‹ Causeries littérairesChapitre 22 sur 32 · LA BARONNE D'OBERKIRCH · texte numérisé non relu

LA BARONNE D'OBERKIRCH

lanterie coupable que pendant la jeunesse du grand monarque, avec moins de rigorisme officiel que pendant sa sombre vieillesse. Elles gardèrent quelque chose de l’aban don spirituel et charmant de Louis XV, en purifiant ce que ses impardonnables exemples avaient amené de licence et de désordre. Joignez à cela assez d’étiquette pour prévenir les familiarités banales et maintenir la distinction des rangs; pas assez pour refroidir l’agrément des relations et des caractères, et vous comprendrez qu’il y ait eu là, de 1772 à 1787, une phase rapide, pareille au dernier éclair d'une lampe qui S’éteint, au dernier sourire d’une bouche qui se meurt, au dernier scintillement d'une étoile qui s’en va 1 — Cet enchantement passager, attristé dans notre souvenir par le voisinage de tant d’angoisses et de douleurs, la lecture de ces Mémoires nous l’a rendu, et c’est assez pour que nous devions de sincères remercîments à M. le comte de .Montbrison, qui a recueilli avec la piété d’un fils et le discernement d’un homme d’esprit ces précieux récits de sa noble aïeule. Ce n’est pas là le seul titre des Mémoires de la baronne d’Oberkirch à nos empressements et à nos sympathies : non-seulement ils rétablissent sous son vrai jour cette dernière médaille de la royauté française, dont les Histoires de la Révolution ne nous montraient que le revers; non-seulement ils remettent en lumière ce coté de la société monarchique que le dogmatisme révolutionnaire avait laissé dans l’ombre; mais ils rendent à ses conditions véritables et réhabilitent en un aimable exemple ce genre de littérature si attrayant, si français, qui nous a donné des chefs-d’œuvre, et dont la physionomie originale a été si cruellement altérée par la vanité des écrivains modernes. Les Mémoires, ces commentaires familiers et animés de l’histoire, ces notes écrites en marge de chaque événement par des mains encore

chaudes des éiuoiions qu'il a causées ou de la part qu'elles y ont prise, ces sources intarissables d’anecdotes, do portraits, de satires, de croquis, d'impressions, d’épigram mes, d’où la vie jaillissait et s'épanchait à flots dans les [Ki^ms arides de l'historien didactique, comme l'eau dans les champs desséchés par la canicule, — étaient devenus, sous la plume de nos illustres chroniqueurs, des prétextes à des apothéoses personnelles décernées par le narrateur à lui-méme, des encensoirs intimes dont il gardait soigneusement pour lui la fumée et le parfum, des cadres complaisants où sa figure tenait tant de place, qu'il n'en restait plus pour ses contemporains, et que les événements dent il nous parlait semblaient ne s'être acconoplis que pour sa gloire et par sa permission. Ainsi disparaissait tout le côté instructif, vivant et piquant des Mémoires, sacrifié à un long et superbe monologue, trop surchargé de détails pour avoir le charme d'un roman, trop personnel pour offrir l’intérêt de l'histoire, et bon tout au plus à nous apprendre combien l’orgueil humain peut trouver en soi de ressources et de subterfuges pour se donner en spectacle, en exemple ou en modèle. Dieu merci, le livre de madame d’Oberkirch nous délivre de ces monographies fatigantes, pour nous ramener au vrai genre, à madame do Hottcville, entre autres, dont elle a l'observation pénétrante et délicate, le ton véridique et sincère, le trait vif et spirituel sans méchanceté, la bienveillance de bon goû sans enivrement et sans complaisance : double mérite, on le voit, de cet intéressant ouvrage, do rectifier et de démentir, en une juste mesure, les Histoires de la Révolution dans ce qu'elles omettent de nécessaire et d'équitable, et les Mémoires d'école moderne dans ce qu'ils racontent de fastidieux et d'inutile !

Maintenant un mot sur l'héro'ine et l'auteur de ce livre.

LA BARONNE D’OBERKIRCD.

11 ne faut pas, en l’ouvrant, s’effrayer des noms à tournure germanique qui en hérissent les premières pages. II y a là, au début, et forcément, quelque peu de Sclnveighausen, de Waldner-Freustein, de Wurmser Vendenheim-Sondhausen, de Ratbsamhausen, d’Ehenweyer, de Glaubitz, de Shoppenwir, et autres désinences tudesques qui rappellent le nom de ce compositeur de ballets, mort récemment, dont on ne pouvait ni compter ni prononcer toutes les consonnes. Patience ! si le frontispice a l’air allemand, le livre est français et très-bon français : l'important est de savoir que la baronne d’Oberkirch, née de Waldner, de vieille noblesse alsacienne, fut admise, dès sa plus tendre enfance, dans l’intimité de la petite cour des ducs deWurtemberg-Montbelliard; qu’elle y devient la compagne et l’amie de la princesse Dorothée de Wurtemberg, qui fut plus tard, sous le nom de Marie Fœdorowna, grande-duchesse, puis impératrice de Russie, femme de l'infortuné Paul I", et mère des empereurs Alexandre et Nicolas; e que cette vive amitié, à laquelle s’ajouta plus tard celle de la duchesse de Bourbon, mère du duc d’Enghien, le martyr de Vincennes, amena la baronne à Paris, à Versailles, à Trianon, lui donna ses grandes et ses petites entrées auprès de notre famille royale, et la plaça dans une situation merveilleusement favorable à ce rôle d’observatrice à la fois respectueuse et clairvoyante, impartiale et attentive, que nous retrouvons à chaque page de ses Mémoires. Remarquez en effet que, admise à cette Cour, elle n*en était pas; qu’aucun intérêt personnel ne pouvait lui en cacher les imperfections et les travers; que, malgré sa qualité de Française et de sujette dévouée, elle tenait pourtant aux pays étrangers par son origine, ses parentés, par sa religion surtout, qui, sous la monarchie de Louis XIV, supposait toujours une nuance d’opposition ou du moins de

réserve, et qui, dans un passage.de son livre, l'a rendue sévère jusqu'à l'injusticér pour le grand roi et pour madame de Maintenon. De là le caractère particulier des appréciations de madame d'Oberkirch : on sent que dans ce monde brillant et frivole, rempli de corruptions élégantes, et où parfois éclatent de déplorables scandales, bien des choses l’affligent et la blessent. — « J’ai eu, nous dit-elle elle-même, à raconter des faits que mon éducation et mes principes condamnent. » — Ces faits, elle les retrace et les juge, sinon en censeur hostile, au moins en moraliste austère. Mais en même temps son regard, s'élevant au-dessus de ces images de galanterie futile ou coupable, s'arrête avec un tendre et pieux respect sur les marches du trône, et ne trouve plus là qu'à admirer, à louer et à aimer. Les suaves et mélancoliques figures du roi, de la reine, de madame Élisabeth la sainte, de ces beaux enfants prédestmës à tant de douleurs, du duc de Penthièvre, de la princesse de Lamballe, revivent dans ses récits avec un charme incomparable, et nul n'est tenté de se méfier de cet irrésistible attrait, puisque celle-là même qui les peint souv des couleurs si pures et si belles ne se laisse ni fasciner ni séduire par cette société qui leur sert de cortège et de cadre. Tout au plus, lorsque l’amitié de ses deux chères princesses, ou plutôt la supériorité de son esprit, lui vaut une de ces bonnes fortunes de cour auxquelles personne alors n’était insensible, notre spirituelle protestante trahitelle un mouvement de joie intime et contenue, dans le genre de celui qui faisait dire à madame de Sévigné, accueillie et fêtée à Saint-Cyr : « Racine a bien de l’espritj mais ces 'jeunes filles n’en ont pas moins ! »

Et d'ailleurs, quel lecteur, fût-il de la race

Myrmidonùm, Dolopûmve, aut duri miles Dlyssei,

LA BARONNE D'OBERRIRCH.

pourrait, en s’abandonnant aux impressions gracieuses et délicates qui se succèdent dans ces Mémoires, oublier ce que sont devenues ces existences si brillamment commencées, et perdre de vue ce dénoûment terrible qui s’approche d'un pas rapide et va tout engloutir dans un pli de son large suaire, bons et méchants, innocents et coupables, sérieux et frivoles, maîtres et serviteurs, défenseurs et ennemis, victimes et bourreaux? Quelle pensée, si insouciante qu’elle soit, peut se détourner de cette tragédie immense, mer sanglante vers laquelle se précipite, à travers ces derniers sentiers encore tapissés de gazons et de fleurs, toute une génération, tout un siècle, tout un monde? Je sais bien qu’il suffit de remettre un pied dans le passé pour se heurter à des tombeaux, et que l’histoire n’est qu’une vaste nécropole ; mais ici la nécropole est peuplée de figures belles et jeunes qui ne semblent pas faites pour elle; les tombeaux s’ouvrent avant le temps, et dévorent leur proie toute frémissante encore des étreintes de la vie ; les tètes sont séparées des corps; les poitrines laissent échapper de leurs plaies béantes un (lot de sang intarissable; ici la mort rapproche les âges, confond les sexes, nivelle les rangs, associe les crimes et les innocences, et fait succéder aux hiérarchies de la société qu’elle brise le pôlemèle de sa formidable et sinistre égalité. Qu’on juge de l’effet de ces Mémoires, lus à l’ombre de pareils souvenirs! On dirait un Décaméron honnête et de bonne compagnie, à quelques pas de cette peste des temps modernes qu’on appelle la Révolution. 11 y a, dans ce livre, des pages où se rencontrent, sans nulle préméditation de l’auteur, Louis XVI, la reine, la princesse Élisabeth, le Dauphin, la princesse de Lamballe, le grand-duc Paul, le duc d’Enghien, le comte de llaga, c’est-à-dire Gustave III, roi de Suède : qu’en dites-vous ? Du Temple à la Conciergerie, de

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la Conciergerie à l'échafaud, des piques des septembriseurs aux lanières du savetier Simon, des fossés de Vincennes au pistolet d’Âncastrocm ou au poignard des Soubow, ne trouvez-vous pas qu’il y a là toute l’histoire des douleurs royales en quelques lignes, en quelques heures, en Quelques noms?

Mais ces funèbres réflexions, ces sombres images, ne sont suggérées au lecteur que par ses propres souvenirs; un des mérites du livre de la baronne d’Oberkirch est d’y préparer sans en parler, de les faire pressentir sans les imposer, et d'emprunter à ce voisinage un intérêt de plus, une sorte d’attendrissement involontaire qui se mêle, après coup, à chaque sourire. Pris en lui-même,' et abstraction faite de cet accompagnement sinistre qui ressemble à l’orchestre de Don Juan contredisant par des notes plaintives l’amoureuse mélodie de la romance, ce livre est une série de délicieux récits où passent tour à tour tous les héros du moment : princes et généraux, sorciers et comédiens, grandes dames et danseuses, académiciens et modistes, musiciens et poètes; l’histoire et le roman, le drame et le vaudeville, l’élégie et la chanson, le dithyrambe et le pan»phlet; les officiers de Fontenoy et les amiraux de la guerre d’Amérique, Biron et Suffren, de Stainville et d’Harcourt, le prince de Ligne et M. de Ségur, Cagliostro et le cardinal de Rohan, Beaumarchais et la Harpe, le Mariage de Figaro et les Barmêcides, madame Bertin et mademoiselle Clairon, la Duthé et la Guimard, Clairval et Préville, Contât et Dazincourt, la maréchale de Luxembourg et la duchesse de Bouillon; toute la gloire, tout l'esprit, toute la malice, tout le luxe, toute la folie, toute la grâce, toute l’élégance, tout l’atticisme, toutes les mouches, tout le fard, toute U gaze, tout le clinquant et tout l’or d’un temps où Paris et la France donnaient le ton à l’Europe entière, et lui

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enseignaient comment on s’habille, comment on salue et comment on cause, avant de lui apprendre comment on meurt; leçon suprême qui devait clore celte phase étrange, et où les plus frivoles ne furent pas les moins héroïques !

Je ne citerai rien, il faudrait trop citer. J’aime mieux renvoyer mes lecteurs à c.es Mémoires : une fois qu’ils les auront ouverts, ils ne pourront plus les quitter, et la ba* ronne d’Oberkirch les réconciliera, au moins pour quel* ques heures, avec cet ancien régime dont on ne s’obstine à dire tant de mal que de peur d’être obligé d’en penser un peu de bien. — « Cette ville-ci est charmante, écrivait d’une de ses garnisons le chevalier de Boufllers à sa mère ; la bonne compagnie y est comme partout, et la mauvaise y est excellente. » — Chez madame d'Oberkirch, il n’y a pas de mauvaise compagnie, et la bonne y est parfaite; au risque de passer pour arriéré, j’avoue que je préfère cette variante.

Et au milieu de ces vives silhouettes, de ces mots fins, de ces piquantes reparties, de ces croquis ingénieux, de ces appréciations pénétrantes, de ces sveltes épigrammes, dominent çà et là quelques grandes et solennelles images : Chantilly, par exemple, et la magnifique hospitalité des Condé ; noble race dont le dernier rejeton promettait un héros, et dont le sang a tant de fois coulé pour la France

Et à ces souvenirs, qui rappellent des personnages historiques, s’entremêlent des anecdotes émouvantes, mystérieuses, romanesques, terribles, qui, sous une main un peu exercée, deviendraient d’excellentes trouvailles pour les feuilletons et les revues : je recommande à nos dramaturges et à nos conteurs le Bourreau de Colmar, un Roman à faire, la Duchesse de Kingston^ les Baronnes de

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l’Espérance, les Amours de Joseph II, et les Scènes magnétiques chez M. de Puységtir.

Si, conime je le crois, ces Mémoires ont plusieurs éditions, il faudra faire disparaître quelques légères taches qui ne sont visibles, Dieu merci! qu’à l’inexorable loupe du critique. J’ai déjà parlé du passage relatif à madame de Maintenon : bien qu’il soit atténué par une note de l’éditeur, il conviendrait de l’effacer. Madame d'Oberkirch appelant madame de Maintenon une femme honteusement célèbre, c’est quelque chose de choquant comme un gros mot dans la bouche d’une duchesse. Je comprends trèsbien qu’une protestante s’en prenne, de la révocation de l’édit de Nantes, à l’Égérie catholique du grand roi ; mais je ne veux pas qu’une grande dame en parle comme un commis voyageur. Elle cite aussi un peu trop de vers et des vers horriblement plats; quelle que fût l'indigence de la poésie française, dans cette période qui va de Voltaire à l’abbé Delille, il est impossible que l’esprit français n’ait pas trouvé mieux que ces sottises mal rimées : j’ai même remarqué une de ces pièces où le mot muses, mis à la place de sœurs, rend le vers tout à fait faux, ce qui n’était pas nécessaire pour le rendre ridicule : enfin, je signale une note trop naïve pour une femme aussi spirituelle. En parlant de deux personnes dont l’une était de cinq ans plus âgée que l’autre, elle dit : « — Elle avait dès lors cinq ans de plus. » — Il me semble que ce dès lors est au moins inutile; mais, encore une fois, qu’on juge du mérite de cc livre par l’imperceptible ténuité de ces chicanes !

Un des hommes les plus distingués de cette intelligente bourgeoisie parisienne, qui serait la reine du monde si elle avait su défendre son sceptre, me disait après avoir lu le manuscrit de ces Mémoires ; « Quelle société charmante! quelle cour adorable! quels êtres angéliques que

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