‹ Causeries littérairesChapitre 29 sur 32 · MM. CLÉMENT DE RIS ET ARMAND BASCIIET · texte numérisé non relu

MM. CLÉMENT DE RIS ET ARMAND BASCIIET

Il faut s’y résigner, il y a aujourd’hui des critiques qui ne s’appellent plus Sainte-Beuve et Gustave Planche, comme il y a des poètes et des conteurs qui né s’appellent plus ‘ Victor Hugo ou Lamartine, Alfred de Musset ou George Sand. Pourtant ce passage d’une génération littéraire à l’autre n’est jamais si brusque ni si absolu qu'on ne reconnaisse, dans celle qui suit, les débris ou les traces de celle qui précède. De môme que le premier soin des parvenus, une fois leur fortune faite, est de se chercher des ancêtres, de môme aussi, en littérature, ceux qui arrivent ou se croient arrivés ne manquent pas de choisir, dans le passé d’hier, de quoi établir leur filiation, fixer leurs points de départ, déterminer leur but, se rattacher à une école, à une

* Portraits à IcC plumé, — Bonoré de Baïsac,

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œuvre ou à un nom. Parfois même, grâce à ce' goût de réaction qui est un des caractères distinctifs, sinon de l’esprit humain, au moins de l’esprit français, il leur arrive de réhabiliter, de glorifier, d’exalter outre mesure ceux que leurs adversaires avaient le plus discutés, contestés et attaqués. C'est ce qui a lieu en ce moment pour M. de Balzac. Nul n’a mieux justifié que lui le mot célèbre de Victor Hugo : c Voulez-vous avoir raison demain? mourez aujourd’hui ! » — De son vivant, des bizarreries de caractère, des inégalités de talent, des prétentions trop légitimes à cette fécondité superlative que d’autres ont dépassée depuis, des preuves fréquentes d’une absence complète de sens moral, d’interminables querelles avec les éditeurs, les revues, les journaux et les libraires, des allures de Ghicaneau littéraire peu compatibles avec la dignité des lettres, et aussi, — car il faut tout dire, — un dédain profond, une antipathie superbe pour ce parti radical, révolutionnaire, à qui nous laissions alors le privilège de distribuer à sa guise la gloire et le ridicule, tout cela sans rien ôter à la célébrité bruyante de M. de Balzac, le maintenait dans une situation mixte, équivoque, indéfinie, entre l’hommage et le sarsasme, entre l’admiration et le doute, entre l’aveu de ses Ëicultés éclatantes et le regret de lui en voir faire un maurais usage. A présent, tout est changé: homme d’un talent immense, mais compliqué et inquiétant aux yeux de ses contemporains, M. de Balzac est devenu, pour les jeunes gens qui se pressent autour de son monument inachevé, un homme de génie, un révélateur, un maître, un modèle : il a des commentateurs et des scoliastes comme Homère et comme le Dante. Toute notre petite école de réalistes se prétend arrière-nièce de l’auteur des Parents pauvres, et c’est en effet, si l’on s’en tient au titre, l’œuvre qui peut le mieux servir à désigner sa parenté. Un de mes récents articles, qui

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contenait une page un peu sévére sur M, de Balüao, m’a valu des réclamations amicales de plusieurs de ses admirateurs, et, ce qui est beaucoup plus grave, de quelquesunes de ses admiratrices. En même temps, voici deux jeuaes volumes qui m’arrivent comme pour rouvrir la lice et accepter le tournoi en l’honneur de l’illustre romancier; l’un consacré tout entier à sa gloire, l’autre se terminaftl par une élude qui est presque un panégyrique; si bien que, pour rendre compte de ces doux ouvrages et relever ce gant, brodé peut-être par la duchesse de Langeais ou madame de Morlsauf, je suis forcé, — quel désavantage ! — de riposter par un sermon, et, pour que rien ne manque à la ressemblance, mon sermon finira par une quête.

Je veux d’abord dire un mot des Pm'traitsà la phime deM. Clément de Ris. Si M. do Balzac y figure, il n’y est pas seul, et l’on doit rendre justice aux intentions qui se révèlent dans ce livre. L’auteur, c'est lui qui. nous le dit dans sa trop courte préface, a été frappé, comme tous les esprits sages, dos tristes avortements de la littérature romantique d’il y a trente ans. Il attribue avec raison cette défaillance au culte exagéré de la forme, et il veut prendre parti pour l’école des idées contre celle des mots. — On ne peut qu’applaudir à cette résolution, d’autant plus méritoire chez M. Clément de Ris, que, par le milieu où il Vit, le groupe auquel il tient, les amitiés qu’il proclame et les recueils où il écrit, on pouvait le croire plus éloigné de cette noble bannière du spiritualisme dans l’art. Mais estil bien sûr que l’ensemble de son livre réponde parfaitement au programme inscrit sur sa première page, et que le vieil homme, ou, si l’on veut, l’homme trop nouveau, ne s’y trahisse pas par bien des échappées et des rechutes? Si M. Clément de Ris était résolûment et sans réserve le champion de l’esprit contre la matière, de l’idée contre le mot,

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du sentiment contre l'image, serait-il aussi indulgent pour M. Théophile Gautier^ se contenterait-il de discuter, au lieu de la flétrir, cette œuvre immonde qu’on appelle Mademoiselle de Maupin? Après avoir rendu de vifs et légitimes hommages à M. de Musset, à M. Octave Feuillet, à M. Henri Mürgcr, ne croirait-il pas en gâter ou en amoindrir l’effet en ayant l’air de placer sur la même ligne MM. Arsène Iloussaye et Alphonse Karr? EnQn aurait-il réimprime son article contre M. Saint-Marc Girai^n, article qu’on dirait écrit par le rapin le plus chevelu de la littérature Champflcury? Quoi 1 vous touchez du doigt les plaies de l'art contemporain, et vous outragez un de ses meilleurs, un de ses plus aimables médecins? vous mesurez du regard le mal que nous a fait, depuis trente ans, l'humiliation perpétuelle du sentiment et de la pensée au profit do la fantaisie et de la ciselure, et vous attaquez l'homme qui a mis dans , ' sou enseignement écrit ou parlé le plus de sentiments vrais et de pensées justes? Hélas ! que votre orthodoxie de frai che date est encore voisine du schisme et de l’hérésie 1 Ce défaut d’unité et de consistance ne m'empêche pas de reconnaître d’excellentes parties dans le livre de M. Clément de Ris. Aiasi, pour rentrer dans le vif de mon sujet, il s’en faut de bien peu que son étude sur M. de Balzac ne soit un modèle d'équité. Il suffirait d'amortir çà et là quelques éloges, d’accentuer quelques critiques, pour que ce portrait fût à la fois très-fin et très-ressemblant. Seulement, quand on prétend à une part dans la direction du goût public, il y a de petits détails d’histoire littéraire qu’il n’est pas permis d’ignorer ; et, sans attacher à ma remarque plus d’importance qu’elle n’en mérite, je rappellerai à M. Clément de Ris que ce n’est pas lu duc de Béthune, mais le chevalier de Rohan qui fit donner par ses gens acs coups de bâton à Voltaire : 5UU7» «tique. , .

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Me voici en présence do'M. Armand Baschet, le spirituel historiographe de M. de Balzac. Ici l'admiration coule à pleins bords; elle a ses ardeurs juvéniles qui ne sont ni sans excuse ni sans grâce, même quand elles paraissent excessives et irréfléchies. L'enthousiasme, on le sait, est un des plus heureux dons de la jeunesse : mieux vaut le mal appliquer que l'éteindre; mieux valent les jeunes gens qui dressent des statues que ceux qui en abattent. M. Bascbet n'eût-il fait que nous fournir cet utile sujet d'étude, — une imagination de vingt ans, vive et sincère, se laissant surprendre et gagner par ce magnétisme bizarre qui est le genre d’influence et de charme particulier à M. de Balzac; attirée vers lui comme l’oiseau vers l’alligator, et y absorbant ses impressions naturelles pour leur substituer le monde factice créé par ce cerveau puissant, mais déréglé, — ne nous eût-il, je le répète, offert que ce curieux spectacle, ce serait assez pour mériter qu’on s’occupe de son livre, et qu’on en fasse une des pièces essentielles du procès encore pendant entre les détracteurs et les fanatiques de l’auteur à'Eugénie Grandet. Je sais d’ailleurs que M. Armand Baschet, mécontent de la première forme donnée à son œuvre, se -prépare à la refondre, et qu’il nous demande à tous, pour ce nouveau travail, des matériaux et des renseignements. Qu’il me permette donc quelques réflexions inspirées par la lecture attentive des ouvrages de son héros. Je ne le convertirai pas ; mais je le prie de se souvenir que l'enthousiasme, qui sied si bien à son âge, conviendrait beaucoup moins au mien, et que uous restons tous deux dans nos rôles.

Parmi les nombreux moyens que l’esprit de l’homme possède pour s’égarer, il en est deux qui sembleraient devoir s’exclure, et qui pourtant se touchent de bien plus près qu'on ne pense : le sensualisme et le mysticisme. On

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croirait, au premier abord, que l’âme, parvenant à se détacher de tous les liens d’ici-bas, nageant dans les régions < éthérées, absorbée dans le sein de Dieu et devenant ellemême -une portion de la Divinité, est à mille lieues des grossières suggestions de la matière. Erreur I il n’est pas donné à l’bomme de rompre l’équilibre de ses facultés sans que toutes perdent également le sentiment de leurs limites. Le rêveur qui, dans ses séraphiques extases, se croit en possession de Dieu, ne tarde pas à se croire Dieu. Peut-être, s'il est vraiment pidàx et sincère, se débattrat-il contre cette conclusion logique ; il s’imaginera ne diviniser en lui et n'adorer que cette émanation céleste dont il possède l’intimité et le privilège; il s’efforcera de ne déifier que son âme. Mais le gros des disciples et des néophytes, moins pur et moins délicat, déifiera l’être tout entier, ses sens, ses convoitises, ses fantaisies, ses caprices. U est facile de comprendre tout ce que cette alliance inévitable du sensualisme et du mysticisme a de dissolvant et de funeste en un temps comme le nêtre, à la fois agité et blasé, positif et chimérique, rempli de fièvres et de lassitudes, dédaigneux du nécessaire, amoureux du superflu, et ravi de pouvoir placer ses instincts et ses raffinements matériels sous l’invocation d’une croyance commode qui caresse l’orgueil sans gêner la conscience ni assujettir la volonté. Eh bien! c'est à cette double tendance que répond M. de Balzac; il est sensuel et il est mystique; il domine une main a Swedenborg, l’autre à Cabanis : le même paquet de plumes Ini sert à écrire Séraphita, l/mis Lambert, — et la Physiologie du mariage, les Contes drôlatiques. Génie immodéré et malsain, il flatte, il chatouille, il surexcite en nous l'appétit et la rêverie, le côté bestial et le côté extatique, Yange et la bête, sans s'occuper de l'homme, qui est au milieu, et que le vrai moraliste a soin de tenir également

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éloigné de ces deux extrêmes, .le me hftte d’ajouter qaè Balzac mystique est beaucoup moins dangereux que Balzac sensuel. Dieu merci ! Louis Lambert, et surtout Séra;3/iî7a, ',uoi qu'en disent les panégyristes, sont des livres trop ennuyeux pour exercer de gr.inds ravages. Mais la Physio- •oyie du mariage! et les Contes drôlatiqves! et la Tor^ ''Hile! et les Parents panvfesl Est-ce bien sérieusement que M. Armand Bascbet et même M. Clément de Ris contestent l'immoralité de ces ouvrages? S’il suffit pour innocenter un livre de crier au rigorisme, à la pruderie, aux bypocrisies de salon, aux exagérations de sacristie, le procédé est bien simple et le moyen bien facile. Seulement/ prenez garde; d’échelon en échelon, vous arriverez, par cette méthode, à délivrer au marquis de Sade un certificat d’honnêteté. Quant à moi, j’appelle immorale toute œuvre faite pour troubler les âmes pures et pour complaire aux âmes corrompues; et si l’on ne peut pas même invoquer, on guise de circonstances atténuantes, la naïveté grossière de l’époque où elle s’est produite, ou la naïveté primesautière de l’homme qui l’a écrite, je dis que l’auteur do cette œuvre est doublement, triplement impardonnable. Ce qu’on peut alléguer de plus favorable à M. de Balzac, c’est que le sens moral n’existait pas chez lui, oU^ mieux encore, que l’excès de production et detrfvàil amenait dans son esprit une sorte de vertige qui déplaçait et bouleversait à* ses yeux non-seulement les notions du Simple, du raisonnable et du vrai dans le domaine dO' Tartr mais encore les conditions'da bien et du mal dans le domaine de la conscience. Cette fascination étrange qu’il exerçait sur lee autres réagissait sur lui-même, et le rendait, incapable de discerner où devait s’arrêter sa plume, soit en matière de morale, soit en matière de goût. Ceci excuserait tout au plus scs intentions sans amoindrir le

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mal qu’il a fait. L’homme ivre qui commet un meurtre es» assurément moins coupable que l’assassin de sang-froid ; mais sa victime n’est pas moins morte. ’

Si de cette immoralité générale nous passons à une application plus directe, plus contemporaine, nous trouverons dans les œuvres de M. de Balzac un aliment, et, pour ainsi parler, une note correspondante à tous les vices, h toutes les erreurs particulières à notre époque. Ce culte du succès, de la fortune, de l’or rapideisent acquis, du luxe follement exagéré, de ces existences démesurées, fabuleuses, excessives, où la puissance de l’homme semble un défi jeté à la puissance divine, je le rencontre, à toutes les pages, dans les Illusions perdues, dans Un grand homme de province à Paris, dans le Père Goriot, dans tous ces types auxquels l’auteur s" est efforcé de donner la réalité de personnages historiques, de Marsay, Rastignac, Lucien de Rubempré, Vandenesse. Cette propension dangereuse à réver quelque chose de plus élevé que le devoir et de plus chaste que la vertu, à jouer avec la passion comme avec un tigre dompté, à lui dire comme Dieu aux flots de la mer : Tu n'iras pas plus loin, et à lui accorder la moitié de ce qu'elle demande, pour avoir le droit de s’enorgueillir de ce qu’on lui refuse, j’en aperçois le reflet dans la Femme de trente ans, dans Y Amour à Saint-Thomas d'Aquin, dans l'Histoire des Treize, chez la dnehesse de Langeais, chez madame de Bauséant, et surtout chez cette impossible madame de Mortsauf, beaucoup trop vantée par les admirateurs du Lys dans la Vallée. Cette facilité à croire que, parmi les’ forces que la société refuse d’employer, il en est d’immenses, de magnifiques, qui sauveraient l’État et régénéreraient le monde; que nos écoles et nos mansardes, nos ateliers et nos trottoirs regorgent d’hommes politiques qui n’ont d'autre défaut que leur jeunesse, et qui dépas-

er aient de bien loin les Pitt et les Canning, lesVillèle et les Martignac ; cette facilité funeste, absurde, qui nous a rendus si accommodants en fait d’opposition et d’émeute, je la reconnais, trait pour trait, dans les Rabourdin, les Michel Chrestien, les Marcas, hommes do dix pieds de haut, à qui il ne manque qu’un portefeuille pour prodiguera la France toutes les prospérités et toutes les gloires. Plus heureuse que la partie romanesque de l’œuvre de M. de Balzac, celte partie politique a pu se croire un moment transportée dans la vie réelle. La révolution de Février en a été le commentaire en action, et s’est chargée de mettre en lumière tous ces milliers de Michel Chrestien, de Marcas et de Rabourdin : or il s’est trouvé qu’après avoir fait passer, pendant quelques mois, le pouvoir entre les mains de jeunes gens tels que MM. Dupont (de l’Eure), Arago, Lamartine et Crémieux, cette féconde révolution a produit, en définitive... M. de Falloux! c’est-à-dire un jeune royaliste d’un grand cœur et d’un grand talent, qui n’avait rien de commun avec le sublime Marcas, et qui, dans toute société régulière, n’en aurait pas moins fait son chemin.

Nous voilà bien loin de M. de Balzac. L’espace me manque pour suivre et signaler, dans chacun de ses romans, ces germes de dissolution morale, intellectuelle, politique, sociale, pour lesquels notre époque n’a été qu’un terrain trop fertile et trop bien préparé. Resterait à traiter la question littéraire ; mais celle-là est tout aussi vaste, et je la sens déjà déborder mon cadre.

A coup sûr, il serait injuste ou plutôt insensé de refuser à M. de Balzac quelques-unes des qualités du génie : la patience, la force, la persévérance, l’intuition pénétrante et profonde, et surtout la faculté de donner la vie à tout ce qu’il touche, depuis les personnages qu’il invente jusqu’aux maisons où U les loge; mais il manque d’autres

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qualités non moins essentielles ; le goût, la proportion, l.'i mesure, le naturel, l’art de s’arrêter à ce moment précis, unique, décisif, où l’effet s’altère en se grossissant, où la situation se gâte en se prolongeant, où l’analyse se change en alchimie, l'observateur en maniaque et le voyant en visionnaire. On a dit avec raison qu'il y avait deux hommes en M. de Balzac : l'un, artiste supérieur, conteur incomparable, hardi et heureux trouveur-, l’autre, tout à côté, occupé à pousser au noir le dessin primitif, à entortiller l’invention originale, à importer dans le récit et la description, dans la digression et le dialogue, je ne sais quoi de subtil, d'embarrassé et de pénible qui sent la retouche et la surcharge. M. de Balzac est-il vrai? Oui, mais d’une vérité relative, accidentelle, locale, qui réside dans le détail plutôt que dans l’ensemble. Ainsi, dans une de ses plus attrayantes histoires, la Fleur des Pois, les deux notaires, Mathias et Solonet, sont admirablement vrais ; les figures principales, madame Évangelista, Nathalie, Paul de Manerville, Henri de Marsay , sont d’une fausseté désespérante. Ainsi, dans les Illusions perdues, la peinture du monde aristocratique d’Angoulême (les Lolotte, les Fifine, les Astolpbe, les Lili) n'est qu’une mauvaise caricature; le roman ne commence à être vrai que dans les cinquante dernières pages, c’est-à-dire lorsque les deux héros, Lucien et madame de Bargeton, arrivés ensemble à Paris, ' s’y comparent mutuellement aux gens d’esprit et aux jolies femmes qu’ils rencontrent, et s’y renient l’un l’autre avec toute la dureté de l’égoïsme romanesque. Je pourrais multiplier ces citations à l’infini; mais je m’arrête : je ne fais pas une étude sur M. de Balzac, je résume à la hâte quelques objections propres à tempérer l’enthousiasme de ses biographes. Et que serait-ce si j’abordais tout ce côté intolé-^ râble et inintelligible de son œuvre, les Nucingen, les Gob-,

seck, les Gigonnol, ces ténébreuses régions do l’usure, do la lettre de change et dos industries clandestines, où l'auteur rivalise de compétence et de procédé didactique avec les procureurs, les huissiers et les recors, mais qui attristent de leur fastidieux voisinage ses plus charmantes créations? Que serait-ce, entin, si je parlais de son stylo? Non pas qu’il n’y .ait çà et là, dans ses bons romans, do trèsbelles pages : mais, tout auprès, quel encombrement! que de phrases estropiées! que de pages hydropiques 1 que d’obscurités! que d'afféteries! que d'emphase! que de néologismes inacceptables! que do métaphores incohérentes! que d'analogies impossibles ! Sous celte richesse apparente, que d’embdrras et de gène! Quelle fatigue pour arriver à faire moins bien en voulant mioux faire, à tout embrouiller en voulant tout dire? Ce style est comme un vin qui dépose ; allez au fond, vous trouvez la lie. Est-ce ainsi, je vous le demande, qu’écrivent, non pas Pascal et Bossuet, Rousseau et Voltaire, mais nos contemporains, MM. Cousin, • Guizot, Vitel, Mignot, Villemain, Mérimée? Et dites-moi si, en leur comparant M. de Balzac, il est possible de l’appeler un grand écrivain?

Voilà mon sermon fini, maintenant voici ma quôte.

M. Armand Baschel, je l’ai déjà dit, encouragé par le succès de son ouvrage, on prépare une seconde édition; ou plutôt il se propose do le refondre en entier et d’ajouter à son étude biographique et littéraire toute une correspondance inédite, destinée à jeter un jour nouveau sur cette , vie extraordinaire et cette physionomie étrange. Pour lui rendre plus facile cette partie do sa tâche, je viens fairo, en son nom, un appel européen à tous ceux, et surtout à toutes celles qui possèdent des lettres du célèbre romancier.

Il est bien entendu que nous ne leur demandons pas de se dessaisir do ces précieux autographes, mais seulement d’en

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envoyer une copie à l’éditeur de Jl. Daschet. C’est aux femmes que nous nous adressons avec le plus de confiance, et, pour être plus dignes de leurs libéralités, nous nous engageons à ignorer leur*èg*e, ou, si le hasard nous l’apprend, à n’en parler à personne. On conçoit aisément tout ce que ^ ce supplément épistolaire peut ajouter de piquant à un

travail sur ,M. de Balzac. Autant je serais fâché de voir les * • ' > jeunes geûs le prendre pour professeur de morale et de

style, autant on doit désirer, à titre de document, tout ce qui peut servir à recomposer d’une façon à la fois exacte et familière cette figure que la littérature française n’a pas le droit de bannir de 'sa galerie : si je conteste le monument, je souscris au portrait \ si j« suis fevécfae aa panégyrique, je serai avide des Mémoires. Que M. Baschet nous donne donc les Mémoires d’IIonord de Balzac; qu’il y mêle, comme pièces" justificatives, • cette correspondance aujourd’hui éparse en Europe, et qui, réunie sous sa main, serait à Eugénie Grandet et à Balthazar Claës ce que la correspondance de Voltaire est à Zadig et à Candide; qu’il tienne compte, dans l’ensemble de son œuvre, de ces restrictions et de ces réserves que soulèvera toujours, auprès des esprits sages, le nom de M. de Balzac; et, au lieu d’un hommage juvénile à une gloire contestable, il^ nous aura donné un excellent livre, plein d’éclaircissements curieux et authentiques, sur la plus prodigieuse existence littéraire d'une époque dont la destinée bizarre a été de tout conquérir et.de tout gaspiller, de tout possQ-;, ■ der et de tout perdre, mi-.

RÉVEIL DE LA POÉSIE PROVENÇALE LE DERNIER CONGRÈS DES TROUBADOURS H. ROUMANILLE*

Je voudrais, de loin en loin, sans en abuser, et sans donner à mes sympathies un faux air d'enthousiasme, appeler l’attention sur ce réveil de la poésie provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées, l’accroissement des industries, et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. Ressusciter une langue qu'on ne parle que de Marseille à Montélimart, au moment même où s’achève le chemin qui placera Marseille à huit heures de Lyon et à vingt

* Li SounjanUo. — La Part dau don Dittt

heures de Paris, n’esl-ce pas un anachronisme et un contre-sens? Eh bien, non! Sans compter l’esprit de réaction qui n’abdique jamais, et qui se débat contre les idées envahissantes tant qu'il lui reste un coin pour se blottir, on peut dire, et je crois l’avoir déjà dit, que ces résurrecti* ns du passé sont surtout possibles, acceptées, sûres de reu* contrer accueil et succès, aux époques où ce passé n’effraye plus personne, et, dans ses conditions essentielles, semble décidément vaincu . Un de ces spirituels troubadours (ils le sont tous), M. Gaut, a cru devoir, en rendant compte de la dernière séance de ce poétique congrès, protester, en son nom et au nom de ses collègues, contre toute pensée de retour à l’ancien régime, contre tout désir de ramener la féodalité par lepatois. Cette précaution était superflue : à ceux qui n’avaient pas craint de formuler cet étrange soupçon, il aurait pu répondre que ces innocentes fêtes de la Muse provençale, ce pacifique et agréable tournoi des trouvères de 1853, ces jeux floraux de la poésie indigène, présidés par le préfet, le maire, la gendarmerie, et pavoisés de drapeaux tricolores, étaient la preuve que tout le monde regardait comme fini le procès entre la féodalité et l'égalité, entre l’ancien régime et le nouveau.

... Et le combat finit faute de combattants,

pourrait-on ajouter pour rassurer tout à fait ces farouche;; annemis de la dîme et de la corvée, sournoisement déguisées en élégies, en idylles et en virelais. Et même remarquez ceci, car tout se tient et s’enchaîne à travers les contradictions apparentes : le rôle de la poésie est d’adoucir les mœurs, de rasséréner les âmes, de maintenir les imaginations dans ces sphères élevées, paisibles, délicates, idéales, où tout s’ennoblit et s’épure. Cette mission civili-

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satrice, les troubadours des douzième et treizième siècles la remplissaient, lorsque leurs chansons amoureuses et charmantes, s’élevant tout à coup au milieu des ténèbres de la barbarie et du moyen âge, créaient une sorte de chevalerie mélodieuse et sentimentale, sœur cadette de la chevajlerie active et militante. Les troubadours actuels peuvent, ^sans trop d'outrecuidance, se proposer un but analogue-; j ils peuvent lutter contre l’extrême civilisation, comme leurs devanciers luttaient contre l’extrême barbarie. Dans ce triomphe universel des intérêts positifs, des découvertes matérielles, des Genséric et des Attila de la spéculation et ^ de l’agiotage, triomphe quia aussi ses duretés, ses fureurs brutales, ses ivresses sauvages, ses massacres et ses victimes, nos modernes Raimbaud, nos Bertrand de Born, nos Bernard do Ventadour, ont le droit d’intervenir, de demander à leur époque quelques minutes d’audience, de mêler un peu d’harmonie, de sentiment et d’élégance au bruit des forges ou des sacs d’écus, et d’adoucir, non plus les rudes âpretés d’une société qui commence, mais les cruautés polies d’une société qui finit. Cette tâche, on le voit, a sa dignité et son charme, et ils la rendent plus efficace et plus populaire en persistant dans l’idiome local. S’ils écrivaient en français, leurs vers perdraient immédiatement leurs grâces originales et naturelles pour y substituer ce je ne sais quoi d’académique, de guindé et de vide, qui est le caractère de la poésie française quand elle n'est pas excellente; ils ressembleraient à de fraîches et jolies Arlésiennes affublées de chapeaux à plumes et de robes à volants. Ceux d’entre eux qui feraient des choses médiocres seraient insupportables; ceux qui réussiraient, entraînés bientôt par l’irrésistible aimant, iraient à Paris, s’y absorberaient, et deviendraient, bêlas! comme nous tous, membres de la Société des gens de lettres.

Pax malheur, toute médaille a son revers, et nous rencontrons ici l’objection collective qu’on peut adressera ce rassemblement de troubadours. Tant qu’il s’est agi de Jasmin tout seul, on a dit : Jasmin a du génie, ce qui est rare, mais ce qui peut arriver à un Gascon et à un coiffeur, tout comme à un enfant de Mâcon ou de Paris. On a donc accepté sans restriction le génie de Jasmin, et, l’engouement de quelques salons se mettant de la partie, peu s'en est fallu (|u’on ne le proclamât supérieur à Lamartine et à Victor Hugo. Mais, maintenant, voici qui se complique. En trois ans, trois départements du Midi ont vu éclore des centaines de poètes, et, si Ton en croit le bulletin de leur Roùmavagi ou congrès annuel, ils ont fait assaut de verve, de talent, de fraîcheur, en un mot, de belle et bonne poé.sie. Celui-ci a lu une élégie délicieuse, celui-là une fable digne de La Fontaine, cet autre une ode magnifique, et ainsi de suite : partout le fortemqxie Gyan, fortciH4jue Cloanlhum do Virgile. Or recrute* dans les quatre-vingt-trois autres départements, la Corse et l’Algérie non comprises, tout le contingent do poètes qu’ils peuvent fournir; demandez-leur à tous de vous lire une pièce, et si, dans le nombre, il y en a huit ou dix de belles, nous aurons lieu do nous tenir pour très- heureux et très-riches. D'où vient cette différence? Évidemment cette brillante pléiade, groupée avec amour autour de la Muse méridionale, qu’elle fait sortir de sa tombe où la scellaient six siècles d’oubli, recueille les avantages et subit les inconvépients des langues mortes. Il en est de ses vers comme des vers latins du père Dapin ou du père Vanière. Pourvu (}ue les dilettantes, les érudits du patois y retrouvent le tour, le sentiment, Timage appropriés au génie de cette langue, pourvu que des traits do couleur locale y viennent réveiller l’attention, que la vie rustique de nos provinces

s’y reflète avec exactitude, il n’en faut pas davantage. L’intérêt et le piquant de la plupart de ces pièces résident dans le perpétuel effort du poêle pour rester à la fois poétique et populaire, agreste et lettré, pour élever son œuvre à des conditions d’élégance et de culture littéraire sans lui faire perdre le goût du terroir et la saveur originale. Qu’il réussisse à combiner, à dose convenable, ces deux éléments divers, qu’on aperçoive sans cesse la collerette et le pourpoint du troubadour sous la blouse du métayer ou la veste de l’artisan, et on le tiendra quitte du reste. Dès lors, ce ' n’est plus qu’un jeu d’esprit, fort attrayant pour les initiés, mais dispensé d’obéir aux lois suprêmes de la poésie véritable : la nouveauté et la vie! C’est l’honneur et l’écueil, la gloire et l'infirmité de la poésie française, que, parlant la langue universelle, se mesurant au grand jour avec des sentiments et des idées qui ont fait le tour du monde et produit d’admirables chefs-d’œuvre, elle soit forcée, pour se faire écouter, de dire ce que personne n’a dit, ou de dire, mieux que personne, ce que nous bégayons tous. Bien peu de gens y parviennent; mais aussi, lorsqu’on y parvient, on s’appelle André Chénier ou Lamartine, Victor Hugo ou Alfred de Musset.

Pourtant, plus je suis disposé à croire qu’on peut cultiver avec succès la poésie provençale sans être précisément un poète, plus je dois rendre hommage à ceux en qui se révèle assez d’inspiration et d’originalité pour prouver qu'ils pourraient écrire d’excellents vers français, s’ils n’avaient aspiré à descendre. C’est ainsi que, dans ce liouma- • vagi, on a signalé la Mort du Capoulier (chef des moissonneurs), par M, Mistral, et la Mort du Mineur, par Matthieu Lacroix, simple maçon de la Grande-Combe, que je louerais davantage si son talent et son triomphe ne me faisaient invinciblement songer à cette quantité d’ouvriers,

de potiers, de cordonniers, de corroyeurs, de tisserands et de menuisiers qui devaient, d’après Sand et l'école socialiste, nous écraser de leurs merveilles poétiques, et en remontrer à tous les pauvres rimailleurs atteints et convaincus d'avoir fait leurs classes et de porter un habit. Mais celui qui, au milieu de ses nombreux, émules, se détache de la façon la plus vive, et à qui l’on peut le mieux appliquer le prirmis inter pares, celui dont la physionomie et le talent unissent, dans le plus gracieux ensemble, ce double trait de simplicité rustique et de culture littéraire, c’est M. Roumanille. Selon moi, il ne manque è M. Roumanille, pour être tout à fait te Jasmin de notre Midi provençal, fort différent du Midi languedocien et gascon, que le patronage de trois ou quatre académiciens; j'ajouterais : et uapeu de charlatanisme, si je ne craignais d'étre traité de sacrilège par l’illustre coiffeur agenais et ses fervents admirateurs.

Je connais peu d’existences plus pures et plus nobles que celle de Roumanille. Pendant les années d’agitation et d’angoisses qui suivirent la révolution de Février, et où la fièvre démocratique, chauffée au feu des imaginations méridionales, propageait dans nos campagnes, sous leurs formes les plus brutales, toutes les théories communistes, Roumanille, fils d’un jardinier et modeste employé dans une imprimerie d’Avignon, renonçant aux douces familiarités de sa Muse hien-aimée, se mit à écrire en provençal de petits livres populaires qui firent plus, dans nos départements, pourda cause de l’ordre et du bon sens, que toutes les publications delà rue de Poitiers. Rien n’égalait la verve, la sève, l'entrain tour à tour sérieux et -goguenard de ces écrits de Roumanille : H Club (les Clubs), H Pariéjaire (les Partageux), Qmn dévé, fau paga (Quand vous devez, il faut payer), un Houge et un Blanc; la Féi igoub

(le Thym) : ce dernier titre mérite explication. Comme le thym est une (leur do monlngne, nos montagnards avaient trouvé ingénieux d’en faire leur emblème, et ce calembour démagogique avait momentanément compromis cette jolie plante que Janot Lapin aimait tant, et qui sent si bon. Roumanille s’emparait do leurs emblèmes, de leurs devises, do leurs chansons, de leurs facéties ridicules ou sinistres; il leur ripostait dans leur langue, leur jetait è la figure des poignées do sel provençal et mettait les rieurs de son côté.

Depuis que le calme s’est rétabli, au moins à la surface, et que les espérances de nos communistes sont supprimées ou ajournées, Roumanille est revenu à la poésie. C’est lui (jui a pris l’initiative de ce grand mouvement dont je parlais tout à l’beure, et qui, après avoir fait un appel à tous ses confrères du Comtat et de la Provence, a réuni leurs œuvres et les siennes dans un charmant recueil intitulé li Pmvmiçalo. Ce volume a fait son chemin parmi les érudits et les lettrés, et M. Saint-René Taillandier, un des collaborateurs les plus distingués de la lievue des Deux- Mondes, n’a pas dédaigné d’y mettre une préface, remarquable morceau de critique, excellent mémoire à consulter sur les titres de noblesse de ce pauvre patois qui est devenu gardeur de moulons après avoir régenté les cours d’amour, interprété la gaie science, manié le luth et la mandoline, pendant que le français, ce parvenu d’hier, se débattait encore dans ses langes.

Aujourd’hui Roumanille nous offre deux nouveaux poèmes ; li Sounjarello (les Rêveuses), et la Part dau bon Diéu (la Part du bon Dieu).

Rien de plus frais et de plus touchant que li Sounjarello. C’est fête au village, une fête méridionale, qui a pour orchestre le tambourin, et pour lustre le soleil. Le ciel est

bleu, et là-bas, derrière un rideau de pins et de tamarins, on aperçoit comme une ligne d’azur, la mer, dont le vague murmure se mêle aux cris de joie, et dont la brise attiédie' cueille les gouttes de sueur sur le front bàlé des danseuses.

Au milieu de la joie générale, deux jeunes filles, deux belles rêveuses, se tiennent à l’écart, Marguerite et Léièle ; ^ c’est que le bonheur cherche la solitude comme le chagrin; et Marguerite est si triste I et Lclète est si heureuse!

Le fiancé de l'une, brave maçon épuisé de travail, a fini par tomber malade, et la cloche sonne ses heures d’agonie.

Le buncé do l'autre, intrépide marin, doit revenir dans trois jours, et l’on a déjà signalé le vaisseau qui le ramène.

La joie de Lélète, la douleur de Marguerite, s'exhalent dans un dialogue amoureux et rustique, chaste et passionné, qui vaut bien le berrichon de madame Sand. Le poète a parfaitement saisi, dans le personnage de Lélète, ce qu’il y a à la fois de tendre et d’égoistc dans le bonheur, qui voudrait voir tout le monde heureux, mais qui s’épanche malgré lui et rayonne à travers l’afiliction des autres. Hélas! qu'arrive-t-il 1 Celle qui consolait a besoin d'être consolée, et Marguerite, à son tour, est forcée de faire taire sa joie devant le désespoir de sa compagne. Son amant guérit miraculeusement, et l'épouse quelques mois après; tandis que Paul, le marin, l'amaut de Lélète, est mort dans la traversée. — « Longtemps, nous dit l’auteur en finissant, la pauvre fille vint pleurer le long de la mer, et, jusqu’à sa mort, elle aima à voir, de loin, arriver les navires... Uicn ne put jamais la distraire de scs douloureuses pensées, si profond en son cœur était entrée l’épine ! » — Que ne puis-je, au lieu de cette prose littérale, vous faire savourer la douceur, la mélodie, le suave et mélancolique parfum de la poésie originale!

La Part dan bon Üiéu touche de plus près encore à celte

Digjlbü.! hy GoOglt

tQorale domestique et familière où excelle Roumanille, et qui donne à l’ensemble de ses ouvrages le'caractère d’un enseignement populaire. Deux jeunes mariés, Tounin et Goutoun (Antoine et Marguerite), entrent en ménage avec leurs bras pour toute richesse, la santé, l’économie et l'amour du travail. L’auteur peint d’une manière ravissante et avec une fidélité photographique les détails de cette pauvreté laborieuse, gaie, honnête, bénie de Dieu. Mais un beau matin, Tounin, en creusant un trou pour y planter un mûrier, trouva une cassette remplie de louis d’or. CelU cassette, il peut se l’approprier sans scrupule, car elle renferme, outre des loüis, le testament du propriétaire, qui, au milieu des horribles massacres de Bcdoin * (50 mai 1794), s’attendant à être égorgé comme ses parents et ses amis, n’a pas voulu que son or tombât entre les mains de ses bourreaux, et l’a enfoui au pied d’un arbre, per aquéti que l'atrouvara, au proGt de qui le trouvera.. Vous voyez d’ici la joie du pauvre ménage 1 Seulement Goutoun, beaucoup plus spirituelle et plus raisonnable que son mari, voudrait ne rien changer à leurs habitudes, et faire de cette somme un capital dont l’intérêt leur servirait dans les grandes occasions; mais bah! Tounin a perdu la tête; à son compte, il y a là neuf mille francs, et il s'imagine qu’il n’en verra jamais la fin. L’enivrement de ce nouveau riche est d’un comique achevé. Il part pour la ville et se livre à des emplettes fabuleuses : deux chapeaux gri^, un noir, des souliers vernis, une montre Bréguet, une chaîne d’or, une cravate de satin, une redingote, un habit, une canne i

* Dans un admirable article sur V Histoire de la Convention (Revue des Deux-Mondes du i*'' octobre), M. Vitot a écrit Bédouin. Comme sa plume est de celles qui immortalisent ce qu’elles toucbeiit, je réclame cette rectification orthographique en faveur de notre pauvre village, illustré' par ses malheurs. «.

pommeau, une lorgnette, six foulards, une ëpingle, des lunettes vertes, dix pots de pommade, une pipe turque avec son long tuyau, une douzaine de faux-cols : puis il entre chez un restaurateur. Ici la scène est à la fois d’une bouf fonuerie charmante et d'une frappante vérité. Qui de nous, pendant ces années néfastes, n’a entendu quelqu’un de ces pauvres égarés s’écrier qu’il allait enfin connaître le goût des bonnes choses, et faire de cette grossière convoitise le commentaire des chimériques utopies du socialisme et du phalanstère? Roumanille n’a eu garde d’omettre ce trait de mœurs; Tounin se fait servir un festin de Gargantua démocratique : un lièvre, des truffes, du bifteck, des perdrix, des cailles, des bécasses, du poisson, trois bouteilles de vin ; il paye la carte sans regarder l’addition, et salue le garçon d’un : t Bonsoir, monsieur! mille compliments au traiteur! »

Ce qui en advient, vous le devinez sans peine : Tounin est ivre, Tounin bat sa femme ; les cris et les gros mots retentissent dans cette petite maison naguère si calme et si riante. Il ne se lasse pas de puiser à son trésor et de faire bombance, et, pendant ce temps, il perd l'habitude du travail, il devient fainéant, glouton, ivrogne, quinteux, tapageur; sa femme pleure, ses enfants sanglotent, ses voisins s’indignent. Le trésor est bientôt épuisé; voici la misère, compagne de la paresse; voici’ la faim, compagne delà misère. Cependant Tounin, à tout prendre, est plus bête que méchant, et ses mauvaises habitudes n'ont pas encore dégénéré en impénitence finale. Honteux, désespéré de ne pouvoir plus donner de pain à ses marmots, il prend résolûment ses outils et se remet au travail. Goutoun j^ttend qu’il soit bien converti, et alors elle lui avoue qu’il avait mal compté le premier jour ; que la cassette ne renfermait pas neuf mille francs, mais bien seize mille ; qu’elle a pro«

file de celte faute d’arithmétique pour mettre sous clef ces derniers sept mille francs, bien sûre qu'il aurait vite dévoré le reste. Ce retour de fortune n’ébranle pas les bonnes résolutions de Tounin : il persiste dans sa vie de travail et d’économie, et les sept mille francs servent plus tard à faire entrer au séminaire Jacques, son second fils ; c’est ainsi qu’ils deviennent la pari dan bon Diéu. Jacques, bon et pieux curé de village, désigne souvent, sans la nommer, son excellente mère Goutoun, et c’est avec des larmes dam la voix qu’il dit à ses paroissiens : a Mes frères,

« O! qu’una bravo fomo es un riche trésor I

« Oh! qu'une brave femme est un riche trésor! >

Cette froide analyse ne peut donner qu’une bien imparfaite idée de tout ce qu’il y a de grâce, de vérité, de gaieté naïve, d’attendrissement irrésistible dans ce charmant pe- ' tit poème. Comprise ainsi, la poésie provençale n’est plus celte récréation littéraire dont j’ai timidement indiqué le côté artificiel et futile; elle est la Muse de nos campagnes, Muse chrétienne, qui seconde de ses douces influences les graves leçons du catéchisme et du curé. Elle s’empare de ces thèmes champêtres où Pierre Dupont et ses émules ont eu le tort de chercher des inspirations démocratiques, et elle y met tout ce qu’elle a de résignation, de foi, de bon sens, de sympathie affectueuse pour les joies, les travaux et les souffrances du pauvre. Ces plaies que d’autres ont envenimées, elle les cicatrise et les guérit. Ces coupables espérances que d’autres ont surexcitées, elle ies ramène a Dieu, au foyer domestique, aux légitimes récompenses de la bonne conduite et du travail. Elle s’acquitte ainsi de ces austères devoirs qu’a trop souvent méconnus la littérature

moderne, dans ses personnifications les plus hautes ; plusieurs de nos illustres, édités par les libraires à la mode et célébrés à son détrompé par nos plus bruyants journaux, auraient à profiter de son exemple. C’est parce que cet exemple est particulièrement salutaire en un temps de déîarroi et de lassitude comme le nôtre, que j’ai cru pouvoir donner à Roumanille une place dans ma modeste galerie, et montrer en lui, non pas le troubadour de légende, d’opéra-comique et de vignette, mais l’homme de bien, le ■ poète de talent, se résignant à parler la langue de ceux qu’il veut convertir, et à renfermer sa popularité dans un étroit espace pour la rendre plus utile et plus solide.

M. LE DOCTEUR VÉRON

Hélas ! voilà ce qui arrive : vous avez un peu d'esprit, beaucoup de bonheur; vous passez avec un égal succès de la pharmacie à la littérature, delà littérature à l'Opéra, de l’Opéra à l'industrie, de l’industrie à la politique, de la politique au gouvernement; tout vous réussit, fictions pectorales et pâtes littéraires, jupes raccourcies et sociétés en commandite, romans socialistes et premiers-Paris conservateurs, spéculations sur le vice et encouragements à la vertu ; et à chacune de vos étapes sur cette route jonchée de ronces pour les autres et de roses pour vous, votre fortune grandit d’un million et votre cravate d’un étage ; si bien que vous vous dites un beau matin, au milieu des riches loisirs de votre majestueux automne : Voyons ! quelle est la gloire qui me manque? Je commence à me blaser sur celle de grand capitaliste; celle d’homme heureux m’ennuie au point que je jetterais mon anneau dans la Seine, si je n'étais sûr de le retrouver dans une carpe ou un éperlau

1 Mtmoxrei d'un bourgeoii d* Paru.

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du Café de Paris ; celle de Lovelace a ses charmes, mais aussi ses traverses et ses périls; celle de grand seigneur viendra plus tard, et d'ailleurs, je n’en aurais que faire dans notre siècle d’égalité. Pourquoi n’essayerais-je pas de celle d’écrivain? J’ai beaucoup vu, beaucoup retenu; j’ai coudoyé beaucoup d’événements et de personnages, protégé des hommes d’État et des premiers sujets de la danse, .. connu le fort et le faible des consciences parlementaires et des grâces chorégraphiques ; j’ai dîné avec des ministres, joué avec des ambassadeurs, soupé avec des comédiennes, observé de mon œil gauche la vie des coulisses, et de mon œil droit les coulisses de la vie : pourquoi ne raconterais-je pas tout cela? et qui mieux que moi saurait le raconter? Depuis Philippe de Comines jusqu’à M. do Chateaubriand, depuis ce petit cardinal de Retz jusqu’à ce colossal Alexandre Dumas, n’est-ce pas le privilège des gens illustres de narrer aux autres ce qu’ils ont fait ou vu faire, d’exposer aux regards d’un public idolâtre tout ce côté intime et familier de l’histoire, qui, pour les esprits curieux et délicats, constitue l’histoire véritable? Allons, courage ! mettons-nous à l’œuvre ! Quo non ascendam ? disait ce surintendant qui, comme moi, ne connaissait pas de cruelles, ce Fouquet qui, s’il eût vécu de nos jours, eût voulu s’appeler Véron, comme je me fusse appelé Fouquet si j’eusse vécu de son temps. Mes commensaux m’assurent que, si j’ai payé jusqu’ici la copie d’autrui au lieu de publier la mienne, c’était pure modestie; et, dans le fait, quand on a écrit la France nouvelle, de quoi n’est-on pas capable? La société, à qui j’ai déjà rendu tant de services, attend encore de moi celui-là ! Soyons son historien après avoir été son droguiste ; soyons son Tallemant des Réaux après avoir été son Fleurant. Ouvrons à nos contemporains ce trésor d’anecdotes et de souvenirs, do bons mots et de

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événements de leur temps, en reprenaient le récit pendant leurs années de repos et de retraite, et complétaient par leurs souvenirs personnels ce que l’histoire officielle pouvait avoir do trop extérieur, de trop convenu. Plus tard, lorsque la Cour devint le centre unique de la vie sociale et ^mposa à toutes les physionomies son cérémonial et son étiquette, les Mémoires devinrent les confidents et les refuges d’esprits moinâ disciplinés que froissait ce joug uniforme, ce solennel effacement des saillies de chaque caractère, et qui, seuls à seuls avec leurs pensées, préparaient pour l’avenir ces révélations posthumes, non plus seulement comme un complément ou une rectification de l’histoire, mais comme une revanche pour tout ce qu’ils avaient été forcés de taire, de copiprimer ou de feindre. Plus tard encore, lorsque le gouvernement des intelligences cl la publique initiative passa des sommets du pouvoir à un groupe de penseurs, de philosophes et de gens de lettres, lorsque la supériorité de l’esprit et de la culture littéraire substitua une sorte de dictature intellectuelle et morale aux autorités établies, ces philosophes, ces auteurs, se crurent naturellement des gens assez intéressants dans l’État pour avoir le droit de nous raconter Phistoire de leur vie, mêlée à celle de leur siècle. Enfin, lorsque c.es supériorités littéraires/ au lieu de garder un rôle actif et militant, au lieu de poursuivre le triomphe ou la défaite d’une idée, l’avénement ou la chute d’un régime, se sont renfermées dans une contemplation superbe et complaisante d’ellos-mômes et de leurs propres mérites, les écrivains, les poètes, ont pensé que le public, qui avait pris goût à leurs fictions, en prendrait bien davantage à leurs souvenirs, et que, pour captiver l’attention ot la sympathie universelles, ils n’avaient rien de mieux à faire qu’à cK^rire en marge de leurs livres les détails de leur existence, à transformer leurs personnes on commentaires

Digilized fcy GoogU

de leurs ouvrages. Vous le voyez, c’est toujours en raison de l’importance qu’un temps a donnée ou a laissé prendre à un homme que cet homme s’est cru autorisé à-publier ses Mémoires. Maintenant, dites-moi, ce nouveau chroniqueur, qui vous semble aujourd'hui si ridicule, n’est-il pas parfaitement dans son droit quand il s’imagine posséder toutes les conditions du genre? N’y a-t-il pas entre lui et la société qu’il a sous les yeux la môme proportion qu’entre le cardinal de Retz et la Fronde, entre Saint-Simon et la cour de Louis XIV, entre Marmontel et le monde philosophique du dix-huitiôme siècle, entre Lamartine et la poétique jeunesse du dix-neuvième? Quels sont, je vous le demande, les grands intérêts, les grandes passions du moment? L’argent d’abord, l’argent, ce dieu des âmes qui n’en adorent plus d’autre, ce blason suprême d’une génération nivelée; l’argent gagné rapidement, à la pointe d’une idée, entre un scrupule qui s'éteint et une convoitise qui s’éveille. Or, notre homme est riche, très-riche, et il s’est enrichi d’une façon leste, cavalière, spirituelle, comme se serait enrichi un Grec, mais un Grec du temps d’Alcibiade et de Périclès. Après l’argent, quelle est votre idole? Le plaisir; or, n’est-ce pas le plaisir que notre homme a chargé du soin de sa fortune? Et, pour passer du doux au grave, quel a été le dernier mot, le souverain arbitre, la solution déPinitive de nos agitations politiques? Le suffrage universel; or, n’oubliez pas, n’oubliez jamais que le même homme a été nommé, par le suffrage universel, par plus de vingt-quatre mille voix, député du département de la Seine. Ainsi il réunit, tl cumule tout ce qui fait le sérieux de la vie publique et le jharme de la vie privée : la dignité et l’élégance, l’influence et l’amusement, les fêtes joyeuses du théâtre et les graves honneurs de la politique, l’eau sucrée de l’orateur et le vin de Champagne de l’épicurien, les lauriers de la tribune et

LE DOCTEUR VERON

les myrtes du boudoir, Mirabeau et Montesquieu croisés de Vestris et de d’Âigrefeuille : et vous vous étonnez que cet enfant gâté de la société et du destin, qui possède des autographes de M. Thiers et de madame Sand, qui, aujourd’hui encore, est le créancier de M. Dumas pour douze mille lignes, à qui le docte Cabarrus, l'étincelante Esther Guimon, l'ingénieux Girardin, ont délivré un brevet d’esprit, que vous avez assis au premier rang de vos avantscènes, pêle-mêle avec des fils de ducs et de maréchaux, et que le suffrage de ses concitoyens, libre enfin de toute corruption et de toute entrave, a posé sur une chaise curule, — vous vous étonnez qu’il regarde comme une partie essentielle de son rôle, un attribut de ses grandeurs, une conséquence logique de ses glorieux antécédents, le droit — que dis-je? — le devoir qui lui met la plume à la main pour vous raconter ses faits et gestes, depuis sa naissance jusqu’à nos jours, depuis son premier lustre jusqu’à son douzième, depuis la femme grasse qu’il a effrayée de sa lancette jusqu’à la femme maigre qu’il a éblouie de son faux-col? C’est de la fatuité, dites-vous, de l’outrecuidance ; non, c’est de la naïveté , car les extrêmes se touchent, et le contraire do l’innocence est parfois aussi naïf que l’innocence elle-même. Mais vous qui avez passé dix ans, quinze ans, vingt ans à encourager, à caresser, à affermir, à autoriser, à justifier cette naïve présomption, cet ingénu contentement de soi, cette candide certitude d'être un grand personnage, d’où viennent donc vos mépris et vos risées? O Athéniens! qu'il est difficile de vous plaire, et que vous vous lassez vite de vos favoris!

Aussi bien, ce n’est pas là, j’en suis sûr, la vraie cause de la disgrâce de ces Mémoires : si l’on jette avec dédain la page commencée, si le silence et le vide, interrompus à peine par quelques aigres sifflets, se font déjà autour de

ce monument dédié à la Vénus pudique et aux Grâces décentes, ce n’est pns que l’auteur n’ait point semblé de taille à nous intéresser à ses récits. C’est, au contraire, qu’on attendait trop, qu’on espérait des confidences imprévues, des révélations palpitantes, tout un monde mystérieux d’impressions et de souvenirs, Alhambra peuplé de houris, dont notre hflte nous ferait les honneurs avec sa magnificence accoutumée. Les Mémoires de M. Véron! cliuchotions-nous à voix basse; oh! que nous allons y trouver d’anecdotes neuves, de scandales apocryphes, d’indiscrétions • ■ piquantes, de chapitres inédits, d'énormités biographiques, littéraires, théâtrales, industrielles, politiques, mondaines, médicales, gastronomiques, artistiques, galantes ! Quelle pâture ou plutôt quelle friandise pour cette curiosité passionnée, inquiète, questionneuse, qui veut connaître le pourquoi des choses, le revers des médailles, les secrets de la comédie ! Peut-être bien y aura-t-il çà et là quelque détail un peu risqué, quelque familiarité un peu hardie, quelque gaze un peu diaphane; mais, bah ! si notre auteur couronne des rosières, il n’est pas tenu d’écrire pour elIcS; donnons-nous cette lecture comme nous nous donnons une représentation de la Dame aux Camélias ou de Diane de Lys. Et l’on ferme bien sa porte, et l’on met un abat-jour à sa lampe, et l’on ouvre le livre avec cette émotion bizarre qui est la saveur et le parfum du fruit défendu; et on se prépare à sourire en dedans et à rougir en dehors, aux passages trop curieux, trop neufs, trop audacieux, trop amusants; et le regard charmé tombe sur des révélations dans le genre de celles-ci :

« Napoléon gagna la bataille d’Austerlitz, mais il perdit celle de Waterloo; j’ai été en position de connaître quelques mots de lui, que je crois être le premier à publier.

Lors de la campagne d’Égypte, il dit à ses soldats en leur

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LE DOCTEUR VÉRON

montrant les Pyramides : « Du haut de ces monuments,

(( quarante siècles vous contemplent! » Plus tard, à Sainte- Hélène, il lui arriva de dire : « Dans cinquante ans, la a France sera républicaine ou cosaque. »

« .... Mes liaisons avec la plupart de nos hommes politiques m’ont appris, sur M. de Talleyrand, des détails totalement inconnus jusqu’à présent. Il avait été évêque d’Autun; il était plein d’esprit, mais il boitait un peu. Un jour qu’il était harcelé par un de ses créanciers qui lui demandait avec instance quand il se déciderait enfin à le payer, il lui répondit froidement ; — « Vous êtes bien cu- « rieuxl » — Une autre fojs, madame de Staël (auteur de Corinne) lui ayant demandé s’il lui trouvait plus d’esprit qu’à l’Empereur, il lui répliqua sans se déconcerter : — « Madame, l’Empereur a autant d’esprit que vous, mais « vous êtes plus intrépide. »

« .... On a beaucoup écrit sur la Restauration et les Cent-Jours, mais ce que l’on ne sait pas, et ce que j’ai surpris dans l'intimité de nos hommes d’État, c’est que Napoléon passa à l’île d’Elbe le temps (|ui s’écoula entre la première Restauration et les Cent-Jours, et que ce no fut qu’après 1815 qu’il fut envoyé à Sainte-Hélène.

([ .... Talma jouait la tragédie avec beaucoup de talent; il obtint son prem'ier succès dans Charles IX, et son dernier dans Charles VI. Cette particularité si remarquable et si généralement ignorée m’a été révélée, sous le sceau du secret, par le sous-moucheur de chandelles do la Comédie-Française, dont j’avais fait plus tord mon garçon de caisse à l’Opéra; comme il est mort depuis plus de dix ans, j’ai cru pouvoir me permettre celte indiscrétion. Mais je serai plus sobre à l’égard de mademoiselle Mars, car on ne saurait avoir trop de réserve en parlant des femmes. Pourtant, au risque de manquer aux convenances, et pour

montrer tout ce que mes souvenirs ont de piquant et d’inédit, je vous apprends, d’après les renseignements les plus intimes, qu’elle excellait dans les comédies de Molière et surtout dans celles de Marivaux.

« .... Jules Janin est un écrivain très-spirituel, etProsper Mérimée un conteur incomparable; c’est moi qui les ai découverts, et je profite de l’occasion pour consigner ici un fait dont j’ai dû la connaissance à des circonstances exceptionnelles : c’est que Mérimée a écrit le Vase étrusque, et que Jules Janin a été, vers 1830, chargé du feuilleton des théâtres dans le Journal des Débats.

« .... Les haines politiques rendent souvent injuste; les ennemis de M. Guizot ont cherché à le déprécier; quant à moi, je me plais à reconnaître sa haute valeur intellectuelle.

« .... J’ai été très-lié avec MM. Auber et Halévy, et ils n’ont eu aucun secret pour moi ; ces relations amicales m’ont servi à découvrir ce que vous ignorez sans doute, c’est que l’un est l’auteur de la Muette de Portici, et l’autre de la Juive, » etc., etc....

Voilà, ou peu s'en faut, les nouveautés, les hardiesses, les paradoxes, les indiscrétions, les confidences, les scandales, les émotions imprévues et scabreuses, les tressaillements de curiosité surexcitée et satisfaite, que nous avons rencontrés dans ces Mémoires. Quel mécompte ! Ouvrir un livre avec l’espoir de se fâcher, de s’indigner, de s’étonner, de se récrier, et le fermer avec le regret de ne s’être ni récrié, ni étonné, ni fâché, ni indigné ! S’armer de courage pour vaincre ses scrupules, et ne trouver l’emploi ni de ses scrupules ni de son courage! Se résigner d’avance à rougir, et ne réussir qu’à bâiller! Espérer de l’alcool, et n’avaler que de la tisane! 11 est vrai que par là l’auteur rentrait dans sa spécialité primitive, et revenait à son dessein ori-

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giâa] : de quoi se plaignait-on jadis à l’endroit des mémoires d’apothicaire? D’y trouver plus qu’on ne »'y attendait. Cette fois, c’est ie contraire ; l’amélioration est évidente.

Le grand malheur de M. Véron, c’est que des gens trop pressés se soient, depuis quarante ans, concertés pour déflorer son sujet avec une hâte que je ne m’expliquais pas, mais que j’attribue maintenant à la crainte de se rencontrer avefc un si rude concurrent. Je vous assure quesi H. Thier." n’avait pas écrit son Histoire du Consulat et de F Empire, M. Alfred Nettement son Hiitoire de la Littérature sous la branche aînée des Bourbons, M. Jules Janin son Histoire de la Littérature dramatique, M. de Chateaubriand ses Mémoires,H.de Bourrienne et madame d’Abrantès leurs Mémoires, M. Marco Saint-Hilaire ses Souvenirs du temps de F Empire, M. Audibert ses anecdotes sur Talma, H. de Lamartine son Histoire de la Restauration; si, par un impardonnable abus de confiance, les hommes que M. Véron a tour à tour honorés de son amitié ne l’avaient gagné de vitesse en publiant avant lui, sous une forme quelconque, ce qu’il nous raconte aujourd’hui ; si nous ne possédions pas à peu près cinq ou six cents ouvrages, plus ou moins longs, détaillés, intimes, indiscrets, sérieux, iustructifs, amusants, sur les événements et les personnages dont nous entretient M. Véron, ses Mémoires seraient très-intéressants : ce n’est donc pas une question de talent, mais de date, et il lui reste la ressource de copier ce héros de vaudeville à qui l’on reproche de donner comme sien un bon mot de Louis XIV : < Reste à savoir qui l’a dit le premier, f

Et puis, comme un malheur n’arrive jamais seul, comme la fortune, une fois en train de faire niche à ses favoris, ne s’arrête pas en si beau chemin, voilà que, à l’autre bout de l’horizon, deux hommes d’esprit, deux de ces ingénieux satiristes qui ontla parole vive, la repartie prompte. In lame

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