‹ Causeries littérairesChapitre 5 sur 32 · LES POETES · texte numérisé non relu

LES POETES

S’il est vrai que la critique ait de plus impe'rieux devoirs envers les genres de la littérature qui imposent à ceux qui les cultivent le plus d’abnégation et de sacrifices, quels livres ont plus de droits à nos sympathiques témoignages que ces recueils où de jeunes imaginations abritent à chaque printemps, comme en des nids de verdure, leurs rêveries, leurs illusions et leurs espérances, et où rien ne manque, ni le talent, ni l’émotion, ni la fraîcheur, ni la grâce, rien qu’un regard pour découvrir ces fleurs cachées, une main pour les cueillir, une voix amie pour en signaler les couleurs et le parfum? — Je sais bien ce que vous allez mie répondre : que s’il y a, hélas! si peu d’empressement auprès des poésies nouvelles, c’est un peu la faute des poêles; qu’ils ne savent plus que de vieilles chansons sur de vieux airs; qu’il en est d’eux comme des pianistes, qui connaissent à fond le mécanisme de leur art, pour qui le doigter n’a plus de secrets, qui font ruisseler sur les touches d’ivoire des avalanches de notes, mais qui ne disent rien au cœur, à l’âme, à ce sens mystérieux et profond, où la

musique aime à jeter ses ravissements et ses extases ; pas une idée sur ce clavier frémissant, pas un rayon sur ces larges flots, pas une perle dans cet océan sonore! De même aussi pour nos jeunes poètes : ils ont l’instrument, ils en jouent; leurs mains sont savantes, leurs doigts agiles; mais les sons qu'ils tirent de ces cordes fatiguées semblent les échos affaiblis d’autres mélodies, d’autres accents. La poésie moderne a vidé ses belles coupes d’or, et c’est à peine s’il reste au fond quelques gouttes de la liqueur enivrante. Elle a fait comme ces prodigues qui commencent par dépenser des millions, et qui, au déclin de leur jeunesse, sont forcés d’aller vivre, en quelque obscur faubourg, d’une maigre pension alimentaire. « Tout est dit, et l’on vient trop tard, » — écrivait, il y a cent soixante-sept ans, un penseur illustre, à la première page de son livre ; à plus forteraison, aujourd’hui que l’imagination humaine se sent tarir comme une nourrice épuisée, pouvons-nous dire : L’on vient trop tard, tout est chanté !

« Oui, tout est dit, » écrivait la Bruyère, ce qui nel’empôchait pas de prouver, par un éclatant exemple, qu’il y avait moyen de trouver encore des choses neuves, ou, ce qui vaut mieux, de leur donner un tour qui les rendait immortelles; ce qui n’a pas empêché, après lui, Fontenelle et Voltaire, Montesquieu et Buffon, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, Bonald et deMaistre, Chateaubriand cl Lamennais, d’arriver à leur tour et d’ajouter leur marbre à ce monument qui semblait fini. Au commencement lie CO siècle, lorsque la littérature de l’Empire achevait d’exténuer la poésie française, d’en ôter le sang, la chair et la vie pour en faire un mannequin académique, empaqueté de périphrases et d’alexandrins, qui eût pu prévoir que la noble Muse était si près de son glorieux réveil, et qu’il suffirait d’une larme de René tombant dans le lac du

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