‹ Causeries litterairesChapitre 31 sur 34 · SCENE 1ère · texte numérisé non relu

SCENE 1ère

{Jacob causant avec Rachcl et Lia.) (Les frères arrivent.) (Jacob.)

Vous voilà revenus, après la tâche faite.

Le devoir accompli, votre âme est satisfaite.

Que nous sommes heureux, enfin de vous revoir!

Quand après un long jour de labeur, vient le soir.

Dieu fit doux notre exil : il y mit l'allégresse,

La famille au foyer, l'amitié, la tendresse.

Quand un nuage arrive, il sait le disperser,

Il adoucit l'épreuve et la laisse passer.

Il donne pour royaume un firmament d'étoiles,

Une terre prospère, et l'espace sans voiles.

Oui, fleurs, paysage et nature, tout est beau !

L'œil contemple toujours, et toujours c'est nouveau.

{Pause. Le même.)

Joseph et Benjamin, objets de ma tendresse, Regard, voix et sourire, en vous tout est jeunesse !

(77 regarde.)

Je cherche en vain Joseph, avec vous il n'est pas. (Siméon.)

Père, voyez ceci, preuve de son trépas.

(Il étend la robe de Joseph, trempée de sang.)

(Jacob sursaute.) Son trépas! Son trépas! Parle, que veux-tu dire?

(Siméon assez froidement.)

Vous le savez déjà, ce sang doit tout décrire : Et sa tragique mort, et son sort douloureux. Il revenait vers vous, le pauvre malheureux ! Il était assez loin, quand surgit une bête, Laquelle eût bientôt fait de lui trancher la tête.

{Jacob.)

Vous en fûtes témoins, et sans le secourir? (Siméon.)

Aller à son secours, ce fut aller mourir.

(Jacob affaissé.)

O Ciel ! Tout mon bonheur en cette mort s'effondre ! Ah! que n'eus-je été là! j'aurais su vous confondre: Car un coeur paternel trouve toujours moyen, Par quelque stratagème, inconnu, mais certain, De lutter pour son fils, vaincre et sauver sa vie ; J'aurais été plus fort qu'une bête en furie!

(Rachel avec véhémence.)

Joseph ! Joseph ! Mon fils ! Objet de mon amour !

Ta vie était la mienne ! En ce néfaste jour,

Tout pour moi s'assombrit... Que je suis malheureuse!

Désormais, ne plus voir ta figure rieuse ;

Ni ta vibrante voix ne plus dire : Maman !

Je n'aurais jamais cru pouvoir souffrir autant !

O Dieu ! soutenez-moi ! relevez mon courage !

Je me sens affaiblir je ne vois qu'un mirage. . . .

(Bile chancelle et tombe dans les bras de Lia.)

Le rideau tombe.

(Fin du 1er acte.)

2ème ACTE

(Dans la maison de Putiphar. Lui-même, son épouse et Joseph.)

(Putiphar.)

Voyez ce bel esclave, il joint au noble coeur, Un caractère droit et débordant d'ardeur. Ce jeune homme vraiment, a de bonnes manières, Et sa place sera parmi mes dignitaires.

(Mme Putiphar.)

Pourtant il est fort jeune, il est presqu'un enfant.

(Putiphar.)

Il a les qualités du peuple en Chanaan : Talents, bonté, douceur, encerclés d'énergie, Il pourrait au besoin faire fi de sa vie.

(Ils partent, Joseph seul.)

Voilà mon sort fixé, je suis à Putiphar

Je me sens comme en proie à quelque cauchemar. Depuis qu'on m'a vendu, les jours sont des années, Ils sont sombres et lourds d'épreuves acharnées ; Les aurores sans joie, et les soirs sans bonheur. D'enfant je suis mûri par le faix du malheur. Je traîne l'amertume et tout est monotone ; J'aperçois d'un même oeil, le printemps ou l'automne, Les fêtes ou les glas, le temps mauvais ou beau. Tout ne me parle plus que d'horreur et fardeau. Malgré mes jeunes ans, sans espoir est ma vie. Est-ce la main de Dieu qui frappe et me châtie ? . . . .

Ce qui m'enpêchera désormais de mourir, Ce sera la fraîcheur du tendre souvenir. En esprit je vivrai sous mon ciel, en famille; Avec ma mère encor, j'irai sous la charmille, Où si souvent jadis, nous transportions nos pas ; Nous marcherons tous deux jusqu'au grand bois là-bas, Croisant le val fleuri tout le long du chemin. Comme autrefois aussi, mon père et Benjamin, Viendront nous rencontrer, jouir de la soirée,

En ce coin de nature idéale, éthérée

Mais en ces temps rieurs, j'en revenais joyeux;

Mon retour désormais sera plus douloureux :

Je n'aurai qu'aiguisé la peine trop amère.

Je veux m'en délecter en t'aimant, ô ma mère !

Je ne puis oublier le geste affectueux,

Ni l'éclair qui jaillit de l'azur de tes yeux,

Au moment de la douce et dernière entrevue ;

Triste, tu paraissais comme l'avoir prévue.

Tu me dis : Mon enfant, sois bon, je te bénis,

M'enveloppant d'un de tes regards attendris

(// s'assied le front dans sa main, bientôt se lève, s'essuie les yeux.)

Non, je suis jeune et fort, pourquoi vais-je m'abattre? Je veux te repousser, tristesse, et te combattre. L'exemple de mon père, au coeur tendre et viril, Me guidera toujours durant mon triste exil. Ses conseils feront loi, seront mon espérance. Car en Dieu, disait-il, ayons tous confiance.

(Putiphar entre, Joseph sort en saluant.)

(Putiphar à Mme Putiphar.)

Voilà déjà longtemps que j'achetai Joseph;

A tout je l'ai formé, j'en fais même mon chef.

Ce qui me plait en lui, c'est, malgré sa jeunesse, Son caractère ferme et sa grande sagesse. Il est vrai que souvent je l'ai surpris songeur, Il pensait aux parents, preuve qu'il a du coeur. L'autre fois, en priant, il appela sa mère, Ses lèvres murmurant une ardente prière, Cependant que des pleurs venaient mouiller ses yeux, Qu'il tenait élevés en regardant les cieux. Sans doute que sa mère est sensible et bien née, D'elle il est héritier d'une noblesse innée.

(Mme Putiphar, riant un peu.)

Ah! votre âme loyale a trop vite jugé

Toutes les qualités à votre protégé.

Pourtant si vous saviez, si je voulais vous dire

La dure vérité. Serait-ce là médire?

Non, vous êtes tenu, vous maître, à tout savoir ;

Cet enfant est un monstre, et comment concevoir,

En un regard si tendre, une telle infamie.

Chassez-le promptement, si je suis votre amie.

(Putiphar.) Mais je suis tout surpris

(Mme) Douteriez-vous de moi?

Mes accusations sont indignes de foi?

(Putiphar, avec hésitation.)

Non, je suis étonné de sa conduite indigne, Et je suis stupéfait de son audace insigne.

(Mme Putiphar.)

J'accuse, il est coupable, et faites-le venir, Car j'espère d'ici, le voir bientôt sortir.

(Putiphar sonne. Joseph entre.)

(Putiphar.)

Vous avez désiré commettre un crime horrible ; Si vous ne l'avez fait c'est qu'il fut impossible. Je ne puis en douter, ce n'est que trop réel. Ah! je vous vois pâlir, vous êtes criminel. Je ne dis rien de plus ; et votre contenance Est un aveu parfait, une claire évidence.

(Joseph.)

Maître, de tout forfait, je jure être innocent !

(Mme Putiphar.)

Il ose encor nier ! Faut-il être insolent ! Vouloir me provoquer, moi l'épouse du maître, N'est-ce pas là le fait d'un ingrat et d'un traître?

(Joseph.)

Je comprends et je nie, encor je le redis: Maître, à tort on m'accuse, et d'horreur je frémis.

(Putiphar.)

Assez, plus de serments. Pour votre trahison, Vous serez condamné, souffrirez en prison.

(Putiphar et Mme Putiphar sortent.)

(Joseph seul, avec indignation.)

Infâme calomnie, abjecte est ta bassesse!

Que tes venins menteurs t'abreuvent de tristesse.

A moins de repentir, au profond des enfers,

Hurle comme les loups, rampe comme les vers.

Tes victimes d'hier, demain glorifiées,

Et tes gloires d'hier, demain putréfiées.

Oui, rage, hurle, rampe; et cela pour toujours:

A jamais tu brisas des bonheurs, des amours !

on

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