‹ Causeries pour les médecinsChapitre 2 sur 10 · L'ARISTOCRATIE MEDICALE · texte numérisé non relu

L'ARISTOCRATIE MEDICALE

Ridendo dicere verum quid vetal ?

Elle existe réellement, tout aussi fastueuse et arrogante que l'ancienne, avec ses mérites et ses qualités certes, mais aussi avec ses mots d'ordre, ses panaches, son esprit de caste et d'exclusivisme, ses prétentions et même ses ridicules. — A défaut du couperet révolutionnaire, la chansonnette la guette !

En faisant cette constatation, je ne voudrais pas tomber dans le travers de nos contemporains, qui ont la fatale habitude de soupçonner et de dégrader tout ce qui émerge, chez nous, de la banalité générale. Sans respect pour les supériorités, ils ne craignent pas de salir tout ce qui sort du commun, de faire, en un mot, le jeu de l'étranger, en jetant le discrédit sur ceux qui contribuent à notre considération et à

notre prestige.

Grelletv. — Impressions médicales. 1

Cet esprit de démolition représente une fâcheuse tendance, qu'on ne saurait trop réprouver.

Si donc, je me suis résigné à signaler quelques travers, qui nuisent à la bonne entente et font presque des frères ennemis de ceux qui devraient marcher la main dans la main, je n'ai eu qu'un mobile : prêcher la concorde et empêcher certains levains funestes à la conciliation de fermenter.

Dans les réunions médicales et les dîners de sociétés, j'ai entendu bien des doléances, mais on se plaint surtout de l'esprit de morgue des médecins en vedette, de leurs tendances critiqueuses, de ce qu'il y a de sec et de cassant dans leur commerce. Ce ne sont pas du reste les plus méritants qui exagèrent la superbe permise et regardent avec pitié les malchanceux, qui ne sont pas parvenus à décrocher la timbale. Les infatués d'orgueil, qui font la roue, se rencontrent de préférence parmi les candidats qui doivent leurs succès, moins à leur mérite personnel qu'à leurs menées occultes, au jeu caché de leurs habiletés, à leur parenté, à leur situation de fortune, en résumé, à une foule d'apti-

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tudes subalternes, qui rendent ces ambitieux plus affamés d'intérêts prosaïques, de salariat officiel, de sécurité matérielle, que de vrai savoir, de droiture et de courtoisie.

Dans un article sur le Choix d'une carrière, paru récemment, Maurice Barrés, après avoir fait de sérieuses réserves au sujet du livre féroce des Morticoles et de la cupidité que Léon Daudet leur attribue, fait la réflexion suivante : « Ce qui concerne leurs moyens d'ambitieux me paraît moins contestable. Il semble bien que les titres médicaux se donnent souvent à l'intrigue, que les concours sont des luttes d'influence entre les grands patrons et de platitudes entre les disciples. »

Il ajoute heureusement comme correctif, et ceci n'est pas pour me déplaire, que le scandale est pire ailleurs, surtout dans les carrières où mènent les études juridiques.

Naguère encore, le D 1 ' Guimbal déplorait que la sélection du concours n'eût pas d'autre base que le développement d'une faculté, la mémoire : « Quinze années d'existence, les plus belles, celles où le cerveau est en état de produire, se passent, pour le sempiternel candidat,

à apprendre et ressasser ce que d'autres ont produit.

Sa mémoire s'épuisera en efforts surhumains, courbera toutes les forces vives de son être, s'hypertrophiera au détriment des autres facultés plus précieuses, d'invention, de jugement, d'association d'idées, de bon sens, de ce sens pratique dont le médecin a besoin plus qu'un autre professionnel.

Il est vrai qu'une fois arrivé, vidé, épuisé, àla fin de cette série de luttes où le meilleur de lui-même s'est gaspillé sur la route épineuse, la compensation est énorme. Il porte, désormais, une étiquette. Aux yeux éblouis des bourgeois incapables, la carte blanche ou or qui s'étale sur le flacon, le capsulage estampillé, la marque d'origine, ne suffisent-ils pas à juger la qualité de son contenu? Dans notre pays, inégalitaire jusqu'aux moelles, les distinctions sont aussi recherchées qu'en Chine.

Nous supprimons des privilèges, pour en faire renaître d'autres.

Votre bouche n'a pas assez d'imprécations contre le jeu du hasard déposant dans le berceau d'un aristocrate des siècles passés le pouvoir et la

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fortune, le rang ou la couronne. Vos dieux du jours sont le produit du hasard. Quelques circonvolutions hypertrophiées, l'aptitude innée, héréditaire peut-être, à fixer un grand nombre de faits, souvent sans cohésion, à s'imprégner d'indigestes opinions et de théories stériles, voilà la base du concours.

Quant à demander un effort personnel, un de ces chefs-d'œuvre comme les Anciens, plus avisés, l'exigeaient, dénotant une réelle supériorité, suffisant à faire prononcer au jury, comme à l'opinion publique, le dignus es intrare, preuve palpable de la réunion, chez un même sujet, de cet ensemble de cjualités d'où résulte l'intelligence, et d'où dérive l'homme complet, qui y songe ? »

Le candidat, lui, songe surtout à s'assurer un jury favorable, à se faire remorquer par des pilotes influents connaissant les jjasses difficiles et devant qui tout doit céder.

Les triomphateurs à la curée des places, au mandarinat, en se redressant un peu plus qu'il ne conviendrait, semblent vouloir se dédommager des courbettes qu'ils ont dû faire pendant de nombreuses années. Leurs allures de parve-

nus permettent aussi de croire qu'ils partagent la manière de voir de ce misanthrope, qui soutenait dernièrement qu'on ne réussit que par ses défauts, tandis qu'il n'est point rare que l'on se perde par ses qualités : « Ainsi, disait-il, la dignité et la réserve vous font des ennemis acharnés ; il vaut encore mieux, dans le monde, être familier, sans gêne et méchant, que réservé et généreux. L'impartialité vous isole, et souvent, vous rend suspect. La franchise vous fait passer pour un fou et l'indépendance pour un original, sans agrément et sans utilité sociale. Enfin, le désintéressement et la délicatesse vous exposent à la calomnie, parce qu'ils ne sont compris de presque personne et chacun de ceux pour qui ces sentiments sont lettre morte, jugeant d'après son propre caractère, leur attribue des motifs inavouables. — Parlez-moi de l'outrecuidance, de l'entêtement, de l'importunité, de la susceptibilité, de l'absence d'opinions personnelles : voilà qui vous pose un homme et assure son succès ! »

C'est une variante de la thèse, qui prétend qu'un peu de raideur n'a jamais nui et qu'une pointe de brutalité achève de mettre un person-

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nage au point. Comme on redoute ses ricanements, ses coups de boutoir, on le ménage, en conséquence, et, dès qu'il se montre un peu plus malléable, moins hérissé, on lui en tient un compte énorme, en déclarant bien haut qu'on s'était trompé à son égard.

On accuse surtout les arrivés du dernier bateau, à l'exclusion des anciens, parce que, à l'exception de quelques pontifes, qui se croient obligés de s'entourer de nuages et de mystères, avant de s'exposer à la vénération des foules, les vétérans, lorsqu'ils sont arrivés au port, après avoir conduit leur barque k travers les écueils, avec plus ou moins de sûreté de main, ressemblent aux vins généreux (soyons aimable), qui perdent leur verdeur et gagnent en vieillissant. Ils prodiguent les encouragements et les paroles paternelles, savent être graves avec agrément et solennels sans afféterie. Ils veulent être en paix avec tout le monde et se garderaient bien de jouer au Jupiter Olyuqnen, ou de prendre un pavé pour écraser une mouche. Ils évitent de froisser le voisin, afin qu'on les ménage à leur tour; c'est le moyen d'être entouré du respect universel, de se préparer un

bel enterrement et même d'être appelé en consultation, avant de passer sous la faux macabre, ce qui ne presse pas. Ce sont évidemment d'excellents modèles, qui mériteraient de trouver de bonne heure des imitateurs parmi ceux qui convoitent leur succession.

Malheureusement, et on peut le dire sans vouloir désobliger personne, .si un certain nombre de ces glorieux arrivés sont parvenus à se meubler la mémoire jusqu'au dernier degré de la tension cérébrale, s'ils ont encombré leur cerveau d'un stock effrayant de connaissances scientifiques, ils n'ont pas eu, en revanche, le temps de se dégrossir dans la compagnie des Hébé de brasserie qui charmèrent leurs rares loisirs, ni de secouer la poussière rustique qui les recouvrait au moment de leur exode vers l'antique quartier.

Ils ont persévéré dans le débraillé et le laisser-aller de leurs débuts, se complaisant aux expressions d'argot, à l'abandon et aux fumisteries des salles de garde, à l'éternel sans-gêne de la vingtième année, si désireuse d'user ou d'abuser de son émancipation.

Il faudrait bien se garder, par exemple, de le leur faire sentir.

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Je me suis parfois demandé ce qui adviendrait si les thuriféraires qui encensent les grands seigneurs en seigneurs et s'extasient avec tant de complaisance sur leurs moindres propos, étaient pris tout à coup d'une incontinence de. . . franchise, et, cessant d'être à plat, renonçaient à laisser couler le robinet de leurs adulations intéressées.

Ou du moins je ne le sais que trop, d'après l'éloquente histoire du Franc-parleur , racontée par Michel Corday. A la suite d'un accident, l'infortuné ne sut plus retenir la vérité, et dès lors commença pour ce fils de famille, qui avait d'abord éveillé des espoirs sans borne, l'existence la plus lamentable qu'on puisse imaginer.

Sa triste infirmité, qui le forçait à penser tout haut, à porter des jugements d'enfant terrible, à dire sans périphrases ses étonnements devant la duplicité des mœurs, l'équivoque et l'hypocrisie des conventions sociales, le fit maudire partout : << Un bavard dans un jeu de whist reçoit à peu près l'accueil que réservèrent les salons à Bertrand le Franc. Ses paroles n'étaient plus celles d'un enfant. Elles avaient pris, en même temps que lui, de la carrure. Et elles

ébranlaient les cloisons, elles éclataient, elles laissaient une pestilentielle odeur de vérité qui semait partout le malaise. Imperturbable, résigné à son infirmité, Bertrand s'exprimait librement sur tout ce qu'il voyait, sur tout ce qu'il entendait, sur les faits de la vie privée et de la vie publique. Au bout d'un mois, il trouva partout porte close.

Un petit cénacle de dilettanti essaya pourtant de l'auréoler de succès. Ils tentèrent de l'ériger en nouveau Diogène. Au lieu d'élire domicile dans un tonneau, Bertrand pérora au bar. Il répondit à toutes les questions avec une férocité candide. Mais, bientôt, tant de franchise lassa les amateurs. Le cynisme n'est amusant que tant qu'il est une attitude.

Et Bertrand fut abandonné de tous et de toutes, après avoir dit aux belles dames les imperfections de leur visage et dévoilé le vide des corsets et des cervelets. »

Il y aura toujours des gens pour trouver que la vérité n'est pas assez voilée, et qu'il y a une certaine immoralité pour un homme à se complaire (même en allégorie) dans le commerce et la nudité d'une femme aussi sommairement habillée !

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Ceci donne une idée du sort qui serait réservé à tout candidat à l'internat ou au bureau central, atteint d'une maladie analogue, en d'autres termes, ayant oublié qu'il y a des bruits qu'on ne doit pas laisser circuler, non seulement quand ils sont faux, mais même quand ils sont vrais, et que le langage n'a été donné à l'homme que pour ne pas parler sa pensée.

Sur quel jury pourrait compter le travailleur le plus recommandable, fût-il médaille d'or ou d'argent, qui aurait l'imprudence de laisser simplement entendre que le professeur X..., qui a une si grande influence sur les décisions des divers aréopages des concours, n'aurait certainement pas refusé autrefois les présents d'Artaxercès et que ses ouvrages peuvent lutter avec les mets les plus indigestes, ou les narcotiques les plus violents.

Malheur à celui cjui, jadis, aurait osé plaisanter sur le masque à la Bonaparte de Charcot, sur son absorbante personnalité et sa révoltante partialité en faveur de ses élèves.

Aurait-il eu l'impeccabilité d'un Brutus, ce trouble-fête, cet iconoclaste tardigrade ne serait jamais parvenu à franchir le seuil de la chapelle

scientifique du grand manitou, où on pouvait arriver par le mérite, sans que ce fût le moyen le plus sûr de réussir. Il se serait fait lapider avant que notre président eût eu le loisir d'user de son droit de grâce, ou du moins il n'aurait reçu que des boules noires, de la part de ses juges, plus redoutables que Minos, Eaque et Rhadamante, de classique mémoire.

C'est l'histoire de Gil Blas, chez l'archevêque de Grenade. Il fut choyé et apprécié, tant qu'il eut l'habileté d'admirer et de louer outre mesure les homélies du prélat ; mais il fut impitoyablement renvoyé, lorsque, s'autorisant de la recommandation pressante qui lui avait été faite de prévenir Sa Grandeur, dès que son esprit perdrait de son éclat, il commit l'imprudence d'avouer à ce susceptible orateur que son dernier discours, qui sentait l'apoplexie, avait moins bien affecté l'auditoire que les précédents. Il eut beau employer les périphrases les plus cauteleuses pour faire comprendre que cette capucinade, avec sa rhétorique de régent usé, n'était plus à la hauteur du passé, l'auteur irrité en conclut seulement que son confident était trop jeune pour démêler le vrai du faux et qu'il

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