DRAME-CONCERT
(Accompagné de musique douce.)
1er ACTE (Juda.)
Reposons-nous ici, goûtons y la fraîcheur D'une source limpide, exquise au laboureur, Quand au retour des -champs où, d'une main habile, Il s'est exténué sur sa terre fertile.
Délassons-nous auprès de ces arbres dorés, Qu'il fait bon respirer l'air parfumé des prés !
(Pause. Le même.) Mais le petit Joseph, que fait-il? il retarde.
(Simêon.)
Comment, l'aimerais-tu ? de le voir il te tarde?
(Un autre avec ironie.)
Ah ! le cher petit ange, au parler enfantin ! Au sourire engageant, à l'air doux et mutin! Penserait-on qu'il pût faire de si beaux songes ! Il doit y rêver sans croire qu'ils sont mensonges.
(Riant.)
Devant lui tout s'incline : et le blé de nos gerbes, Le soleil, la lune, et les étoiles superbes.
(un autre.)
Quant à moi je le hais ! Je voudrais m'en défaire
Pourquoi ne pas le mettre à trente pieds sous terre
L'abattre, c'est facile, il est comme un roseau, Sans une résistance, il mourrait en agneau.
(Juda.) (à part)
Cela ne sera pas, ce serait trop horrible ! Au fond d'un puits, je le sauverai, si possible.
(A ses frères,)
Jetons-le dans ce puits, il est sec et profond, Ht ses gémissements de là ne parviendront. Nous dirons simplement qu'une bête féroce, D'un bond le terrassa. — Quel désespoir atroce, Pour l'auteur de nos jours! De lui, de Benjamin, Il s'irise le coeur
(Pause. Un autre.)
Voyez sur le chemin S'en viennent des marchands ; vendons le petit frère, Ce sera moins cruel (Joseph arrive.)
(Joseph.)
Mais quel air de mystère Vous avez aujourd'hui, vous semblez courroucés, Votre regard e:t sombre, et vos sourcils froncés.
(Siméon.)
Donne-nous le goûter, ne t'inquiète pas.
(Joseph.)
Le voici, tout est prêt, prenez votre repas.
(Quelques-uns se servent et mangent; d'autres vont au devant des marchants.)
Veuillez faire une halte en l'aimable oasis ; Vous tous serez à l'aise et bientôt rafraîchis.
Et peut-être un achat vous serait salutaire.
Nous parlions justement de notre petit frère: Nous désirons le vendre à tout bon acquéreur ; Il a des qualités : bonté, grâce et douceur. Constatez qu'il est bien, a l'air intelligent.
(Le chef marchand.)
Volontiers, nous voulons un bel adolescent. Nous avons même fait, mes compagnons et moi, Des perquisitions ; mais je ne sais pourquoi, Partout où nous allions, à propos de l'affaire, Voir sujets sur sujets, aucun ne valait guère. Pour lui c'est différent, j'accepte le marché, Il forme ce trésor déjà tant recherché. Nous allons en Egypte, une longue distance ; Mais mieux vaut l'éloigner de sa terre d'enfance.
(Joseph essaie de fuir; un des frères V arrête.)
Arrête mon petit, ne fais pas le poltron
Et devant ces marchands, tu dois paraître bon.*
(Joseph.)
Grand Dieu! Est-ce réel? Ne suis-je pas victime D'hallucinations? Ou de quel mal infime, Seriez-vous affligés, frères au coeur d'airain, Pour braver à ce point, les lois du Souverain? Issus d'un même père, Ah ! vous voulez me vendre, En vous narguant des pleurs que vous ferez répandre.
(77 pleure, sa voix tremble.)
Non, je ne puis le croire. Ayez pitié de moi. O Dieu grand et puissant ! Pitié de mon effroi ! Pitié pour mes parents ! Pour ma mère chérie ! Que semblable malheur ne ternisse sa vie ! Et mon père Jacob, pitié de ses vieux ans ! Qu'on ne le prive pas d'un de ses chers enfants !
(Siméon.)
Assez, emmenez-le, ses nerfs sont d'une femme ; Il est comme un enfant, son tendre coeur s'enflamme.
(Juda.)
Sois ferme et ne crains rien : ils seront ton support.
(A ses frères.) Ne dirait-on vraiment qu'on le mène à la mort