‹ Causeries pour les médecinsChapitre 4 sur 10 · FA VETE LINGUIS · texte numérisé non relu

FA VETE LINGUIS

Priùs mori quam fœdari !

Il n'y a pas à se le dissimuler, les médecins sont les premiers artisans de leurs maux, les principaux auteurs de la déconsidération qui les mine et les amoindrit.

Les langues intempérantes font surtout des ravages incalculables dans les réunions mondaines, à l'heure du havane et du moka.

Les plus malins, entraînés par l'influence capiteuse d'une chère de choix, éprouvent le besoin de se dépenser, de faire de l'esprit et de briller au détriment du voisin. Leur mémoire devenue expansive, dans l'abandon de l'intimité masculine, dans le bien-être attiédi des portes closes, s'empresse d'éjaculer quantité d'anecotes, destinées à donner le coup de grâce à un concurrent et à poser le narrateur ; mais, en réalité, ces saillies plus ou moins fraîches se retournent fatalement contre la profession.

Il se trouve toujours dans l'assemblée quelque

journaleux prompt à ramasser vos bouts de cigare et à les étaler ensuite dans quelque gazette. Ou bien, c'est un convaincu que votre ironie déconcerte et qui perd à ce jeu la confiance aveugle, qui l'avait soutenu jusque là.

Dans une réunion récente, où j'étais convié, un confrère venait de conseiller une formule thérapeutique à un de ses collègues. Ce dernier lui répondit en haussant les épaules et en souriant dédaigneusement : çà, c'est bon pour nos malades !

Ce simple petit trait est bien peu de chose et aurait dû passer inaperçu. Il n'en fut rien. — Plusieurs des assistants se regardèrent d'un œil significatif, où l'étonnement et l'indignation entraient pour une bonne part. Ah ! c'est comme çà qu'on nous traite, semblaient-ils se dire. Ces messieurs n'accordent donc aucun crédit à leurs panacées ? Ah ! je n'irai pas les consulter de si tôt et dès demain je renonce à prendre la j)otion qui m'avait été prescrite.

Leur amertume et leurs ricanements n'étaientils pas un peu justifiés ?

Dans une autre circonstance, le nom de Péan ayant été prononcé, un médecin présent en pro-

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fîta pour faire une violente sortie contre certaines tendances commerciales, qui ont fait beaucoup trop d'adeptes. A l'entendre, presque tous les chirurgiens et spécialistes sacrifieraient à ces louches pratiques, tout à fait en désaccord avec les traditions de désintéressement du corps médical français..

Notre Juvénal avait certainement raison, en principe, de protester contre la petite commission, le sou du franc, et le rabatage intéressé ; mais l'endroit était mal choisi ; cette nouvelle Saint-Barthélémy d'hérétiques ne fu pas plus heureuse que la première ; elle n'eut d'autre résultat que d'éveiller les suspicions latentes et de porter en bloc un préjudice moral à notre considération.

Je fis mon possible pour donner un autre cours à la conversation et atténuer la portée de cet aveu ; mais le mal était déjà fait et a eu même des conséquences bien imprévues, qu'il serait trop long de rapporter.

Qu'il me suffise de dire qu'une des personnes présentes, chez laquelle une opération était devenue urgente et acceptée en principe, a refusé, à la suite de ces propos, toute intervention chirur-

gicale et est morte du reste peu après, du fait même de son entêtement.

C'est une réédition en petit de la terreur générale qui s'était emparée des populations, à la suite de l'affaire Boisleux-La Jarrige. Les gynécologistes les plus expérimentés eurent consécutivement de pénibles loisirs et s'en ressentent même encore.

On ne saurait trop se tenir en garde contre les curieux et les indiscrets, qui s'efforcent de faire jaser le médecin, soit pour lui soustraire une consultation, sans bourse délier, soit pour le pousser sur la pente des indiscrétions.

Au lieu de critiquer a tort ou à travers, de tourner en ridicule les erreurs de diagnostic du voisin ou même des membres les plus respectés de l'école et de l'académie, au lieu de rire bêtement de la versatilité scientifique des gros bonnets de la profession, il serait beaucoup plus raisonnable de jouer au sphinx, de garder une réserve prudente, ou de n'aborder que des sujets étrangers k notre art.

Comment , vous n'en avez pas assez de tourner toujours dans le même cercle, durant les 365 jours de l'année ? Mais, profitez donc de

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l'occasion pour déposer le bât, pour parler d'autre chose que de votre pratique habituelle. On dirait vraiment qu'en dehors de votre milieu, il n'existe plus rien, ou que vous ne savez rien apercevoir.

Une fois qu'ils ont fait leurs prescriptions à leurs malades, ou quitté leur cabinet, les médecins devraient secouer les ailes de leur esprit et diriger leur vol vers d'autres parages, dans une atmosphère plus sereine, plus reposante.

Que ceux qui ont la dent acerbe, après avoir festoyé, prennent de bonnes résolutions, avant de franchir le seuil des demeures hospitalières, où ils sont accueillis. Qu'ils s'engagent à ne pas égayer la galerie, au détriment de la corporation. Leur réputation y gagnera et le prestige des nôtres n'en sera pas obnubilé.

C'est une idée fixe chez moi, depuis des années, de prêcher sans relâche en faveur de la solidarité, de la bonne entente ; or, jamais l'union ne fut plus nécessaire, jamais il n'y eut besoin plus urgent de se soutenir réciproquement, de chercher à consolider le piédestal si branlant d'Esculape.

Dans une très amusante allégorie, un de nos

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vieux auteurs, Andrieux, parle des propriétés merveilleuses d'un élixir « très commode et très agréable à prendre, qui réjouit les sens et l'esprit, j)rocure un enivrement plein de charme, rend chacun content de soi-même et fait croire que les autres le sont aussi. »

Ce spécifique est le fameux sciroppo de lusinga, en bon français le sirop de flatterie, la meilleure des panacées pour toutes les faiblesses humaines : c II fortifie l'âme abattue, détruit ou corrige ce qu'elle trouve de dur et d'amer dans la connaissance d'elle-même. Dès la première dose, il répand dans toute l'économie animale une chaleur bénigne qui accélère le cours des esprits, réjouit le cerveau, ranime la contenance et la physionomie. Le malade se sent guéri de toute réflexion affligeante, de toute défiance injurieuse à son mérite ; il n'a plus qu'à jouir voluptueusement du spectacle de ses perfections. »

Le fameux docteur Papelardini, de la famille des adulanti, fit à l'époque des cures merveilleuses, entre autres celle d'un haut personnage, tourmenté d'inquiétudes et d'insomnies, qui ne se sentait plus assez de forces pour l'énorme fardeau dont il était chargé. Il lui offrit plusieurs

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flacons de son remède, en prononçant les mots de Lycurgue, de Solon, de Démosthène. Le malade fut promptement rétabli, il ne tarda pas à avoir la meilleure opinion de lui-même, une confiance indéfinie en ses lumières et le pouvoir de son éloquence ; il devint même assez fort pour ne plus écouter personne et mépriser profondément quiconque n'était pas de son avis.

De nombreux cas de guérison, analogues à celui qui précède, sont rapportés dans l'ouvrage d'Andrieux.

Il s'agit donc d'une spécialité sérieuse, autrement énergique que beaucoup de juleps en vogue, qu'on prescrit à tort ou à travers. Je ne saurais trop recommander à nos amis du Concours d'en user subtilement, non seulement dans leurs relations confraternelles, mais encore dans leur clientèle.

Qu'ils se souviennent du conseil de Molière, dans l'Avare : » On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance ; la manière dont on joue les hommes a beau être visible, les plus fins sont toujours de grandes dupes du côté de la flatterie et il n'y a rien de si imper-

tinent et de si ridicule, qu'on ne fasse avaler, lorsqu'on l'assaissonne de louanges. »

Conclusion et trêve de plaisanterie : On gagne toujours à être aimable et bienveillant ; les rapports médicaux pourraient devenir tout à fait charmants et profitables, avec un peu plus d'urbanité réciproque !

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Il n'y a pas un de nous qui n'ait eu l'occasion d'entendre soit dans sa clientèle, soit dans son entourage, des phrases horripilantes dans le genre de celle-ci : Et surtout, Docteur, ne me donnez pas de drogues ; je les ai en horreur et elles m'ont toujours fait mal.

Souvenez-vous avec quelle assurance et quelle conviction cette déclaration de principes est émise. Des fillettes, des jeunes gens eux-mêmes, perroquets qui répètent docilement les propos serinés autour d'eux, ne craignent pas de vous faire l'aveu de leur horreur pour les produits pharmaceutiques et de vous dicter d'avance la direction que vous aurez à suivre, avant d'être admis à les traiter.

L'ostracisme dont ils frappent la matière thérapeutique et leur prétention à régenter plus instruit qu'eux, font involontairement songer à un maçon limousin qui voudrait se substituer à Garnier ou à tout autre architecte connu;

à un barbouilleur d'enseignes qui croirait pouvoir en remontrer a Puvis de Chavannes, en fait d'art ; à un écolier enfin qui chercherait à faire la leçon à son maître.

Il était évidemment de leur famille cet Auvergnat à qui on avait prescrit un bain et qui refusa de le prendre, sous prétexte qu'il n'aimait pas non plus à se droguer.

Parent aussi, ce diabétique qui avait une dentition déplorable et une haleine aux fâcheux relents. Je lui avais conseillé de se rincer la bouche avec un dentifrice au salol, mais il eut l'ineptie de dire à un tiers qui me l'a rapporté qu'il n'aimait pas les médications inutiles et qu'il ne s'induirait pas en dépense pour favoriser ma monomanie antiseptique.

Ce sont surtout les matrones autoritaires, habituées à faire plier mari, enfants et serviteurs, sous le despotisme de leur volonté, qui sont les plus irréductibles dans leurs théories.

Tout est carré, obtus et massif chez elles, leur esprit comme leur... séant, et elles ne sauraient admettre la contradiction.

Même en cas de constipation opiniâtre, si ce n est pas dans leurs habitudes, les apothicaires

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les plus recommandables, ceux qui ont le doigté le plus moelleux, pointeraient en vain, avec des sourires engageants, leur artillerie la plus perfectionnée vers leur... mappemonde, il leur serait impossible de forcer la consigne et de pénétrer dans la place. — Les canules les plus appétissantes, les plus aseptiquement lubréfiées, ne parviendraient pas à violer le huis-clos de leur sphincter dédaigneux !

Elles ont été bien portantes jusque là et ne se soumettent qu'avec mauvaise grâce aux investigations indispensables . C'est surtout au moment de la ménopause, qu'elles se décident à confier à Hippocrate l'odyssée de leurs accidents ; il est nécessaire qu'elles aient été gravement éprouvées pour se décider, après bien des hésitations, à prendre conseil, et encore se figurent-elles qu'elles en savent plus long que le diplômé destiné à rassurer leur famille. Elles prendront largement leur revanche, si l'hémostatique le plus judicieusement appliqué n'arrête pas définitivement leurs pertes. En cas de rechute, ce sera l'ergotinine prescrite, qui en sera la cause, et vous pourrez vous flatter d'en être quitte à bon compte, si on se contente de

vous traiter d'ignorant ayant agi sans prudence, sans connaître suffisamment la constitution de la malade, réfractaire à toute médication.

Je vous le dis en vérité, j'aimerais cent fois mieux avoir à soigner cette princesse, dont parle Voltaire, dans un de ses dialogues du Dictionnaire Philosophique.

Je vous avertis, dit-elle à son médecin, avec une appréhension qui ne s'explique que trop, que je ne veux pas souffrir!

Le médecin lui répondait alors : Madame, adressez-vous à l'auteur de l'Univers, au souverain dispensateur.

Mais aujourd'hui, nous pourrions lui dire :

Votre désir sera exaucé, car supprimer la douleur est une de nos meilleures prérogatives et notre principal désir.

L'intolérance de M me Prudhomme ne l'empêche pas de prôner parfois un rebouteur, un empirique, d'avoir ses petites recettes et de les propager avec une confiance aveugle : « N'écoutez pas les médecins, dit-elle avec fierté à ceux qui l'approchent, ils n'y entendent rien et vous feront payer fort cher. Je vais vous préparer moi-même un petit onguent de ma façon et une

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potion souveraine, dont vous me direz des nouvelles. Je veux qu'avant vingt-quatre heures, vous puissiez allez faire des pieds de nez devant l'officine de Diafoirus. »

Bien entendu, la maladie suit son cours et des complications, qui auraient pu être prévenues par une direction compétente, surviennent même souvent ; mais on n'y prend pas garde et on fait le silence là-dessus. — Par contre, pour peu que la bonne nature ait réagi d'une façon favorable et que l'amélioration soit spontanément survenue, quel triomphe et quelle célébrité !

C'est le sujet de toutes les conversations ; on en parle chez le concierge, chez l'épicier, au marché, à la fontaine; il est bientôt admis que M rae Prudhomme en remontrerait à la Faculté elle-même. C'est par pure modestie qu'elle n'exerce pas ouvertement son art. Elle ne veut pas avoir des ennuis avec les médecins qui sont si chatouilleux, et dont la jalousie va jusqu'à critiquer de pauvres religieuses désintéressées, qui ne demanderaient qu'à soigner les malheureux pour rien.

C'est du reste, mus par un sentiment d'inhumanité analogue, que certains syndicats

poursuivent sans pitié des philanthropes et d'anciens infirmiers, ayant audacieusement ouvert un cabinet de consultations, sans souci du mal qu'ils vont faire, et privent de leur soins éclairés les infortunés qui avaient mis en eux leur confiance.

Une statistique récente nous apprend qu'il y a dans la seule ville de Lyon cinquante-neuf herboristes, alors que le recensement de 1896 en attribue cent cinquante-six à la France entière. — Pour que ces herboristes puissent vivre, il faut admettre que le public lyonnais en particulier aime à être soigné par les... simples, ou croire qu'une partie des habitants de cette grande ville, lesquels ont une réputation de ladrerie très justifiée, aiment mieux favoriser l'exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, que de s'adresser moyennant le prix d'une consultation à ceux qui ont diplôme, renom et autorité.

Entre autres drogues suspectes, la morphine n'a cessé d'inspirer une réelle terreur à toute une catégorie de personnes. On peut dire qu'il y a autant de morphinophobes que de morphinomanes. Cette crainte salutaire aurait même

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ses avantages et mériterait d'être encouragée si, à un moment donné, elle ne privait certains malades d'une ressource précieuse.

Même dans les cas les mieux indiqués, ceux où les calmants et la sainte anesthésie s'imposent, il y a des esprits prévenus qui préfèrent continuer à souffrir, et ne pas avoir à absorber le moindre atome du fatal poison, qui, sembleraitil, doit les intoxiquer pour le reste de leurs jours. — Ne me parlez pas d'opium, de grâce, s'écrient suppliantes diverses maniaques catarrheuses, qui ne cessent de tousser et à qui un peu de codéine ferait le plus grand bien.

Elles épluchent minutieusement les ordonnances, de façon à ce qu'on ne puisse leur en faire ingurgiter subrepticement. Ce qui n'empêche pas que, dans leur intérêt, à moins de contre-indication formelle, il ne faut pas craindre de leur en donner sous une forme déguisée, si elles doivent en retirer un réel profit.

Plus tard, on leur révélera la supercherie; elles ne voudront jjas y croire, mais elles en auront tout de même bénéficié.

Quelques-unes de ces timorées ont pour

habitude de laisser supposer qu'elles prennent les remèdes prescrits, alors qu'elles s'en abstiennent et poussent même le mauvais goût jusqu'à léguer après leur mort le contenu de leur coffre-fort à leur médecin ; mais lorsqu'on l'ouvre (je parle du coffre et non du médecin), on n'y trouve que les potions et les pilules prescrites, en vain, depuis plusieurs lustres.

La galerie s'amuse énormément de ces vilains tours ; mais elle rirait moins, si elle savait que la défunte aurait probablement prolongé sa vie en étant plus docile. — De sorte que c'est elle qui s'est prise à son propre piège, tout en se figurant qu'elle attrapait les autres.

Un bon médecin, nous crie-t-on, doit prescrire le moins possible, et faire de la prophylaxie avant tout.

Nous ne demanderions pas mieux que de pouvoir rester sur le terrain de l'hygiène ; mais lorsque celle-ci a été méconnue, il faut réparer le mal qui a été fait et son rôle devient momentanément insuffisant.

Lorsqu'un cocher a brisé une des roues de sa voiture, en passant par de mauvais chemins qu'il aurait dû éviter, il est forcé de faire réparer

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son attelage avant de jiouvoir reprendre une route meilleure.

Il faut aussi remettre l'attelage humain en bon état, par des pansements ou des médicaments appropriés, dans la bonne voie hygiénique, lorsqu'elle a été sottement abandonnée.

Le plus souvent, c'est la ladrerie, chose honteuse, qui motive tant de répulsion. Il y a encore une autre cause, beaucoup plus excusable, c'est la crainte de déjjenser, chez les gens de situation modeste, pour qui le moindre accroc à leur budget, si difficile à équilibrer, représente une sorte de fissure que l'on craint de ne plus pouvoir reboucher. Il s'agit, en pareil cas, d'épargner leur bourse et de se contenter du strict nécessaire, de même qu'il ne faut pas favoriser la manie des personnes qui pèchent par l'excès opposé et pour qui le moindre bobo sert de prétexte pour abuser de toutes les spécialités.

Quant aux autres, aux pingres et aux prétentieux, faites-vous honorer convenablement, si vous voulez qu'ils vous apprécient réellement et tiennent compte de vos recommandations.

Les malades sont ainsi faits qu'ils ne sont

ponctuels et confiants qu'en raison de ce qu'ils ont payé.

Prenez deux cas à peu près identiques : à l'un, vous remettrez votre ordonnance gratis, à l'autre, vous réclamerez vingt francs. Ce dernier sera seul à prendre vos prescriptions au sérieux ; l'autre y fera à peine attention.

C'est l'histoire des parents, des amis, des connaissances, à qui on ne demande rien; jamais on ne vous en tient compte, jamais on ne se hâte de profiter de votre bienveillance.

Je me rappelle l'étonnement d'un jeune médecin qui m'annonçait qu'il allait se marier et qu'il espérait bien que sa nouvelle famille l'aiderait à conquérir une clientèle.

Je ne pus m'empêcher de le plaisanter sur sa naïveté, lui assurant que non seulement sa parenté par alliance ne lui vaudrait pas quatre clients rémunérateurs, mais que belle-maman elle-même, qui participait à la lune de miel des fiançailles, en attendant les premiers coups de boutoir, ne le consulterait point, ou ne le consulterait que pour la forme, se réservant de s'adresser à tout autre docteur, qui ne le vaudrait peut-être pas, mais qu'elle rémunérerait.

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Dans tout ce qui précède, je n'entends pas mettre en doute les susceptibilités personnelles, les idiosyncrasies exceptionnelles ; je n'ai voulu m'élever cpie contre l'exclusivisme en bloc de certaines péronelles, qui nous narguent tant qu'elles sont bien portantes.

Je les attends à leur première indisposition sérieuse, avec douleurs persistantes, coliques hépatiques ou néphrétiques, arthrite ou simple rage de dents.

Elles seront les premières alors à réclamer les drogues qu'elles ont méprisées jusque là, elles demanderont avec insistance qu'on mette un terme à leurs tortures, devraient-elles en être ensuite incommodées. Ce n'est pas en vain, par exemple, qu'on donne le chloroforme; beaucoup de ceux qui ont subi son influence anesthésique, en conservent un dégoût profond, ce qui n'empêche pas qu'il leur a rendu un grand service et qu'il faut le bénir, malgré ses inconvénients, dans toutes les grandes opérations. — Ce n'est pas agréable non plus de boire de l'huile de foie de morue, ou de subir le baiser de l'acier, et pourtant que d'enfants ont été sauvés par ce vilain breuvage, de même

que quantité d'adultes le sont par l'intervention sanglante du bistouri.

Le sulfate de quinine, qui permet de résister à certains climats meurtriers, l'iodure de potassium qui fait disparaître avec tant de sûreté divers accidents syphilitiques, les préparations de colchique qui mettent fin au douleurs intolérables de la goutte, tout comme le salicylate de soude supprime les souffrances du rhumatisme aigu, et beaucoup d'autres médicaments d'une efficacité réelle, ont beau provoquer quelques phénomènes nocifs dans l'économie, cette action passagère est compensée au centuple par leurs effets généraux.

C'est de toute évidence et il serait superflu d'insister.

Napoléon I er , qui fut absolu en tout, professa pendant longtemps un jjrofond scepticisme pour les médicaments.

Ses principes de traitement appartenaient à la méthode simpliste : Ne rien manger, boire beaucoup d'eau d'orge sans vin, faire six à sept lieues à cheval pour exciter la transpiration, tels étaient les remèdes qu'il prétendait appli-

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quer à tous les cas et qu'il opposait à ceux que lui prescrivait son médecin.

Ses résistances durèrent tant qu'il put supporter assez vaillamment le climat de Sainte- Hélène, mais après 1817 lorsque la maladie commença à le terrasser, il fut obligé d'abdiquer encore une fois et de se soumettre comme un simple bourgeois. Vaincu par la douleur, non seulement il consentit à suivre les prescriptions qu'on lui indiquait, mais il était le premier à réclamer les soulagements, qu'il avait cessé de dédaigner.

Il existe en Angleterre une confrérie qui va encore plus loin et prétend remplacer les ordonnances par la lecture de la Bible et aussi par l'ingestion de boissons alcooliques variées.

Comme les membres de la secte, qui sont le plus souvent de charmantes femmes, visitent les malades gratuitement, on conçoit que certains préfèrent leurs soins mystiques à ceux des Esculapes anglais, qui leur prennent une guinée par visite et leur imposent l'ingestion de drogues, considérées comme aussi coûteuses que désagréables.

A la suite de morts retentissantes, les par-

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quets anglais ont fini par s'émouvoir et poursuivre les délinquants. Voilà un pauvre enfant atteint de croup et on prétend le guérir par des rites grotesques et des lectures pieuses ; c'est purement criminel et cela donne une haute idée de l'intelligence des parents, qui ont ainsi laissé périr leurs rejetons.

Si on laissait faire certaines personnes, elles nous ramèneraient aux thérapeutes contemporains de Ramsès, qui, d'après M. Maspero, l'éminent égyptologue , penchaient pour la plupart du côté de la sorcellerie et ne croyaient qu'en des formules et des talismans.

Sans remonter si haut, après le vi c siècle, la médecine était presque exclusivement exercée par les moines et leur thérapeutique consistait en prières, attouchements de reliques, aspersions d'eau bénite, pèlerinages à des tombeaux de saints.

A ceux qui regrettent le paganisme et les pratiques enfantines des époques de superstition, je me contenterai de rappeler que la Mecque et Lourdes font encore des merveilles et qu'ils n'ont qu'à aller s'y soigner, puisque nous ne leur inspirons pas confiance. #

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Je conclurai en disant qu'il ne faut pas trop se laisser émouvoir par les propos des braillards ou des imbéciles. Si on les prenait au sérieux notre vie en serait empoisonnée et nous n'aurions plus assez d'énergie pour l'exécution de la moitié du bien que nous avons à accomplir et qu'il nous est si doux de réaliser !

Fugit irreparabile tempus !

Il n'est agréable pour personne de décroître, mais les médecins voient arriver la caducité avec plus d'appréhensions que les autres hommes, parce qu'ils ont moins d'illusions sur le sort qui les attend, parce qu'ils se rendent mieux compte des progrès de leur décadence et que le pronostic qu'ils portent sur leur cas est généralement d'un pessimisme excessif. — Ils ont une tendance à grossir l'importance des symptômes, à les pousser au noir, tandis que leurs clients, bercés par eux de douces paroles, s'empressent de se raccrocher à l'espérance qu'on fait luire à leurs yeux. Ces déchets d'humanité ne désespèrent presque jamais, s'attendent jusqu'à la dernière heure à une crise salutaire, à la guérison, alors que les fils d'Hippoerate, qui ont passé leur vie à encourager les autres, à semer des rêves rassurants sous l'oreiller des moribonds, s'abandonnent sans rémission à leur détresse

intime, adoptent prématurément l'accent brisé des abdications irrémédiables. — Il faut qu'ils soient bien fortement trempés, ou bien las de la vie, pour ne pas subir l'obsession de la mort, que viole leur âme, avant d'immobiliser leurs membres. — Ils voudraient se sauver sans retourner la tête, pour ne pas l'entrevoir, marchant constamment sur leurs pas. Elle s'asseoit a leur chevet et empoisonne les dernières nuits de leur existence. Pendant le jour, les diversions sont encore possibles ; mais lorsque les ténèbres ont enveloppé la terre et cjue l'heure du repos a sonné, pour ceux qui supportèrent la chaleur et le poids du jour, l'insomnie les guette et les remet en face de l'effrayant problème du lendemain. On peut ne pas en avoir cure, tant qu'on est jeune, mais il devient singulièrement obsédant, dès que le froid des ans commence à glacer nos esprits, dès qu'on a plus de parents et d'amis sous la terre que sur la terre.

L'anxiété, faite de révolte et d'horreur, qui plane sur eux, peut s'expliquer par ce fait que l'anéantissement représente pour la plupart quelque chose de sinistrement définitif. Ils ne peuvent avoir la suprême confiance de tante

Claire, si chère à Pierre Loti, pour cjui ce n'était que le passage -vers un ailleurs radieux ettrès sûr.

A cette tourmente intérieure, d'ordre moral, viennent s'ajouter les soucis habituels concernant la famille et l'avenir des chers enfants. Ce sont aussi les déboires inévitables de la profession, l'ingratitude des clients, les rivalités d'un concurrent plein de combativité, qui, peu à peu, conquiert à leur détriment les suffrages les plus flatteurs ; c'est, en un mot, l'amoindrissement de toutes les façons, c'est l'engourdissement, l'apathie et la somnolence intellectuelle ; c'est l'hiver au fond de leur être, avec des croix noires plantées sur leurs illusions et leurs rêves. Leurs vêtements sombres paraissent porter eux-mêmes le deuil de la gaieté et de l'espoir. Rien ne leur est plus; c'est la débâcle, la ruine, le plongeon dans la nuit!

Ils sont bien rares ceux qui ne sont pas frappés d'une manière quelconque, ceux qui peuvent résister jusqu'à la fin, garder leur sérénité (robur et sapienlia), sans être entamés, qui ont surtout les moyens de prendre une retraite bien méritée, après avoir cédé leur situation à un fils ou à un gendre offrant les garanties désirables.

La plupart sont obligés de rester sur la brèche, même lorsque leurs forces et leur bonne volonté les trahissent ; le public n'admet pas que le médecin soit malade, ait besoin de repos, et il le poursuit sans relâche, ce qui est encore plus enviable que d'être abandonné sans égards.

Les favorisés du sort n'ont pas besoin qu'on s'apitoie sur leur destinée ; mais ceux que la résignation n'a pas assagis et qui s'abandonnent à une morne détresse, n'arrivent à supporter le poids de leur fagot, et à retrouver un peu de vaillance, de sérénité, que si on fait luire à leurs yeux, noyés de larmes, la lumière consolatrice d'une sympathie. La lampe intérieure qui charbonnait et menaçait de s'éteindre retrouve consécutivement des reflets inattendus. A sa pâle olarté, on peut encore recommencer le duel inachevé contre la camarde et la faire reculer.

Comme dans le prélude sanglotant de Tristan et Yseult, malgré des efforts cent fois trompés, et dût-on bientôt retomber, ramper de lassitude, l'instinct de la conservation nous porte à nous rattacher à la vie, à nous laisser séduire par tous les mirages, par tous les désirs auxquels succède le désenchantement.

Je crois avoir trouvé un vrai dietame dans la lecture des œuvres morales de la marquise de Lambert, l'amie de Fontenelle, de d'Argenson, du président Hénault et de quantité d'hommes d'esprit et de femmes du monde, qui briguèrent l'honneur de devenir les commensaux de l'ancien palais Mazariiï, aujourd'hui la Bibliothèque nationale. Il fallait passer par son salon pour arrivera l'Académie Française, pour entrer dans l'estime du monde et la considération définitive. Sa direction intellectuelle dura plus de trente ans, jusqu'au déclin de sa noble existence.

Comme elle avait appris la science du bonheur, elle vécut fort longtemps après avoir bénéficié des conseils de sagesse qu'elle prodigue dans ses écrits. Ceux-ci respirent la sérénité d'une expérience sans amertume et les grâces suprêmes d'une aimable vieillesse. J'en ai savouré le parfum sédatif, il y a quelques mois, pendant que j'étais en villégiature sous les orangers de San- Remo, et il m'a semblé que, malgré le traité de Cicéron sur le même sujet, il ne serait pas superflu d'en donner des extraits et des commentaires, pour permettre à quelques confrères affaiblis de tirer le meilleur parti possible d'un âge où tout semble nous échapper.

Si l'arbre épuisé ne peut plus refleurir, ni porter des fruits en abondance, il faut du moins le conserver encore et le faire durer.

On peut dire tout d'abord avec cette excellente femme, qui exerça un empire si salutaire sur les mœurs de son temps, que tout âge est à charge, à qui n'a pas en soi-même ce qui peut rendre la vie heureuse, que c'est au dedans de nous qu'habitent la paix et la vérité, et qu'il ne sert à rien de se révolter contre les suites naturelles de l'humanité : « Le soutien et la consolation d'un âge avancé, ajoute-t-elle, c'est une longue habitude de vertu ; quand on l'a pratiquée dans la jeunesse, on en recueille le fruit dans les derniers temps. »

Voilà une pensée vraiment consolante pour les médecins philanthroj^es, qui n'ont que de bonnes actions dans leur passé, dont le cœur fut toujours sensible à l'infortune et qui virent les malheureux, plutôt que la fortune, s'asseoir à leur foyer. La charité qui parfuma leurs âmes et ennoblit leur vie, les bercera encore à leur déclin, en leur donnant la résignation nécessaire, à défaut d'autre récompense. Des rentes respectables, pensera-t-on, ne gâteraient rien et

viendraient s'ajouter avec avantage au maigre budget de nos aînés. Malheureusement, ce n'est pas toujours en faveur des plus méritants que coule le Pactole, et je ne puis que regretter une fois de plus que les médecins de campagne, qui sont presque devenus des fonctionnaires, que l'état et les municipalités mettent constamment à contribution, n'aient pas encore droit à une pension, k laquelle ils ont presque autant de titres que la plupart des budgétivores qui grattent du papier ou devinent des rébus, à l'ombre des cartons verts de nos administrations.

Heureux ceux qui ont pu à temps bénéficier d'une des combinaisons du Concours Médical, ou participer à toute autre création prudente, propre à apporter un peu de bien-être dans des intérieurs qui eurent au moins l'aisance, en des jours meilleurs.

Puisque, selon le mot de Montaigne, la vieillesse attache plus de rides à l'esprit qu'au visage, puisqu'on la considère comme une période livrée à la douleur et au chagrin, où tous les plaisirs et les agréments disparaissent, il s'agit de se rattraper sur les choses du cœur et de l'imagination, de regarder en haut et de se

contenter de peu : « Il n'y a pas de si petit bien, nous apprend M" ,c de Lambert, qui ne vaille quelque chose entre les mains d'une personne habile. » — Elle recommande instamment de se tenir en garde contre la tristesse, de ne pas devenir ennemi de la joie « que nous avons intérêt à conserver en nous, et que nous ne devons pas condamner dans les autres ».

Donc il importe de ne pas devenir trop sauvage, de ne pas s'isoler systématiquement de tous les milieux, d'où peuvent surgir quelques étincelles, quelques rayons, propres à faire diversion. A la porte, la tristesse perpétuée et perpétuelle ! Il s'agit de ne pas se laisser ronger par l'ennui, comme M" ,c du Deffand, qui, même avant d'être devenue aveugle, détestait déjà la vie, se désolait d'avoir tant vécu et ne se consolait pas d'être née. — On aurait tort d'imiter ce savant qui écrivit sur sa porte : « Ceux qui viennent me voir me font honneur; ceux qui n'y viennent pas me font plaisir. »

Il est souvent doux de revivre les souvenirs anciens, en tisonnant au coin du feu, en compagnie de ses derniers amis, ceux des bonnes et des mauvaises heures, dont la tendresse survit

à tout et ne sombre jamais. Il faut d'autant moins les négliger que le temps est passé d'en conquérir d'autres.

On a prétendu qu'il est souverainement mélancolique de jeter, même à deux, un coup d'œil en arrière, que le passé étant presque toujours endeuillé par de cruelles séparations, il est surtout propre à remplir l'âme de regret et de glas funèbres.

Il est mélancolique, j'en conviens, lorsqu'on se retourne et qu'on envisage l'espace parcouru, les yeux pleins de nuit et de vide déconcertant, d'apercevoir l'étendue semée de ruines et de funèbres épitaphes ; mais, à la longue, les ombres adorées nous réapparaissent dans le mirage du souvenir, comme radieuses et transformées; elles finissent par ne plus évoquer que des images souriantes, que ce qui fut leur séduction, leur beauté, leur bonté, que la clarté qui marqua leur passage. On marche comme entouré de leur tendresse, et ces évadés de la vie aident les survivants à patienter, en leur donnant à entendre qu'on se retrouvera. Les sombres ténèbres se dissipent, s'illuminent ; on entrevoit la possibilité d'une réincarnation supérieure,

d'éternelles compensations, d'immuables béatitudes. L'apaisement surgit, et dans l'être calmé, chaque chose reprend sa valeur et sa place.

Mais laissons là les Parques et ne nous attendrissons pas plus longtemps sur l'énigme de notre destinée. Tout n'est pas encore fini, et vous pouvez encore vous rendre utile.

Si on n'a plus la possibilité de s'imposer, de figurer à' l'avant-garde des initiateurs , des meneurs de foules, on peut encore faire profiter ceux qu'on aime de son expérience, leur donner de bons conseils, calmer les ardeurs des téméraires, les diriger dans la bonne voie, que l'on a appris à connaître, même lorsqu'on ne l'a pas toujours suivie.

Voici encore des réflexions qui méritent de nous retenir : « Dans la vieillesse, il faut penser aux autres. — Les devoirs envers le prochain doublent en vieillissant. — En pensant au bonheur d'autrui, vous assurez le vôtre. — En perdant la jeunesse, vous perdez aussi le droit de faillir. — Une vieillesse avouée et sans ridicules paraît moins vieille. — Heureuse la vieillesse dont le cœur se tourne vers Dieu, car on ne peut que gagner à changer l'idée de son néant

contre l'idée de l'éternité. — On a regardé comme un devoir du dernier âge de penser à la mort. Je crois qu'il est utile d'y songer pour régler sa vie et s'en détacher ; mais il n'est pas nécessaire de l'avoir toujours présente pour nous affliger, l'idée du dernier acte étant toujours triste. Il ne faut pas regarder aussi la vie comme un grand bien ; il y a toujours assez de quoi nous y attacher et assez de maux pour nous consoler de sa perte. — ■ Un des avantages de la vieillesse, c'est la liberté. Le dernier âge nous affranchit de la tyrannie de l'opinion. Les hommes ont perdu le droit de nous tromper ; nous avons appris à les connaître et à nous connaître nous-mêmes, à profiter de nos fautes, qui nous instruisent autant que celles des autres. — La vieillesse nous affranchit aussi de la tyrannie des passions et nous fait éprouver que c'est un grand plaisir que de savoir s'en passer, et une grande volupté que de se tenir au-dessus d'elle. Les privations ne sont point sensibles, quand le désir est éteint. — La servitude des passions est une prison ou l'âme diminue et s'affaiblit; quand nous en sommes affranchis, l'âme s'agrandit et s'étend. — C'est une vie

relativement heureuse que celle où on renonce à tout, non par un dégoût passager, mais par un goût constant qui vient de la connaissance du peu de valeur des choses ! »

Je bornerai là mes citations; puissent-elles apporter un allégement à la lassitude de nos anciens, désembrumer leurs pensées, leur servir momentanément de viatique et leur permettre de conserver la santé de l'esprit, à défaut de l'autre.

Un distique de Legouvé aidera ceux qui frisent la soixantaine, ou plutôt que la soixantaine défrise à atteindre ce résultat :

Veux-tu savoir vieillir? Compte dans ta vieillesse Non ce qu'elle le prend, mais ce qu'elle te laisse !

Errare humanum est !

Un journaliste parlait, il y a quelques mois, avec une certaine indignation, d'une leçon documentée, précise, inexorable, qu'il avait entendue, dans un de nos hôpitaux, autour du lit d'une malade : « Ses enfants, disait l'article, avaient pieusement caché la vérité à celle-ci, et voilà qu'elle lui parvient quand même; non, plus de doute, plus d'illusions sur son état; une à une, les paroles de science sont tombées sur elle, ont creusé son désespoir; maintenant elle sait, et, du coup même de cette brutale révélation, elle a failli mourir...

« Là, il semble que le patient gratuitement recueilli, en retour, doive rendre des services; il paie son écot en devenant prétexte vivant d'études pour tous, champ d'observations, de communications académiques, de succès jirofessionnels. Se gêner pour lui? C'est un numéro; il cesse de compter comme être pensant, ou seu-

lement sensible, pour n'intéresser que comme machine. 11 assiste à son propre démontage, et pourvu cpie la leçon du maître ait été belle, peu importe qu'elle ait été sans pitié. A qui ferat-on croire que cette infortunée ne comprend jDas, ne devine pas? Les yeux clos voient le geste fatal, son ouïe défaillante perçoit le mot terrible. Et c'est la tuer une première fois.

« A toutes les vertus qu'on exige du médecin, il est évidemment peu de malades qui seraient dignes d'exercer. Mais est-il indispensable que, pour que la science marche, elle soit sans scrupules, et pour être à la hauteur, le médecin doit-il vraiment envelopper dans la même indifférence, que blinde l'usage, tous ceux qui soupirent vers lui, et professer à ce point le mépris souverain de l'individu? Aussi bien, on ne se faisait plus grande illusion sur la pratique contemporaine des sacerdoces, des charités, des délicatesses de sentiment. Mais peut-être serat-il permis encore de souhaiter un peu plus de respect devant la souffrance, la faiblesse, la défaite humaine, et si la lutte pour la vie est une belle chose, un peu plus de fraternité pour la mort. »

Grbllety. — Impressions médicales. 6

Ce petit réquisitoire, très juste et très modéré en somme, a l'éveillé en moi des étonnements analogues. Je ne sais plus bien ce qui se passe aujourd'hui dans la plupart des services de médecine et de chirurgie ; mais autrefois, de mon temps, j'ai été stupéfait bien des fois, pour ne pas dire plus, du sans-gêne avec lequel certains chefs émettaient les pronostics les plus fâcheux, en présence même des intéressés. — Lorsque l'opinion était exprimée à mots couverts, dissimulée sous la phraséologie technique, il y avait souvent des fissures, des termes trop transparents, qui devaient enlever toute confiance à la victime et la plonger dans le désespoir.

J'ai souvent gémi sur la détresse morale qui devait en résulter pour les pauvres diables, aussi cruellement initiés à l'incurabilité de leur cas, et je m'étais bien promis, dès mes premières années d'étudiant, de me montrer miséricordieux lorsque j'aurais à me prononcer personnellement.

Je suis plus que jamais de cet avis, maintenant qu'un quart de siècle de pratique m'a appris plus nettement l'importance de l'action du moral sur le physique , m'a fait entrevoir de

plus près les puissantes illusions de l'instinct de la conservation. — Il y a là une force qu'il nous appartient de respecter , d'entretenir même, au lieu de l'enrayer par imprudence et légèreté.

Il y a des malades que l'on tue sûrement, en soufflant sur la lueur, si vacillante soit-elle, qui leur permet de croire qu'ils ne sont pas acculés dans une impasse, qu'ils peuvent en sortir, et que tout n'est pas encore perdu. — De même, il y en a d'autres que l'on fait vivre, dont on prolonge l'existence, en les encourageant par de pieux mensonges, en faisant luire, par exemple, à leurs yeux le mirage du retour de la belle saison, des jours ensoleillés, où il semble que la nature en fête apporte à chacun de nouvelles forces, des délais insoupçonnés, qui permettent de se reprendre et de sourira encore à l'avenir.

Aussi, je crois que notre conduite est toute tracée ; au nom de l'humanité, au nom de cet instinct de bonté qui doit ennoblir toutes nos déterminations, nous devons être plutôt optimistes que pessimistes. — 11 y a une certaine catégorie de confrères qui, pour le moindre bobo, prennent des airs graves de croque-mort et épouvantent les familles. Avec eux, le cas est

84 IMPEEi S IONS MÉDICALES

toujours sérieux et provoque mille appréhensions. — On dirait qu'une catastrophe est proche, que le grand froid va saisir le malade, qu'il est déjà botté de marbre et ganté de plomb, comme dit Cyrano au moment d'expirer, en faisant un dernier moulinet contre ses ennemis, les compromis, les préjugés, les lâchetés, le mensonge et la sottise... — C'est peut-être habile, car en cas d'aggravation, la prudence doctorale est fort admirée, et en cas de prompte gtiérison, c'est à l'habileté du praticien, c'est à son intervention énergique, qu'en est attribué le mérite.

Bah ! malgré les avantages évidents de celte façon d'agir, il est beaucoup plus louable de ne pas bouleverser un intérieur, de ne pas terroriser des trembleurs, déjà trop prompts à s'exagérer leur maux. Ceux qui ont eu la vie la plus exemplaire, la plus méritoire, craignent eux-mêmes d'aller retrouver Socrate et les sages de tous les temps, dans une autre planète. — Même lorsque les parents ou les amis demandent, à part et sans arrière-pensée, au médecin de se prononcer, le plus souvent, il fera bien de ne leur révéler qu'une partie de ses craintes , de peur

que leur visage défait ne fasse ensuite soupçonner la vérité au moribond. — Celui-ci, malgré son désir de se tromper et d'être trompé, craint toujours qu'on ne lui cache auelque chose, qu'on ne lui dise pas tout, et, à défaut d'aveux explicites, il cherche à se renseigner d'après les regards aimés et l'allure de ceux qui l'approchent. C'est déjà bien assez qu'il puisse y lire une certaine répulsion, comme une sorte de recul, de dégoût, sur.out lorsque la maladie est suspecte et peut s'attraper. — Car, ce qui avait été prévu s'est exactement réalisé. Les campagnards, qui n'acceptent que ce qu'ils voient et resteront, par suite, réfractaires à l'hygiène prophylactique, ont continué comme par le passé à ne pas se préoccuper des dangers de contamination, et ceux (jui ont du cœur, les mères et les filles, en particulier, n'abandonnent pas à leur détresse les tuberculeux et les cancéreux de leur famille.

Mais il n'en va pas de même chez les mondains, les intellectuels et les raffinés, qui sont au courant des découvertes de Pasteur, qui, non seulement en tiennent compte, mais auraient plutôt une tendance à exagérer les précautions qui en dérivent.

Comme leur guenille leur est profondément chère, ils ne veulent pas l'exposer à des accointances fâcheuses, ni respirer dans un milieu imprégné de microbes pathogènes. De là , à prendre la fuite, à abandonner les parents et les amis dangereux à fréquenter, il n'y a qu'un pas, et ce pas, ils le franchissent prestement, tout comme ils passèrent, dit-on, sur le corps des duchesses et des pauvres affolées du Bazar de la Charité, après les avoir préalablement assommées à coups de canne, pour se sauver plus facilement de l'incendie.

Ne les imitons pas et semons une dernière joie autour de nous, par nos encouragements, jusqu'à l'heure décisive, où on se voit obligé d'avouer son impuissance, de reconnaître qu'il n'y a plus rien à faire. N'ouvrons pas trop tôt la source des pleurs et ne provoquons pas prématurément d'insondables chagrins, chez ceux que la séparation va plonger dans un deuil éternel.

La nature nous donne une excellente leçon, en étendant comme un voile sur les esprits les plus lumineux, lorsque l'heure du couvre-feu approche; elle berce l'agonie de somnolence, de radotages, et la transition de la vie au trépas

n'est généralement appréciable et pénible que pour l'entourage. — Malgré les hoquets et les révoltes apparentes de l'organisme, et sauf quelques exceptions, c'est sans heurt et sans secousses que s'éteint le flambeau et que la nuit survient ; c'est peu à peu que la mort s'insinue clans nos veines, comme un narcotique, et aussi comme une délivrance !

IMPRESSIONS MEDICALES

La vanité humaine est incommensurable et ne perd jamais une occasion de se manifester. Elle s'enorgueillit même de ses propres infirmités, des déchéances de son organisme. On connaît la réflexion d'un de nos grands chirurgiens qui, après s'être extasié en termes emphatiques sur les dimensions d'un furoncle qu'il allait opérer, dit à voix basse, en souriant, à ceux qui l'entouraient : Ça flatte toujours le client !

Et le fait est que le patient, avec une satisfaction manifeste, avait pris une allure modeste, comme pour se défendre d'avoir été si remarquablement doué. Comme l'a dit Casimir Delavigne : Les sots depuis Adam sont en majorité !

C'est surtout dans les hôpitaux que les pauvres diables se rengorgent de leurs anomalies, de ce qu'il y a d'exceptionnel dans leurs affections et des beaux effets que la thérapeutique a produits sur leur état.

Dans la Cité de Misère, où les brumes do-

lentes de l'hôpital Saint-Louis, les désespérances et aussi les éclairs de joie des malades sont décrits d'une façon si pittoresque, l'auteur, Roger-Miles, fait allusion aux ruses des hospitalisés au moment de la visite, pour intéresser le chef de service et le retenir longtemps près d'eux :

« Pour peu, dit-il, que le clinicien entre dans quelque démonstration un peu développée, c'est là pour celui autour de qui cette démonstration a été faite, un sujet d'orgueil et de fierté pendant toute la journée. »

Le voilà catalogué dans la catégorie des beaux cas ; c'est une supériorité, qui prend une importance extrême, si ce cas a reçu les honneurs du moulage et figure dans les vitrines du musée. — L'exposé en parlera longuement dans son entourage, lorsqu'il aura quitté la vieille maison de Henry le Grand ; il décrira avec minutie les précautions du chirurgien, s'extasiera sur la perfection de la pièce, qu'il tâchera de faire admirer à ses connaissances, en obtenant une carte d'entrée.

« Etre un beau cas, écrit plus loin le même écrivain, au milieu de toutes les affections banales — banales parce qu'elles sont fréquentes

90 IMPaESSIONS MÉDICALES

— qui encombrent les cliniques, c'est une grâce toute providentielle.

« Le beau cas, en etl'et, a une situation toute spéciale, non pas à l'hôpital, où on pratique, quoi qu'on en dise, une véritable égalité, mais vis-à-vis de lui-même ; il se crée des préoccupations qui le détournent de ses souffrances effectives ; il a pour son mal une sorte d'indulgent respect, qui est presque de l'amour-propre ; il est quelqu'un, il se distingue au milieu de tous les autres malades.

« Et cela est essentiellement humain. Ecoutez plusieurs personnes qui s'entretiennent de leurs petites infirmités. Au lieu de cacher ses imperfections physiques, douleurs et accidents, chacune les étale au jour d'une minutieuse description ; chacune prend plaisir à exagérer ce qui est son lot, à transformer le moindre bobo en une affection caractéristique, s'efforçant ainsi de dépasser les souffrances du prochain.

ci Et n'allez pas croire que ces mensonges inconscients aient pour but de surexciter la pitié ; ils sont nés, au contraire, d'un sentiment spécial, où le besoin de paraître et de s'imposer s'affirme jusque dans les circonstances les plus pénibles de la vie. »

Grande est aussi l'importance des convales cents, des ressuscites, qui l'ont échappé belle, qui ont failli faire connaissance avec la fosse commune ou l'amphithéâtre, lorsque l'assistance publique leur accorde une quinzaine ou un mois de séjour a la campagne, à l'asile du Vésinet ou ailleurs. — Le temps de calme sérénité qui leur est offert, où ils vont pouvoir boire de la santé à pleins poumons, dans un milieu salubre, les touche moins que le sentiment d'envie qu'ils suscitent. On est tout disposé à les considérer comme des bourgeois rentes, partant pour leur maison de campagne ou pour une ville d'eaux quelconque.

La gloire du voyage et de la villégiature leur donne tout de suite une certaine importance, en leur faisant momentanément oublier les douleurs passées, la triste époque où ils étaient presque dégoûtés d'eux-mêmes. Plus de servitude, plus d'amoindrissement, plus d'obligatoire résignation ; on est redevenu quelqu'un, on plane audessus des voisins, qui ne sont pas encore sortis d'affaire et qui n'auront pas la chance de s'en tirer d'une façon aussi remarquable.

Alphonse Daudet a étiqueté cette vanité des

malades, qui les porte à exagérer leurs souffrances. Un petit infirme de Lamalou lui a avoué son contentement, devant la sympathie provoquée, la fierté de sa voiture, qui le faisait différent des autres,

Il a observé attentivement la vanité chez les enfants et chez les femmes. La naïveté de ce vice, chez ces dernières, les lui faisaient envisager comme des négresses étalant leurs verroteries.

Ces gens-là ne s'attendrissent plus que sur eux-mêmes, et, poussant la logique de leur égoïsme jusqu'au bout, ils en arrivent, lorsque leur santé est rétablie, à tirer par comparaison une nouvelle gloriole et de réelles satisfactions, à la vue des douleurs et des plaies d'autrui. — Ils se considèrent maintenant comme plus favorisés et plus veinards que ceux qui geignent autour d'eux.

J'ai eu une cliente, ayant jadis subi l'hystérectomie totale, et qui racontait en se rengorgeant, k tous ceux qui l'approchaient, qu'elle n'avait plus que « des boyaux dans le ventre ». — Elle s'appesantissait avec complaisance sur les moindres détails de l'opération et ne faisait grâce d'aucun trait émouvant aux dames sensibles qui

consentaient à l'écouter, son visage s'illuminait lorsqu'elle parlait de son odyssée pathologique, au lieu de se sentir amoindrie par cette mutilation.

Il y a quelques mois, un confrère très honorable a failli avoir de grands désagréments, à la suite de la mort d'une de ses clientes. Deux mégères du quartier allèrent raconter au commissaire de police que cette pauvre femme avait succombé aux suites d'une opération inutile et dangereuse, opération qui leur avait été racontée par la patiente elle-même, quelques jours avant son décès. — Or, d'après l'enquête faite, il fut démontré que cette dernière s'était vantée, par orgueil, pour faire croire qu'elle avait échappé à un grand danger, alors qu'elle n'avait subi qu'un simple pansement.

La presse, trop avide de nouvelles à sensations, avait déjà criblé d'épigrammes l'auteur du scandale et, par contre-coup, le corps médical tout entier.

On a déjà beaucoup écrit sur l'état mental des ovariotomisées, sur les psychoses post-opératoires, et il a été prouvé que toute la série des accidents nerveux, des troubles mentaux, peut

non seulement en dériver, mais être simulée ou exagérée par certaines neurasthéniques, qui jouent de la dépression intellectuelle et morale, soit pour se faire plaindre, soit pour ne pas rencontrer d'obstacles à leurs caprices.

Elles avaient déjà beaucoup de manies, étaient apathiques, irascibles, intolérantes ; elles s'autorisent de leur mutilation pour avoir plus de bizarreries de caractères qu'auparavant et devenir tout à fait insupportables.

On doit s'attendre à tout de leur part, comme de celle de certaines toquées, qui, par pure perversion ou par dégénérescence mentale, sont résolues à tous les sacrifices pour que leurs joies sensuelles ne soient pas troublées par des craintes de maternité.

Dans l'intérêt des familles et de la reproduction de notre race, il est donc à souhaiter que les ovariotomistes les plus en vogue ne considèrent la castration, surtout chez les jeunes femmes, que comme un pis-aller, auquel on ne doit recourir qu'après échec d'un traitement médical sérieux, ou l'impossibilité d'une temporisation conservatrice.

Le fleuve ne féconde plus, il engloutit; Le flambeau n'éclaire plus, il consume !

(V Hugo.)

Comment, trop de malades, vous êtes-vous déjà écrié ; la plaisanterie vous paraît dépasser la mesure, car on se plaint de tous côtés, sur la Cannebière comme au pays de Rabelais. Le moment est donc mal choisi, pour venir nous dire ironiquement qu'il y a pléthore morbide et surabondance d'agonisants.

Tout doux, mes amis, un peu de patience ; je n'ai pas l'intention de vous donner une fausse joie, ni de vous faire venir intempestivement l'eau à la bouche. — Vous savez bien qu'on n'a plus d'argent, aujourd'hui, que pour spéculer ou se vautrer dans de crapuleuses orgies. Il ne s'agit donc pas de malades rémunérateurs, de vrais malades ayant un besoin immédiat de vos soins. — Je dirai même plus, pour persévérer dans mon affirmation aux allures paradoxales, c'est à votre dam que sévit l'épidémie actuelle;

plus les cas pathologiques augmentent, plus les forces vives du pays s'amoindrissent et moins on songe à réclamer votre intervention.

C'est précisément parce qu'il y a quelque chose de pourri et de gangrené dans l'organisme national, que l'incurie a fait place à la confiance et que le septennat des vaches maigres menace de s'éterniser.

Vous voudrez bien reconnaître, je pense, que le coi'ps social, dont le pouls est si agité, qui a si souvent la fièvre, est sérieusement atteint, qu'il est couvert d'ulcères, miné par les virus les plus perlîdes, désagrégé par les toxines les plus redoutables.

Nous portons en nous des germes finissants de destruction ; le jjronostic le plus grave s'impose, si certaines opérations d'urgence ne sont pas pratiquées sans nouveaux retards, si un apport jDressant d'énergies ne vient relever tant de détresse.

Contre le mal qui nous ronge, il faut des remèdes énergiques et non des palliatifs, et non d'anodines dilutions : — une révolution dans l'art de traiter la cachexie populaire s'impose, de façon à ce que les praticiens de j3ensée, de

haute culture, reprennent enfin la place qui a été usurpée par des empiriques, par des infirmiers ignares et des sous-vétérinaires sans expérience.

Vous ne tarderez pas à partager mon pessimisme, si vous voulez bien promener votre lanterne autour de vous :

— De tout temps, la Justice fut plus ou moins accusée de raideur et de boiterie. Actuellement, elle est affaissée, chancelante, ne tient plus debout. Les influences les plus annihilantes paralysent ses intentions et stérilisent ses facultés; c'est à peine si elle peut rendre quelques services, et non des arrêts; elle inspire vraiment les plus vives appréhensions.

— Dame Vérité n'est guère mieux partagée; elle éprouvait déjà bien des difficultés à se mettre en marche ; la voilà devenue massive, impotente, et tellement frileuse qu'on est obligé de la recouvrir avec les premiers oripeaux venus, réclames et affiches électorales, pour qu'elle puisse affronter les bises malsaines, qui, grâce aux zoïles, aux pharisiens, aux Tartufes de tout acabit, soufflent en bourrasque vers sa radieuse nudité.

Grellety. — Impressions médicales. 1

— Le peuple a toujours eu de faméliques appétits; mais il est aujourd'hui atteint de la plus voraee des boulimies ; il ne lui suffit plus d'être dans le fromage symbolique et d'avoir l'assiette au beurre à sa disposition ; suggestionné par l'envie qui enfielle si aisément l'âme démocratique, il veut tout absorber, tout dévorer; il lui faut du sang, de la chair fraîche, des hécatombes innombrables. Et, circonstance aggravante, cette appétence morbide se complique d'une polydypsie, que les absinthes les plus violentes, les apéritifs les plus frelatés, ne parviennent pas à calmer. L'alcoolisme électoral le guette et l'accapare ; plus il boit, plus il a soif, soif de déclamation, de pathos et de phrases creuses, soif d'exhibitions, d'arbitraire, de violence, de destruction. Rien ne le rebute, ni les duperies du cosmopolitisme, ni les fourberies de ceux qui l'exploitent, ni les sophistications de ses fournisseurs, ni l'impureté de l'eau de Seine ou de l'air municipal. L'ogre insatiable avale tout, pêle-mêle, sans contrôle et même sans trop d'indigestions ou de colère! — Mal lesté par un pareil régime, empoisonné par tant de toxiques, il ne peut évidemment penser et agir

avec mesure, comme un citoyen pondéré qui suit une hj'giène intellectuelle et physique vraiment irréprochable.

— Quant à nos gouvernants débiles et à courte vue, tous plus ou moins atteints de la folie des grandeurs, je suppose qu'on peut sans irrévérence, sinon sans tristesse, parler de ramollissement, d'encéphalite diffuse, de démence sénile. — C'est parce que leurs centres nerveux sont attteints de lésions chroniques, que les plus belles manifestations de la vie morale, les formes d'un idéal noble et élevé, leur sont devenues inintelligibles.

Etonnez-vous, après cela, qu'on ne respecte plus rien en France, ni le chef de l'Etat, ni son couvre-chef !

On serait presque tenté d'admettre, avec Taine, que l'homme normal est simplement moins fou que ceux qu'il appelle fous, que c'est un prétendu raisonnable, et qu'il ne vit pas assez longtemps pour devenir dément.

La pénible constatation de notre amoindrissement est mise en vedette par ce fait que le nombre moyen des admissions dans les asiles de la Seine a doublé depuis vingt ans. — C'est

même probablement parce que les établissements de Charenton et de Sainte-Anne ne suffisent plus à recevoir les déséquilibrés, qu'il y en a tant dans nos assemblées politiques.

■ — ■ Il n'y a pas jusqu'à la jeune génération, qui ne soit malingre et prématurément exténuée. On se demande même si jamais ils ont été jeunes, ces éphèbes compassés, tant il y a peu de sève et de généreuses ardeurs en leur intellect.

Ils paraissent indifférents à tout, rien ne les émeut, ni les injustices les plus révoltantes, ni les violences les moins justifiées, ni les félonies les plus honteuses, ni les accès de rage persécutrice d'une poignée de sectaires.

Ils ont même peur de la société des femmes et des jeunes filles : La royale Hélène a beau leur chanter avec ses accents les plus voluptueux :

Il nous faut de l'amour, N'en fût-il plus au monde !

ils ne sont nullement tentés de donner la réplique et de répondre en chœur, avec un imposant ensemble. La galanterie française n existe plus ; c'est un mot vide de sens. Bien

plus, on a renoncé à faire des enfants, ce qui n'avait pourtant rien de désagréable ni de difficile.

Ces jouvenceaux caducs apportent, dans leurs passions, un laisser-aller et une vulgarité complète, préférant l'assouvissement immédiat et les grossières étreintes des maritornes de brasserie, aux élégances raffinées, à l'atticisme affriolant, qui font le vrai charme du plaisir et en excusent les entraînements, dans une certaine mesure. — ■ Le culte de la beauté, correctif et justification de bien des fredaines, n'a rien à voir avec leur dépravation précoce. Celle-ci est d'ailleurs soigneusement entretenue par tout ce qui peut abrutir et détraquer, pornographie outrancière, exhibitions et poses plastiques, dessous suggestifs, publications aphrodisiaques, etc.

Les neveux de Perdican n'aiment plus ; c'est à peine s'ils savent badiner avec l'amour ; cela confine à l'impuissance de certains barbons, qui ont besoin des stimulants les plus énergiques, pour ranimer les anciennes flambées de jeunesse.

Je suppose que c'est cette désagrégation universelle qui a permis aux Anglais de croire

qu'ils étaient capables de ne faire de nous qu'une bouchée... à la reine!

— Il me serait facile de m'appesantir plus longuement sur les maux publics et d'accumuler de nouvelles preuves. Sans chercher, ailleurs que dans notre propre corporation, je pourrais dénoncer bien des indices graves. Croyez-vous que le cambriolage de l'hôpital Beaujon et ce qui se passe aux concours de l'internat, ne dénotent pas des fêlures bizarres?

Mais j'aime mieux jeter un voile discret sur nos propres misères, qu'il est toujours prudent de ne pas ébruiter, ou dont il est préférable de ne pas reparler, lorsque la presse s'en est déjà emparée, pour les exploiter contre notre influence.

Nous avons besoin, en effet, de conserver notre prestige et notre sang- froid, non seulement pour continuer à venir en aide à ceux qui souffrent et veulent vivre, à ceux qui croient encore à la thérapeutique et nous attendent avec espoir, mais encore pour utiliser la médication des maladies de l'âme, pour purifier, panser et atténuer dans la mesure du possible les plaies de mauvaise nature que je viens de signaler.

Les nations sont guérissables comme les individus, surtout lorsqu'elles ne se résignent pas à leur amoindrissement.

Les consultations et les ordonnances n'ont d'ailleurs pas fait défaut : un certain nombre de guérisseurs, après avoir substitué au fer rouge la malice aiguisée de leur plume, ont essaj'é, par le livre et le théâtre, d'opposer l'asepsie des bons exemples, les révulsifs de la raillerie ou de l'indignation, non seulement à la pourriture parisienne, mais à la poussée de corruption générale. Ils ont cherché à renouveler l'air dans ce milieu délétère, où languissent les anciennes vertus gauloises. Ils ont brûlé du sucre et versé du chlore sur toute cette putréfaction.

Le docteur Lavedan, en particulier, malgré ses dehors de médecin mondain et l'apparente légèreté de son humeur, a su découvrir des lésions graves sous les épidémies les plus rassurants d'aspect. Derrière les plus belles façades d'honneur et d'austérité, son scalpel a rencontré des simagrées conventionnelles, un relâchement universel des mœurs, l'hypocrisie, la vénalité, un contraste odieux entre la valeur représentative de certaines personnalités et leur

lamentable médiocrité, le dénûment intellectuel et moral des priviligiés de la naissance et de la fortune, etc., etc.

Sa pathologie descriptive dérive des Spartiates, qui exhibaient des ivrognes pour inspirer le dégoût de l'ivrognerie. Ses procédés opératoires, tout à fait nouveau jeu, ont non seulement pour but de garantir les organismes sains, d'inspirer la répulsion et l'effroi pour les accidents contagieux du voisin, mais encore de relever les fêtards, de les soutenir dans leurs défaillances, de les pousser dans la voie de la régénération.

Mais, hélas, ces fantoches sont peu susceptibles de se réformer et de guérir ; il sera bien difficile de les empêcher de périr de leurs misères et de les conduire jusqu'à la convalescence.

Soit qu'il ait manqué d'énergie ou de conviction, notre académique Hippocrate n'est parvenu jusqu'ici qu'à faire rire ses malades, devant l'attristant spectacle de leur propre dissolution. Ils n'ont pas su ou pas voulu se reconnaître, et, par suite, n'ont pas modifié leur régime moral, n'ont pas bénéficié de la douche, qu'on avait tenté de leur administrer.

Pouvons-nous espérer être plus heureux, avoir

des recettes plus efficaces ? Le professeur Debove nous l'a affirmé, en terminant ainsi qu'il suit, devant un auditoire d'étudiants, une de ses leçons sur le fléau de l'alcoolisme : « Vous serez médecins, vous vous répandrez par toute la France, vous agirez sur la santé publique et même sur la santé morale, par vos prescriptions et vos conseils. Si vous êtes bien convaincus des dangers que je me suis efforcé de vous montrer, si vous prêchez la sobriété par vos paroles et par vos actes, vous pouvez contribuer puissamment à changer l'opinion publique et à sauver ce pays, auquel l'alcoolisme l'ait courir le plus grand danger qu'il ait jamais couru. »

Je souhaite ardemment que cet horoscope puisse se réaliser, que les médecins, par la parole, par l'exemple, par la droiture de leur vie, la correction de leur attitude, l'indépendance de leur pensée et de leurs allures, parviennent à conjurer le mal et à triompher de tous les germes de déchéance qui nous menacent.

Ce faisant, malgré l'ingratitude dont ils sont coutumiers, ils auront encore une fois bien mérité de la patrie.

Mais qu'ils le sachent bien, à d'aussi grands

maux, il ne s'agit pas d'opposer de petits remèdes ; il ne s'agit pas surtout d'imiter la conduite de M. Purgon contre l'infortuné Argan, lequel n'était nullement un malade imaginaire, mais un névropathe renforcé, vraiment digne de pitié. Au lieu d'être débilité, il aurait eu besoin de fortifiants et de suralimentation. Nos contemporains réclament aussi des élixirs d'une énergie exceptionnelle, capables de les raffermir, de les retremper, de rendre un peu de tonicité à leur civisme, plus qu'anémié, comme à leur personnalité déliquescente !

Fiat lux!

Je vous en préviens, c'est presque un sermon qui va suivre. On nous reproche assez de ne pas aller entendre les orateurs sacrés ; prêtons-leur l'oreille exceptionnellement; une fois n'est pas coutume. Il s'agit des conférences faites à Notre- Dame par Mgr d'Hulst, durant le carême de 1896. Une personne pieuse de ma famille a insisté pour que je les lise, ce que j'ai fait, n'étant pas intolérant, et je ne crains pas d'avouer que j'y ai trouvé plaisir et profit, quoique sur certains points, je sois en complet désaccord avec le commentateur des doctrines catholiques.

C'est ainsi que je me révolte énergiquement, lorsque à propos de la pratique médicale qui consiste, dans un accouchement, à sacrifier l'enfant pour sauver la mère, il vient nous opposer le non licet des théologiens moralistes : « On a

beau dire, écrit-il, que la vie de la mère est la plus précieuse ; cela ne donne pas le droit de supprimer l'autre. Autre chose est de laisser mourir deux personnes, autre chose d'en tuer une. Dieu ne nous demande pas compte des morts que nous n'avons pas pu empêcher; il ne nous permet pas de prévenir la mort naturelle de l'un par la mort violente et voulue de l'autre. Laissez mourir deux vivants, si vous ne pouvez en sauver un sans crime, mais n'en tuez aucun, parce que vous n'avez pas de droit sur sa vie. »

A ce compte-là, le docteur Laporte aurait dû se croiser les bras et rester inerte. Evidemment, il se serait épargné bien des désagréments ; mais d'après la morale acceptée par la presque totalité des praticiens, et que nous revendiquons hautement, quoiqu'elle soit en désaccord avec les jugements du Saint-Office, il aurait alors gravement manqué à son devoir.

Mgr d'Hulst nous dit que c'est une thèse qu'on ne doit pas soutenir : « Toutefois, ajoute-t-il, elle paraît si acceptable à bon nombre d'hommes consciencieux et chrétiens, que la bonne foi doit être admise chez plusieurs, s'ils ne connaissent pas les décisions du Saint-Siège. »

Grand merci pour votre tolérance, dont nous n'avons que faire ; nous continuerons à sauver chaque fois que ce sera possible, fussions-nous exposés aux anathèmes les plus terribles, au lieu de pouvoir compter sur une sorte d'absolution et de brevet de droiture, donnés a contre-cœur.

Cette petite querelle préliminaire vidée, j'aurai plus de satisfaction à puiser à tort et à travers dans les enseignements de ce beau volume. — Je commence par prévenir mes confrères que l'écrivain n'est pas tendre pour ceux qui se confinent dans le célibat : « Lorsque celui-ci n'est pas la forme sublime d'un sacrifice offert à Dieu, il ne doit être qu'un accident dans la vie humaine. Quand le célibat est voulu, sans être voulu pour Dieu, lorsqu'il ne correspond pas à une abnégation méritoire, à un admirable dévouement aux autres, il est à craindre qu'il ne représente qu'une forme de l'égoïsme, un abri derrière lequel viendront se cacher bien des vices. »

Je n'aurais même pas été fâché de voir le conférencier risquer quelque grosse semonce contre les coureurs de dot, qui épousent un magot à cause de son magot, ce dont ils ont

toujours à se repentir, car si le médecin panse, sa moitié dépense toujours en proportion de ce qu'elle a apporté. — Il n'y a que sa disgrâce qu'elle conserve et augmente encore , avec les années.

Mais j'ai hâte de parler de solidarité humaine, d'invoquer le beau précepte : « Aimez-vous les uns les autres ! » — Il est digne et sage d'élever l'amour des autres au niveau de l'amour de soi. Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde ! — Pardonnez et vous serez pardonnes.

Comme il serait utile de rappeler fréquemment ces excellents conseils aux divers membres de notre grande famille, de les faire pénétrer dans ce champ clos de la conscience où le bien et le mal se livrent un éternel combat, afin d'introduire dans cette corporation désolée par la lutte pour la vie un ferment de charité, afin qu'elle ne persiste pas « à projeter loin d'elle, dans les flottantes perspectives d'un rêve, l'espoir de son ascension vers la justice et vers l'amour ».

Je lis plus loin :

« L'orgueil, l'envie, la cupidité, sont les foyers où s'enflamme la colère, où s'allume la

haine, où s'alimentent la rancune et la vengeance. »

Est-ce que ce passage ne peut pas être appliqué à bien des concurrents, qui ne peuvent souffrir de rival ni dans l'honneur, ni dans la possession, ni dans l'usage? « ... Chacun veut tout pour lui, aucun n'abdique, c'est le conflit organisé, la terre transformée en un champ de bataille, où vont se heurter les ambitions contraires. — Pauvre fraternité humaine, que vas-tu devenir? Je n'aperçois plus que des frères ennemis. — Argent, dignités, voluptés, autant d'enjeux que se disputent, dans une bataille sans trêve, d'implacables antagonistes. Le philosophe assiste, surpris et attristé, à ces meurtrières rencontres. Pourquoi vous haïr? crie-t-il aux combattants. N'êtes-vous pas des frères? — Hélas! il devrait savoir qu'ils sont, avant tout, des orgueilleux. Ils sont aussi des envieux. De là une malveillance universelle , un désir permanent de nuire, de dénigrer, d'abaisser.

L'amertume que distillent ces cœurs empoisonnés déborde dans leur langage, dans leurs regards, dans leurs actions , inspire la médisance et la calomnie, les desseins pervers, les basses

représailles; et, tandis que ces misérables cherchent leur triste bonheur dans l'infortune des autres hommes, ils sont eux-mêmes les plus malheureux de tous les hommes. »

Ce tableau est-il assez éloquent, assez complet? — Met-il assez à jour nos fâcheuses tendances? Devrait-il assez nous dégoûter de c l'âpre appétit de la vengeance, des frémissements de la haine, de l'ivresse fumeuse de la colère » , calmer enfin les tempêtes déchaînées par la passion et engendrer l'apaisement?

Réclamer cet effort et envisager la victoire comme possible ; recommander une hygiène morale plus saine, prêcher le calme, la mansuétude aux tempéraments irascibles, redire après le sage amice, ascendc superius, ne sauraient constituer une preuve de naïveté. — Comme c'est de notre union que jaillira notre force, son heure viendra sûrement, et elle portera des fruits de vie.

Il ne sera pas superflu non plus de répéter, avec le conférencier, que la cupidité « fait prendre des habitudes qui émoussent le sens délicat de la probité ; qu'elle engage une conscience, jusque là intègre et sévère, dans une

voie de compromis et d'équivoques. Qu'est-ce qui a manqué le plus, depuis vingt ans, sinon le sentiment des responsabilités morales que les profits illicites accumulent sur certaines têtes. La richesse, si on l'isole de la morale, corrompt plus qu'elle ne civilise. — Il ne faut pas que les convoitises prennent trop d'avance sur les satisfactions possibles et fassent violence à la société pour obtenir d'elle plus qu'elle ne peut donner.

« ... La vie est un entrecroisement de jalousies, qui prouvent que chacun est mécontent de sa part et rêve du jour où il lui serait donné d'emprunter celle de son semblable, occupé de son côté à lui envier la sienne. — Voyez même ceux que tout le monde envie, ceux dont on paierait bien cher la condition, si l'on pouvait l'acheter, et allez les interroger. Dans une heure de sincérité et d'épanchement intime, ils vous diront qu'ils ne sont pas heureux, que cette richesse dont on est jaloux ne leur procure le plus souvent qu'ennui et dégoût ; que les plaisirs ont perdu leur saveur ; surtout que les honneurs, avec les soucis qu'ils entraînent, avec les responsabilités qui leur font cortège, avec les inimitiés qu'ils suscitent, avec les rivalités qu'ils

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provoquent, avec les calomnies qu'ils déchaînent, que tout cela est saturé d'amertume, et qu'il leur arrive quelquefois à leur tour d'envier la condition des humbles et de se mettre en parallèle avec les déshérités. »

Puisse cette déclaration donner un peu de courage aux médecins de nos campagnes, dont le sort pourrait ne pas apparaître comme bien enviable, si leur destinée n'était pas singulièrement agrandie et relevée par l'accomplissement de leurs devoirs professionnels. — Comme eux, les plus favorisés ont aussi des déboires et des tribulations, malgré des compensations qui sans doute ne sont pas à dédaigner, mais qui ne suffisent pas à les satisfaire complètement, à leur donner une sérénité sans nuages.

Voici quelques belles pensées, qui valent d'être citées :

Il n'est pas permis d'établir sa vie sur le néant, sur le vide, sur l'oisiveté, sur l'absence d'obligations.

— Si les jeunes gens étaient formés à des mœurs plus sévères et j^bus viriles, ils apporteraient avec eux dans le monde les mâles vertus, dont notre société sent si cruellement l'absence.

— Ce n'est point assez de sauver les apparences, de se mettre en règle avec l'opinion, ni même avec le gendarme ; il faut encore être irréprochable devant la conscience. — Le seul moyen qui nous reste d'échapper aux rigueurs du jugement futur, c'est d'être aujourd'hui contre nousmêmes des juges intègres et sévères. — Pensez à ce jour-là et vous aurez moins pitié du voleur que la sanction humaine a su atteindre que de celui qu'elle a épargné ; moins pitié du truand qui a forcé des tiroirs que du monteur d'affairés qui a drainé des capitaux ; du chef de bande qui a rançonné des voyageurs que du malfaiteur décrié qui a édifié une scandaleuse fortune sur la ruine des petits et des humbles.

Un dernier trait à glaner à l'adresse de nos bons amis, les représentants de Thémis : « Vous êtes magistrat, vous devez la justice à tous sans acception de personne. Oh ! je sais bien que vous n'avez pas vendu pour argent comptant vos sentences. Mais ne vous cst-il pas arrivé d'en peser les conséquences, moins au poids de l'équité qu'au poids de vos intérêts : avancement, faveur du pouvoir, contentement d'une personne aimée, que sais-je ? — moins encore : vous avez négligé

de vous instruire. Vous vous êtes élevé par l'intrigue à un siège trop haut pour votre mérite ; ou, si le savoir jjrofessionnel ne vous manque pas, c'est l'attention, le sérieux, l'application au travail qui vous font défaut. Vous êtes juge à vos heures, homme de plaisir le reste du temps. Vous parcourez d'un regard superficiel des dossiers qui avaient droit à vos veilles. Vous écoutez d'une oreille distraite des plaidoieries qui devaient éclairer votre religion. L'heure est venue de rendre une sentence d'où dépend l'honneur ou la fortune d'un citoj'en. Oh ! alors, je le reconnais, vous faites de votre mieux ; mais ce mieux ne vaut rien, et cela par votre faute. Par votre faute aussi, le jugement est inique, vous statuez peut-être en dernier ressort devant les hommes. Mais la cause juste qui succombe a recours contre vous devant Dieu, et je vous plains si vous n'y pensez qu'au dernier jour ! » Je parierais bien que le compère Bertulus n'a pas eu connaissance de ce passage ni de celui qui concerne la réparation des torts causés ; si vous avez une belle écriture, cher lecteur, copiez ce fragment et envoyez-le-lui. — Cette leçon, qui ne lui coûtera même pas un fromage, x ui sera peut-être profitable !

Sursum corda !

Il est de tradition de ne pas prendre au sérieux les médecins qui utilisent leurs loisirs en s 'occupant de littérature, surtout ceux qui taquinent la muse, cultivent le sonnet et ne reculent pas devant le classique alexandrin. — Avec la niaiserie malfaisante des opinions préconçues, on prend un sourire narquois, pour parler de leurs élucubrations. C'est si vieux jeu, et les Costard de toute marque veulent déguster de l'inédit. Naguère encore, à la fin d'un dîner, un des convives faisant allusion à un de ses confrères, que j'ai le regret de ne pas connaître, disait de celui-ci : Certes, c'est un brave garçon et un digne praticien ; il n'y aurait rien à dire sur son compte s'il n'avait pas le faible de faire de la poésie.

Je ne pus m'empêcber de protester et de déchirer à mon tour que le travers me semblait fort excusable, si surtout la production était

passable; mais fut-elle même mauvaise ou de qualité infime, elle pouvait encore se justifier. — Ce délassement intellectuel vaut bien après tout les discussions politiques et les interminables parties d'écarté ou de bézigue, devant des bocks de qualité plus défectueuse encore que la versification ci-dessus vilipendée.

Loin de mériter un blâme ou une critique, il est au contraire digne d'éloges ce lettré, qui, au lieu d'aller s'abrutir dans un caboulot, en compagnie de quelques électeurs mal embouchés, reste au coin de son feu, entouré d'une affection enveloppante, et fait appel à l'inspiration pour égayer ses soirées d'hiver. — N'est-ce pas un spectacle touchant que de le voir courir après une rime rebelle, pendant que le chat ou bébé ronronnent, perdus aussi dans quelque songerie? ■ — Il fait preuve de vitalité, de jeunesse, en cherchant a marcher sur les traces des bons auteurs, qui, jadis, bercèrent nos illusions. — Peu importe qu'il ne soit qu'un disciple maladroit, s'il est heureux de ce fait, s'il rend heureux l'auditoire peu difficile qui l'entoure, et cet autre non moins indulgent des vieux amis, des clients fidèles, dont un couplet de bienvenue ou une chanson

de circonstance célèbrent le retour, ou les anniversaires qu'on ne saurait oublier.

Il ne faudrait pas se figurer, du reste, que Pégase soit toujours rétif à nos confrères et que ceux-ci ne recherchent pareille distraction que faute d'occupations plus absorbantes. — Je connais des médecins accablés par la clientèle qui trouvent moyen de faire la part des saines distractions, même après une journée laborieusement remplie et qui surtout utilisent leurs vacances pour sacrifier à leur péché mignon, qu'ils ont bien raison de préférer à la pêche à la ligne ou au jeu de bouchon.

Je pourrais citer un des médecins les plus estimables et les plus éclairés de Neuilly , qui ne revient jamais de sa villégiature annuelle en Périgord, sans en rapporter des cahiers de récits poétiques, aussi bien pensés que lestement troussés. — Rien ne le repose, racontet— il, comme de laisser courir sa pensée sur le papier, devenu un confident, un associé intelligent de sa vie, et de produire sans peine, au gré de sa fantaisie, de charmantes bluettes, qui font la joie de tous ceux qui ont l'occasion de les lire ou de les entendre. Ah ! il n'y met pas

de prétentions, cela coule de source comme les ordonnances qu'il distribue par milliers, le reste de Tannée, et la source est aussi fraîche qu'intarissable.

Je connais pas mal d'autres confrères et des plus occupés qui ont aussi ce ridicule et, chose, plus grave, qui ne sont nullement disposés à s'en corriger. — Les plaisanteries et les haussements d'épaules des Béotiens et des ignares les touchent fort peu.

De même que nombre de femmes intelligentes aiment à livrer un peu de leur âme à leurs intimes, sans allerjusqu'à l'abandon complétées médecins-poètes, sans aspirer aux honneurs du Parnasse, ont aussi plaisir à abandonner le meilleur de leurs pensées à leur entourage, à confier à ceux qui les approchent le disponible de leur esprit et le trop plein de leur cœur.

Qui n'a éprouvé, une fois ou l'autre, l'impérieux besoin d'ouvrir ses bras, de s'épancher, de raconter même au premier venu ses sensations, ses rêves ou ses espoirs ? Quand on est jeune et que l'univers entier semble nous sourire sur les lèvres de la femme aimée, ne voudrait-on pas crier sa félicité à tous les

échos, jusqu'à en devenir aphone, ou la célébrer avec toute la magie de style des plus grands maîtres ?

Heureux ceux qui conservent le goût exalté des belles choses et une verdeur d'impressions assez grande pour ne pas perdre, même à l'âge de la maturité, lorsque l'esprit tend à s'éteindre et l'âme à s'engourdir, cette surabondance de sève, qui permet d'animer ses songeries et de leur donner une forme exquise.

Que ce soit un bibelot fragile, artistiquement ciselé, ou un peu de fumée sans consistance, mais ayant son arôme particulier, comme certains tabacs d'Orient, c'est toujours ça d'emprunté à l'idéal, de conquis sur la prose qui nous entoure.

Ah ! il fait bon de réagir et de s'élever bien haut, le plus haut possible, selon les aides dont on dispose, loin de nos boues et de nos pestilences, à l'abri des hypocrites et des agioteurs, de respirer en des régions plus sereines et plus pures, de s'alléger enfin des soucis habituels, des préoccupations matérielles de tout ordre, qui nous enlisent dans les sables mouvants de la réalité.

Heureux, je le répète, ceux qui peuvent encore voir la vie en rose, ceux qui ont des oreilles assez complaisantes pour distinguer le chant du rossignol, malgré les aboiements des dogues qui attendent leur pâture et les beuglements des bêtes de proie qui se préparent à la curée.

Dans une pièce de Richepin , intitulée Papillons et poètes, un Mentor conseille à des papillons imprudents, lassés du miel et désireux de voir du nouveau, de rester au ras des sillons, au lieu de se risquer tout petits sur les vagues amères de la mer grande

Où les rayons miroitants Font éclorc le printemps, Dans un jardin de chimères.

Et les volages de lui répondre :

Qu'importe, si nous croyons Aux fleurs de qui ces rayons Dorent la belle imposture !

Dut -on ne point les saisir, N'est-ce pas encore plaisir Que d'en risquer l'aventure?

Et l'ennuyeux raisonneur qui voulait mettre sur leur caprice l'éteignoir d'avis moroses est obligé de convenir qu'ils ont raison.

Respectons donc les goûts de chacun et ne cherchons pas à substituer notre prétendue sagesse à celle d'autrui : Quel est au fond le sage ou le fou, de celui qui ne lève jamais la tête en haut, ou de celui cpai ne perd jamais une occasion de s'affranchir, de prendre son essor vers les régions sereines de l'idéal, de l'infini ?

On ne saurait demander aux médecins de se consacrer au culte des belles-lettres avec autant de zèle que l'homme destiné à briller dans la presse, dans le monde, dans les luttes du barreau, ou à la tribune de nos assemblées ; mais une certaine culture lui est nécessaire, pour ne pas paraître inférieur, lorsqu'il se trouve dans un milieu relevé, où plane la pensée. Cela donne les pâles couleurs à l'esprit, de ne pas se plaire aux solides lectures, a dit depuis longtemps M' n0 de Sévigné, laquelle, d'après Sainte-Beuve, lisait tout et lisait bien.

Evidemment, au lit du malade, le médecin ne puise pas ses moyens d'investigations dans ses connaissances littéraires ; mais il acquiert plus d'autorité, s'il sait s'exprimer avec une certaine

habileté, si sa conversation est choisie, son commerce agréable, ses écrits bien rédigés.

Vous savez tout aussi bien que moi que plus d'un de nos maîtres a présenté de fâcheuses lacunes à ce point de vue. — Les cours de plusieurs d'entre eux auraient singulièrement gagné à être enguirlandés de toutes les fleurs de notre belle langue française. Que d'ouvrages, d'une valeur réelle au point de vue scientifique, sont écrits de façon déplorable, avec des erreurs de syntaxe et une lourdeur somnifère, qui les déprécient au point de les rendre illisibles. — Evidemment, leurs auteurs ont trop pris au pied de la lettre l'affirmation qui prétend qu'étudier la vie et la souffrance, c'est aussi faire ses humanités.

Ce fut le côté faible de Péan, et on a pu sans injustice, à l'occasion de sa mort, faire un fâcheux parallèle entre sa maestria chirurgicale et sa faiblesse oratoire.

Voici un passage le concernant :

« De sa voix épaisse, qu'il n'avait su débarrasser de l'accent campagnard, il prononçait des phrases mal bâties où le savant trouvait des ignorances extrêmes, où le lettré relevait des

constructions bizarres, où souvent personne ne comprenait rien, même pas l'orateur sans doute. »

Un autre journaliste a dit de lui : « Son style est incorrect, diffus, sans bonheur d'expression. Il ne trouve pas, comme Lasségue, la beauté limpide et élégante du verbe médical. Il paraphrase les manifestations techniques en des termes hésitants, impropre, péniblement exprimés. C'est un gauche, je dirais presque un timide, qui ne reprend son aplomb et son audace que le fer en main. »

En revanche, qui ne se rappelle avec plaisirs les leçons de Trousseau, de Lassègue, de Bail, etc., qui joignaient à leur faconde oratoire un choix heureux d'images et d'expressions, un souci constant de la forme, dont la séduction continue à s'imposer et, heureusement, a trouvé des imitateurs. En effet, parmi nos contemporains, parmi les jeunes, on en voit encore qui parlent et écrivent avec charme, que l'on a plaisir à lire et à entendre, même dans les sujets les plus arides.

L'enseignement n'est sans doute que le lot du petit nombre, mais en revanche que de médecins

occupent une faction publique, sénateur, député, conseiller général ou d'arrondissement, maire, délégué contonal, administrateur d'un hospice, etc. Il n'y en a presque pas qui ne soit appelé un jour ou l'autre à écrire dans un journal, ou à prononcer un discours, dans un banquet, une distribution de prix, un comice agricole, une fête de bienfaisance, un enterrement, etc. S'il ne sait pas rédiger son speach, si après l'avoir laborieusement échafaudé, en termes indignes de l'Académie, il le débite encore en bafouillant, en mangeant sournoisement la moitié des mots et des périodes, il sortira certainement amoindri de cette petite épreuve, après avoir fourni à ses adversaires, toujours à l'affût, une belle occasion de le tourner en ridicule.

Comme il serait pourtant facile, en s'y exerçant de bonne heure, de prendre un réel ascendant sur ses concitoyens. Il n'est pas nécessaire pour cela d'être un phénix, d'avoir du sang de Gicéron dans les veines, puisque chez les aveugles les borgnes sont rois. — Pour séduire et entraîner quelques paysans, pour les conquérir à une bonne cause et les faire marcher hors des sentiers battus de la routine, pas

n'est besoin d'être un grand orateur. Quelques bonnes raisons, bien présentées, mises à sa portée, suffiront pour agir sur le gros bon sens de Jacques Bonhomme.

Mais nos confrères de la campagne se laissent tellement aller, malgré les loisirs démesurés dont ils disposent parfois, qu'ils renoncent même à faire leur propre, comptabilité. C'est une affaire pour eux d'écrire une lettre, et, à plus forte raison, de rédiger une observation, de publier un cas curieux de leur pratique. — ■ Que de trésors perdus, à cause de cette apathie, de ce manque de confiance en soi-même. Tout médecin, au bout de quelques années, a été témoin de faits pathologiques, ou de résultats thérapeutiques, qui demanderaient à être divulgués. On le sent, on le dit, en racontant de vive voix les cas spéciaux dont on fut témoin ; mais dès qu'il s'agit de prendre la plume, d'aller de l'avant, de faire revivre ses conceptions sur le papier, c'est une désertion complète ; il n'y a plus personne. De crainte de mal exposer la cause, ou de lâcher quelque interprétation peu scientifique, on préfère s'abstenir et se rouiller encore davantage.

C'est la même appréhension qui fait que les appels réitérés du Concours restent si souvent sans réponse. On a beau rappeler aux intéressés qu'ils doivent envoyer une pièce importante et se mettre en règle, dans un délai déterminé, pour bénéficier des avantages de telle ou telle association dont ils font partie, ils remettent toujours leur réponse au lendemain, ce terrible lendemain inventé par les paresseux et les indifférents pour ne pas payer le jour même leur tribu aux nécessités sociales, comme si nous étions éternels.

Nos confrères ruraux auraient cependant bien des occasions de s'orner l'esprit, et, par ce travail réparateur, je devrais dire sauveur, de remplir agréablement les heures, durant les longues soirées d'hiver et les interminables journées de désœuvrement, lorsque la pluie fait rage et que le mauvais temps les empêche de faire des visites.

Le commerce des auteurs d'élite, ceux qui représentent une sorte de cordial, de spécifique, les aiderait à patienter , tout en leur faisant oublier et la tourmente qui sévit au dehors et l'enfer des pleurs, qu'ils côtoient constamment.

Rien ne vaut ce quinquina moral, lorsque l'âme est presque désemparée, prête à subir l'influence des choses extérieures : Voilà le rayon de soleil, qui, à défaut d'autre, pourra vous réchauffer et vous permettre de reprendre, le lendemain, sans amertume ni décadence, le collier professionnel.

Deux compagnes vous y aideront encore, l'espérance aux ailes déployées, la charité aux mains toujours ouvertes : Quel précieux dédommagement aux déceptions d'une existence forcément restreinte, au milieu d'un troupeau d'êtres inférieurs et vulgaires, en qui on pénètre si difficilement, qui exécutent même à rebours les ordonnances qu'on leur laisse. Sans quelques échappées périodiques vers l'idéal, sans un beau rêve à bercer sous l'égide des grands esprits, qui font l'honneur de notre nation, il n'y aurait pas moyen d'y résister.

Il n'y a que les individus mal affinés, d'une mentalité plus que secondaire, qui se contentent uniquement des satisfactions matérielles, des joies grossières de la table et des sens. — Pour éviter la détresse intellectuelle, qui vous empêcherait d'aller jusqu'au bout du sillon, vous

Grellety. — Impressions médicales.

avez mieux à faire, c'est de vous assimiler tout ce qui contribuera à développer votre puissance cérébrale et de n'avoir que mépris ou indifférence pour ce qui n'est pas Beauté ou Bonté !

LA MISANTHROPIE d'aLCESÏE 131

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