M. CAMILLE PAGANEL
On a dit avec raison que la vie des gens heureux ne se racontait pas. En généralisant cetlc pensée, et en l'appliquant à riiisloire, ne peut-on pas ajouter ceci : Les hommes illustres, les souverains, les grands capitaines, qui ont mené à bien leurs entreprises, à qui leur génie a rendu tout ce qu'il pouvait rendre, et même quelque chose de plus, et qui sont devenus les favoris de la postérité après avoir été les arbitres de leur siècle, ont sans doute de quoi captiver l’attention de l’Iiistorien et celle de ses lecteurs.
' llialoir» de Joteph II, empereur d' Allemagne.
CAMILLE PA6ANËL.
Pourtant il y a peut-être quelque chose de plus attrayant encore dans la biographie des hommes qui, par suite de circonstances fatales, d’obstacles imprévus, quelquefois faute d’une qualité, souvent faute d’un vice, n’ont réussi qu’à moitié ou ont échoué dans l’œuvre à laquelle ils se sont efforcés d’attacher leur souvenir et leur nom. Ceux-là laissent le champ plus libre à l’imagination, aux conjectures, à tout ce qui excite la curiosité et tient l’esprit en éveil dans le récit des aaions humaines; ils n’éblouissent pas comme la gloire, mais ils offrent un mélange d’obscurité et de lumière qui sollicite le regard et lui donne plus à chercher et à découvrir. Il semble que l’écrivain qui les a pris pour sujets de ses études et héros de ses livres ait plus à mettre du sien dans ce travail de résurrection historique, qu’il soit plus engagé dans l’intérêt do leur renommée, et que la justice tardive qu’il demande pour eux soit plus étroitement liée au succès de son ouvrage. Dans le roman, qui tient par tant d’affinités à l’histoire, et qui fait pour les sentiments, les passions et la vie intime, ce que sa majestueuse sœur aînée fait pour les événements et la vio publique, n’est-il pas vrai qu’on s’intéresse davantage aux amants malheureux, à ceux qui voient l’objet de leur tendresse s’échapper de leurs mains frémissantes au mo ment môme où ils croyaient l’avoir mérité et conquis? Eh bien, les grands hommes manqués sont aussi des amants malheureux, des amants de la gloire, de la liberté, du pouvoir, de la patrie, à (|ui il n’a pas été donné de réaliser leurs rêves, de satisfaire leur noble et ardente passion. De leur vivant, c’est une condition d'infériorité; mais, à distance, c’est une sorte d’auréole romanesque; c’est au moins une injustice du sort, pour laquelle une indemnité leur est due, et souvent un esprit généreux se rencontre, qui acquitte cette dette bizarre, d’autant plus forte, que le
succès a été moindre, les revers plus décisifs et les fautes plus graves.
Ce sont ces sentiments, j’en suis sûr, qui ont dicté à M. Camille Paganel cette excellente Histoire de remperenr Joseph II, dont on vient de publier une seconde édition. M. Paganel ne s'est dissimulé aucune des erreurs et des imprudences de son héros, mais il s’est senti attiré vers lui par le douloureux contraste renfermé dans la destinée de ce prince qui a rêvé tant de grandes choses, et n’a réussi à en accomplir aucune ; qui a voulu être conquérant et a fait perdre à l’Autriche une partie de ses provinces; qui a voulu être législateur, et n'a produit que le chaos; qui a voulu être réformateur religieux, et serait mort excommunié et schismatique sans la modération de Pie VI. On conçoit qu'avec un pareil homme un historien ait eu beaucoup à faire pour réparer ses torts et ceux de sa fortune; M. Paganel n’a pas désespéré de sa tâche, et il a eu raison ; il a aimé Joseph II, parce qu’au milieu de ce pêle-mêle d’idées hasardeuses, de réformes hâtives, de périlleuses utopies qui encombraient son cerveau, il a senti battre dans sa poitrine un cœur noble et bon, épris de toutes les grandes choses et sincèrement dévoué à ses semblables et à son pays. Saluons chez ce malheureux prince ces qualités de l’àme qui demandent et obtiennent grâce pour les égarements de l’esprit; saluons surtout chez son historien cettè mesure parfaite, cette remarquable clairvoyance, qui, tout en le laissant peut-être un peu partial pour Joseph, le remettent sans cesse en présence des grands principes, des vérités générales auxquelles attentait, à son insu, cet auguste amoureux de l’impossible. Mais qu'il soit permis à la critique, qui est le revers de l’histoire et qui en continue le côté sévère et inflexible, d’aller un peu plus loin que M. Paganel, et de signaler les mauvais exemples que Jo-