‹ Causeries littérairesChapitre 26 sur 32 · CAMILLE PAGANEL · texte numérisé non relu

CAMILLE PAGANEL

surtout par ce qu’entraîne avec soi de destructif et de dis solvant toute réforme que subit celui qui devrait ordonner, et qu’imposent ceux qui devraient obéir. En d'autres ter mes, ces essais de transformation sociale furent, de la part de l’empereur d’Autriche, des initiatives; de la part du roi de France, des concessions. Voilà pourquoi Louis XVI, malgré ses vertus, est mort sur l’échafaud, et pourquoi Joseph II, malgré ses imprudences, est mort dans son lit; voilà aussi pourquoi M. de Metternich a pu dire de Joseph Il qu’il avait sauvé l’Autriehe de la Révolution en la lui inoculant.

Telles sont les vérités qui ressortent du livre de M. Paganel, et qui n'empêchent pas son héros d’être toujours intéressant et sympathique, même quand il se trompe : ajouterai-je qu’il se trompe presque toujours? Ce serait une malice bien oiseuse, après que tant d’autres, depuis Joseph II, se sont trompés et se trompent encore. J’aime mieux faire remarquer tout ce qu’il a fallu à son historien de gravité et de franchise, de raison calme et lumineuse, pour réussir à isoler la belle âme de Joseph de son impardonnable politique, à nous montrer sans cesse l’honnête homme dans le monarque imprévoyant, et à ne jamais déserter tout à fait sa cause, même en restant fidèle à celle du passé qu’il démoli^it, des vieilles mœurs qu’il essayait d’anéantir, des nationalités qu’il froissait, et de la religion catholique, dont il offensait le chef vénérable et méconnaissait l'inviolable unité. Ce perpétuel antagonisme est exposé par M. Paganel avec une loyauté qui ajoute encore à l’intérêt de son ouvrage. Puis, lorsqu’arrive la phase des expiations; lorsque Joseph II voit son rêve de fusion et d’homogénéité autrichienne se briser contre l’inflexible différence des origines et des caractères, des coutumes et des races; lorsque la Hongrie et les Pays-Bas répondent à

ses innovations violentes par un cri de révolte et d’indépendance; lorsque la Turquie même lui échappe dans une nuit de déroute et de panique où s'engloutit sa réputation militaire; lorsqu'il voit son œuvre à peine commencée se disloquer de toutes parts, et qu’il ressent en outre les premières et rapides atteintes d’une maladie mortelle, alors le récit s’attendrit et s’élève; on oublie les fautes de cet infortuné monarque, qui a eu le droit de s écrier de bonne foi et Avec une douleur profonde : « Vouloir le bien, et recueillir la haine! La haine de ceux-là mômes pour lesquels je lutte ! » Alors aussi on s’abandonne, avec 1 éloquent narrateur, aux émotions de cette agonie digne d un prince et d’un chrétien, où des souffrances courageusement subies effacent et réparent tout, où Joseph , étendu sur son lit de mort, adresse de touchants adieux à tout ce qu il a aimé, demande pardon au ciel et au monde du mal qu’il a fait sans le vouloir, et, écoutant les échos de haine et d’outrage que lui envoie la France de 1790, murmure d’une voix affaiblie : — « Je n’ignore point que les ennemis de ma bien-aimée sœur, Marie-Antoinette, ont osé 1 accuser de m’avoir fait passer des ^mmes considérables; près de paraître devant Dieu, je déclare que cette inculpation est une liorrible calomnie ! »

Ces dernières pages du livre de M.. Camille Paganel sont d’une beauté mélancolique et solennelle, qui mérite mieux qu’un éloge littéraire, et qui va au cœur parce qu’elle en ' vient. Elles suffiraient à faire amnistier Joseph II, quand même on se sentirait moins disposé que son historien à lui pardonner les actes de sa vie publique en faveur des mérites de sa vie privée. Son principal tort, après tout, fut d’avoir voulu faire des essais de liberté avec des abus d’autorité, et de n’avoir pas compris qu’un souverain révolutionnaire est un contre-sens et un sophisme vivant, c est-

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