‹ Causeries littérairesChapitre 21 sur 32 · LA BARONNE D’OBERKIRCH · texte numérisé non relu

LA BARONNE D’OBERKIRCH

« ... Je n’ai plus que quelques mots à dire. Les événements de cette année (1789), ceux qu’on prévoit dans l’avenir, m’arrachent la plume des mains. Le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, a vu tomber l'ancienne monarchie. La nouvelle, que l’on veut fonder, n'a pas de racines et ne prendra jamais en France. A la suite de cet événement déplorable, des désordres ont eu lieu partout... L’effroi se répand dans le pays; chacun se renferme chez s<h, chacun tremble. Nous en verron.-; bien d’autres!

«... Maintenant ma tâche est Unie. Je n’en veux, je n’en puis dire davantage. J’ai la douleur dans l’âme et la mort dans le cœur. Tout ce que je vénère succombe; ce

Mémoirtê de la baronne tPObetkirch tur la cow de Louie XYl et la eocieïé françaiee avant 1789, recueillis et pubKcs par le comte de Hontbri$on, son petit-Uls.

LA BARONNE D’OBERKIKCH.

que i’aime est menacé; il ne me reste plus de force que pour souffrir, et, pour rien dans le monde, je ne voudrais éterniser le souvenir do ces affreux jours. Adieu donc, à ce passe-temps si doux I Adieu donc à ces heures écoulées à faire revivre le passé ! Il faut songer au présent. Quant à l'avenir, que Uieu le garde I qu'il éloigne le mal et qu'il nous sauve! Qu'il ait pitié de l'humanité et qu'il lui pardonne, c'est mon vœu le plus cher. Nos enfants sont venus au monde dans un triste moment ! »

Telle est la dernière page de ces Mémoires, commencés au milieu des élégances et des joies de la cour la plus brillante de l’univers, et terminés, ou plutôt, hélas! interrompus au moment où tout cet ensemble de majesté et de grâce, de bonté et de grandeur, s’écroule et tombe dans le plus sanglant des abîmes. A part ces lignes mélancoliques et attristées, servant d’épilogue à ce livre charmant comme une frange de deuil au bas d'une robe de fête, les Mémoires de la baronne d’Oberkirch ne renferment pas un mot qui SC rapporte directement aux causes et aux préludes de la Révolution française : c’est à peine si, de temps à autre, une réflexion, une remarque, un trait rapide, s’entremêlant au récit, avertissent le lecteur qu’au-dessous de v'o to ^u^face polie où se reflètent les rayons de la royauté mourante se prépare et s'amasse, à d’effrayantes profondeurs, l’orage précurseur des catastrophes et des crimes. Une femme du monde, d'un esprit supérieur, placée par deux illustres amitiés au cœur même de cette société qu'elle observe d’un coup d’œil si juste et décrit d'un crayon si fin, n'afiiehant aucune prétention politique ou historique, mais relevant çà et là ses jugements et ses esquisses de ce grain de pruderie protestante qui, chez les personnes très- ■spirituelles, ne manque ni de piquant ni de grâce, voilà ce qui nous frappe tout d'abord dans ces deux élégants

vi^umes, et peut-être est-ce là un des charmes et une des originalités de cet ouvrage. Assez d’autres nous ont raconté et nous raconteront encore, ab ovo, les prolégomènes de la Révolution : — l’irritation des parlements, le désordre des fliiances, la turbulence du tiers état, les irrésolutions de la cour, le ministère Maurepas, les fautes de la noblesse et du clergé, les abus, les privilèges, la dîme, la corvée, tout, jusqu’à ces malheureuses grenouilles que les paysans étaient forcés de faire taire en battant les fossés à grands coups de verges, pour les empêcher de troubler par leurs coassements le sommeil de leurs seigneurs et maîtres *. En présence de ces éternelles redites, les lecteurs superficiels finissaient par croire que rien n’avait existé, pendant ces quinze dernières années, excepté une espèce de chaos monarchique, préface du chaos révolutionnaire ; que touts’é> tait passé en luttes maladroites ou inégales entre les pou> voirs chancelants et les courants de l’opinion victorieuse, et que les Tuileries, Versailles, Trianon, la Cour, les salons où se réunissait l’élite de la société d’alors, n’avaient eu d’autre occupation, d’autre agrément ni d'autre pensée qu’une conspiration permanente contre la nation, ou une frayeur croissante devant les menaces de la liberté. Les Mémoires de la baronne d'Oberkirch leur apprendront que cette société calomniée avec tant d’amertume, cette royauté attaquée avec tant de fureur, n'eurent jamais peut-être un éclat plus vif, plus pur et plus doux que pendant cette période fugitive où tout conspirait contre elles; grâce aux vertus du couple royal, aux mœurs irréprochables du roi, aux exquises qualitésde la jeune reine, elles retrouvèrent quelque chose de la majesté de Louis XIV, avec moins de ga-

* Voir l’incroyable Siitoirt dt la Rhohition, par M. Vm’uumé, don^ on a publié une édition illuüri*.

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