CAMILLE PA6ANEL
à-dire quelque chose d’essenliellement stérile et funeste. Son erreur fut de regarder les hommes comme préparés d’avance à apprécier, à seconder, à compléter par leur bon vouloir le bien qu’on essaye de leur faire, et à entrer avec convenance et mesure dans l’esprit des innovations et des réformes que l’on entreprend pour les rendre plus libres et plus heureux. Cette erreur et ce tort, il les paya de son repos, de sa santé et de sa gloire; n’ajoutons pas, par un jugement trop sévère, aux rigueurs de sa fortune. Quanta sa faute la plus grave, celle d'avoir touché à l’arche sainte et d’avoir eu un moment envie de devenir l'autocrate d'une religion qui ne doit compter que des fidèles, Pie VI la lui pardonna; ne nous montrons pas plus intolérant que le pape; ce ne serait ni humain ni orthodoxe.
J'aurais peut-être une dernière chicane à adresser à Joseph II; celle-là m’est inspirée par le tendre et douloureux respect qui s'attache aux saintes mémoires de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Joseph, on le sait, fit, pendant leur régne, deux voyages en France sous le nom de comte do Falkenstein ; incognito transparent et commode qui permet aux princes d’être simples, d’être populaires, dose rapprocher de la foule, d’en recueillir directement les suffrages, et d’échapper à tous les ennuis de leur rang sans abdiquer une seule jouissance de leur vanité. Beau, spirituel, bienveillant, affable, il obtint un de ces succès d’engouement que notre humeur vive et mobile refuse rarement aux choses et aux figures nouvelles. J’ai sous les yeux des brochures du temps, remplies de prose fort plate et de vers plus plats encore, qui constatent ce triomphe, et où il est facile de • voir que l’étiquette de Versailles, la physionomie austcre du roi, avaient servi de texte à un fâcheux parallèle avec la bonhomie et le sans-façon du comte de Falkenstein. Songez que la Révolution approchait, et que déjà les calom-
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nies et les haines s’emparaient avec empressement de tout ce qui pouvait discréditer la monarchie et détacher la France de son roi. Ce n'était rien de trouver Joseph aimable : il fallut, et on y réussit, faire de cette amabilité une satire contre les manières froides et un peu gauches de son beau-frère. Le peuple français, en cette occasion, préféra le clinquant à l’or: ce ne fut ni la première fois, ni la der- nière. Je suis fâché que Joseph II ait joué un rôle, même accessoire et involontaire, parmi ces innombrables prétextes de dénigrement et d’attaque contre ce couple royal qui lui tenait de si près, et auquel il rendit plus tard une si éclatante justice. Et puis, je l’avoue, j’ai une répulsion invincible pour les princes qui jouent à la popularité. On assure que, pendant ce voyage, l’empereur d’Autriche répondit à une femme qui lui demandait son avis sur la guerre de l’Angleterre avec les colonies américaines ; « Madame, mon métier est d’être royaliste. » Oui, c’était son métier, mais il ne le fit pas toujours, et c’est pour cela qu’en définitive sa place restera contestable entre ceux qui ont fait trop de mal pour qu' on en dke du bien, et ceux qui ont voulu trop de bien pour quon en dise du mal. .