L ARISTOCRATIE MÉDICALE
avait encore besoin de se former le goût. — On lui souhaita toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de judiciaire.
Qui n'a connu le D r X... qui, malgré de brillantes qualités, a presque toujours végété, pour ne pas avoir su enchaîner sa langue, garnir ses phrases d'ouate et de vaseline, et revêtir des chaussures légères, avant de marcher sur les plates-bandes d'autrui.
C'est lui qui a prétendu qu'on n'était excusable de fréquenter l'Académie, malgré son manque de confortable et d'aération, que comme dortoir gratuit, après plusieurs nuits d'insomnie.
Il refusa un jour d'aller dîner chez son chet de service, sous prétexte qu'on ne l'avait invité au dernier moment, ce qui était vrai du reste, que pour ne pas être treize à table.
Il parvint même à se brouiller avec M. Homais, très fier de son diplôme, pour lui avoir dit à brûle-pourpoint qu'il y a des pharmaciens comme des wagons de première et de seconde classe ; mais que l'on n'est pas plus à l'abri du danger avec les uns qu'avec les autres.
En résumé, tout n'est pas bon à dire ou à écrire, et il faut savoir se taire à propos. Je crains
même d'avoir en moi-même la plume un peu sarcastique, au détriment de vénérations consacrées.
Les choses pourraient encore s'arranger et les relations prendre un caractère plus spontané, plus cordial, si le sexe barbu restait seul entêteà-tête, mais l'intervention de la charmante et dissolvante influence féminine contribue à tout gâter, à désunir les plus vieux camarades d'enfance, à semer entre eux des éléments de zizanie : Que de douches réfrigérantes on doit à certaines Egéries hautaines, surtout à celles qui sont aigries jiarce que la réussite n'arrive pas assez rapidement. Il y en a d'ailleurs qui n'ont pas de chance et je ne demande j>as mieux que de m'ajntoyer sur leurs infortunes imméritées.
Je ne voudrais froisser personne, ni me faire des ennemis irréconciliables, mais on voudra bien m'accorder que l'almanach de Gotha et celui de Gothon confinent quelquefois, qu'on rencontre des fruits de qualité inférieure, même dans le panier des pêches à trente sous. — En d'autres termes, il est tout naturel que dans un
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ensemble où abondent les personnes d'élite, il ait pu se glisser des... exceptions, ne sentant pas précisément le brevet supérieur, n'ayant rien de commun avec les muses et les grâces, ou ne descendant pas en ligne directe des croisades, ce qui d'ailleurs n'est pas indispensable au bonheur.
Quelques-unes de ces dames seraient même étriquées de corps et d'esprit, sans rien de raffiné dans leur éducation ou leurs sentiments, qu'il n'y aurait pas lieu de s'en étonner outre mesure. — Or, comme elles ont fait un mariage d'intérêt et qu'elles apportent une grosse sacoche, parcimonieusement acquise dans les entreprises, ou les denrées coloniales, elles tiennent essentiellement à monter un échelon social, à recevoir du prestige de l'élu de leur pratique maturité. Plus celui-ci est galonné, plus son blason scientifique est rutilant, plus il en rejaillit d'éclat sur leur plébéienne personne. — Aussi, pour pouvoir graviter dans l'orbite d'une étoile de première ou de seconde grandeur, on se hâte de brûler de l'encens sur les autels de l'idole, d'y faire ses dévotions, afin que son piédestal émerge nettement au-dessus du vulgaire et attire l'attention.
De là à considérer les médecins qui n'ont pas suivi la filière des concours, les timides qui s'effacent en rasant les murs, comme des êtres absolument inférieurs, au-dessous de tout, il n'y a qu'un pas.
A leurs yeux prévenus, un simple larbin, le coiffeur et surtout le couturier méritent plus d'égards et de considération.
Je n'exagère rien ; rappelez vos souvenirs.
C'est la vérité, l'impure vérité dans toute son indécence !
Je sais bien que je m'expose à me faire lapider, en poussant aussi loin la franchise, mais après m' être mis sous la protection des dieux immortels, je ne puis m'empêcher de déclarer qu'il s'agit là d'une sorte d'entraînement fatal, auquel je consens à accorder toutes les circonstances atténuantes, mais qui n'en est pas moins fâcheux. De tout temps, en effet, la femme, qui est d'ordinaire un être de reflet, de second j)lan, a recherché celui qui la fait valoir et la met en évidence. C'est pour cela, qu'elle apprécie tant les distinctions et qu'elle établit partout des barrières et des catégories. Aussi, soyez bien convaincus que si jamais la sociale parvient à
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nous écraser sous son niveau égalitaire, ces daines trouveront encore moyen de se parquer à part, de se distinguer par quelque chose, ne serait-ce que par la façon d'ingurgiter ou de rendre le brouet démocratique, que le gouvernement de l'avenir distribuera impartialement à tous les Français.
Dans ces conditions, il ne reste plus qu'une chose à faire à ceux qui se considèrent comme supérieurs, c'est de ne pas attendre la fin du siècle qui commence pour conseiller à leur moitié de garder simplement la mesure, de ne pas outrepasser la dose des dédains tolérables. Ces dames retrouvent des réserves d'amabilité, dès qu'il s'agit de solliciter et de conduire l'eau au moulin. Pourquoi l'exception ne deviendrait-elle pas la règle ? Elles ont tout à gagner à ne pas laisser percer leurs secrètes pensées, en traits plus ou moins perfides, sans compter que ces débauches d'esprit seraient ruineuses à la longue, si on ne mettait une digue à l'intempérance de certaines bouches.
On peut dire, du corps médical, ce que M. Deschanel a appliqué à la Chambre des députés; c'est que le meilleur moyen d'assurer
Grellety. — Impressions médicales. 2
l'union et la concorde bénie, parmi nous, serait de détruire les cloisons étanches qui nous séparent. Si on ne se hait pas, on ne se recherche pas, on ne fait pas preuve de bienveillance réciproque, et tout cela parce qu'on ne se connaît pas, parce qu'on a des aspirations contradictoires, des visées différentes, alors qu'il conviendrait au contraire de concilier et de fondre dans une harmonie supérieure toutes les aspirations isolées.
De tous les côtés, il se fonde des ligues, des associations défensives, des groupements sociaux ; les médecins seuls, malgré de louables tentatives ne sont pas encore arrivés à la cohésion, qui leur permettra de s'apprécier davantage, de renoncer aux défiances injustes, aux rivalités personnelles, aux polémiques enfiévrées.
Jamais l'effort vers la concorde n'a été plus nécessaire et je ne crois pas émettre une appréciation déplacée, en disant que c'est d'en haut que doit partir l'exemple. Je suis convaincu que la plupart des aristos de notre profession ne se doutent pas de la valeur et du mérite du plus grand nombre des praticiens, qui constituent la démocratie médicale. Ces derniers, avec les années, ont acquis une grande expérience, beaucoup de sang-froid et un tact qui méritent
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la plus grande déférence. Si leur savoir théorique est moins complet^ ils réparent ce déficit, par le flair et les intuitions spéciales que donne la pratique. — 11 n'est pas nécessaire, du reste, de savoir le fin du fin , et d'être initié aux découvertes micrographiques les plus récentes, pour traiter les maladies courantes. J'aimerais mieux, pour mon compte, être soigné par certains médecins de quartier, de ma connaissance, que par nombre de triomphateurs du Bureau Central, qui possèdent, sans doute, un excellent fond d'instruction, mais qui ne l'ont pas encore passé au crible, ou dont le cerveau est même alourdi par tout ce bagage scientifique, lorsque le scepticisme n'est pas la conséquence de ce gavage immodéré.
En résumé, il y a du bon partout, en haut comme en bas ; il m'a paru urgent de le rappeler aux orgueilleux, comme à ceux qui ont le cœur bien placé et l'esprit noblement pondéré, afin de prévenir les dissentiments qui divisent le corps médical. Si les chefs ne veulent pas désarmer et tendre loyalement la main à leurs frères d'armes, tant pis pour eux, car ils ne représenteront bientôt plus qu'un état-major sans troupes !
Ne vous laissez pas prendre à l'appât de récompenses absolument dérisoires, comme toutes les récompenses nationales, dont on leurre, depuis des siècles, l'espérance toujours trahie des pauvres gens.
O. Mirbeau.
Il n'y a pas de profession qui compte plus de parasites et soit plus exploitée que la nôtre : toutes les dispositions législatives d'hygiène ou de bienfaisance sont au détriment du médecin; l'Etat, les communes, les grandes administrations et les sociétés philanthropiques de tout ordre le mettent à contribution et lui réclament sans cesse de nombreux services non salariés.
Quelques flagorneries, l'appât d'une distinction, d'un titre honorifique, d'un bout de ruban, suffisent la plupart du temps pour que les fils d'Hippocrate se laissent séduire et sacrifient largement, sans compter, à leurs instincts naturels de charité.
Ce qui prouve une fois de plus, comme l'a
constaté Lereboullet, que notre corporation est celle qui donne le plus et reçoit le moins.
Ce qu'on n'oserait pas demander à un avocat, à un notaire, car ces messieurs se font toujours payer, lorsqu'on fait appel à leur ministère, on ne craint pas de l'exiger de nous, presque comme un dû, comme un sacrifice tout naturel. Ceci est à l'honneur de notre profession, et certes on ne saurait trop engager les nouveaux venus à continuer les traditions des anciens, chaque fois qu'ils se trouveront en présence d'une infortune réelle, d'une misère avérée; mais il n'en saurait être de même vis-à-vis des pouvoirs publics qui n'aspirent qu'à les gruger sans merci, sans même leur en savoir gré, qu'à la dernière extrémité, lorsque les personnages officiels ou les représentants du peuple ont préalablement bénéficié de ce désintéressement.
Inutile d'ajouter que ceux-ci ne sauraient comprendre et apprécier cette noblesse d'âme ; elle les stupéfie comme un rébus, dont le sens leur échappe.
Si encore Messieurs les fonctionnaires vous étaient reconnaissants de vos bons soins et vous accordaient complètement leur confiance ;
mais du moment qu'ils ne payent pas, ils n'ajoutent aucune importance à vos consultations et ne les exécutent qu'à moitié.
Ils les observeraient au contraire religieusement, s'ils avaient eu un louis ou deux à débourser auparavant.
Les préfets et les sous-préfets méritent une mention spéciale dans la série innombrable des ronds-de-cuir, que nos naïfs confrères consentent à soigner pour rien. Ils sont encore plus difficiles à diriger que la parenté médicale et sont plus disposés à écouter leur supérieur hiérarchique ou tout autre personnage qui leur dit avoir la même maladie, que le médecin officiel le plus dévoué et le plus autorisé.
Aussi, ils ne croient avoir envers lui aucune gratitude , et , dès qu'ils changent de poste , le souvenir de leur guide s'évanouit aussi vite que la fumée de leur cigarette.
Les temps sont assez durs pour que nos cadets, devenus plus pratiques que leurs aînés, ne soient plus les propres artisans de leur déchéance, pour qu'ils ne se laissent plus accaparer et hypnotiser par la perspective de voir leur boutonnière ornée d'un peu de ganse verte, rouge ou
violette, après de nombreux lustres de bons et loyaux services.
Si l'Etat et ses fonctionnaires, vos ennemis naturels, ne vous y trompez pas, ont besoin de vous, qu'ils prennent l'habitude de vous montrer du doigt la direction de la caisse, au lieu de vous désigner la vitrine du marchand de hochets officiels.
J'ai lu récemment dans les Mémoires de Madame du Hausset que, dès le temps de Louis XV, son médecin, le brave Quesnay, qui sut rester honnête dans le singulier milieu où il vécut, faisait passer l'argent de ses honoraires avant les fanfreluches si convoitées par ses contemporains. Il prétendait avec beaucoup de bon sens que c'était par vanité, pour voir le peuple les regarder d'un œil bêtement admirateur, que divers seigneurs souhaitaient d'obtenir et de porter le cordon bleu : « Et pourtant, ajoutaitil, tout cela n'est que du vent. Ce ruban ne leur servira de rien dans presque tous les pays ; il ne leur donne aucune puissance, tandis que mes pièces me permettent de secourir partout les malheureux. Vive la toute-puissante poudre de perlim-pinpin ! »
La leçon est bonne à retenir et devrait bien atténuer la séduction que les insignes de tout grade paraissent avoir pour les grands enfants de notre époque : c'est avec cette ferblanterie panachée qu'on parvient à coudre tant de bouches, à calmer tant d'indignations, à museler tant d'indépendances et à abaisser tant de caractères!
En France, il n'est pas niable Que tout Français viable Est à peu près décoré.
Tel qui ne l'est pas encore Peut, en son for tricolore, Affirmer : Je le serai.
Raoul Ponchon.
Que d'imbéciles passent toute leur vie à attendre la croix, jusqu'au jour où celle du marbrier leur est enfin accordée, et encore celle-là n'est pas plus gratuite que les autres, seulement dans ce dernier cas ce sont les héritiers qui payent. On a jugé dernièrement un de ces triples sots, qui, pour son excuse, prétendait être atteint de l'ivresse des décorations, genre d'ébriété qui se produit habituellement de sang-froid :
« — Que voulez-vous? expliquait-il au président, d'une voix qu'il essayait de rendre persua-
sive, mais c'est plus fort que moi! Quand j'ai bu seulement un petit verre de trop, au lieu d'avoir l'ivresse gaie comme un bon Gaulois, je l'ai au contraire... vaniteuse. Et il me faut aussitôt arborer à ma boutonnière les palmes académiques.
— Mais quand vous avez été arrêté, lui objectait le président, pour port illégal de décorations, vous aviez en outre le ruban de la Légion d'honneur.
— Oh! mon explication est bien simple.
J'étais cette fois en état complet d'ébriété, et dame, voyez-vous, quand je suis tout à fait dans les vignes du Seigneur, à moi les hautes distinctions, à moi le ruban violet, à moi le ruban rouge !
Les sceptiques juges de la huitième chambre n'ont pas voulu admettre cette excuse bien originale de l'ivresse des décorations, et, séance tenante, ils ont octroyé quatre mois de carcere duro à ce pseudo-poivrot. »
Avec un pareil levier de vanité, a dit Pierre Véron, avec un peuple qui voit rouge, on fait ce qu'on veut : « La mare aux grenouilles, qui coassait affreusement et refusait tous les soli-
veaux, s'emplit d'allégresse, dès que Marianne prend un bout de faveur rouge et l'attache à sa ligne. Les reinettes les plus ingouvernables deviennent attentives et s'efforcent de saisir l'hameçon. »
La fête des palmes représente tant d'extases domestiques, tant de joies naïves, qu'un ami de l'humanité a même proposé de médailler tous les Français. — Goguès a trouvé mieux encore, c'est de rendre les décorations lumineuses, à partir de six heures du soir : « Qu'est-ce qu'une étoile, fût-elle celle de l'honneur qui est invisible, la nuit? Dès que l'invention sera entrée dans les mœurs, nous doutons qu'aucune ville au monde puisse offrir le spectacle que donneront les rues de Paris, sillonnées à la vesprée de petites lueurs, rouges, vertes, jaunes, tricolores. Cela sera, tout le fait présumer, le clou de l'exposition, clou autrement intéressant dans l'histoire de l'humanité que les surannées fontaines lumineuses. »
Trouverait-on aujourd'hui beaucoup de gens qui oseraient dire au gouvernement l'équivalent de ce que Ducis lit répondre à Napoléon I er , « qu'il n'avait que faire de son honneur, que le sien propre lui suffisait ».
L'attrait, de l'enrubannement résiste à tout, non seulement à la verve caustique des chansonniers, mais encore aux plus rudes épreuves, aux démarches les plus pénibles, aux rebuffades les plus répugnantes.
Les ambitieux doivent accumuler les placets, les recommandations, les services exceptionnels et même de grosses injustices, avant de pouvoir être hissés sur le piédestal rêvé. Ce qui fait que plus d'un quémandeur réussit, après avoir fait tout ce qu'il fallait pour mériter de ne pas arriver.
Nos savants français sont tous des hommes éminents, prétend Arnould Frémy; c'est bien dommage qu'il faille tant en décorer. Que de médecins des hôpitaux, que d'agrégés, ne sauraient mener un grand travail et des recherches importantes à bonne fin, s'ils n'étaient soutenus par la perspective d'entrer dans la terre promise de la chancellerie.
Jeunes gens naïfs qui seriez disposés à oublier la simplicité, à laquelle on accolle si facilement et si mensongèrement l'épithète de démocratique, rappelez-vous à quelles personnalités le gouvernement prodigue trop souvent ses marques d'estime.
Évidemment, il est bien obligé, pour la forme, de faire risette à quelques supériorités, qui représentent le patriciat intellectuel, l'élite de la nation; mais ses prédilections sont avant tout pour les politiciens et les financiers, pour les opportunards, les panamistes, les mercenaires, les exotiques, les roublards et agents électoraux de tout acabit, qui, avec des phrases creuses sur l'émancipation du prolétariat et d'habiles flatteries à l'adresse des masses inconscientes, contribuent à fausser, à duper le suffrage universel.
Les simples couturiers passent avant les médecins, et c'est le cas de répéter l'amusant pastiche qui suit, de V Aiglon :
Pour mériter la croix en ces temps fabuleux, Sabre ou mousquet au poing, il fallait en découdre ; Pour gagner aujourd'hui le ruban glorieux, Il suffit de brandir des ciseaux et de coudre!
Il est vrai, comme on l'a fait remarquer, que le ruban des braves, à la boutonnière d'un couturier, ne pourra jamais faire que l'effet d'un échantillon.
En réalité, la consécration administrative n'ajoute rien au mérite de ceux qui sont vrai-
ment dignes de l'estime publique. Le tribut officiel d'un ministre épinglant un bijou, même entouré de brillants, n'est que superfétation et mièvrerie, lorsqu'il s'agit d'une célébrité déjà couverte de lauriers, du fait de sa robustesse intellectuelle et de sa puissance créatrice. La plupart de nos savants et de nos grands écrivains sont infiniment au-dessus de ces signes conventionnels, de ces prétendues compensations, qui ont le grand tort d'arriver toujours en retard et d'être d'une mesquine disproportion avec les services rendus, ou l'éclat des renommées.
Quant au lustre que l'inscription dans la Légion peut apporter à certaines individualités, après les plus vilaines compromissions, permettez-moi de ne pas m'incliner et de rester sur la réserve. Je ne puis songer sans dégoût et sans indignation à l'avalanche de parchemins et de diplômes qui se sont abattus, durant la kermesse internationale de 1900, sur ce qu'on peut appeler les chevaliers de l'apéritif, c'est-àdire sur les fabricants de quinquinas variés et avariés, d'amers, de digestifs et autres breuvages homicides, en un mot sur les vrais repré-
sentants de notre génération alcoolisée, les pourvoyeurs de misère et de déchéance qui mènent la gigue absinthique de cette fin de siècle.
Et c'est pour vous mêler à cette farandole, à cette cohue sans âme, sans élévation, sans culture, pour être confondus avec d'infâmes parvenus, avec des aigrefins, des pleutres ou des médiocres avérés, que vous consentiriez à être une partie de votre vie les thuriféraires et les humbles serviteurs de quelques galonnés, que vous vous laisseriez presque réduire à la misère?
Allons donc, ce serait jouer un rôle de dupe : — plus de courbettes, de grâce ; que votre colonne dorsale reste inflexiblement rigide, sauf devant le mérite. Songez d'abord à votre famille, à vos enfants, si vous en avez, et, si vous êtes seul, arrangez-vous de façon à avoir quelques réserves pour vos vieux jours, car alors personne ne vous viendra en aide.
Si on semble avoir plus de déférence pour le médecin, dont l'austère redingote est égayée par les coquelicots officiels, en revanche, on en profite partout pour l'exploiter et lui faire payer tout plus cher, du fait même de sa distinction.
Mieux vaut s'assurer de bonne heure Vaurea
mediocritas désirable, au lieu de sacrifier la proie pour l'ombre, au lieu de s'en laisser imposer par des avantages superficiels, que la libre Amérique a eu le bon esprit de rejeter et qui ne sont plus de notre temps (sauf pour l'armée, peut-être).
Encore une fois, il est bon, il est beau que le médecin soit généreux et humain envers les pauvres; mais il est équitable qu'il soit convenablement rémunéré par ceux qui peuvent s'acquitter envers lui et l'Etat est certainement au nombre de ces derniers.
P. S. Cet article avait déjà paru, lorsque j'ai eu connaissance du projet de M. Dujardin-Beaumetz, qui, au nom du bon sens et de la dignité consciente, a osé demander que la croix fût supprimée pour les civils : « S'il est de l'intérêt de l'État, dit-il dans son rapport, démettre hors de pair les hommes qui, par leurs talents supérieurs et leurs services éclatants, sont l'honneur du pays, il n'est nul besoin, pour les mieux séparer delà masse, de leur placer sur la poitrine des rubans d'ordre, de place ou d'ornementation diverses. — Des témoignages de la reconnaissance publique pourraient leur être décernés
sous des formes plus utiles, plus simples ou plus élevées , par exemple , en assurant leur indépendance matérielle et morale, et l'entière liberté de leur production.
« Si l'Etat accorde quelquefois aux inventeurs aux savants, aux artistes de valeur, les distinctions qu'ils partagent avec d'autres, dont les mérites sont moins établis, il ne fait rien ou presque rien pour seconder leurs efforts et leurs initiatives hardies, en sorte qu'il n'a pour eux que des apparences de protection.
« Et il est contraire à l'équité de voir un ministre, ne consultant que sa volonté ou subissant les influences qui l'assiègent, classifier les citoyens, les contraindre à d'humiliantes démarches, et donner ainsi une prime à l'audace qui réclame hardiment, au détriment du talent qui se tait. »
Sans s'illusionner sur le sort de cette proposition, le docteur Laborde, dans la Tribune médicale (14 novembre 1900), se prononce énergiquement aussi contre une distinction qui n'est plus adaptable, ni applicable au mérite civil et ne saurait être logiquement maintenue. Je tiens aussi à le citer :
« Les raisons hautement justificatives de cette condamnation sans appel sont multiples ; seules, les raisons de moralité qui attisent et mettent en jeu les apj)étits d'une noblesse plus que douteuse, les basses intrigues, ou au moins les démarches obligatoires, humiliantes, seraient suffisantes pour motiver la proscription dont il s'agit.
Mais, il en est une autre, plus significative encore , et tellement démonstrative qu'elle emporté, avec elle, l'argument sans réplique : la croix de la Légion d'honneur, en ses représentations et signes extérieurs, quels qu'en soient la forme et le degré, ne réalise, en aucune façon, la distinction des mérites divers — même les plus réels — auxquels elle s'adresse. Elle les mêle et les confond tous dans une promiscuité, qui n'est pas toujours des plus honorables, pour ceux qu'elle abaisse, ne fût-ce que dans l'extérioration du signe, et les apparences. C'est ainsi, pour ne prendre que cet exemple, — qu'un des plus grands savants, bienfaiteur désintéressé
de l'humanité un Pasteur — de par le signe
décoratif extérieur — peut être assimilé à un
grand industriel... grand surtout par... la for-
Grellety. — Impressions médicales. 3
tune matérielle, les millions... qu'il a accumulés par le commerce... et parfois quel commerce?
Celui qui consiste à distiller, à débiter et à vendre, en toute liberté, un poison public (inutile de le nommer encore une fois, il est sur toutes les lèvres, et hélas ! dans beaucoup de bouches^!) »
Et nunc erudimini !
Mieux vault de ris que de larmes escrir.
Rabelais.
Puisque Guzman ne connaît pas d'obstacles, puisque le flot monte toujours et que nos cadets aux rêves pleins d'espoir ne veulent pas attendre, pour entrer dans la carrière, que leurs aînés n'y soient plus ; puisque, malgré les avertissements, les cris d'alarme, la pléthore ruineuse, les tenaces et ancestrales calvities, qui détiennent les postes convoités, ils tentent en rangs serrés l'assaut des forteresses à clientèle, envahissent la ville et les champs, il ne sera pas superflu de donner à ces éphèbes un avant-goût des félicités professionnelles qui leur sont réservées.
Qu'il me soit permis de tirer quelques instantanés de l'avenir qui les attend, sous ce régime de mutualité et de socialisme à outrance.
F. Regnault a déjà raconté avec beaucoup d'esprit et illustrations à l'appui sa première consultation. — Il vit successivement défiler, au
lieu des malades qu'il avait espérés, un courtier d'assurances sur la vie, un prétendu confrère dans la misère qui venait implorer un secours, un commissionnaire en librairie vendant des dictionnaires et des traités de pathologie au rabais, avec de grandes facilités de payement, la veuve d'un médecin dans le besoin, un garde-malade, un masseur venant directement de Stookolm, une femme àl'air engageant, aux appâts rebondis, qui portait en ville contre espèces sonnantes ; une dame vénérable qui quêtait pour une bonne œuvre ; un marchand d'instruments de chirurgie, etc..
« Et lorsque éreinté, écœuré, enragé, je suis parvenu à vider mon salon et à y jeter un coup d'œil scrutateur, il était dégoûtant : les tapis maculés, les sièges fatigués, les livres marqués par des mains sales ; un petit bronze, un petit vase et la médaille du centenaire de Chevreuil avaient disparu. »
Le docteur Véron, avant de devenir directeur de l'Opéra, a lui-même précisé comment une célébrité de médecin, qui prend naissance dans une loge de portier, monte souvent jusqu'au premier étage et rayonne même dans plus d'un
arrondissement. — Il avait commencé par soigner avec succès une pauvre concierge, et cette cure merveilleuse devint la nouvelle de tout le quartier. Peu de temps après, il avait trois clients, dont une femme riche, mais surchargée d'embonpoint, chez laquelle il ne parvint pas à pratiquer une vulgaire saignée, après deux tentatives infructueuses. Il fut grossièrement con.gédié ; le jour même de sa grandeur fut celui de sa décadence ; une maladresse fit crouler tous les châteaux de cartes de sa prompte célébrité. — L'humiliation se mêlant à son désespoir, il déclara solennellement, par le serment le plus terrible, qu'on ne l'y reprendrait plus, qu'il désertait la bannière d'Hippocrate et voulait servir un autre maître.
C'est ainsi qu'il abandonna l'exercice de notre art pour une direction théâtrale.
Je souhaite qu'une compensation analogue ou quelconque soit réservée aux premiers déboires de nos cadets, mais je les engage à ne pas trop y compter. — Qu'ils ne s'attendent même pas à couvrir leurs dépenses, au moins durant les quinze ou vingt premiers mois de début. Puisqu'il n'y a plus d'épidémies, puisqu'on ne meurt jilus, il
n'y a plus moyen de vivre. Dans les petits endroits, ils seraient certainement occupés et ils auraient lieu d'être satisfaits, si la rémunération était en rapport avec les soins demandés. Tout nouveau venu, précédé ou non d'une bonne réputation, a le don d'exciter les curiosités locales, d'éveiller les espoirs endormis d'un tas de cacochymes, aussi désireux de guérir que peu solvables. — Tous ceux qui n'ont jamais payé les anciens et n'osaient plus les faire appeler se précipitent avec empressement chez leur concurrent frais émolu, assurés du crédit au moins pour un certain temps. — Ils sont même capables de se démener beaucoup en votre faveur, de célébrer vos mérites avec emphase auprès de leurs connaissances, si vous leur avez procuré le soulagement longtemps attendu ; s'ils peuvent vous amener un autre chronique abandonné, ils le feront volontiers ; mais ce qu'ils ne feront pas, ce sera de transformer leur gratitude en pièces de monnaie, blanches ou jaunes, à l'effigie de la République ou d'un tyran quelconque.
Du moment où le médecin a percé, il ne s'appartient plus, il est devenu la proie d'un public
exigeant et critiqueur, qui l'accusera d'inexpérience, s'il est prudent, qui le traitera d'audacieux, de charcutier, s'il est actif et plein de décision. Même lorsqu'il aura réussi à tirer quelque client d'un mauvais pas, on ne manquera pas de dire que la maladie n'était pas bien grave et que la victime ne doit son salut qu'à la robustesse de son coffre, ou à l'administration de quelque tisane donnée subrepticement par un herboriste ou une parente, qui ont la prétention d'en savoir autant que le médecin.
Dans son intéressant petit livre, Guide de l'étudiant et du praticien, le docteur Léon Cassine consacre un chapitre aux déboires de la carrière médicale. — Il raconte entre autres choses à retenir que les mauvais payeurs, dès qu'ils ont changé de médecin, pour ne pas avoir à s'acquitter, ne manquent jamais de le vilipender, de chercher à lui faire tort. C'est parce qu'il était négligent, léger, bavard, ne venait jamais quand on le demandait, qu'on l'a quitté. — C'est de l'ingratitude voulue, préméditée, contre laquelle nous sommes tout à fait impuissants.
Heureux encore, si, dans le nombre, il ne se trouve pas quelque grincheux, qui, encouragé
par de fâcheux précédents, ne se décide à essayer du chantage et à leur réclamer d'importants dommages-intérêts, pour avoir envoyé trop vite leur belle-mère dans une autre planète. Il n'y a pas si longtemps que divers procès de ce genre viennent d'être intentés à des médecins, sous prétexte qu'ils n'avaient pas usé de toutes les ressources de l'arsenal thérapeutique, ou même de celles qui sont indiquées à la quatrième page des journaux, pour conserver à la tendresse d'un finaud quelconque des parents, dont au fond il est enchanté d'être débarrassé.
Dans cet ordre d'idées, puisque la mauvaise foi des populations n'a pas été trop découragée dans ses premières tentatives, on doit s'attendre aux surprises les plus désagréables. On ne tardera pas, soyez-en sûr, à chercher à battre monnaie à nos dépens, comme si l'escarcelle du plus grand nombre n'était pas l'image du vide. Mais allez le leur faire comprendre ; ils se figurent tous que le médecin a des coffres-forts qui regorgent, ou quelque trésor mystérieusement enfoui au fin fond de son humble logis.
La légion des neuro-arthritiques vient en première ligne pour fournir des clients rémunéra-
teurs, mais combien exigeants, combien facilement disposés à prendre la tangeante, à porter leur confiance ailleurs, dès qu'on n'allège pas rapidement leur existence des mille riens, troubles organiques, malaises, émotivités, instabilités et impuissances fonctionnelles, qui l'empoisonnent.
Et encore, la thérapeutique pathogénique du neuro-arthritisme n'a qu'un temps, ses heures sont comptées, comme le proclamait naguère le professeur Landouzy (Leçon-programme, 8 nov.
1897) ; il lui faut se faire hâtive, si elle veut pouvoir agir sur l'humorisme et le dynamisme du malade, alors que celui-ci n'a conquis encore que les premiers et les plus minces grades dans l'arthritisme, avant le travail de sclérogénèse qui caractérise l'organopathie de l'arthritique.
A ce moment, le médecin philosophe n'aura plus qu'à savoir supporter gaiement les douleurs des autres et à se souvenir cjue la
reconnaissance fait comme la fièvre : elle est à son summum au point culminant de la maladie, elle s'atténue aux approches de la convalescence et disparaît avec le rétablissement. — Lorsqu'on est guéri, on veut bien rendre visite aux gens
qui vinrent prendre de vos nouvelles, comme le conseille le manuel du savoir-vivre, mais on se garde bien de frapper à la porte du médecin, qui pourrait en abuser lâchement pour remettre sa petite note.
Comme les débutants n'ont pas à soigner tout d'abord les utérus et les bedaines de qualité (c'est le lot des territoriaux de la profession), il ne faudra pas que leur récente érudition et leur encyclopédique savoir de bénédictins se montre trop offusqués, si quelque commère vient les réclamer pour un enfant qui a le ver célibataire, ou la danse du syndic, ou encore pour un vieillard qui est en liturgie, à la suite d'une apoplexie sérieuse.
Qu'ils ne le prennent pas de trop haut et se gardent de sourire, si M me Cardinal leur raconte qu'elle vient d'appliquer un cataplasme humiliant à son mari, qui avait une prétention d'urines et souffrait aux py rénées, si la maman Moulard leur affirme avoir eu une distinction de voix, pour laquelle une salubrité médicale lui a prescrit du corail de potasse.
Ce sont des coq-à-1'âne, dont ils devront prendre leur parti, comme d'une foule de bévues invraisemblables qui les attendent. Exemples :
1° La mésaventure de ce confrère qui avait été brutalement frappé par un ivrogne, lequel prétendit devant le tribunal que la victime étant son médecin, il était en droit de légitime défense.
2° Le sans-gêne d'une paysanne, qui surprenant son bon docteur à table, s'empresse de lui narrer que son homme vient de rendre quasiment autant de bile qu'il y a de potage dans l'assiette qu'il est en train de vider.
Quelques conseils pour terminer :
Montrez-vous généreux et faites un rabais, si un homme d'esprit vous écrit : vous avez réduit fort adroitement ma fracture, vous devriez bien réduire aussi ma facture.
N'ayez pas à votre service de domestique inepte, qui réponde lorsqu'on viendra vous chercher pour un cas pressé : oh ! soyez tranquille, il ne vous fera pas attendre, il n'a rien à fiche.
Défiez-vous des compliments, des protestations, de tous les êtres qui veulent forcer votre intimité : un nouvel ami, c'est un malade de plus à soigner gratuitement.
Enfin, méditez de temps en temps la réflexion du confrère américain, Andrew Clark, laquelle
reste vraie en tous pays : « Sur quarante années de travail forcé, nous luttons dix ans pour le pain, dix ans pour le pain et le beurre, et vingt ans pour le gâteau. » Sans parler de ceux qui ne voient jamais le gâteau.
Et maintenant, mes petits agneaux, vous voilà prévenus ; brandissez votre microscope et feuilletez votre formulaire ; escomptez par avance les félicités indescriptibles qui vont illuminer la trame de vos jours. — Je vous souhaite beaucoup de plaisir et de fructueuses recettes.
FAVETE LINGUIS