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LES POÈTES

Bourget ou dans le golfe de Baïa, sous le regard enivré d’un amant et d’un poëte, pour que la source divine jaillît de nouveau, plus abondante et plus belle? Comme l’activité, l'intelligence, la liberté, comme tous les ressorts Je l’homme, la poésie a ses moments de langueur et de lassitude; elle a ses haltes forcées, où les écoles qui finissent, essayent en vain de rassembler leurs groupes dispersés et leurs forces défaillantes, où les écoles qui commencent consultent d'un œil timide les étoiles et les vents; elle a aussi, elle a surtout ces heures d'expiation et de souffrance que lui impose la souveraine justice pour avoir gaspillé ou profané les dons célestes, ces heures d’épuisement et d’atonie qui suivent les orgies de l’imagination comme les orgies du corps. Mais elle ne meurt pas, elle ne peut pas mourir ; ou, si elle mourait, c’est que le cœur de l’homme cesserait de battre, qu’une fibre se briserait dans les entrailles mêmes de l’humanité, que le dialogue immortel entre l’àme et la nature s’interromprait tout à coup, ou plutôt que l’univers s’écroulerait pour faire place à je ne sais (jucl chaos immobile et taciturne. Qu’est-ce donc que le poëte? — On a dit de Voltaire qu’il avait mieux que tout le monde l’esprit que tout le monde a. — Eh bien, le poëte, c’est l’homme qui a, mieux que nous tous, la rêverie et l’image, le sentiment et l’émotion, la faculté de vibration intime, dont nous possédons tous le germe; c’est l’homme qui sait faire de son impression individuelle une partie do la nôtre, et.qui, placé en face des spectacles extérieurs ou des phénomènes de l’àmo, interprète ce qtie nous voyons par ce qu’il voit, ce que nous ressentons par ce qu’il ressent. Avouez donc que la poésie ne peut pas périr; car elle n’est que l’interprétation permanente de ce qui ne périt pas. Plante frêle et vivace, sa fleur ne s’épanouit que sous de trop rares soleils; mais sa racine est partout, et, pour

que la fleur pût disparaître, il faudrait que la racine disparûtl

M. JOSEPH AUTRAN

Avant de parler des Poèmes de la Mer, qu*il nous soit permis de revenir un moment sur les précédents ouvrages de M. Joseph Autran, et sur l’ensemble de sa carrière poétique.

En 1 832, M. de Lamartine passait à Marseille, prêt à commencer ce voyage en Orient d'où son cœur devait rapporter tant de douleurs et son imagination tant de nuages. Les hommes qui ont vingt-£Înq ans aujourd’hui, et qui représentent par conséquentla jeunesse active et militante, ne savent pas, ne peuvent pas savoir ce que M . de Lamartine a été pour nous qui étions jeunes alors, pendant ces années qui vont des Harmonies à Jocelyn. La politique ne lui avait encore inspiré que de nobles et conciliantes paroles; la poésie chrétienne n’avait pas appris à s’en méfier. Il venait d’écraser, du haut de sa gloire inattaquable et sereine, la versification haineuse et méchante de Barthélemy. Accepté par tous les partis comme la personnification sympathique des instincts du présent tempérés par le respect et le regret du

* Polmei de la Hier,

JOSEPH AÜTRAN.

passé, adopté par les deux écoles littéraires qui sc livraient leurs dernières batailles, jeune encore, doué de ce poétique visage et de cette taille élégante, qu'on était d'autant plus disposé à admirer qu'il n’en avait encore parlé dans aucun de ses ouvrages, M. de Lamartine était notre culte et notre orgueil, notre amour et notre joie. Ce fut en ce moment qu'un jeune homme de Marseille, presqu’un adolescent, lui adressa des vers : il n’y avait pas à s’y tromper, ces vers dénonçaient un poëte. On les remarqua, et la Jievtie des Deux Mondes, qui n’a jamais péché, que je sache, par excès d'indulgence, en signala le mouvement, la couleur et la verve.

C’est ainsi que débuta .M. Joseph Autran, et nous sommes fâché qu’il ait détruit ces vers, adressés, le 10 juillet 1852, à V Alceste, le vaisseau sur lequel allait monter M. de Lamartine. C’était une date, un point de départ. Il n’y a rien, sans doute, de plus puéril que ce soin minutieux que prennent les écrivains ou les poëtes arrivés à la gloire pour rassembler et remettre sous les yeux du public tous les juvenüia bégayés par leur muse. Mais, sans tomber dans cet excès qu’on ne reprochera assurément pas à M. Joseph Autran, et que n’ont évité ni M, de Lamartine, ni M. Hugo, ni môme M. de Musset, il nous semble qu’il aurait pu conserver ces stances, comme le général conserve les épaulettes de laine avec lesquelles il a gagné sa première croix ou son premier grade : ce n’était pas une vanité, c’était un souvenir.

Deux ou trois ans après les stances à V Alceste, M. Joseph Autran publia un volume de vers qu'il appela humblement Ludibria Mentis, puis un autre, intitulé la Mer, qui renfermait en germe quelques-unes des pièces et quelquesunes des beautés de son dernier livre. Il a condamné à l’oubli ces deux premiers recueils, et voici avec quelle mo-

destie charmante il nous raconte cette opération destruc^ tive, dans laquelle on est tenté de le trouver trop cruel : « Dix ans après avoir livré à la publicité ces premières ébauches de ma jeunesse, j’elis, dans un jour de désœuvrement, la fantaisie de les revoir. Je jugeai ma création, et, avec une triste variante de la Genèse, je la trouvai mauvaise. Nous étions en hiver ; je jetai au feu mes trois volu mes, avec le sentiment de satisfaction profonde que l’on ressent à consommer un acte de justice. Toutefois, comme il y avait, çà et là, dans ces recueils, certains fragments dont la pensée ou la forme me semblait moins condamnable que le reste, je crus pouvoir, sans excès de faiblesse, les sauver du désastre. L’illustre auteur des Conficlences nous raconte qu’il aperçut, le soir d’un jour de tempête, un pauvre pêcheur d’Ischia sur la plage de son île, lequel retirait des Ilots quelques rares débris do sa barque submergée, la poulaine, une vergue, deux ou trois minces planches, pour les faire entrer dans la construction d’un nouvel esquif. Je suis comme le malheureux napolitain. Rien ne rond industrieux comme la pauvreté. — (Préface des Poèmes de la Mer, page 59.)

M. Autran ayant ainsi condamné à mort les œuvres do sa première jeunesse, la critique n’a pas à s’en occuper. Qu’il nous suffise de constater que, dans ces vers où la personnalité du pooto se voilait encore sous l’imitation naïve des maîtres d’alors, on sentait se révéler déjà les deux principaux caractères de son talent, la richesse du ton c; la netteté de la ligne

C'est dans le poëme de Milianah, publié cinq ans plus tard, queM. Autran commença à prendre possession de son originalité et à devenir tout à fait lui-méme. Bien des gens, mémo parmi les dilettantes et les lettrés, demanderont peut-être aujourd’hui ce que c’est que le poëme de Müia-

ûigiiizec '-y êîoogic

JOSEPH AÜTRAN,

nah. Eh ! que ne demandez-vous aussi ce que c’étaient que ces soldats, ces héros de courage, de patience et de discipline qui se battaient et mouraient en Afrique, pcndani que vous alliez à l’Opéra ou que vous lisiez un roman feuilleton? On cherche parfois en vertu de quelle loi providentielle ou politique la société s’est vue toutà coup transportée des sphères les plus riantes de la civilisation, de l'intelligence et du goût au penchant des plus sombres abîmes. Pour nous, nous n’hésitons pas à signaler, comme une des causes de cette péripétie soudaine et terrible, ce déplacement complet de toute notion morale, de tout vrai patriotisme, qui donnait aux indignes les enivrements de la gloire, du succès et du bruit, et laissait dans l’ombre ceux qui méritaient l’admiration de tous et la palme véritable. Rendre horamageaux héros deMostaganem, deMilianah ou de Constantine ! Nous n’avions pas le temps, nous avions mieux à faire : il fallait encenser cet orateur bouffi, ce publiciste vaniteux, ce pamphlétaire aigrelet, visant un ministère et atteignant un trône; il fallait applaudir ce ténor possédant deux notes de plus que ses émules, cette danseuse sautant un demi-mètre plus haut, celte tragédienne ressuscitant Ilermione en attendant qu’elle réhabilitât Messaline. Voilà les vrais héros, les vrais liotis, comme disent nos voisins. Et cette iniquité sociale et mondaine, on la commettait aussi en littérature : s’occuper du poëme et du poëte de Milianah, était-ce possible? 11 s’agissait bien de cela, vraiment! 11 s’agissait de savoir, chaque matin, comment finirait la lutte entre Lugarto et Mathilde, ou bien si le Chouritieur et la Goualeuse, c’est-à-dire l’assassin et la fille publique, mèneraient à bonne fin, à travers mille catastrophes émouvantes, l’œuvre édifiante et vraisemblable de leur transformation morale !

N’importe ! dans le poeme de Milianah, M. Joseph Au-

tran avait mieux fait que révéler un progrès très-réel dans sa manière. 11 avait trouvé ce que nous appellerons h poésie militaire du dix-neuvième siècle. En effet, à quelque école littéraire que l’on appartienne, que l’on juge par Aristote ou par Schlegel, il est impossible d’imaginer que les exploits de nos voltigeurs et de nos spahis, si béro'iques, si poétiques qu’ils soient, doivent être chantés sur le même ton que les héros de Vlliaaeou de V Enéide, ou même que les croisés du Tasse et les chevaliers de l’Arioste. — « Mon pauvre Horace, tu fais des épaulettes parce que tu ne sais pas faire des épaules, » disait le vieux David à M. Horace Vernet. Nous n’avons jamais été très-enthousiaste du talent deM. Vernet; convenons pourtant qu’il eût été passablement ridicule s’il eût essayé de peindre les combattants de Montmirail ou de Wagram dans le môme costume que Romulus et Tatius du tableau des Sabines; avouons aussi qu’il y a, dans une salle du Musée de Versailles eonsacrée à nos gloires d’Afrique, quelques tableaux de M. Vernet, qui concilient très-bien cet idéal pittoresque dont l’art jie saurait se passer, avec la n*alité toute moderne des gibernes, des guêtres et des képis. Ce que M. Vernet a fait en peinture, M. Joseph Autran l’a fait en poésie: il a assoupli l’alexandrin, ce grand seigneur, toujours un peu cérémonieux, un peu formaliste, un peu enclin à ses privilèges d’ancien régime, et il en a fait le franc et hardi compagnon de nos cains de 1840. Il l’a fait asseoir au bivac, monter à l’assaut, vivre familièrement avec les Kabyles, les razzias et les douars, avec cette poésie nouvelle, à demi française, à demi arabe, colorée d’un rayon de l’Orient, et fort différente des dix mille vaillants de Boileau. Quand

môme il n’y aurait pas dans le poëme de Milianah des morceaux d’une mâle beauté, une élévation constante de sentiments et de pensées, et cette chaleur d’âme qui vivifie

JOSEPH AUTRAN

tout, le mérite que nous signalons suffirait à le préserver de l’oubli ; c’est pourquoi, si M. Autran est amené, comme nous l'espérons, par ses derniers succès, à publier une édition de ses œuvres, nous lui demandons d’y faire Ggurer Milianah.

Nous voici arrivés à la Fille d'Eschyle.

Onze années s’étaient écoulées depuis le voyage de M. de Lamartine et les premiers vers de M. Autran. Bien des aspects étaient changés dans la littérature moderne. Le groupe romantique n’existait plus, et son triomphe ressemblait un peu à ces victoires douteuses, Eylau ou Malplaquet par exemple, où les vainqueurs laissent sur le champ de bataille autant de morts que les vaincus. On commençait à être las des drames de M. Hugo, qui étaient fous quand ils s'appelaient Ruy-Blas, et ennuyeux quand ils s'appelaient les Burgraves. Le moment était bien choisi pour se donner le

[ ilaisir d’une réaction, et l’on sait que, dans tous les genres, es plus sérieux comme les plus frivoles, la France se refuse rarement ce plaisir-là. La réaction eut lieu ; M. Ponsard en fut le héros, et Lucrèce le signal. Des académiciens, des pairs de France, des hommes d'État, tous ceux qui avaient gémi de nos équipées littéraires, battirent des mains et poussèrent des cris d'allégresse.

J’eus, vers cette époque, l'honneur de rencontrer M. Autran. Préoccupé comme moi du succès de M. Ponsard, de la vogue de mademoiselle Rachel, de cette vieille route longtemps abandonnée, qui semblait tout à coup se rouvrir, et dont le poteau indicateur était glorieusement relevé par un poëte de talent et une actrice de génie, il m'avoua qu’il venait d’écrire, sous cette impression nouvelle, une tragédie, moins que cela, une étude empruntée à un autre temps et à un autre ordre d’idées que Lucrèce, mais également inspirée par ce 'retour aux sources antiques, un moment

taries ou troublées sous le souffle du romantisme. Cette confidence de M. Aufran me causa, j’en conviens, quelque appréhension. Je ne croyais pas à cette réaction néo^classique qui ne répondait à aucun instinct, à aucun besoin de notre siècle, et qui me paraissait tout simplement un caprice de lettrés. Je voyais avec peine un jeune poëtc, dont je pressentais le magnilique avenir, entrer dans cette voie où la première place était prise, et je me disais tout bas qu’il serait dur de ne s’appeler que Thomas Ponsard. La Fille d'Eschyle parut, et jamais doutes ne furent dissipés d'une façon plus victorieuse; jamais plus éclatant démenti ne fut donné aux appréhensions de l’amitié.

On sait dans quelles circonstances fut jouée la Fille d'Eschyle. Ce fut le 9 mars 1848, quinze jours après la révolution de Février, huit jours avant cette manifestation des blouses qui livra Paris aux barbares. Hélas! qü’il y avait loin de là aux spirituels loisirs, à l’à-propos littéraire, qui avaient aidé si puissamment au succès de Lucrèce! Eût-on joué, ce jour-là, Hamlet ou Polyeucte, qui de nous, si passionné qu'il fût pour ces récréations exquises de l’in» telligence et de l’art, eût pu oublier, en fa^ce de l’œuvre nouvelle, ces préoccupations terribles, ces poignantes an* goisses, brusquement soulevées dans nos cœurs cotûme la tourmente populaire dans nos rues? Ajoutons qu’excepté l’actrice chargée du rôle de Méganyre, tous les autres per* sonnages étaient représentés par des artistes médiocres, dont quelques-uns même, grâce à des habitudes de mélodrame, réunissaient tous les défauts les plus contraires à l’interprétation de cette pure et noble poésie. Quel mérite, quelle vitalité n’a-t-il pas fallu pour qu’à travers tant d’ob* stades la Fille d’Eschyle arrivât jusqu’à l’Académie et au public.

J’ai parlé ailleurs de ce bel ouvrage; mais je ne me las-

JOSEPH AUTRAN. 51 '

serai pas de le redire : en tardant à jouer la Fille d'Exchyle, le Théâtre-Français manque à sa mission; en négligeant de s’emparer du rôle de Méganyre, mailemoisellc Rachel manque aux intérêts de sa gloire et aux obligations que lui impose son talent. Ce qu’il y a d’admirable dans cette pièce, c’est qu’elle est à la fois irès-antiqne et trèshiimaine; que la donnée en est prise dans les entrailles mêmes de l’art grec, et qu’en même temps elle repose sur ces faiblesses du cœur de l’homme, qui sont de tous les pays et de tous les siècles. Eschyle, vieux, brisé par l’âge, sentant son génie près de s’éteindre comme une lampe qui tremble et meurt après une longue veillée, Eschyle n’a plus pour consolation et pour appui que sa fille Méganyre, la plus belle et la plus chaste des jeunes Athéniennes. Le vieux poêle a été couronné douze fois dans les jeux Olympiques; mais Athènes est inconstante, et la mythologie païenne, malgré ses fables riantes et ses mensonges complaisants, a ses jours d'intolérance et de rigueur. Eschyle, accusé d’avoir trahi les mystères d’Éleusis, est traîné devant l’aréopage par Théoclès, grand prêtre, dont le fils Oromédon, jeune homme lâche et débauché, a vu son amour méprisé et repoussé par Méganyre. Quel est son défenseur? Sophocle; Sophocle, inconnu encore, n’ayant révélé à personne le secret de son génie, et amoureux de Méganyre, dont il est aimé. Le plaidoyer de Sophocle sauve l’illustre accusé. Eschyle est absous par ses juges; en même temps, on annonce que Cimon revient à Athènes avec les cendres de Thésée, et tous les poêles athéniens sont invités à se disputer la palme tragique dans la fête qui se prépare. A cet irrésistible appel, Eschyle oublie son âge; il ne croit plus à cette décadence de son génie dont il s’est plaint avec une si éloquente amertume. Il s’élance de nouveau dans celle carrière où il a recueilli tant 'de couronnes :

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mais, hélas! la victoire n’est pas pour lui; elle est pour un jeune rival qui a concouru pour la première fois, et que Saluent les acclamations enthousiastes de cent mille spectateurs. Ce rival, c’est Sophocle. 11 a bien compris, l’heureux poète! qu’en disputant le prix à Eschyle, en l’exposant à l’humiliation d’une défaite, il risque de s’en faire un ennemi, et de perdre à jamais Méganyre. Mais dites à un poète, si amoureux qu’il soit, de sacrifier son génie à son amour, et de consentir à rester obscur pour être heureux I Dites-lui d’immoler aux pieds de la femme aimée sa vanité, son orgueil, la voix intérieure qui lui promet la gloire, et les transports de la foule enivrée! Qu’il soit d’Athènes ou de Paris, qu’il date son œuvre de la quinziéme olympiade ou du dix-neuvième siècle, ce sera toujours le poëte, l’homme épris, avant tout, de son talent, de ses succès et de lui-mème, et ramenant à soi les destinées qui se mêlent à la sienne, au lieu de s’absorber en elles par l’abnégation et le dévouement. Cette dernière partie dé la Fille d'Eschyle est donc aussi vraie que poétique; l’auteur de Prométhée, profondément irrité de sa disgrâce, repousse les hommages de son jeune vainqueur, qui croit tout réparer en lui exprimant une admiration inutile et tardive. Il s'exile de cette ville ingrate qui oublie déjà sa gloire, et où sa noble vieillesse est en butte aux railleries et aux insultes des oisifs et des débauchés. Cependant il permet à Méganyre de ne pas le suivre, et de devenir l’épouse de Sophocle : que fera-t-elle? son devoir est tracé. Elle dit adieu à son amant sans lui adresser un seul reproche. Elle s’attache aux pas du proscrit volontaire, certaine de trouver la mort dans ce lointain exil. Sophocle, accablé, reste immobile sur le devant de la scène, et exhale en vers magnifiques ses regrets et ses remords, pendant qu'Eschyle et sa fille gravissent la colline, et que Méganyre, se retournant encore une fois.

JOSEPH AÜTRAN.

adresse à son amant et à Athènes un suprême et funèbre adieu. Ce dénoûment, si douloureux et si simple, joué par mademoiselle Rachel et deux partenaires dignes d’elle, produirait un immense effet.

Citons quefques vers ; ne choisissons pas, prenons-les à la première page, sûr de rencontrer assez de beautés pour justifier nos éloges. .Voici les plaintes d'Eschyle, révélant à sa fille le déclin de son génie :

... Mais ces ans prolongés que ta bouche m’annonce,

(Si toutefois l'oracle émané des autels

N’a point ces doubles sens qui trompent les mortels),

Hais ces ans prolongés, supplément de la vie,

Sont loin d’être à mes yeux un sort digne d’envie.

Comme un faux bienfaiteur je redoute le temps :

Qu'importe que le corps au delà de cent ans . Survive, si l’esprit, tout ridé par l’étude.

Arrive le premier à la décrépitude.

Et, voyant s’obscurcir son étroit horizon, '

Heurt comme un prisonnier au fond de sa prison!

Oh! de l'humanité déplorable faiblesse!

Inévitable écueil où tout orgueil se blesse !

Dure loi que les dieux firent peser sur nous.

Et qu’en vain le vieillard conjure à deux genoux!

Avoir senti longtemps dans sa poitrine émue Un vivace foyer que chaque vent remue ;

Feu divin d’où jaillit l’éclair des passions.

Energique aliment d(> nos créations :

Puis un jour — jour amer, — en soi-même descendre.

Et du feu disparu ne trouver que la cendre ;

Sentir une âme éteinte au fond d’un corps vivant,

N’être plus qu'un trépied sur qui souffle le vent!...

Voilà le deuil sans nom; voilà l’ignominie!

La plus cruelle mort est celle du génie. '

Malheur à qui reçut cet hôte jeune et beau,

CAUSERIKS LITTERAIRES.

Pour (lovenir un jour son aride tombeau !

Je suis ce malheureux 1 — En vain, glacé dans l’âme,

J’aspire avec effort à réveiller ma flamme ;

Elle pâlit et meurt en mon sein refroidi ;

Dans l’ombre qui suecède â mon brillant midi,

A peine si mon oeil voit voltiger encore Quelques fantômes vains qu’un faux éclat décore,

Dernières visions du penseur expirant,

Qui sortent de la nuit et que la nuit reprend.

— Cette immense nature, en tout lieu rajeunie.

Semble n'avoir pour moi qu'un regard d’ironie ;

Le luxe universel qu’étale ee printemps Présente à ma douleur des tableaux insultants.

Il est dur au vieillard dont la tête glacée Perd, d'instant en instant, un rayon de pensée.

De voir étinceler sur son front assombri Ce ciel, qui d'un rayon n’est jamais appauvri!

^Elle est rude à subir la vérité morose Qui lui dit : — Tout renaît, l’arbre, l’eau qui l'arrose,

La fleur, après l’hiver, sur les plus froids sommets ;

Et le génie éteint seul ne renaît jamais !...

Nous en appelons à tous ceux qui aiment la littérature, et qui s’en occupent : y a-t-il beaucoup de pareils vers dans le théâtre moderne, à commencer par Agamemnon et à finir par Ulysse, en passant par les Templiers et par les , Vêpres siciliennes? Et remarquez que ces vers ne sont pas choisis, qu’ils sont pris à la première page, et que le monologue de Méganyre, le plaidoyer de Sophocle, la scène où il se demande s’il concourra pour le prix ou s’il immolera son orgueil à son amour, l’adieu de la fille d'Eschyle au poëte qu’elle aime, sont des morceaux comparables, sinon supérieurs, à celui que nous venons de citer! ^

N’y a-t-il donc pas de défauts dans la Fille d'Eschyle?

JOSEPH âUTRAN.

Il y en a, sang doute ; les rôles du grand prêtre Théoclès et de son fils Oromédon sont un peu médailles, comme on dit au théâtre. Us tiennent par une parenté trop évidente à la vieille tragédie. Oromédon parle à Méganyrc de ses appas, de ses feux, ce qui force celle-ci à lui parler de ses faibles allraits. On rencontre en outre çà et là quelques mots trop modernes, qui rompent l'harmonie du ton, et font songer à notre siècle plutôt qu’à celui d’Eschyle. Ainsi, dans la magnifique tirade que )’ai transcrite, lu mot penseur me semble d’une date un peu trop récente pour être employé par le poète, j’allais dire le contemporain des Océanides. Une matinée suffirait pour effacer ces légères taches, qui n’ôtent rien, du reste, à la beauté des trois principaux rôles, à l’éclat do la poésie, au pathétique et à l’intérêt de l'ensemble.

Tout ce que promettaient Milianah et la Fille d’Eschyle; les Poèmes de la Mer le réalisent ou plutôt le dépassent. Par ces Poèmes, M. Joseph Autran marque la maturité suprême de son talent, et met le sceau à sa renommée.

Bien qu’il soit fort difficile de faire des classifications dans une œuvre lyrique, on peut signaler, dans le volume de M. Autran, trois sources d’inspiration principales : les souvenirs, le paysage et le drame; les images du passé qui se mêlent à l'histoire de la mer; les aspects toujours nouveaux, toujours infinis, qu’elle présente à qui sait la regarder; et enfin celte portion des joies, des douleurs, dos émotions humaines, qu’elle voit passer sur ses bords ou qu’elle engloutit sous ses (lots.

C’est à la première de ces trois inspirations qu’appartiennent les trois pièces qui ouvrent le recueil, les Océanides, les Premiers Jours et Usque hue; elles sont précédées d’un chœur qui sert de prologue aux poèmes, et suffirait presque à leur succès; rien n’égale l’effet gran-

diose et mélancolique de ces strophes récitées par les vagues :

Nous sommes les vagues profondes, etc., etc...

On dirait un chœur antique s’élevant tout à coup dans la nuit pour préparer par ses plaintes une émouvante tragédie.

Les Océanides sont dignes du chantre d’Eschyle; il y a dans les Premiers Jours une grandeur qui prouve à quel point le poëte s’est pénélré des beautés de la. Cible; cette preuve éclate avec encore plus de magnificence dans Usqtie hue, morceau admirable qui vaut à lui seul un poëme, et que nous citerions en entier si ses proportions ne dépassaient celles de cel article. Dans Vsqve hue, M. Autran a paraphrasé le Non amplius ibis, de la Genèse. Il peint à grands traits les scènes gigantesques du déluge, les souvenirs de ce jour terrible, où les flots de la mer se dressèrent du fond de l’cebtme, atteignirent les plus hauts sommets, surmontèrent les tours et les montagnes. C’en est fait, le monstre est déchaîné, la mer ne connaît plus ses limites, Dieu a cessé de lui mesurer le niveau et l’espace; elle triomphe, le monde entier lui appartient... Non! L’heure de la clémence sonne au cadran céleste, un air frais et pur glisse sur cette nappe immense, en ride la surface, et peu à peu la ploie et la rejette vers ces grèves et ces plages, perdues depuis quarante jours au fond de cet océan universel. L’arche réparatrice apparaît au flanc desséché du mont Ararat, et l’arc-en-ciel teint de ses couleurs la nuée encore menaçante ; la mer est vaincue : Vsque hue! Telle est en quelques lignes d’aride et froide prose l'analyse de cette pièce, qui égale en mouvement lyrique les meilleures inspirations de la poésie moderne.

JOSEPH AUTRAN

Le paysage, on le comprend, tient une large place dans ce volume. Outre que c’est là la tendance, le secret penchant de l'art contemporain, comment ne pas peindre en détail ce que l’on a si bien vu, ce que l’on sent si bien? M. Àutran ne décrit pas la mer en touriste, en homme qui est allé passer une saison de bains à Dieppe ou à Marseille, qui s’est promené sur les falaises ou sur la plage, et s’est ' proposé comme thème poétique le majestueux spectacle effleuré par ses regards. Il a grandi, il a vécu, il a senti frissonner en son âme ses premiers accès de poésie, dans l'intimité familière de ces scènes maritimes dont il a saisi sur le fait le sens, la vérité et la vie. 11 s’est assis à la table des matelots, il a partagé le repas du soir des Catalans, il a été tour à tour bercé par ces ondes paisibles, secoué par ces vagues courroucées. Qu’on lise les pièces intitulées : Circumnavigation, Promenade, les Pêcheurs, les Alcyons,. Mer calme, la Côte d’Italie, l’Idylle au rivage, les Nuits de Naples, on reconnaîtra ce sentiment sincère, celte intimité constante, cet amour profond du poète pour ce qu'il voit et qu’il chante.

Et pourtant ce que nous préférons dans ce livre, c’est ce que nous avons appelé le drame ; l’élément humain se mêlant aux images, aux incidents et aux catastrophes dont la mer est le théâtre. L’éternel combat de la mer et de l’homme, cet atome intelligent luttant contre cette immensité, ce problème de grandeur dans la faiblesse et d’infirmité dans la grandeur, ces voix plaintives et funèbres s’élevant de chacun de ces (lots comme l’hymne de deuil de l’humanité vaincue, tout Ce que ces récifs et ces orages ont soulevé de douleurs et de sanglots, tout ce que ces flots cachent, dans leurs profondeurs, de trésors, de cadavres et de débris, tout cela a été fouillé et saisi par M. Autran avec une puissance incomparable. 11 faut bien

citer quelques strophes, de peur qu'on ne nous accuse d’exagération ou de cotîiplaisance. Nous avons longtemps hésité : le Chœur des vagues, les Alcyons, le Cabin Boy, le Fond de l'Océan, le Mousse, et dix autres pièces, nous semblaient également dignes de passer sous les yeux de nos lecteurs et de les dédommager de notre prose. A la fin, nous nous sommes décidé pour les Naufragés, hymne sombre et solennel qui émeut comme le Bequiem de Mozart.

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