‹ Causeries littérairesChapitre 25 sur 32 · CAMILLE PAGANEL · texte numérisé non relu

CAMILLE PAGANEL

seph II a donnés à cette fin du dix-huitième siècle, trop portée déjà vers les révolutions et tes aventures, te caractère officiel et monarchique dont il a revêtu des idées destructives, et enfin cette anomalie singulière d'un souverain absolu abusant de son pouvoir sans bornes pour forcer ses sujets de subir des réformes libérales.

Il arriva à Joseph II, dans la position suprême à laquelle l'appelait sa naissance, ce qui arrive, dans des situations plus modestes, aux jeunes gens qu’a longtemps comprimés et annulés une éducation trop despotique. Sa mère, la grande Marie-Thérèse, qui eut au plus haut degré le génie du gouvernement, en eut aussi le goût, et n’aima à le partager avec personne; elle le concentra tout entier dans ses mains viriles, tenant son fils éloigné des affaires, et l’amenant ainsi à en rêver la théorie avant d’en connaître la pratique. Qu’en résulta-t-il? Doué d’une imagination vive, d’une activité dévorante, contraint de renfermer dans son intelligence ce continuel mouvement d’idées qu’il ne pouvait transporter encore dans sa vie, voyant sa mère commencer ou méditer de grands desseins dont sa sagesse retardait l’accomplissement, cédant peut-être^ cette pente du génie allemand qui s’accommode volontiers de songes et de chimères, Joseph II eut à traverser, pendant toutes les belles années de sa jeunesse, une sorte de noviciat intérieur, spéculatif, où il se prépara à l’impérieuse féalité du pouvoir par l’inquiète divagation de la pensée. Plus tard, il fallut qu’il jetât sa goui'me de souverain, de réformateur, de législateur longtemps réduit à l’inaction, pressé de répandre au dehors le trop-plein de ses idées impatientes, et disposée regarder comme exécutable tout ce qu’il avait conçu. Au risque d’être accusé de paradoxe, savez-vous à qui je le compare, toutes proportions gardées d’ailleurs entre les intentions, les positions et les points dé

départ? Aux métaphysiciens de l’Assemblée constituante et de la Révolution française. Je vois, des deux parts, même hâte de faire passer dans le gouvernement, dans la société, dans la loi, ce qui n’avait été d’abord que le rêve de hardies intelligences, condamnées aux méditations solitaires, ici, par le désœuvrement forcé de l'héritier présomptif d’un trône, là, par des existences inférieures, n’ayant pus encore leur place au soleil. Des deux parts aussi, je vois môme tendance à croire que les événements et les hommes vont se faire les enrôlés volontaires de cette campagne intellectuelle et sociale, préparée dans le silence complaisant du cabinet; que les faits vont s'accommoder et s’assouplir pour servir de cadre à ce plan tracé d’avance, et qu’il n’y a plus, pour le penseur, qu’à traiter le pays livré à ces expériences comme les pièces d’un échiquier que sa tête combine et que sa main conduit. — Seulement, et c’est CO qui explique la différence des résultats et du dénoùment, — les réformes, les changements, la guerre aux abus et aux privilèges, les démolitions du passé, les innovations prématurées ou téméraires, tout cela, chez l’empereur Joseph,' venait d’en haut, et se répndait dans les masses en s’adoucissant, soit par suite de sa bonté naturelle, soit par les modifications que la nécessité apportait à ses tentatives, soit par la confiance qui existe en Autriche entre le souverain et son peuple, soit enfin par ce principe de conservation et de salut que garde, jusque dans ses excès et ses fautes, l’autorité légitime, comparable à la lance d’Achille, qui, à mesure qu’elle blessait, guérissait les blessures. Dans la France révolutionnaire de 89, tout cela, au contraire, venait d’en bas, et montait de l’Assemblée au trône, en s’aigrissant, en s’envenimant par les obstacles inévitables, par les méfiances réciproques, par l’accroissement des exigences se heurtant contre des faiblesses, et

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