LES NAUFRAGÉS
De profundis clamavi
Novembre déroulait un crêpe sur nos fronts ;
C’était son second jour, le jour où nous pleurons Les âmes que la tombe enserre,
Le jour où les autels sc tendent de drap noir.
Et dont tous les clochers sonnent, de l'aube au soir, Le lamentable anniversaire.
A tous mes morts chéris quand j’eus donné des pleurs' Quand j'eus renouvelé la couronne de fleurs Qui pend à leurs croix inclinées.
Je vins errer, le soir, au rivage désert,
Et j’écoutai longtemps le lugubre concert - Des flots sur les grèves minées.
Or, tandis qu’un vent lourd amoncelait au bord Les vagues, que la mer lançait avec effort En se hâtant de les reprendre.
Dans leur tumulte immense où tout bruit se confond Dans le gémissement de l’abime sans fond.
Voici ce que je crus entendre :
JOSEPH AUTllAN.
— 0 vous, pieux vivants, qui rendes en ce jour Un solennel tribut de regrets et d'aipour
Aux exilés de votre monde !
Vous qui songez aux morts sur la terre étendus. Donnez un souvenir à ceux qui sont perdus Sous les eaux de la mer profonde.
Eh quoi ! pour n'étrc pas enfouis dans vos champs, Vous avons-nous laissé des regrets moins touchants. Des sources de pleurs moins amères?
N’ eûmes-nous pas aussi notre place entre vous'. 'N’étions-nous pas vos fils, vos frères, vos époux,
O frères, ô femmes, ô mères!
Des tranquilles foyers qui nous virent enfants Nous partîmes un jour. Nous scmblions triomphants. Nous rêvions conquêtes lointaines,
Mondes à découvrir aux limites des flots.
— Au revoir ! dîmes-nous : nous partons matelots.
Vous nous reverrez capitaines !
Nous reviendrons vers vous, les deux mains pleines d’i Les uns, devant l’autel, jeunes et beaux encor, Épouseront leurs bien-aimées ,
Les autres, parvenus à l'arrière-saison.
Vieilliront au soleil qui devant leurs maisons Mûrit les treilles parfuqaées.
Redescendus enfin de la mer et du vent.
Ils te retrouveront, trésor pleuré souvent.
Suint repos des vieilles familles !
Sous la tente accrochée aux souples tamarins,
Ils verront, le dimanche, au son des tambourins, Danser en rond les brunes filles I
C’était là notre espoir) que sont-ils devenus,
Ces souhaits du départ, ces rêves ingénus,
Ces projets riches d’imposture?
C’était là notre espoir, et voilà qu 'aujourd’hui.
Roulé par l'ouragan, le flot roule avec lui Nos pauvres corps sans sépulture.
Heureux, bienheureux ceux que la mort a surpris Dans le foyer natal, près des parents chéris Dont la main ferma leurs paupières.
Ceux qu’on enveloppa dans un linceul de lin.
Et qui furent couchés par un groupe orphelin Sous le gazon des cimetières!
Ceux-là, sur leurs tombeaux, quand revient le printemps. Ont des gerbes de fleurs, ont dus rayons flottants Et des vols de blanches colombes;
Ceux-là, dans un sommeil qui n'est pas sans douceurs, Reconnaissent tes pas des mères et des sœurs Qui viennent prier sur leurs tombes.
Bienheureux tous ces morts ! Nous, hélas ! nus et seuls. Dépouilles sans honneur, nous n'avons ni linceuls.
Ni croix, ni prières, ni tombes;
Nous, avec nos vaisseaux, malheureux naufragés,
Nous fûmes tout à coup pêle-mêle plongés Dans les liquides catacombes.
... Plaigncz-nous! plaigncz-nous ! C'est là que nous dormons. Sur un lit de varech, d’algues, de goémons.
De débris de tous les rivages.
Au fond de cet abîme oii s’élève en monceaux Tout ce qu’ont englouti sous les pesantes eaux Soixante siècles de naufrages !
Royaumes de la nuit que seuls nous connaissons. Profondeurs où les corps pénétrés de frissons Boivent le froid par tous les pores ;
De l’enfer maritime horribles cavités,
JOSEPn AUTRAN.
Où l'éternel roulis brise nos fronts heurtes Au flanc durci des madrépores.
Près de nous, par troupeaux que nul n'a dénombrés, Passent dragons squameux, phoques, chiens azurés, Qui vont partout cherchant leurs proies.
Les morts les plus glaces tressaillent cependant,
Ils rerivent d'horreur quand ils sentent la dent Des mélandres et des lamproies.
Oh ! ne sachez jamais les formes et les noms De ces monstres, armés de dards et de fanons Et cuirassés d’écailles glauques ;
Oh! ne sachez jamais ce qu'on entend là-bas Quand ils viennent entre eux se ruer aux combats Avec des mugissements rauques.
Plaignez-nous ! plaignez-nous, ô nos frères vivants,
Qui restez loin des flots, des écueils et des vents.
Au doux foyer de la famille;
Dans la saison d'hiver, vous qui venez, le soir.
Sous Pâtre hospitalier en cercle vous asseoir Devant le sarment qui pétillé.
Ah ! pouvions-nous prévoir, quand nous sommes partis, Que nous serions, hélas ! loin de vous engloutis Sous l'épais linceul des eaux noires;
Et que les souvenirs que nous avions laissés.
Plus vite que des mots sur le sable tracés Seraient rayés de vos mémoires !
Aujourd'hui, jour des morts, au moins songez à nous, Vivants! en notre nom fléchissez les genoux;
Qu'un zèle pieux vous anime!
Invoque par vos voix, que le Dieu des pardons Vous accorde la paix ()ue nous lui demandons Vainement du fond de l'abimcl...
C2 CAJUSERIES LITTÉRAIRES.
—• Le front dans les deux mains, et penché vers les flots Ainsi je recueillais les cris et les sanglots
Qui montaient de leurs gouffres mornes,
Tandis que ces flots noirs, moutonnes par les vents, Ondulaient, comme autant de sépulcres mouvants Au-dessus de la mer sans bornes!
Répctons-le en finissant : la France, la France civilisée (et les lettres ne sont-elles pas la civilisation même dans son expression la plus délicate?), ne peut rester insensible à cette œuvre qui vient de combler une lacune et de rompre la proscription poétique. S'il on était autrement, si ces beaux vers devaient nerencontrer qu’indifférence, il faudrait désespérer d’une littérature arrivée à ce point de découragement et de lassitude, qu’elle ne voudrait pas même être consolée. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, ont laissé dans notre mémoire un idéal qui nous rend dédaigneux et difficiles quand nous lui comparons de nouveaux vers. Pourtant, on ne saurait se le dissimuler, tous trois sont perdus pour la poésie. M. Hugo écrit des pamphlets; M. de Lamartine vous raconte en prose l’histoire de Cristophe Colomb et de Bernard de Palissy; M. de Musset justifie de plus en plus le mot cruel de Henri Heine. Fnut-il donc dire aue tout s’en va parce qu ils s’en vont, et mettre le signet à la page qu’ils viennent de remplir, en fermant le livre pour jamais? Non, ce ne serait pas honorer le passé, ce serait mécon" naître l’avenir. Pourquoi n’en serait-il pas en poésie comme dans le vieux palais de nos souverains, où une voix solennelle criait autrefois après chaque agonie royale ; Le roi est mort : vive le roi ! — Nos rois poétiques sont morts, ou, ce qui est pire, ils so survivent. Nul, mieux queM.Autran, no saurait nous dédommager de leurs défuillance.s.
et réhabiliter par son caractère et son talent ce rôle de poëte dans un temps troublé, qu’ils ont trop souvent dt^fi* guré et compromis.
Lorsque l’on a appartenu, même de loin, et non sans mélange de restrictions et de réserves, à une école littéraire, il est difficile d’apprécier bien sainement l’école qui la suit et qui vise à la détrôner. Les formes poétiques que l’on a aimées, les idées de renouvellement et de progrès auxquelles l’on a cru, finissent par prendre dans le lointain du souvenir l’aspect de ces douces visions, de ces fugitives amours de la jeunesse dont on ne se désabuse qu’avec un sentiment de regret pour tout ce qui leur ressemble, et de méfiance pour tout ce qui les remplace. N’y eût-il même aucune préférence systématique ou instinctive, n’est-ce rien, hélas ! que d’avoir savouré des vers à vingt ans, et d’en juger d’autres à quarante? — Voilà ce qui nous a rendus si longtemps injustes envers M. Ponsard : nous lui en voulions presque des mécomptes et des chagrins que nous avait causés cette brillante pléiade, notre premier amour et notre première espérance. 11 représentait pour nous ce
* L'Honneur et t Argent.
mariage de raison qui vient après les années de profusion et de folie, ce bon sens que l’on achète souvent si cher, et à qui l'on ne sait pas toujours gré des illusions qu'il corrige et des leçons qu’il donne. Mais, si la fuite des années efface dans l’imagination et dans l’âme tant de chimères caressées, tant de rêves entrevus, tant d’idoles adorées, qu'elle ait au moins l'avantage d’effacer aussi ces préventions, ces rancunes secrètes de ceux qui s’en vont contre ceux qui arrivent, ces querelles d’écoles et de générations littéraires! Si elle nous enlève les joies, les croyances juvéniles de l’amant, du rêveur et du poëte, qu’elle nous apporte au moins l’impartialité du juge! 11 est temps de compter sérieusement avec M. Ponsard : un grand succès, un succès légitime, un succès honnête, vient de remettre en lumière tout ce que ses derniers ouvrages avaient remis en question. Essayons donc aujourd’hui de l'apprécier, sine irâ et studio, comme un homme qui honore les lettres, et qui force à l’estime ceux-là mêmes qui lui refuseraient l'enthousiasme.
Mais, pour mieux saisir l’ensemble de cette physiono mie et de ce rôle, remontons aux débuts de M. Ponsard-, rappelons les circonstances qui précédèrent et qui expliquèrent son succès : reconnaissons les difficultés que ce succès même devait soulever sur sa route, et dont, après dix années de lutte, il n’a pas encore complètement triomphé.
Lucrèce fut jouée au mois d’avril 1843. Ce moment marque l’extrême limite, ou, si l’on veut, le suprême déclin du mouvement romantique. M. de Vigny préludait à l’Académie par le silence; M. Sainte-Beuve y entrait, non pas en révolutionnaire ou en vainqueur, mais en diplomate spirituel et habile, préférant un bon traité de paix à une guerre inutile ou ruineuse. M. Hugo, académicien déjà, se
répétait dans des drames qui ne valaient pas JJernani, dans des poésies qui ne valaient pas les Feuilles d'automne, et dans des récits de vojage qui ne valaient rien. Ses admirateurs les plus obstinés étaient forcés de convenir qu’il commençait à ne plus voir très-clair dans sa mission d’initiateur, de législateur poétique, et qu’il trouvait plus commode de devenir dieu que de rester chef d’école. M. de Musset se jouait à l’entour sans prendre parti pour per- , sonne, et avec cette cavalière insouciance que son âge justifiait encore. Au-dessous de ces noms d’élite et comme pour mieux prouver la stérilité de leurs promesses, une littérature nouvelle s’était formée, pleine d’invention et de fougue, mais charriant dans ses courants rapides des tas de boue et de gravier, inondant de ses produits équivoques tous les trottoirs littéraires, substituant aux vraies notions de l’art les procédés mécaniques, et humiliant de ses monstrueux succès la langue, la morale, la société, le hon sens et le bon goût.
En môme temps, par un singulier contraste, pris un peu trop au sérieux comme indice de conversion prochaine, une jeune fille, une tragédienne, s’était révélée tout à coup et avait rendu la vie aux chefs-d’œuvre de notre théâtre, joués dans le vide ou abandonnés depuis la mort de Talma. Hermione, Roxane, Emilie, Camille, Phèdre, Monime, avaient retrouvé une interprète digne des plus belles époques de la scène française. Depuis 1838, date des débuts de mademoiselle Rachel, jusqu’en 1843, date de Lucrèce, il n’y avait eu pour l’illustre artiste que de purs et nobles triomphes. S’abstenant de toute complaisance pour le répertoire moderne, retrempant sans cesse son admirable intelligence aux sources limpides que nous avions méconnues et troublées, se défendant encore contre les séductions de cette brillante Bohème dramatique qui
dépoyse un peu Nelpomène, rien ne manquait à sa gloire, pas même l'accueil de la bonne compagnie, qui la traitait comme sienne, et lui pardonnait d’être actrice en l’honneur des grands poëtes qu'elle ressucitait : il semblait que la Cbampmesié étant revenue. Racine allait revenir.
Ainsi , humiliation ou désappointement de ceux qui avaient cru aux promesses du romantisme, dégoût ou colère de ceux qu’irritait la vogue de la grosse littérature, revanche secrètement désirée par ceux qui avaient regardé comme un scandale chaque victoire de la jeune école, goût de la tradition classique subitement raminé par mademoi* selle Rachel, ressentiment des vaincus, lassitude des Vainqueurs, Lucrèce répondait à tout cela; Ajoutez-y cet esprit de réaction, habituel à un pays que le regret de chacune de ses sottises pousse violemment vers l’excès contraire : ajoutez-y les transports de joie des lettrés émérites, dès vétérans de la littérature grave, des hommes d’Élat académiciens, de ces honorables députés qui, tous les ans, à propos de la discussion du budget des Beaux-Arts, protestaient pour les saines doctrines tragiques comme M. do Montalembert pour la Pologne et le général Bertrand pour la liberté illimitée de la presse; et vous comprendrez que le succès de Lucrèce ait été éclatant, qu’il ait pris (pour me servir d’une expression dont on abuse) les proportions d’un événement, et que l’œuvre la moins faite en cllc-mème pour exciter l’enthousiasme ait passionné les esprits au point d’être proclamée comme le symbole d’une restauration, d’une renaissance littéraire. Aujourd'hui, quand on relit Lucrèce, on a peine à s’expliquer tout ce bruit; mais CO n’est pas une raison pour se laisser entraîner à une réaction contraire. Afin d’ être tout à fait juste et d’arriver à l’exacte mesure, figurez-vous un homme de goût, ayant lu, le matin, le chapitre du Chourineur ou celui de la Goua-
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Uuse, ayant eu à subir, la veille, la lourde soirée des Burgrajes, et, sortant de cette fange et de ces ténèbres pour rencontrer, sous le péristyle d'un temple romain, un jeune poëte arrivant avec les charmes de l'inoonnu, et s’a p* puyant d’une main sur Tite*Live, de l'autre sur André Chénier, -je parierais volontiers qu’on ne trouverait pas, dans tout le dilettantisme parisien, vingt personnes ayant le sens littéraire assez sûr ou assez fin pour résister à une pareille épreuve : nul n’y résista, et Lucrècê fut acceptée comme un chef-d’œuvre.
Ce n’est pas un chef-d’œuvre que hicrèce, mais c’est en* core moins une œuvre méprisable. L’auteur, évidemment préoccupé de tout ce que le théâtre de M. Hugo avait dê faux, de sonore et de factice, a voulu revenir au vrai et au simple. Il est resté fidèle à la vérité des événements et déS caractères, tels que les lui indiquaient Tite-Live et l’ histoire. Peut-être son Sextus, l’élégant et voluptueux patricien, estil en avance de quelques siècles, et conviendrait-il mieux au déclin de la République ou au commencement de l'Empire. Mais, enfin, ces quatre personnages qui sont la tragédie tout entière, le conspirateur cachant ses desseins sous le masque de la folio, le Romain débauché, la femme chaste et la femme perdue, répondent suffisamment à cette vraisemblance approximative, la seule que l’on puisse exiger dans les sujets antiques. De temps à autre, on sent circuler dans la pièce un souffle vivifiant et doux, un parfum des joies de la famille, que nous retrouverons plus tard dans Agnès de Méranie. Les scènes historiques ou politiques y révèlent cet art de faire parler à ses acteurs U langue des affaires, art tout Cornélien, que M. Ponsard fc su dépouiller des périphrases académiques, et dont il a successivement donné des preuves dans ses trois premiers ouvrages. En somme, Luo'èce, début très-supérieur aux
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Vêpres siciliennes, vraie tragédie de college, était faite pour recommander aux gens de goût le nom de M. Ponsard et lui préparer une brillante carrière. Le malheur ou le tort, ce fut d’exagérer ce succès, de changer l’heureux coup d’essai en éclatant triomphe, et de placer l’auteur, après les ivresses du premier moment, en face d’un obstacle redoutable : l’impossibilité de faire réussir ce qu’il écrirait après Lucrèce.
Le poëte, en effet, avait trop de sens pour ne pas comprendre que sa tragédie, sage retour vers des traditions brisées, n'était pas de celles qui ouvrent une voie nouvelle ou qui même admettent la récidive. Après Hemani, après Antony, on avait pu croire, sans trop d’illusion et d’optimisme, qu'il y avait en germe, dans le cerveau de M. Dumas ou de M. Hugo, toute une série d’œuvres puissantes,hardies, paradoxales, neuves par la pensée et par la forme, qui élèveraient la paSsion jusqu’au lyrisme ou la feraient lutter corps à corps contre les lois de la vie sociale. Mais Lucrèce n’était et ne pouvait être qu’une étude sérieuse et habile, faite sur l’antique, sur Tite-Live, sur Corneille, sûr des modèles que le jeune poëte désespérait sans doute de dépasser ou môme d’atteindre. Que serait donc sa seconde pièce? un autre épisode de l’histoire romaine? Il était probable, il était sûr qu’une fois la surprise passée et le public refroidi à l’endroit de .ses souvenirs de Viris illustribus, la seconde épreuve ne continuerait pas ou plutôt expierait le succès de la première. M. Ponsard le comprit si bien, qu’il se tourna vers le moyen âge, vers l’histoire 'de France, et y transporta, dans toute leur simplicité, ses procédés dramatiques. Malheureusement il n’échappa à un écueil que pour se heurter contre un autre. Cette simplicité archaïque,' acceptée de temps immémorial dans les sujets grecs ou romains, pouvait-elle être admise entre
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personnages revêtus de pourpoints et de cottes de mailles? Nous arrivons, on le sait, au théâtre avec des exigences à la fois moutonnières et contradictoires. Que’ le rideau se lève sur un portique composé de quatre colonnes d’une honnête vétusté; que nous apercevions derrière ces colonnes le casque ou les faisceaux traditionnels; que deux acteurs viennent nous réciter, sur le devant de la scène, une histoire que nous savons par cœur, nous n’en demandons pas davantage ; plus le sujet est connu, plus les péripéties sont notées d’avance, plus le dénoûment est inévitable et prévu, moins nous exigeons de frais d’invention. L’auteur peut impunément être simple; nous le sommes encore plus que lui, et il semble qu’il nous manquerait de respect s'il essayait un moment d’éveiller notre curiosité sur des points où il ne nous est permis de rien ignorer et où nous nous glorifions de tout savoir. Mais du moment qu’il s'agit d'une pièce puisée dans les archives de notre histoire, beaucoup plus inconnue pour nous que celle de la Grèce et de Rome, du moment qu’au lieu du péplum et de la tunique de laine nous voyons paraître la soie, le velours, l’acier, la visière, les gantelets, nous n’admettons plus qu’on puisse nous intéresser au moyen de trois ou quatre personnages, se mouvant dans une action simple et sobre, sans coup de théâtre et sans péripétie ; nous demandons que l’intérêt aille en croissant, que l’imprévu ait sa part, que l’auteur nous tienne sans cesse suspendus au fil d’événements que chaque acte noue et dénoue, embrouille et débrouille : il nous faut du mouvement, du bruit, du tumulte, des flots de gentilshommes ou de populaire se déroulant sur la scène, un reflet de cette vie compliquée du moyen âge, dont le drame moderne, à défaut d’autre mérite, avait si bien saisi le côté matériel et pittoresque. En un mot, par cela même que nous ne savons rien ou presque
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rien du sujet qu'a traité le poète, nous voulons qu’il in-> vente tout ou presque tout.
C’est contre cet écueil qu’alla se briser Agnès de Méra^ nie. Tous les spectateurs auraient pu, avant la représentation de Lucrèce, annoncer d’acte on acte ce que l'auteur allait leur montrer. Dans la foule qui se pressait à la re* présentation A' Agnès, bien peu de gens eussent pu dire de quoi il s’agissait et de quels éléments se composait la pièce nouvelle. Dans la première épreuve, la curiosité se contenta do tout, parce qu'on ne lui avait rien promis; dans la seconde, elle ne se contenta do rien, parce qu’elle avait tout espéré.
Je no voudrais pas avoir l’air de chercher un de ces paradoxes fao'iles, qui donnent du piquant aux aperçus et aux jugements littéraires; mais il me semble, après une lecture attentive, qu’^lgfnés de Méranie est très-supérieure à Lucrèce. D’abord le choix du sujet prouve le goût de M. Ponsard pour les choses grandes et élevées. Quelle donnée plus sérieuse et plus féconde que celle-là : un roi de France, un fils aîné de l’Église, illustré déjà par vingt victoires, rêvant l’agrandissement de son royaume et la conquête de la Normandie, et arrêté tout à coup par une puissance invisible, par l'anathème d'un vieillard débile, qui ne pourrait pas disposer de cinquante soldats; la lutte entre le pouvoir temporel, représenté par Philippe-Auguste, et le pouvoir spirituel, représenté par le légat du pape; et, entre ces deux forces rivales qui résument le moyen âge tout entier, une femme chaste et pure, aimante et dévouée, épouse légitime de Philippe, mère de ses deux enfants, et cependant coupable, car elle n’est épouse et mère qu’à la faveur d’un divorce que l’Église réprouve, et qui fait gémir Ingelberge, la vraie reine, dans la solitude et l'abandon 1 — Qui triomphera? qui cédera 7 Agnès, ou
ie le^^ai I l'amour do Philippe, ou l’excommunication pont!' flcaie? Philippe résiste, et voilà que le vide et le silence se font autour de lui; son royaume est fiappé d’interdit; sa capitale devient une nécropole; ses barons et ses grands vassaux refusent d'entrer dans sa querelle et remettent au fourreau leur vaillante épée. Agnès languit et se meurt sous le poids de cette réprobation universelle ; elle essaye de fuir; peu s’en faut que, dans sa fuite, elle ne soit massacrée par la foule ameutée; peu s’en faut que son royal amant, qui la poursuit et qui la ramène, ne périsse avec elle, insulté et méconnu par ce peuple qui l'adorait, mais qui lui demande compte de ses souffrances et de ses misères; Agnès comprend qu’elle ne peut soutenir plus longtemps cette inégale et horrible lutte; elle avale du poison, et vient sur la scène demander pour son agonie l'absolution de ce terrible légat qui la tue. Au moment où elle expire, où la reine adultère disparait derrière la ebrér tienne repentante, le légat s'incline sur son front pâli, et prononce les paroles suprêmes du pardon. Il lève l'interdit; la France se sent revivre, et pousse un cri de délivrance et de guerre par la mâle poitrine des intrépides compagnons de Philippe : le roi est au désespoir, mais la victoire le consolera, et, le jour où il aura conquis la Normandie, peut-être oubliera-t-il qu’il a perdu Agnès.
M. Ponsard avait cru (fallait-il donc le détromper?) qu’un pareil sujet renfermait des conditions d'intérêt suf- Qsantes, et qu’il était inutile de multiplier les ressorts d'une action si heureusement clioisie et si nettement indiquée. 11 avait cru que ceux qu’avaient attendris les vieilles infortunes de Lucrèce ne seraient pas plus impitoyables pour Agnès de Méranie, pour une pièce prise dans les cntrailles même de notre histoire, au berceau de notre glorieuse monarchie, au plus vif et au plus vrai des grandes
luttes spirituellés et temporelles du moyen âge. Avec cela, et un progrès immense dans son style, n’av&it-il pas le droit d’espérer un nouveau triomphe? Il n’eu fut pas ainsi; on rendit Agnès responsable des prospérités excessives de sa sœur ainée; on l’accusa de manquer d’action, comme si Lucrèce en avait davantage. Que voulez-vous? quatre années s’étaient écoulées; la réaction n’avait plus de mot d’ordre; le perpétuel va-et-vient de l’esprit français en était à une autre phase; on n’avait, pour le moment, rien à démolir à l’aide 'du nom et du talent de M. Ponsard, Agnès de Méranie tomba.
Ce qui est vrai, c’est que les exigences de ces cinq actes, coupe sacramentelle qui ne se prête pas à tous les sujets, lit de Procuste de la tragédie classique, avaient amené M. Ponsard à oublier le sage précepte d’Horace : Semper ad eventum festina, et à prolonger démesurément une situation, toujours la même à dater du troisième acte. Il arrive un moment, dans sa pièce, où elle semble frappée de la même immobilité que ce malheureux royaume de France, excommunié par le pape; les événements, les caractères, les sentiments, le dialogue, tout tourne dans un cercle au lieu d’avancer vers un but. Quelle différence, si l’auteur, profitant des libertés shakspeariennes et s’affranchissant de l’inflexible unité de lieu, avait substitué à cette distribution monotone une certaine quantité de scènes où se seraient déroulés tour à tour, dans toute leur vérité historique et locale, le gracieux tableau des amours de Philippe et d’Agnès, l’arrivée du légat, les redoutables conséquences de l’interdit, l’agitation dos grands vassaux, les souffrances du peuple, la lutte des deux pouvoirs, la fuite et le retour d’Agnès, et enfin son agonie et sa mort ! Mais M. Ponsard, à qui l’imitation de Corneille et de Tite- Live avait si bien réussi, s’était laissé tenter cette fois par
une gloire plus délicate et peut-être plus difficile. 11 avait songé à Racine, et cherché sou principal moyen de succès dans la peinture des combats intérieurs, des contradictions incessantes d’un cœur partagé entre l’amour et le devoir, entre le doux égoïsme de la passion et la froide raison d’État; toute cette poésie amoureuse et charmante que Racine a répandue à Ilots limpides dans Andromaqur , dans Esther, et surtout dans Bérénice, M. Ronsard avait voulu la retrouver, et il y avait presque réussi. Seulement il oubliait qu’il ne serait pas jugé par des contemporains de mademoiselle de la Vallière et de madame de Sévigné!
Quoi qu’il en soit, le personnage d’Agnès, de cette Bérénice chrétienne, qui est plus femme que reine, plus-amante qu’épouse, qui aime chastement et dont on condamne l’amour, qui ne se croit pas coupable et qui pourtant sent peser sur elle une puissance supérieure et réprobatrice; qui se résigne bien à s’enfuir, mais qui espère être poursuivie, ce personnage fait le plus grand honneur à M. Ronsard, et vaut à lui seul toute la tragédie de Lucrèce. Quant au style, il n’y a pas de comparaison possible; Agnèi, a toutes les qualités dont Lucrèce était dépourvue : correction, fermeté, sobriété, souplesse, netteté, élégance. Citons au hasard deux morceaux pour justifier notre préférence. Voici des vers de Lucrèce, qui ont été très-célèbres, et que le béotisme do 1843 ne manqua pas d’appliquer à nos pairs de France, comme celui de 1853 les appliquerait sans doute à nos sénateurs :
Au point où nous voilà, qui veux4u qui conspire?
Ce n'c-st pas le sénat; ce vieillard impuissant
Est purgé des humeurs qui lui chauffaient le sang;
Il comprend, aujourd’hui qu'il est devenu sage.
Que la tranquillité convient à son grand àgc,
Diqitiz ed by Cooglt
Et comme incessamment de ce corps tout cassé Tombe quelque débris qui n’cst pas remplacé,
Les membres s’en allant ruine par ruine.
Tout doucement bientôt s'éteindra la machine.
Assurément, un professeur de rhétorique punirait l’écolier qui lui apporterait de pareils vers. — « Démolissons Aristote, mais respectons Vaugelas! » avait dit M. Victor Hugo. Ici ni Vaugelas ni du Marsais n’étaient respectés; les métaphores étaient lancées au hasard, sans le moindre souci des analogies, et il y avait quelque chose de singulier à voir ce jeune poëte, arrivé pour réagir contre une école ennemie de toute règle et de tout frein, préluder à son rôle de correcteur par de choquantes incorrections.
Comparez à ces vers informes ceux où Agnès de Méranie exhale ses tendres et poétiques regrets :
Philippe, mon seigneur, chère âme de ma vie 1 Va ! c’est bien â toi seul que je me sacrifie.
Que n’es-tu, comme moi, de ces humbles esprits Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris,
Et sont reconnaissants aux honneurs de ce monde De ne pas visiter leur retraite profonde !
Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrol Des bords hospitaliers plus que ce triste sol.
O mes bois, mes vallons, ma campagne connue.
Comme je guiderais chez vous sa bienvenue !
lininenses horizons, de quel geste orgueilleux Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux! j
Et quel bonheur d’entendre, à son bras suspendue,
La lointaine chanson tant de fois entendue !
— Hélas! ce n’est qu’un rêve; il ne saurait pas, lui.
Oublier dans l’amour un trône évanoui.
Que x'ais-je imaginer? un manoir d’Allemagne,
Les cliants tyroliens, la paix de la campagne,
— Di g ai jod by Coo glc
FRANÇOIS PONSARÜ. 75
Toute cette ianocenco et toutes ces candeurs,
A lui qui tomberait du faite des grandeurs !
Ah ! l'àme que la gloire une fois a touchée Est pour le bonheur calme à jamais desséchée;
Elle garde, en sa chute, .un désespoir hautain,
Et ne peut plus rentrer dans le commun destin ;
Du haut de sa ruine, elle écoute, isolée, '
L’écho retentissant de sa grandeur croulée.
Nous le demandons, est-ce la même langue? Ce ne fut, on le voit, qu’à dater Ôl' A gnes de Méranie que M. Ponsard entra en pleine possession de son style, style plus composite qu’homogène, où il est facile de reconnaître la trace de diverses inspirations et de diverses écoles, où la nôuveauté et l’archaïsme se coudoient sans se combiner toujours, mais qui, après tout, est d’une trame assez ferme, d’un tissu assez solide pour qu’il ne soit plus permis d’en parler avec dédain.
Ajoutons ici, pour n’avoir plus à y revenir, une autre singularité dont M. Ponsard a été victime : jamais poëte ne débuta avec plus d'éclat, n’excita des sympathies plus vives, n’éveilla de plus sérieuses espérances, et pourtant jamais poêle ne rencontra moins d’interprètes dignes de lui. Bien que je n’aie pas assisté à la première représentation de Lucrèce, je devine aisément ce qu’avaient pu être M. Bocage et madame Dorval dans deux rôles si complètement étrangers à leur talent; mais j’étais à la première représentation d'Agnès de Méranie, et je me souviens encore de l’effet lugubre, lamentable, que produisirent ce roi enroué, cette reine enrhumée, ce légat récitant son rôle comme le confident d’une tragédie de Raynouard ou de Lucc de Lancival. Quel désastre pour une pièce qui, manquant de mouvement, de péripéties et de coups de théâtre, attendait surtout son succès de ces délicatesses de détail, de ces
nuances de sentiment que les bons’acteurs mettent en relief, que les mauvais laissent dans l’ombre ! Ce malheur immérité a presque constamment poursuivi M. Ponsard, et, l’autre soir encore, il compromettait l'Honneur et l’Argent, si le sort de cet ouvrage excellent pouvait être compromis.
C’est pourquoi l’on peut dire, en parodiant un mot célèbre de Michaud à propos d’un personnage beaucoup moins inoffensif, qu’ylÿnès de Méranie n’a pas été jugée, mais exécutée; en revanche, nul n’a le droit de s'étonner du mécontentement et de la froideur qui accueillirent Charlotte Corday.
M. Ponsard, salué comme chef d’école, avait mérité qu’on lui demandîit quels étaient son plan, son but, sa filiation littéraires; à quelles idées générales il rattachait ses travaux; à quelle famille d'esprits et de talents il se rattachait lui-même. Évidemment il avait voulu rendre à notre théâtre, encore chaud de Vorgie romantique, la simplicité des maîtres; cette simplicité avait porté bonheur à son début, et il lui était resté fidèle, à ses dépens, dans sa seconde pièce. Mais que penser de lui lorsqu’on le vit entrer de plain-pied dans un épisode presque contemporain, gros de tumulte et de clameurs, où la simplicité devenait impossible, où Melpomène et Clio étaient forcées d’emprunter le porte-voix révolutionnaire? Que penser surtout lorsqu’on vit ce disciple de Tite-Live, de Corneille et de Racine, de la ligne sobre et pure, prendre pour guide, en ce périlleux sujet, un poëte dont je ne conteste assurément pas la gloire cl le génie, mais qui recherche peu, ce me semble, la pureté des lignes et la sobriété des couleurs! 11 fallut bien avouer que M. Ponsard manquait essentiellement d’initiative et de parti pris, qu’il marcliait à l’aventure, et qu'il n’avait pas l’air très-sûr que ses premiers dieux n’eussent pas e'té des idoles.
Soyons justes pourtant; en abordant ce sujet tout frémissant de nos souvenirs, de nos douleurs et de nos angoisses, l’auteur de Luci'èce et d'Agnès de Méranie désertait moins son drapeau qu’on ne pourrait le croire; il s’efforcait de retrouver sur ce terrain nouveau, encore sillonné des orages de la veille et des tempêtes du lendemain, cette vérité des caractères, cette modération des idées et cette autorité de langage dont il a fait jusqu’ici les traits distinctifs de sa muse. Peut-être même, — car les poètes les plus sensés sont sujets à l’illusion, — espérait-il rasséréner, à force d'équité et de sagesse, ce qu’un pareil spectacle avait d’irritant et de passionné, et ramener un peu de calme dans nos âmes troublées par ces sinistres images; mais cette fois l’entreprise était au-dessus de ses forces, et ne pouvait pas réussir. En vain M. Ponsard, pour déconcerter les passions et désarmer les colères, avait-il essayé de se faire aussi impersonnel que possible, de laisser à Vergniaud, à Barbaroux, à Danton, à Sieyès, à Robespierre, à Marat, la responsabilité de leurs, opinions, de leurs paroles et de leurs actes; on lui répondit que cette Impersonnalité du poète n’était bonne qu’à glacer le public, qui veut que l’auteur se passionne pour le passionner lui-même. En vain, par un procédé contradictoire, s’étudiat-il à ne pas perdre un moment de vue l’effet qu’allaient produire sur se? spectateurs les sentiments et les idées de ses héros, et eut-il soin de se tenir sans cesse derrière eux, calculant la portée de chaque vers, le péril de chaque hémistiche, donnant à tous les partis des satisfactions successives, et cherchant consciencieusement à contenter tout le monde; on lui objecta que c’était là, au point de vue politique, le moyen de ne contenter personne, et, au point de vue dramatique, le procédé contraire à celui des maîtres, qui disparaissent et s’absorbent dans leurs acteurs, pour
leur donner plus de vérité et de vie. En vain déploya-t-il, dans le tableau des travaux rustiques de Charlotte, une grâce qu’on ne lui connaissait pas, et, dans la grande scène du quatrième acte, entre les triumvirs de la Montagne, une ampleur et une vigueur cornéliennes; on fit observer que ces beautés éparses, tenant moins du drame que de l’idylle ou du discours en vers, ne suffisaient pas à ' une tragédie, et un homme d’esprit termina la discussion en affirmant que Charlotte Corday lui faisait l’effet de ïUistoire des Girondins racontée par Théramène.
Il y eut là, nous le croyons, un moment fâcheux et dangereux dans la carrière poétique de M. Ponsard : dlune part, il s’abandonnait à l’influence d’un homme illustre, qui nous a tous plus ou moins enivrés des charmes divins de ses premiers vers ou des capiteuses séductions de ses derniers livres, mais qui possède trop mal l’art de se conduire lui-mème pour qu’on puisse le supposer habile à conduire les autres; il se laissait entraîner après lui dans ce tourbillon révolutionnaire où devaient nécessairement s’estomper et disparaître les chastes et sérieux contours de sa pensée; d’autre part (ceci est plus délicat à indiquer), il devenait décidément trop païen, non pas dans le sens classique et autorisé, mais par ce côté un peu profane, un peu libertin, que toute la grâce et tout l’atticisme d’Horace ne parviennent pas à déguiser. Il accréditait do son nom, de son talent et de son exemple, cette petite réaction néo-païenne, qui n’a rien de commun. Dieu merci, avec l’étude intelligente des anciens, et qui invoque Venu? en buvant le cécubc et en se couronnant de roses, sous prétexte que la petite école néo-gothique a fait son temps.
M. Ponsard, en écrivant Horace et Lydie, prouva, une fois de plus, que certains chefs-d’œuvre de la poésie antique ont un charme insaisissable, un léger parfum qui s’évapore
en passant du texte primitif dans la traduction d’un homme de talent. Mademoiselle Rachel, en prêtant à cette futile esquisse d’un classique en goguettes l’appui qu’elle avait refusé à Lucrèce, à Agnès et à Charlotte, prouva, elle aussi,
CO que l’on savait déjà, qu'un succès d’ajustement, de coquetterie et de fascination sensuelle lui paraît préférable à un succès sérieux obtenu au service d’un vrai poète.
Ce fut probablement pour échapper à ce côté malsain de la poésie pa’iennc que M. Ponsard alla se plonger aux sources pures et vives d’Homère ; d’autres l’en ont blâmé ; nous l’en félicitons; c’est là qu’il a retrouvé cette vigueur d’inspiration, cette santé intellectuelle, qui se révélent si bien dans sa dernière comédie. La tragédie d'Ulysse, le poème d'Homère, sont des œuv res très-estimables, qui compteront un jour parmi les meilleurs litres littéraires de leurauteur.
Si le succès n’en a pas été plus décisif, c’est que notre prétendu retour vers l’antiquité grecque et homérique n’est, hélas! que superficiel; c’est qu’il s’en tient à l'extérieur, et que le public, même lettré ou dilettante, n’est pas plus avancé aujourd’hui dans l’étude ou rinlelligcnce d’Homère qu’il ne l’était dans celle du moyen âge, à l’époque où le moyen âge était à la mode. M. Ponsard, en voyant sourire ou ricaner, à certains passages de son Vbjsse, ces Aspasles sans beauté et sans orthographe qui enjolivent et déshonorent de leur présence les premières représentations, a dû faire là-dessus assez de réflexions graves et tristes pour qu’il soit inutile d’insister.
! On le voit, après celte série d’œuvres contestées ou contestables, rien n’était encore perdu pour M. Ponsard, mais rien n’était résolu. Il se trouvait, en définitive, un peu moins avancé qu’au lendemain do Lucrèce. Pourvu qu’on y mît un peu de malveillance ou de malice, on pouvait se
demandée si le succès de Lucrèce n’avait pas été une surprise, un accident, un hasard : on pouvait croire surtout que ce poëte aux allures embarrassées, poursuivant, dans des imitations successives, son originalité absente, puisant à des sources diverses ses inspirations laborieuses et lentes, finirait par perdre, dans la littérature moderne, toute personnalité et toute physionomie distinctes. Il fallait donc, il fallait absolument un grand succès à M. Ponsard, afin que personne ne pût douter de lui, à commencer par luimême. Ce succès, il vient de l’obtenir. C&lie jeUntura bizarre, qui datait d’un trop éclatant triomphe, et qui durait depuis dix ans, a été enfin conjurée par les remarquables beautés de sa comédie. Désormais l'auteur de Lucrèce s’appellera l’auteur de VHonueur et l'Argent, et c’est pour lui une double bonne fortune; car ce titre rappellera son meilleur ouvrage et le délivrera d’un souvenir écrasant.
Et pourtant, au premier abord, il semble que rien n’est original dans cette pièce, ni les caractères, ni l’intrigue, ni le style; ce n’est qu’en approchant de plus près et en y réfléchissant davantage qu’on y découvre une véritable originalité.
Georges est intéressant et vrai, mais ce n’est pas un caractère, ou du moins c’est un caractère de drame plutôt que de comédie. Riche et fêté au premier acte, volontairement ruiné au troisième, il voit se détourner de lui ce monde qui lui prodiguait ses empressements et ses sourires. L’honnête négociant qui allait lui donner sa fille la lui refuse, et Laure, pauvre créature obéissante et passive, a l'inexcusable faiblesse de se soumettre aux volontés de son père et de renoncer à son amant. Georges se répand en plaintes douloureuses, en récriminations éloquentes contre ce père dénaturé, coiilre cette fille résignée, contre cette société surtout qui humilie et repousse sa noble et fière
indigence; il a des mots, des cris d’une poignante amertume :
Moi qui n’ai pas ilinô pour adiuter des gants!
11 doute du bien et du mal, il calomnie le monde et luimême, il est sur le point de capituler avec sa conscience et son cœur: lieureusement son ami est là pour combattre scs tentations coupables et lui rendre un peu de courage; la sœur de Laure le console; la fortune lui revient; un rayon de bonheur lui sourit, et, au dénoùment, Georges a retrouvé, avec l’espérance et l’amour, la pleine possession de sa loyauté et de sa vertu. Nous le répétons, cet ensemble ne manque ni d’intérêt, ni d’émotion, ni de vérité; mais il n’y a pas là de comédie.
Rodolphe, l’ami de Georges, s’en rapproche davantage; il tient à la fois de Pliilinte et d’Alceste : d’Alceste par son extrême honnêteté, par sa haine contre l’hypocrisie et le mensonge, et, au fond, par son dédain pour notre pauvre humanité; de Pliilinte, par sa résignation raisonnée et raisonnable au mal qu’il voit faire et qu’il ne peut empêcher. Les iniijuités, les inconséquences sociales, l'attristent sans l’irriter. Il éclaire l’imprévoyance de Georges, non pas pour lui conseiller le doute, le désespoir et la haine, mais pour le préparer à la lutte. Il a souffert, il est pauvre, il a vécu ; il sait ce que Georges ignore, et il lui dit : « Garde bien ton argent si tu veux pouvoir toujours croire aux autres et à toi. » — Plus tard, lorsque Georges est malheureux, lorsqu’il chancelle et résiste encore, Rodolphe a le droit de venir à lui, de lui tendre la main et de lui dire : — « N’est-ce donc rien, cela? je n’en fais pas autant pour tout le inonde. » — Cette physionomie est sympathique, d'une morale irréprochable, d’un effet excellent; mais elle
ne répond pas à l’idée complète qu’on se forme d’une comédie, c’est-à-dire d’une action comique mise en jeu par le contact et le choc des caractères ; Rodolphe mora>i“e, il n'agit pas.
Les deux jeunes filles, Laure et Lucile, sont ce qu’elles doivent être ; l’une personnifiant l’obéissance filiale et passive, l’autre empruntant le tablier de Donne ou de Martine pour dire son fait à cette soumission exagérée. Peutêtre serait-il permis de remarquer que Lucile est bien avancée, bien indisciplinée pour son âge, et que- ces idées de résistance et de révolte, fort bien placées dans la bouche des servantes de Molière, en face de gens qui veulent marier leurs filles à Tartufe, à Trissotin ou à Thomas Diafoirus, sont un peu moins à leur place sur les lèvres d’une jeune personne bien élevée, dont le père n’a d’autre ridicule et d’autre tort que de ne plus vouloir d’un gendre ruiné; mais le contraste et l’effet du dénoûment l’exigeaient ainsi, et nous nous bornerons à dire que celle figure de Lucile, bien qu’elle ail de la mutinerie et de la grâce, n’est ni originale ni comique.
Il y a, dans l’Honneur et l’Argent, deux rôles qui ne sont malheureusement qu’indiqués, et d’où la comédie pouvait jaillir; c’est celui de M. Mercier, le père de Laure et de Lucile, et celui de la vieille fille dont on offre la main à Georges, et qu'il a un moment l’envie d’épouser. Cette vieille fille n’est pas ridicule, et M. Ponsard a fait preuve de tact en se refusant le plaisir facile et le facile succès d’une caricature. Jeune et belle, elle était pauvre; elle a hérité de cent mille écus, mais trop tard; la jeunesse et la beauté s’étaient enfuies. Dans ce cœur attristé et non desséché par le célibat, il y avait peut-être des trésors de dévouement et de tendresse, tout le bonheur, toute la joie, tout l’orgueil d’un honnête homme ; hélas! il n’est plus temps;
fermé d’abord par la pauvreté, ce cœur doit l’être désormais par la richesse, par l’inflexible pensée que l’on ne l’épouserait que pour son argent : je trouve cette idée touchante et charmante, et j’en veux presque à M. Ponsard de ne pas l’avoir développée; sa vieille fille ne fait que passer dans le drame; elle dit quelques mots et disparaît, M. Mercier est admirable de suffisance et de sottise, de rigorisme factice et tardif, de probité bourgeoise et bavarde. 11 a chanté autrefois, dans scs joyeuses ijuits de corps de garde, Voltaire, Pamy et Béranger; mais à présent il se range, et il ne veut pas qu’on lui rappelle ses peccadilles passées. Rien ne lui paraît au-dessus de la délicatesse et de l’honneur. Il dit bien haut qu’entre un homme pauvre, mais honnête, et un millionnaire taré, son choix ne balancerait pas un moment. Patience! Après le noble sacrifice par lequel Georges renonce à l’héritage maternel pour payer intégralement les créanciers de son père, M. Mercier trouve que Georges est allé trop loin, qu’il aurait dû le consulter en sa qualité de futur beau-père; qu’il y avait moyen de ménager à la fois sa conscience et sa bourse. Il lui refuse sa fille et la donne à un riche agent de change dont le père a fait trois faillites. Plus tard, lorsque ce gendre, ruiné à son tour, prend la fuite et laisse la pauvre Laure dans l’abandon et les larmes, M. Mercier est aussi comique dans ses doléances qu'il l’a été dans set» contradictions :
. . . Le coquin! le drôle! le bandit!...
L’hypocrite qu’il est nous a tous attrapés.
11 possédait si bien la langue des afiiiircs,
Était si positif, riait tant des chitnères.
Traitait la poésie avec tant de mépris,
Que j’ai cru qu'il serait le meilleur des maris 1
CAÜSEIMES LITTÉRAIRES.
M. Mercier est si drôle en cet endroit, cette boutade répond si bien à l’ensemble du personnage, qu’on rit aux éclats et que l’on accepte cette petite vengeance de poëte. Mais, au fond, M. Mercier a raison : les poëtes, ou, si l’on veut, les hommes d'imagination, seront toujours, je le crains, de fort médiocres maris. N'importe! ce rôle est excellent, mais ce n’est qu’une esquisse. Donnez-lui plus de saillie, et faites-le jouer par M. Samson ou M. Provost, vous aurez la vraie comédie.
Quant à la donnée et à la marche de l’intrigue, il y a quelques réserves à faire, .l’admire le sacrilice de Georges, pouvant, sans mam[uer à la loi, garder lu fortune de sa mère, et n’écoutant que la voix de l’honneur, qui lui ordonne de payer à tout prix les dettes paternelles. Je suis de l’avis de Uodol phe, annonçant d’avance tout ce que cette épreuve aura de douloureux, de dangereux et de terrible. Mais la société est-elle aussi mauvaise, aussi ingrate envers le bien qu’on nous la représente, surtout dans une de ces circonstances solennelles, éclatantes, où l'homme qui pousse la loyauté jusqu’à l’héroïsme appelle nécessairement l’attention publique? Il y a dans V Honneur et l'Argent un passage très-vrai et très-beau, où Rodolphe dit à "Georges que ce qui est noble et méritoire, ce n’est pas le courage du premier moment, mais la persévérance. Nous dirons, nous, à M. Ponsard, que pour donner au sacrifice de Georges toute sa grandeur, et aux conséquences de ce sacrifice toute leur vraisemblance, il fallait inventer une de ces situations où l’honnète homme est forcé de lutter entre son intérêt et sa conscience, isolément, obscurément, sans que ses efforts et sa victoire puissent lui attirer un suffrage ni un regard. L’action courageuse de Georges, au contraire, est de celles qui réussissent toujours, que l’on admire au grand soleil, au milieu des applaudissements de la foule, et que se hâ-
' tent d’exalter ceux-là mômesqui n’en seraient pas capables. Ce qui en résulterait, dans la vie et dans la société réelles, je vais vous le dire. Il est possible qu’un père refusât sa fille à Georges; et, pour lui donner tort, il faudrait ignorer tout ce que la richesse ou la pauvreté peuvent mêler de charme ou d'angoisse au bonheur intérieur. Il est possible encore (sachons tout dire!) que ses amis se détournent de lui et évitent sa rencontre, dans la crainte de sollicitations et d’emprunts; cela est vil et méprisable ; mais qu’y faire? Nous en avons tant vu, depuis vingt ans, de ces héros qui commençaient par une action d’éclat, un sacrifice chevaleresque, un courageux martyre, et qui venaient ensuite monnayer en détail leur belle action dans la poche de leurs amis! Puisqu'on prétend que nous sommes à court de types de comédie, en voilà un que je me permets d’indiquer à M. Ponsard, et qui ne manquerait ni d’actualité ni de vérité.
Je n’excuse pas les amis de Georges, mais je les comprends. Quant à la société officielle, je crois que M. Ponsard la calomnie. Soyez bien sûr qu’après la noble détermination de Georges toutes les portes des chancelleries et des ministères s’ouvriraient à ce volontaire de la pauvreté; que son beau trait serait raconté tout haut dans les salons; que cinq ou six belles dames, femmes de ministres ou de hauts fonctionnaires, le prendraient sous leur protection, et ne laisseraient pas de repos à leurs maris jusqu’à ce qu’elles eussent obtenu pour lui une bonne place; sans compter le prix Montyon, qu’il aurait en perspective ! sans compter quelque miss langoureuse, ou quelque veuve romanesque, qui pourrait bien se passionner pour son infortune, et lui offrir sa main et ses millions.' Cet anonyme homme d’Élat qui, dans la pièce de M. Ponsard, propose à Georges riche un poste d’ambassadeur, et à Georges pauvre une
place d’expéditionnaire, est évidemment un fantaisiste, et devrait, par conséquent, être fort suspect au chef de l’école du bon sens. Ce n’est pas ainsi que les choses se passent dans le monde vrai. Ah! poëte! poëte! il eût été digne de vous de ménager un peu plus cette pauvre société qui se défend si mal, qui a tant d’indulgence pour ses détracteurs... et tant d'indifférence pour ses avocats !
Il y a encore dans VHo7weur et l'Argent un point que je tiens à éclaircir, afin de pouvoir rendre justice à l’œuvre et à l’auteur en toute sécurité d’esprit et de conscience. Serait-il vrai, comme on l’assure, queM. Ronsard ait voulu donner à sa pièce des allures voltairiennes, et réagir (toujours des réactions!) contre le mouvement religieux de ces dernières années, contre lepubliciste éminent qui en représente le mieux le côté incisif et militant? Pour ma part, je l’avoue, je n’y entends pas tant de malice; et je m’en réjouis; car ce serait bien triste, n’est-ce pas? de voir ce beau rôle do Rodolphe, tant d’honnêteté et de droiture, un si austère et si profond sentiment de l’honneur, un langage à la fois si sévère et si sage, aboutir à quoi? à un hommage au courtisan de Frédéric de Prusse et de madame de Pompadour, au contempteur de toutes les choses grandes et sacrées, à l’homme qui a dégradé la poésie, profané l’his- ■ toire, sali nos plus chastes gloires, jeté sur un siècle entier sa bave étincelante, et dont nous retrouvons encore l’amer et victorieux éclat de rire au fond de tous nos malheurs et de toutes nos souffrances! Non, c’est impossible, ce n’est pas là la pensée de M. Ronsard. Rodolphe, son véritable héros, rappelle à M. Mercier, plus ou moins converti, le temps où il citait Voltaire et fredonnait Béranger ; il termine la pièce en murmurant à l’oreille de M. Mercier scandalisé :
Nous disions donc, monsieur, que cet affreux Voltaire...
mais c’est de bonne prise pour la comédie, l’épigramme ne tombe que sur ce bourgeois vaniteux et borné, dont la conversion n’est qu’à la surface, dont la conduite et les paroles révèlent les contradictions les plus plaisantes, dont les circonstances ont fait un défenseur de la société, de la religion et do la morale, et qui, à huis clos, si on l’en priait bien, chanterait encore Babet et le Dieu des Bonnes Gens. Chose singulière! l’homme qu’on a nommé dans tout ceci et qu’il eût été de meilleur goût d’épargner, est un do ceux qui ont le mieux saisi ce type de bourgeois dévot par intérêt ou par peur, sceptique par sottise ou par habitude, ayant un Eucologe sous le bras et un Voltaire dans sa poche. Relisez les Libres Penseurs, V Esclave Vindex, le Lendemainde lavictoire; vous verrez avec quelle verve l’auteur de ces ouvrages raille ces accommodements grotesques du mal et du bien, de la religion extérieure et de l’incrédulité intime, du rigorisme officiel et du libertinage clandestin, de ces divers éléments dont se composent tous les Merciers, — passés, présents et futurs. — Vous voyez donc bien que M. Ponsard n’a pas attaqué M. Veuillot,* je dirais plutôt qu’il l’a copié !
Le style de Y Honneur et l’Argent relève de Molière, comme celui de Lvxrèce et du quatrième acte de Charlotte Corday relevait de Corneille. Mais, cette fois, l’imitation est si heureuse et si habile, le modèle si admirable, le maître si sûr, que je ne me sens pas le courage de blâmer l’imitateur et le disciple.
En dehors des caractères, des situations et du style, il y a dans VHonneur et l’Argent une originalité réelle : cette originalité, quelle est-elle? Je vais essayer de l’indiquer en finissant.
Le soir de la première représentation, j’entendais murmurer autour de moi par des gens de beaucoup d’esprit, et
au milieu d’un concert d’éloges, que les vérités trop vraies abondaient dans cette pièce, et, pour tout dire (il faut bien que chaque événement ait son bon mot), que la comédie de M. Ponsard leur faisait l’effet d’une nouvelle édition de Molière, commentée par M. de la Palisse. C’est possible; mais lorsqu’on a été, pendant quelque temps, au régime de notre littérature subtile, dissolvante, poussant le goût de la fantaisie, de l’antithèse et du paradoxe jusqu’à ces régions crépusculaires où le jour et la nuit se confondent, on n’est pas fâché de trouver sous sa main un peu de vérité, fût-elle trop vraie, et l’on est tenté de croire que M. de la Palisse a du bon. Êtes-vous bien certain que la sublime tirade de Cléante, dans Tartufe, n’encourrait pas le même reproche auprès de nos hardis fantaisistes, et n’avons-nous pas lu, l’an dernier, un aimable petit livre oû Molière était traité de radoteur, ne sachant faire parler que des Béraldes et des Aristes d’un fastidieux hon sens? Voilà ce qui arrive aux littératures lorsqu’elles perdenttoutsentiment de discipline intellectuelle et morale, lorsqu’elles s’abandonnent au caprice de chaque individu, au mirage de chaque imagination; et substituent à ces lois immortelles oû s’abritent l’art et la raison, je ne sais quel personnalisme prestigieux et menteur, cherchant dans un perpétuel crescendo de raffinements et de sophismes le succès qu’il ne peut plus obtenir par des œuvres simples et belles. Plus tard, lorsqu’on se retrouve, par extraordinaire, en présence d’une de ces œuvres, on est dépaysé, étonné, inquiet, presque mécontent; il semble que la vérité soit fade, la simplicité niaise, le bon sens ennuyeux; nos gosiers, brûlés d’alcool, ne reconnaissent plus la saveur de ce vin vivifiant et généreux; et, dans ces moments-là, Molière et M. de la Palisse paraissent se toucher de très-prés. Honneur à tous deux ! honneur aussi à M. Ponsard ! L’originalité et la gloire de son œuvre est
LECONTE DE LISLE
justement d’avoir ramené vers les vérités fortes et salubres nos esprits égarés dans l’invraisemblable, le paradoxal et l’impossible, d’avoir exprimé ces vérités immortelles dans un style ferme, net, franc, de bonne école et de bonne race, d’avoir fait circuler dans les veines de la comédie moderne, après tant de fièvres et de langueurs, un reste de ce sang vigoureux et pur qui semblait tari depuis les maîtres, et de n’avoir pas craint de nous paraître banal pour être plus sûr d’être vrai. Un honnête homme, un homme de cœur, luttant pendant dix années, ne se laissant pas décourager par des difficultés exceptionnelles, se refusant à toute transaction avec la littérature mercantile, tombant sans murmure, se relevant sans bruit, et terminant la lutte par une bonne comédie, cet homme offre, en définitive, un spectacle assez noble et assez rare pour qu’il soit permis de jeter bas les armes et d'honorer en lui la sincérité du talent et la dignité des lettres.
M. LECONTE DE LISLE
Ce n’est pas seulement en politique que les révolutions sont sujettes à produire leurs contraires. Vous semez une république, vous récoltez un gouvernement absolu; il n’y
* Poümu antiqua.
a rien là qui contredise les probabilités de l’invraisemblable et la logique de l'inconséquence. Ce qui se passe en littérature, depuis quelques années, est peut-être plus étonnant. Vers 1827, lorsque nous démolissions avec une si édifiante ferveur les derniers débris du paganisme, lorsque nous achevions de chasser de leurs temples les dieux et les déesses, et que nous inaugurions l’art gothique sur les ruines du Parthénon, qui nous eût dit que, vingt-cinq ans plus tard, ce mouvement aboutirait, non pas précisément à de petits vers galants inspirés par Vénus, Cupidon et les Grâces, mais à une interprétation plus profonde, plus savante et plus passionnée de la poésie païenne? Et pourtant il n’est pas impossible d’expliquer par quelle pente nous sommes ainsi arrivés d’un extrême à l'autre. Là encore nous sommes punis par où nous avons péché. Le chef le plus illustre de cette renaissance chrétienne dans l’art n’avait oublié qu’un point : c’était d’y mettre un peu de spiritualisme sincère, de christianisme véritable. — « Nous entrons sous ces voûtes pour prier, vous pour rêver, » lui disait à cette époque M. de Montalembert; et, en effet, des les Orientales et Notre-Dame de Paris, on pouvait aisément comprendre que M. Hugo n’était préoccupé que du côté plastiquede l’art chrétien, et qu'il absorberait bientôt dans une sorte de rêverie panthéiste ce que son rêve de novateur avait eu d’abord de salutaire et de fécond. Qu’en est-il advenu? Ses imitateurs, ses disciples, M. Théophile Gautier en tête, n’ayant pas les mêmes ménagements à garder avec cette filiation poétique et déjà lointaine qui rattachait M. Hugo au Génie du Christianisme, se firent fi anfhement matérialistes et païens; car vous aurez beau faire, vous aurez beau tourner, déplacer, morceler la question, le christianisme, c’est l’âme; le paganisme, c’est la matière. Cela est si vrai, que, par un nouveau progrès dans la décadence, l’école
LECONTE DE LISLE
dont jo parle en arriva à transporter dans la poésie les procédés d’un autre art, à nous donner de la peinture et de la sculpture en vers, et à croire rpio le but suprême était atteint, si, à force de ciseler et d’enluminer la langue poétique, elle parvenait à rivaliser, sous leur plume, avec l’ébauchoir et le ciseau. Ceux-là du moins, par un reste d’égards pour le groupe primitif d’où ils étaient sortis, évitaient d’ériger en système leurs secrètes préférences; ils promenaient indifféremment leurs admirations éclectiques de la Bible à Homère, d’Homère au Dante, d’Esebyle à Shakspeare, du Parthénon à nos sombres cathédrales, du ciel d’Athènes au ciel Scandinave, des marbres de Paros aux vierges de Rapbaél. Eh bien! voici un poëte, un poète d’un grand talent, qui, s’emparant en maître de cette renaissance néo-païenne dont les indices se multiplient, depuis dix ans, dans la société et la littérature, nous dit crûment et dans une prose fort inférieure à ses vers : « Depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui représentent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l’esprit humain. En fait d’art original, le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakspeare et Milton n’ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie individuel : leur langue et leurs conceptions sont barbares. La sculpture s'est arrêtée à Phidias et A Lysippe. Michel-Ange n’a ^ rien fécondé ; son œuvre, admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse, etc., etc.... » Quant au dixseptième siècle, M. Leconto de Lisle ne lui fait pas môme l'honneur d’en dire un mot ; et, quant à la poésie moderne, voici ce qu’il ajoute : « Reflet confus de la personnalité fougueuse de lord Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-
Rhin et du réalisme des lakistes, la poésie moderne se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l’appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus. La patience publique s’est lassée do cette comédie bruyante jouée au profit d’une autolâtrie d’emprunt, » etc., etc.
Qu’en dites-vous? Trouvez-vous qu’il y ait là une révolution, ou, si vous aimez mieux, une réaction assez radicale? M. Leconte de Lisle a du moins le mérite de ne pas déguiser sa pensée sous des périphrases diplomatiques. A ses yeux, rien n’existe en poésie depuis Homère, Eschyle et Sophocle; Euripide lui-même est un corrompu et un sceptique; Virgile,- Horace, Ovide, n’ont de tolérable que ce qu’ils ont emprunté à la Grèce ; en leur qualité de Romains, ils n’ont qu’à répéter ce qu'écrivait le poëte des Tristes :
... Barbarus hic ego siim.
Dans le monde moderne, c’est bien pire; il n’y a que quelques individualités puissantes, se débattant contre la barbarie, et ne réussissant qu’à révéler le douloureux contraste de la beauté de ce qu’elles pourraient faire avec la difformité de ce qu’elles font.
On le comprend, il faudrait des volumes pour répondre à ce colossal paradoxe, et tout ce que je puis vous promettre, c’est de ne pas les écrire : voici, pour ma part, l’humble objection que je me contenterai de soumettre à M. Leconte de Lisle.
De votre propre aveu, Euripide, à peine postérieur de quelques olympiades à Eschyle et à Sophocle, était déjà un sceptique, un poëte de décadence, défigurant la grande
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tradition homérique. C’est probablement qu’il y a eu dans la poésie grecque, comme dans toute poésie, deux âges, l’àge primitif, celui où la religion et l’art, le dogme et le mythe, sont si étroitement unis, qu’ils se confondent dans l’esprit des peuples, que le pontife et le poète ne font qu’un, et que chaque poëme tombant des lèvres sacrées n’est que la vibration harmonieuse des sentiments et des croyances nationales; — et l’âge secondaire, celui où ces deux éléments commencent à se détacher l’un de l’autre, où l’art et l’orthodoxie se gênent et s’inquiètent mutuellement, où le prêtre et l’artiste s’observent d’un air de méfiance, où les cimes du Pinde et de l’Olympe s’abaissent en s’éloignant. Or, si ce second âge existait déjà pour la Grèce, du temps d’Euripide, c’est-à-dire en pleine civilisation athénienne, en face du temple de .Minerve, au milieu des statues de Phidias, croyez-vous qw’après trois mille ans, après la transformation du vieux monde par le christianisme, nous pourrons, nous, disciples de Goethe, de Chateaubriand et de Byron, descendance maladive et inquiète de Faust et de René, être ramenés, en l’an de grâce impérial 1854, à un sentiment assez na'if, assez profond, assez primitif de la poésie païenne, pour que cette poésie soit autre chose qu’une lettre morte, éclairée d’un rayon lointain? Savez-vous quelle sera la première condition, j’allais dire le premier châtiment, de votre tentative? L’isolement; et c’est en effet, malgré une remarquable beauté de forme, le caractère dominant de vos Poèmes antiques; ne vous y trompez pas, la poésie u’a que deux moyens de pénétrer dans les âmes, de se mêler par d’intimes affinités-à l’esprit même d’une génération ou d’un siècle, d’un peuple ou d’un monde, de cesser d’être l’amusement puéril d’imaginations oisives, pour parler, par les lèvres d'un seul, la langue de tous : il faut ou qu'elle tra-
(luise le sentiment public, religieux, guerrier, national, légendaire; qu'elle soit le poëme des civilisations au berceau, des nationalités naissantes, des théogonies encore baignées dans les brumes de leur radieuse aurore, des grondes voix de la conscience humaine traversant le temps et l’espace, — ou bien, aux époques inférieures, lorsque l’esprit poétique se retire des masses et de la vie publique, pour s’isoler, par débris, dans quelques cerveaux privilégiés, il faut au moins que nous reconnaissions chez le poëte quelque chose de nous-mêmes, et que cette poésie individuelle devienne à son tour collective, grâce à ces mystérieux courants qui s’établissent dans un même moment entre les imaginations de mémo trempe. C’est ce qui a eu lieu lorsque ont paru les Méditations, et, plus tard, lorsque M. de Musset, dans Rolla et dans ses Nuits, a encore effleuré de plus près certaines souffrances particulières à notre siècle.'Mais essayez de repeupler les montagnes mythologiques, de ressusciter dans leurs tombes glacées les divinités païennes, de rebâtir un temple avec ces froids décombres tour à tour dispersés par la philosophie antique et la religion chrétienne; môme, pour rentrer plus avant dans le sanctuaire du polythéisme , pour donner à votre restauration helléniste et païenne un caractère plus magistral, renouvelez le procédé dont se sont servis M.M. Augustin et Amédée Thierry pour nos rois de race mérovingienne et carlovingienne. Dites, comme M. Leconte Je Lisle, Vllellade au lieu de la Grè(^e. lias au lieu de Troie, Kronos au lieu de Saturne, Zens au lieu de Jupiter, Eros pour Cupidon, Artémis pour Diane ; vains efforts! vous ne rendrez pas la vie à ce qui est mort; vous ne rallumerez pas la flamme sacrée là où se refroidissent, depuis trente siècles, des cendres éteintes. Je pourrai parcourir en curieux cette nécropole; mais rien en moi ne
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s’éveillera au contact de ces squelettes tombés du mensonge dans le néant ; pas un sentiment qui réponde à ce que j’éprouve, pas une image qui réponde à ce que je yois. Vous ne réussirez pas mieux à faire de ces fouilles archaïques une création nouvelle et vivante que lord Elgin n’eût réussi à créer, sous le ciel britannique, un monument grec à l’aide des fragments de statues et de bas-reliefs que lui livraient l’Attique et l'Ionie.
Et voyez comme les systèmes excessifs sont toujours portés à s’exagérer encore, et comme dans toute révolution, même littéraire et inoffensive, il y a toujours un Danton derrière Mirabeau, un Robespierre derrière Danton, un Marat derrière Robespierre, et quelque chose encore derrière Marat. On sent que le panthéisme païen ne suffit plus à M. Leconte de Lisle; il penche vers les théogonies indiennes. J'ai lu avec attention son poème de Bhagavat, que ses amis m’avaient vanté. C’est très-beau comme exécution, comme couleur, comme encadrement pittoresque; mais, en vérité, il faudrait que notre pauvre poésie moderne eût commis de bien impardonnables énormités pour méritei d’ètre condamnée à une aussi terrible déportation. Voici un court échantillon de ce poème :
Par delà les lacs bleus de lotus embellis,
Que le soutflo vital berce dans leurs grands lits,
Le Kailasa céleste, entre les monts sublimes,
Élève le plus haut scs merveilleuses cimes.
Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés,
Parmi les kokilas et les paons diaprés.
Réside Bhagavat dont la face illumine.
Son sourire est Màyà, l’illusion divine;
Sur son ventre d’azur roulent les grandes eaux;
La charpente des monts est faite de scs os.
Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête
Enferme les Vêdas; son souffle est la tempête;
Sa marche est à la fois le temps et l’action ;
Son coup d’œil éternel est la création,
Et le vaste univers forme son corps solide, etc., etc.
Je le déclare, si ce devait ôlre là le dernier mot de la poésie française, je demanderais qu’on me ramenât à M. de Florian et au chevalier de Boufders.
M. Sainte-Beuve, le maître infaillible en tout ce qui n’est qu’affaire de goût, après avoir cité avec éloges de belles strophes de M. Leconte de Lisle, intitulées Midi, qui se terminent par ces vers :
Viens, ce soleil te parle en lumières sublimes ;
Dans sa tlannnc implacable absorbe-toi sans fin.
Et retourne à pas lents vers les cités intimes,
Le cœur trempé sept fois dans le néant divin! .
ajoutait comme par pressentiment : « Dans cette dernière partie, le poëte, en traduisant, dans son expression suprême, le désabusement humain, et en l’associant, en le confondant ainsi avec celui qu’il prête à la nature, a quitté le paysage du midi de l’Europe et a fait un pas vers l’Inde. Qu’il ne s’y absorbe pas! »
Eh bien I nous craignons qu’il ne s’y soit absorbé : nous craignons que le paganisme antique, ce mensonge brodé de lumière, ce nuage frangé de rayons, qui, par Platon et Virgile, touche presque à l'immortelle aurore des vérités chrétiennes, n’ait été pour M. Leconte de Lisle qu’une transi-' tion vers ces dogmes farouches des théogonies indiennes, que je définirais volontiers le mysticisme de la matière. S'est-il quelquefois demandé pourquoi Virgile, écrivant dans une langue fort inférieure au pur dialecte de Sophocle
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et d’Homère, n’ayant, pour ainsi dire, qu’une originalité de seconde main, et forcé de composer son miel avec des fleurs à demi séchées au lieu de le cueillir en pleine floraison de niymelte, a cependant bien plus de prise que les Grecs sur nos imaginations et nos âmes, et restera éternellement le pacte préféré de tous ceux qui veulent retrouver quelque chose d’eux-mêmes sous les voiles divins de la poésie? C’est que Virgile, retenu encore par les liens visibles du polythéisme, s’en échappe pourtant par maint endroit; c’est qu’il se rapproche de nous parle mystérieux pressentiment d’un Dieu inconnu, d’une foi nouvelle, dont il anime, comme d’un souffle vivifiant et pur, ces dogmes envahis déjà par le froid de la mort et de la nuit. M. Leconte de Lisle, au contraire, ne paraîtj)ccupé qu’à les reculer encore, à les placer hors de notre portée, à les enfermer, dans toute leur immobilité sacrée, au fond de quelque antre de Thrace ou de Thcssalie. On dirait un prêtre d’Apollon ou de Cybèle, une sorte de Démodocus antidaté, gardien ombrageux de l’orthodoxie mythologique, et croyant, comme dit Sganarelle, que tout soit perdu, s’il laissait altérer la pureté sacerdotale des traditions et des textes au contact de nos profanes regards et de nos idées modernes. Aussi ses Poëmes antiques, malgré des détails d’une beauté remarquable, forment-ils, dans leur ensemble, une lecture trèspénible pour quiconque n’est pas parfaitement initié à la généalogie officielle ou apocryphe de ces dieux et de ces déesses, à cet Almanach de Gotha de l’IIélicon et de l’Olympe. Hélène, Niobé, Kiron, sont trois monuments dont je ne méconnais ni l’harmonie, ni l’élévation, ni la grandeur; mais je passe vite devant leurs portiques déserts pour chercher plus bas, à mi-cülc, en (jiielque repli de la colline, un [leu de fraîcheur et d’ombre, un bouquet d’arbres, un humble toit d’où s’exhale un chant, un murmure, une fu-
niée, quelque chose qui m'annonce la présence de l’homme et le mouvement de la vie.
Les pièces détachées qui complètent ce volume, la Source, Midi, Juin, etc., me paraissent préférables aux poèmes ; non pas que le système de l’auteur ne s’y continue, et n’y mêle sans cesse la tradition païenne aux impressions du paysage; mais enfin, il y a là une ampleur, un caractère, une puissance de souflle qui rachètent bien des peccadilles, et le hiérophante y fait moins de tort au poète. Ceux qui ont le triste courage de juger les œuvres d’art en dehors de toute préoccupation religieuse et chrétienne admireront, j’en suis sûr, la pièce qui termine le recueil, et qui est intitulée : Dies iræ; un Dies iræ païen ou plutôt athée, où toutes les croyances et tous les dieux sont confondus dans une agonie suprême, et précipités vers les abîmes sans fond par une Muse ivre de néant. Si M. Leconte de Lisle a le malheur de n’ètre pas chrétien, il aurait pu du moins s’abstenir d’un titre qui rappelle à toutes les mémoires la plus sublime, la plus terrible de nos prières funèbres; il aurait pu se souvenir que la poésie a mieux à faire qu’à enlever à la vie la croyance et l'espérance à la mort : ceci soit dit sans rien ôter au mérite de cette pièce, où se traduit d’une façon vraiment saisissante, non plus le désabusement humain dont parlait M. Sainte-Beuve, mais la désolation suprême qui en est la conséquence inévitable, et où M. Leconle de Lisle, destructeur impitoyable de ses propres idoles, semble avoir voulu écrire l’apocalypse du paganisme, aboutissant au vide, aux ténèbres, au chaos, à un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue, comme dit Bossuet, un pauvre radoteur indigne de desservir les autels deZeus, de Kronos, d’Artémis et deBhagavat !
Malgré mes réserves, c’est là un début poétique dont on ne saurait contester l’importance; mais, pour que les espé-