ERNEST MORET», EUGÈNE DESPOIS
Peu d’époques ont été plus fertiles que la nôtre en recherches, en renseignements, ou, pour parler le langage du jour, en informations historiques. Il semble que la société moderne, arrivée à un de ces moments où l’on n’est plus très-sûr de ce qu’on a devant soi, reporte ses regards en arrière, et, à défaut d’autre certitude plus applicable et plus prochaine, essaye au moins de recueillir quelque chose de vrai et de positif dans le passé. Supposons, par exemple,
• Hinloirt du rèqm de Louis XIV. '
• Le Gouvernement de Louis XIV de 1683 à 1689.
- Quinze ans du règne de Louis XIV (1700-1715).
• Des In/luenus royales en littérature. — Louis XIV.
un homme studieux, peu disposé à accepter les idées toutes faites et à se payer en vieille monnaie, désireux de rassem- Ller sous ses yeux et sous sa main tout ce qu’on peut penser ou dire de Louis XIV, et de recomposer, à l’aide de traits épars, cette majestueuse figure, il lui suffira, poury parvenir, de feuilleter quelquespublications de ces derniers temps. Après s’être préalablement lesté d’une centaine de pages de Saint-Simon, comme on boit un verre de liqueur séculaire avant d’entrer en campagne, il commencera par lire, en guise de correctif, l’œuvre respectueuse et timorée de M. le comte de Locmaria. Puis, pour mieux approfondir 'es délicates et graves questions des finances, du gouvernement intérieur et de la révocation de l’édit de Nantes, il consultera le livre très-remarquable de .M. Pierre Clément. Ensuite, s’il veut bien connaître la guerre de la succession, la paix d’Utrecht et ces dernières années du grand règne, mélancoliques et belles comme le coucher d’un soleil d’automne glissant son rayon suprême entre le nuage noir qui en assombrit le déclin et les cimes éternelles où il va disparaître, il aura recours à l’intéressant ouvrage de M. Ernest Moret ; afin que pas une pièce ne manque au procès, il aura soin en même temps de tenir ouverts sur sa table, d’une part, l’introduction placée par M. Mignet en tête des correspondances diplomatiques de Louis XIV; de l’autre, le récenttravail de M. Charles de Rémusat sur Bolingbroke, et le dernier ministère de la reine Anne *. Enfin, pour grouper autour de ces questions essentielles des sujetà moins graves, mais qui s’y rattachent par plus d’un point et complètent la physionomie et le personnage, il se permettra, comme débauche d’esprit, le paradoxal article de M. Eu-
* Voir la Hernie des Deux Mondes, J" et 15 août, 1*» et 15 septembre, l*' et 15 octobre 1853.
gène Despeis sur les influences royales en général et Louis XIY en particulier. Toutefois, je ne lui accorde cette licence qu’à la condition de terminer cette série de lectures par la sage et aimable causerie de M. Sainte- Beuve sur Saint-Cyr, madame de Maintenon et Louis XIV, à propos de l’Histoire de Saint-Cyr, par M. Th. Lavallée*.
Quant à moi, forcé de me restreindre au milieu de toutes ces richesses, je m'en tiendrai aux quatre publications que ’ai précédemment annoncées. M. deLocmaria, c’esile règne entier de Louis XIV, jugé de haut et un peu à la surface par un gentilhomme de bonne souche, craignant avant tout de manquer de respect à la mémoire de son héros, et adoucissant, pour les estomacs débiles, les. crudités de .Saint-Simon. M. Pierre Clément, l’historien de Colbert, c’est le lourd héritage de ce grand ministre, et l'explica tion des fautes de ses successeurs. M. Ernest Moret, c’est l’agonie du grand roi, entrant dans un siècle qui n’est pins le sien, et ne sentant plus sa gloire et son génie y respirer à l'aise. M. Eugène Despois, c’est la littérature du dixseptième siècle, envisagée d’une manière trop fausse pour être tout à fait neuve, mais trop piquante pour ne pas mériter d’être discutée.
L’épigraphe choisie par M. de Locmaria indique suffisamment l’esprit général de son livre ; « Homo, sed magnus. D — Peut-être eût-il mieux fait d’écrire : — « Homo, sed rex; » — car ce fut là la vraie gràndeur, la véritable originalité de Louis XIV. D’autres lui sont supérieurs par le génie, par l’héroïsme, par les hauts faits militaires, par la bonté, par le mérite des difficultés vaincues. Saint-Louis eut plus de vertu, Henri IV eut plus d'esprit. Il n’est de la
< Uonileur du lundi 5 septembre 1853.
taille ni d’Alexandre, ni de César, ni de .Charlemagne, ni de Bona|iarte ; mais nul ne fut plus roi que lui, et ne le fut plus longtemps, llemarquez, en effet, que ces hommes [astiques, comme Chateaubriand les appelle, ces conquérants magnifiques qui apparaissent de loin on loin pour éblouir le monde et parfois pour le désoler, ont l’éclat du météore et en ont aussi la brièveté. Ils parcourent la terre en quelques pas; mais, au bout de leur marche rapide et triomphale, ils tombent et s’éteignent sans laisser d’autres traces de leur passage que des gouttes de sang sur leur chemin et un grand nom sur leur tombeau. On dirait que la mesure des facultés et des destinées (le l’homme est violée en leur personne, et qu’elle a hâte de se rétablir en abrégeant leur vie et en détruisant leur œuvre. Louis XIV, lui, est grand avec lenteur, avec la solennité tranquille du principe qu’il , représente, et qu’il conduit à son apogée. Roi à cinq ans, mort à soixante-dix-sept, il règne près de trois quarts de siècle, et, s'il a des éclipses fâcheuses, il n’a pas de chute irréparable. Ses défauts mêmes, ses faiblesses, ses fautes, ne sont que le côté excessif de la royauté dontil est le type, et qui finit, à la longue, par s'adorer elle-même, à force de se voir entourée do l’adoration universelle. S’il ordonne que ses bâtards soient des princes et que sa cour s’incline devant eux, c’est qu'il sent en lui comme une sève de légitimité monarchique, assez oxub(;rante pour légitimer tout ce (ju’il touche et ennoblir tout ce qui vient de lui. S’il ne résiste pas à la joie souveraine de poser la couronne d’Espagne sur la tête de son petit-fils, c’est qu’il lui semble tout naturel de couper un second manteau royal dansl’ampleur du sien. S’il révoque l’édit de Nantes, c’est que, comme tous les hommes doués de l’instinct du pouvoir, il aspire à l’unité, et que, trop orthodoxe pour chercher cette unité dans un schisme relicieux dont il eût été le chef, il veu
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au moins que tous ses sujets professent le môme culte et prient aux mêmes autels; c’est aussi, — M. Clément nous le prouve, et nous le répétons d’après lui, — parce que le protestantisme d'alors était tout simplement la démocratie renaissante et préludant à ses modernes élans de patriotisme par des velléités ou des tentatives d’alliance avec les ennemis du royaume. Enfin, si, par une faiblesse plus mesquine dans ses motifs et plus funeste encore dans ses conséquences, Louis XIY confia le commandement de ses armées à des généraux courtisans et inhabiles, c’est encore parce que, dans cet accroissement continu do la royauté aux dépens de tout le reste, il ne pouvait manquer d'arriver un moment où toute grandeur voisine devait l’effaroucber comme un larcin fait à sa propre grandeur, et où le nivellement général, non-seulement des positions et des fortunes, mais des talents et des caractères, devait lui paraître une condition importante de son élévation sans fin et sans bornes. Aussi l’Europe ne s’y trompa point. Malgré la sagesse et le génie de Guillaume III, malgré la chevaleresque renommée de Charles XII, malgré les romanesques et courageuses épreuves par lesquelles Pierre le Grand préludait au développement de son empire et de sa gloire, Louis XIY, vieilli, vaincu, attristé, frappé au dedans et au dehors, n’en resta pas moins, aux yeux de scs contemporains, en tête de ce groupe royal qui s’acheminait à ses côtés ou derrière lui vers la postérité et l’iiistoire, et, le 1" septembre 1715, lorsqu’on apprit qu’il venait d’expirer, l’Europe entière dit ; — Le roi est mort! comme s’il n’y en avait qu’un seul, et comme si personne ne pouvait se méprendre à ce mot qui disait touti Et, cent quarante ans plus tard, après bien des luttes et des controverses, après que cette glorieuse mémoire a été tour à tour calomniée, exaltée, amoindrie, après que l’idée résumée dans celte vie
m CAUSERIES LITTÉRAIRES.
et dans ce nom a laissé de ses lambeaux sanglants aux ronces révolutionnaires, quiconque garde encore intact le sentiment monarchique doit regarder comme sien l’honneur de Louis XIV, et ne pas laisser qntamer une pierre de son piédestal ou de sa statue.
C’est ce sentiment qui respire dans le livre de M. de Locmaria, et que nous y louerons sans réserve. Mais, chose remarquable ! dans les ouvrages de MM. Clément et Moret, écrits à un point de vue moins panégyriste et consacrés aux années^le déclin, Louis XIV ne nous paraît pas moins grand. Ses ministres commettent des fautes, ses maréchaux perdent des batailles : Colbert ne s’appelle plus que le Peletier, Turenne etCondése nomment Villeroi et Lafeuillade; le vent de l’adversité passe sur sa tête inclinée sous le double poids des ans et de la couronne, et balaye, ici ses armées, là les princes et les princesses qui faisaient l’omcment de sa cour et l’espoir de sa vieillesse. N’importe! il s’assombrit, mais il ne se rapetisse pas. Il ne dit point comme .Auguste, d’une voix lugubre ou furieuse : «Varus, rends-moi mes légions ! » Il tend noblement la main au général vaincu, et lui dit ces paroles touchantes : — « A notre âge, monsieur le maréchal, on n’a plus de bonheur!» — Il désire ardemment la paix pour son peuple épuisé; et pourtant, chaque fois qu’on la lui propose à des conditions liumiliantes, il se relève de toute sa hauteur, et répond par une de ces fiéres paroles où vibrent le génie même de la France et le cri de la patrie indignée. En définitive, Oudenardu, Malplaquet, Ramillies, toutes ces fatales journées qui semblent l’envers de Ilocroy, de Nordlingen et de Lens, déchirent son cœur sans l’abattre, ébranlent son courage sans le renverser. Il ne laisse pas tomber le sceptre de l’Espagne et des Indes des mains juvéniles de Philippe V; peutêtre, si la reine Anne avait vécu six mois de plus, aurait-il
Lby Gou^L.
eu l’honneur et la joie de voir la race des Stuarts remonter sur le trône d'Angleterre. 11 profite du moins des tendances françaises et pacifiques de Ilarley et de Bolingbroke pour signer ce traité d'Utrecht, le plus avantageux et le plus honorable qu'ait jamais obtenu un pays éprouvé par la défaite. U meurt, laissant la France agrandie, ses frontières reculées ; et, si le prince Eugène et Marlborough, enivrés de leurs victoires, ont conçu un moment l’espoir insolent d’arriver jusqu’à Paris et d’y dicter leurs volontés souveraines, un de nos plus éminents écrivains ‘a pu dire « que la Providence réservait cette humiliation à un autre orgueil que celui de Louis XIV. »
Après cette grande question de politique et de guerre extérieure, parlerai-je de cet acte tant reproché à Louis XIV, de cette révocation de l’édit de Nantes, qui eut en effet do funestes résultats, mais dont il est permis de discuter l’inspiration primitive? Ici je prendrai M. Clément pour guide. Sans doute, au point où nous sommes aujourd'hui, après tant de leçons de tolérance et d’amnistie réciproque, lorsque les diverses communions religieuses, retirées peu à peu dans les consciences, ont perdu ce caractère officiel, militant, qui les mêlait à la vie publique, aux passions de parti, aux luttes de peuple à peuple, lorsqu’on ne pourrait sans absurdité supposer que les différences ou les similitudes de culte dominent dans les âmes les similitudes ou les différences de nationalité, sans doute on est porté à juger | sévèrement cette mesure, qui répond si peu à nos idées et à nos mœurs actuelles. Cependant, qu’gn y prenne garde! a révocation de l’édit de Nantes ne fut pas, comme on l’a trop dit, l’œuvre d’un roi devenu dévot, soufflé par un jésuite et une prude, et travaillant à se faire pardonner ses
* M. de Rémusat.
péchés de jeunesse. Non, ce fut surtout un acte politique. Il n’était pas difficile à Louis XIV de pressentir qu’il allai* avoir sur les bras une guerre avec les puissances protestantes, l’Angleterre et la Hollande. Le protestantisme venait de changer la dynastie et de transformer la Constitution anglaise. Ami et allié des Stuarts, possédant trop bien son métier de monarque absolu pour aimer ou comprendre le gouvernement constitutionnel et tempéré, le roi de France devait s’en prendre à la Réforme d’un changement qui froissait ses affections, menaçait ses alliances, importunait son génie. Si le protestantisme lui était odieux et suspect au dehors, il ne s’offrait pas au dedans sous des formes plus rassurantes. Écoutons un homme qu’on n’accusera certainement pas de fanatisme, M. Prosper Mérimée: — « La Réforme, nous dit-il, à son apparition en France, ressemblait un peu à une révolte de la haute noblesse contre l’autorité royale.
« Bientôt les grands seigneurs huguenots, mauvais théologiens, avaient appelé des ministres dans leurs conseils pour leur fournir des arguments, rédiger leurs manifestes et leur recruter des soldats. De là un élément démocratique tout nouveau et quelque peu embarrassant. Les ministres devinrent des espèces de tribuns du peuple, sortis de ses rangs, interprètes de ses plaintes et de ses passions. Les synodes provinciaux, où les ministres dominaient par leur éloquence et leur caractère sacerdotal, étaient plus dangereux et plus irritants pour les rois que les grandes compagnies telles que les parlements » — Ainsi, de l’aveu môme des esprits les plus impartiaux, la Réforme réunissait les deux éléments qui devaient le plus particulière-
‘ A propos des Mémoires d'une famille huguenote. — Revue des Deux Mondes, 1 " septembre 1853.
ment déplaire à un roi lei que Louis XIV ; en haut les souvenirs de rébellion chez les grands; en bas, les germes d’insurrection chez les petits. Ajoutez à ces griefs la certitude qu’en cas de guerre ils re.commenccraient, comme ils l’avaient déjà fait, à s’appuyer sur l’etranger, à entretenir’ avec lui des intelligences, et peut-être à fomenter des complots intérieurs, et vous comprendrez que Louis XIV n’ait eu besoin ni des conseils du P. le Tellicr, ni de l'influence de madame de Maintenon, ni du secret désir de racheter ses galanteries passées, pour user de rigueur envers les protestants. Maintenant, que ces rigueurs aient porté un coup mortel à notre commerce en amenant l'émigration ou l’exil d’un grand nombre d’hommes actifs et de familles industrieuses; qu’elles aient, par la faute des intendants de province, dégénéré en persécutions cruelles ou en conversions dérisoires; que l’application en ait été excessive, violente, quelquefois atroce, et qu’il en ait résulté cette guerre des Cévennes qui divisa les forces militaires de la France, fit perdre à Villars un temps mieux employé à Denain, et eut Tinconvénient de créer des martyrs là où il n’y avait d’abord que des factieux, ce n’est ’ que trop vrai. Aussi n’ai-je pas la prétention d’absoudre ce grand acte, mais de l’expliquer; et surtout je répète avec M. Pierre Clément que le roi fut trompé par ses ministres, qu’il ne connut ni le mensonge des conversions, ni les excès des persécuteurs, et que, partout où il put soupçonner la vérité, il tempéra ou défendit les violences *.
Mais je ne dois pas oublier qu’un causeur littéraire n’est pas un casuiste ; j’ai hâte de rentrer dans ma spécialité, d’arriver à M. Eugène Despois et de relever, si je le
* Pierre Clément, pages 89 et suivantes. — P. Mérimée, 4en Oçuee Uondei, l" septembre 1K53.
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puis, Louis XIV de cette déchéance littéraire prononcée contre lui par le spirituel écrivain. M. Üespois ressemble un peu à ce tailleur de Gulliver, qui lui prit mesure d'un habit d’après les régies de mathématiques, et manqua l'habit malgré toute sa géométrie. 11 procède par dates et par chiffres. — « Louis XIV, nous dit-il, est né le 5 septembre 1638; donc un bon tiers du dix-septième siècle était déjà passé : il n’a commencé à régner réellement qu’a prés la mort de Mazarin, c’est-àrdire en 1661, autre tiers. A cette date, Molière, Bossuet, la Fontaine, avaient de trente-cinq à quarante ans. Racine et Boileau n’avait plus rien à apprendre. Madame de Sévigné n’est allée que fort peu à la cour; le cardinal de Retz et la Rochefoucauld ont été presque des ennemis personnels du grand roi. Fénelon, venu un peu plus tard, a fait de chacun de ses ouvrage'' une protestation permanente contre le gouvernement de Louis XIV, qui l’appelait le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume : la Bruyère vivait isolé et n’avait aucun rapport ave le monarque. Quant à Pascal, Descartes et Corneille, les vrais grands hommes du dix-septième siècle, les deux premiers étaient morts, le troisième en était à la phase d’Agésilas et d'Attila. Par conséquent, l’influence de Louis XIV sur les grands écrivains de son siècle est nulle; car les uns furent ses aînés, les autres éidiappèrent à l’ascendant qu’il exerçait sur son entourage; il n’en seigna à aucun à avoir du génie et à écrire des chefsd’œuvre. »
Ici, on le voit, il y a deux choses à discuter, la date et l’influence.
La date, M. Despois nous permettra de le lui dire, est chose quelque peu puérile. Commençons par mettre à part Descartes, Pascal et Corneille, et, pour être justes, ajoutons-y Balzac et Voilure. Ceux-là évidemment sont d’un
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groupe très-antérieur, très-étranger à Louis XIV. Qu’il soit de mode aujourd’hui de les préférer à ceux qui suivirent, j’y consens ; que, pour déprécier Louis XIV, on se prenne d'une tendresse subite et bizarre pour Richelieu et même pour Mazarin, je m’y résigne. Pourtant il n'y a là que le glorieux berceau d’une littérature ; la littérature elle-même n’y est pas encore. Ces hommes illustres ont créé la langue française; ils lui ont imprimé le cachet de leurs robustes génies; ils ont eu en partage l’originalité, la force et la grandeur. Jamais aurore ne fut plus magnifique, mais le jour viendra plus tard : le jour, quoi qu’on en puisse dire, c’est Bossuet, c’est Racine, c’est Molière, c’estLa Fontaine, c’est Sévigné, c’est Boileau, c’est Fénelon, c’est Bourdaloue, c’est Massillon, c’est La Bruyère, c’est ce groupe incomparable qui, aux premiers dons de création et d’initiative, ajoute le goût, la correction, l’élégance, la régularité, la mesure, le sentiment de la perfection, le culte réfléchi de la beauté, l’art, en un mot, substitué à l’élan et le dirigeant sans l’amoindrir. Vous aurez beau faire, vous aurez beau compulser les actes de naissance, celui-là restera le contemporain de Louis XIV, et chaque rayon de ces diverses gloires se confondra avec la sienne. Vous me dites que Bossuet et Molière avaient quelques années de plus que Louis XIV, que l’éducation de leur génie était faite lorsque Mazarin est mort. Et que m’importe? Les Oraisons funèbres, l’Histoire universelle, les Variations, le Misanthrope, Tartufe, les admirables farces, les délicieux divertissements de Molière, ne sont-ils pas liés au grand règne par des nœuds indissolubles? Vous figurezvous Bossuet et Molière sans Louis XIV pour s’incliner devant l’un et applaudir l’autre ? Et Racine! Le regard de son roi est une partie de son génie, et le jour où ce regard se détourne, il languit et meurt. Ses tragédies les jdus tou-
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290 CAUSEBIES LITTÉRAIRES.
chantes sont pleines de ce monarque, qu’il aime et qui l’encourage, depuis Bérénice jusqu’à Esther, cette œuvre’ exquise que de bons juges ont préférée môme à Athalie. EtBoilean! S’il a mérité un reproche, c’est d’ôlre un peu trop le Louis XIV de' l’art des vers, d’avoir voulu mettre dans la poésie la régularité et l’étiquette que Louis XIV imposait à sa cour. Cet esprit correct et sévère a-t-il jamais été plus simple et plus charmant que lorsqu’il a de ce roi parlé comme l’histoire ?
D'autres génies ont été plus indépendants, plus origi* naux ; ils se sont isolés davantage de l’esprit du règne, et il est facile de trouver çà et là dans leurs ouvrages une satire à demi voilée des tendances du gouvernement. Ceci nous amène à la seconde question, la question d’influence. De grâce, comment l’entendez-vous? Voudriez-vous par hasard que Louis XIV se fût fait le précepteur des écrivains de son temps, qu’il leur eût enseigné la prose et les vers, qu’il eût dicté à La Fontaine les Animaux malades de la peste, à Racine lé récit de Théraméne, à Boileau les Embarras deParis, à Molière les Femmes savantes? C’est alors que vous tonneriez, — et vous auriez raison, — contre l’abus de cette discipline roj'ale introduite dans l’art comme dans l'armée, contre cette littérature uniforme, officielle, tirée au cordeau, entravant le libre essor et effaçant l’originalité de tous ces divers talentsl L’honneur, l’honneur immortel de Louis XIV est d’avoir permis à tous ces hommes si différents qui gravitaient autour de lui, de rester eux-mômes, de garder leur physionomie et leur allure, et de ne se faire reconnaître comme siens que par ces qualités de noblesse, de simplicité et de grandeur, qui leur donnent à tous, à travers d’extrêmes différences, un air de famiUe et déparentë. Croyez-moi, le bon sens public ne s’abuse paa lorsqu’il dit : le siècle de Louis XIV. C’est qu’en effet
Louis XIV a mérité d’être regardé comme le centre de tout CO qui s’est fait, dit, écrit pour lui, par lui, autour de lui. A ne consulter que le chiffre exact des dates, Louis XV, né en 1710, roi en 1715, mort en 1774, remplit bien mieux le dix-huitième siècle que son splendide aïeul u'a rempli le dix-septième; et pourtant qui songe à dire : le Siècle de Louis XV? C'eslque, dans cette nouvelle phase, on sent que tout est changé. La littérature et la royauté so sont détachées l’une de l'autre; il n’y a plus entre elles cette solidarité, cette alliance dont elles profitent toutes deux, et qui marque dans la vie des sociétés ces moments uniques, radieux, objets de l’éternel regret de ceux qui aiment à la fois la monarchie et les lettres : deux affections qui, par bonheur, ne s’excluent pas!
Respectons ce que nous lègue le passé dans ce qu’il a de plus majestueux et de plus illustre. Qu’un incorrigible goût de paradoxe ne nous ramène pas aux injustices et aux folies que nous commettions il y a trente ans. A cette époque, c’était au nom de Shakspeare et de Schlegel que nous démolissions Louis XIV; cette tentative, après tout, ne nous a fait ni honneur ni profit. Aujourd’hui, si on la recommençait, ce serait au nom de je ne sais quel nivellement démocratique, qui n’a pas porté non plus des fruits bien savoureux ni bien sains. Tant qu’un fils de famille se borne à gaspiller son patrimoine, à se compromettre par des profusions imprudentes, à vivre dans le désordre et le décousu à se dégoûter le lendemain de ce qu’il a aimé la veille, on peut encore n’en pas désespérer : mais le jour où, pour échapper à des reproches muets, à des comparaisons humiliantes, à des souvenirs importuns, il jette ou déchire les portraits de ses ancêtres, ce jour-là l'on peut conclure à la dégradation complète, à l’impénitence finale.
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HONORÉ DE BALZAC