Mais, à la place de ces témoins anéantis ou taciturnes, M. de Beauchesne vient d’élever un monument qui ne périra pas, et qui fixe à jamais une sainte et triste mémoire. Achevé, .après vingt années de silencieux travail, par une main fidèle, ce monument restera parmi nous, au milieu de nos collisions passagères, à l’abri des bouleversements et des orages qui viennent tour à tour nous effrayer et nous instruire ; car il a demandé ses conditions de vie et de durée, non pas à ces éléments mobiles qu’on appelle la passion, la haine, l'esprit de parti, mais à ce qui ne saurait changer, la pitié, le respect, le culte de l’infortune, et cet attendrissement immense qui s’attache à d’incomparables souffrances, saintement souffertes et saintement pardonnées. A force de vivre dans la familiarité des événements qu’il retracé, des tortures qu’il rappelle et de la victime qu’il pleure, M. de Beauchesne a fini par donner à son histoire quelque chose du caractère même de ceux dont il nous a peint l’agonie. Louis XVI, .Marie-.Antoinelle, Élisabeth, Marie-Thérèse, Louis XVII surtout, revivent et respirent dans son livre, avec toute la majesté sereine de leur couronne immortelle. On entre dans ce livre admirable comme les martyrs du Temple entrèrent sous le guichet de leur prison, le front courbé, l’esprit troublé du bruit de ces passions et de ces fureurs qui grondent et mugissent aux portes. Peu à peu l’on se sent-pénétré de cette atmosphère de résignation et de clémence que M. de Beauchesne a fait circuler comme une première auréole autour de ces figures sacrées ; et l’on en sort l'âme tendrement émue, les yeux voilés de larmes, pardonnant, comme les victimes, à ce pauvre peuple qui a payé tant d’égarements par tant d’expiations, et conservant au fond du cœur, dépôt pré-

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cieux et inaliénable, le souvenir des plus grandes douleurs qui aient épouvanté le monde, et des plus grandes vertus qui aient mérité le ciel.

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