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vive et aeërëe, deux athlètes rompus à cette dangereuse escriino où il est plus facile de blesser que de parer, s’avisent de déterrer quelque part, dans le répertoire et sous la défroque d'un petit théâtre qui n'est que le serviteur très-humble du grand Opéra, un type dont personne n’avait entendu parler, un certain Bilboquet, héros de parade et de tréteaux; ils font défiler devant nous un groupe bizarre, fantasque, dont les modèles n’ont jamais existé, Cabochard, Gringalet, Sosthènes, le père Duoantal, Zéphirine, Atala; et ils placent aussi leurs aventures sous l'élastique patronage d’un bourgeois de Paris : si bien que les oisifs, les badauds, les cokneys de la Nouvelle à la main et de la littérature courante disent à qui veut l’entendre : « Mais il y a donc deux bourgeois de Paris?» — De là à dire : « Mais il y a donc deux Bilboquet? » voyez comme la distance est mince, la pente rapide, le sentier glissant. Tant il est vrai que tout conspire en ce moment contre cet heureux qui n’est plus heureux : ce qui s’est écrit avant lui, ce qu’on écrit après lui, et surtout cè qu’il écrit lui-même!
Et nous, qui voyons avec peine flagellé par la moquerie, le dédain ou la satire, un bonhomme dont les travers et les ridicules sont notre œuvre plutôt que la sienne, faisons des vœux, non pas pour qu’il n’y ait plus de parvenu bouffi, présomptueux et ennuyeux comme le premier bourgeois de Paris, ni de banquiste, de fripon et de charlatan comme le second, mais pour que la société, complice des fatuités de l’un et des légèretés de l’autre, profitant enfin des petites leçons comme des grandes, revienne à des conditions d’bonnêteté, de moralité et de dignité qui ôtent à M. Véron le droit de s'exagérer son importance, et à Bill>oquet l’envie de se vanter de ses fredaines.
M. THÉOPHILE GADTIER*
Il y a trois choses que notre siècle aime beaucoup : la musique, la campagne et les voyages, et l'on pourrait aisément assigner à ces trois goAts différents des causes analogues. Sans doute, il y a eu de tout temps des campagnards, des mélomanes et des voyageurs; mais jamais peutêtre on n’a si bien compris, si bien pratiqué que de nos jours la poésie rustique, l’excursion lointaine, et l’intimité de cette langue divine où chacun peut, à son gré, reconnaître son rêve, son regret ou sa chimère dans une phrase de Mozart ou de Rossini. Si je voulais donner à ma remarque nn air de satire ou de pessimisme, ce serait, hélas ! trop facile. Ce sont les mêmes causes de désenchantement et de lassitude, d’irritation et de tristesse, qui nous poussent ainsi vers ces horizons vogues, chers aux imaginations malades, parce qu’elles y trouvent à la fois à s'assouvir et
se distraire. — Heureux, a-t-on dit, les peuples dont l’histoire est ennuyeuse t — Malheureuses, dirais-je volon-
* Conitanliiiofli. '
tiers, les époques qui éprouvent ce besoin de se dérober à elles-mêmes, de chercher des terrains neutres où les esprits fatigués, aigris, désabusés, puissent se reposer et se rapprocher, sans craindre d’avoir à se heurter aussitôt contre une idée qui divise, une opinion qui froisse, un souvenir qui afflige, un nom qui contrarie, une réalité qui blesse! N’appuyons pas trop cependant, et surtout ne tournons pas à l’élégie sociale au moment où nous venons de nous chauffer à l’orientale palette de M. Théophile Gautier. Ce goût de voyage que je constate, et qui peut-être tient tout simplement à cette merveilleuse facilité de communications qui donne à la vie moderne quelque chose de cosmopolite, nous ne pouvons pas tous le satisfaire ; cette soif de voir, que M. Gautier décrit si bien, et qu’il étanche chaque année dans des flots de soleil et de mer bleue, nous n’avons trop souvent pour l’apaiser que le mince filet d’eau de quelque pèlerinage daus la banlieue; de quelque forêt bourguignonne ou normande, amincie par les chemins de fqr. Ceux-là mêmes qui ont le tort d’un peu s'ennuyer au logis sont parfois forcés d’y rester et de se faire des liens de leurs ennuis. Eh bien, grâce à Constantinople, on a, non pas le Spectacle dans un fauteuil, que nous offrait en son beau temps M. de Musset, mais le Voyage dans un fauteuil ; et on l’a complet, vivant, pittoresque, chatoyant de toutes les couleurs, caractérisé de tous les traits qui se sont fixés dans la mémoire de l’auteur, et qui reparaissent sous sa plume avec la fidélité d’une épreuve photographique : singulier cerveau en qui les tons et les contours tiennent la place des sentiments et des pensées! étrange talent qui vibre par le regard, comme d’autres par l’oreille, par l’imagination et par l’àme! La répercussion des choses qui se voient, telle serait, si j’osais, ma définition de ce genre d'aptitude.