LA MISANTHROPIE D'ALCESTE
Question de diagnostic.
Malgré tout ce qu'on a déjà écrit sur son compte, qu'il me soit permis à mon tour d'ergoter sur le bizarre héros de Molière, toujours de mauvaise humeur, sans cesse à maugréer contre ceux qui l'approchent. — Certes, il y a fort à dire sur le manque de sincérité, qui préside aux relations sociales ; mais, puisqu'on sait à quoi s'en tenir, ne vaut-il pas mieux en rire et rester sur ses gardes, que se désoler en phrases ampoulées comme le fait Alceste :
Je ne trouve partout que lâche flatterie.
Qu'injustice, intérêts, trahison, fourberie ; Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain.
Cette tirade est évidemment exagérée, et Philinte a bien raison de lui dire que ce chagrin est un peu trop sauvage, qu'il devrait excepter quelques mortels de son aversion, qu'il faut faire grâce à la nature humaine et voir ses défauts
avec douceur. Eh ! morbleu, il n'y a pas seulement, de par le monde, des hommes de bien et d'honneur, à la façon de Turcaret, lequel aimait fort le bien des hommes et l'honneur des femmes.
Lorsqu'il a perdu son procès, il pourrait en appeler, faire casser l'arrêt, mais il préfère subir cette iniquité sans se plaindre, pour avoir le droit de pester contre la perversité et la sottise universelles. — Aussi, Célimène, qu'il voudrait confiner dans la solitude, loin de la ville, a bien raison de le laisser se morfondre tout seul dans le désert rêvé,
Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.
Cet irascible et grincheux personnage, dont les emportements sont disproportionnés, qui poursuit de la même haine fautes graves et peccadilles, compte de nombreux descendants dans notre monde médical. — Il fait songer à certains confrères... sans humilité, qui suspectent sans cesse la droiture de leurs voisins, ne cessent de les charger, de crier contre leur manque de correction et la dépravation ambiante. A les entendre, eux seuls auraient toutes les vertus
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et suivraient la ligne droite, eux seuls seraient austères, irréprochables, infaillibles et parfaits.
Les vitupérations de ces justiciers, au rictus d'ambitieux déçu, tiennent le plus souvent à ce qu'ils ont moins bien réussi que le prétendu charlatan qu'ils cherchent à discréditer, ce mécompte les empêchant de mener le train que leur fatuité avait rêvé.
Dès l'antiquité, Pline le jeune a cloué au pilori ces faux Caton, ces éternels contempteurs :
« Us ignorent que la douceur est ce qui sied le mieux, même à ceux qui n'ont pas besoin d'indulgence. Le meilleur et le plus accompli des hommes est celui qui pardonne à tout le monde, comme si, tous les jours, il péchait luimême et qui s'abstient de pécher, comme s'il ne pardonnait à personne. Ainsi, dans toute la conduite de notre vie publique et privée, ayons pour principe constant d'être inexorables pour nous-mêmes, cléments et généreux pour les autres. »
Mais revenons à Alceste, qui, sous prétexte de franchise et d'horreur du mal, tourne toute l'humanité en ridicule. — C'est le propre des gens qui ont l'estomac et le foie malades de voir
lâi IMPRESSIONS MÉDICALES
ainsi tout en noir et d'exagérer les tares du prochain ; on les a catalogués sous l'étiquette d'hypocondriaques ; le moindre coup d'épingle les exaspère, la moindre indigestion leur est fatale.
Molière avait 44 ans lorsqu'il fit cette peinture du plus aigri des cœurs.
Sa santé fut toujours chancelante ; mais on peut supposer qu'en dehors de la douloureuse mésaventure da son mariage et de ses justes motifs d'être jaloux, son âge et l'état de son tuhe digestif contribuèrent à augmenter son humeur naturellement sarcastique. — Il était à cette période de la vie où le viscère gastrique devient tout particulièrement ombrageux, où la circulation hépatique cesse d'être irréprochable. — Il se serait moins incarné dans son personnage, si on l'avait envoyé faire une cure à Vichy. Nous y aurions perdu un chef-d'œuvre, me dira-t-on. Je n'en crois rien, il en aurait simplement créé un autre, moins frondeur, moins mélancolique. Son principal héros aurait eu moins de rudesse et de brutalité. Il aurait estompé en quelque sorte la violence de ses appréciations, qui sont autant de casus helli. Le fouet, dont il se sert pour fustiger la frivolité de Célimène, la vanité
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d'Oronte, la pédanterie des deux marquis, n'aurait pas cinglé avec autant de virulence.
Pour avoir agi de la sorte, on peut même conclure, qu'en dehors d'autres misères, il devait aussi être atteint de constipation opiniâtre, malgré les irrigations intimes dont on a tant abusé sous le règne de Louis XIV ; il s'en est trop moqué, pour ne pas avoir dédaigné de recourir pour son propre compte à l'artillerie humide, à l'escopette d'Esculape, selon la facétieuse expression de l'épopée des apothicaires.
Il n'y a rien d'acariâtre comme les personnes qui ne jouissent pas de la liberté intestinale ; elles se vengent de l'avarice de leur rectum par la prodigalité de leurs propos ; le fiel qu'elles n'expulsent pas, semble avoir enduit leur plume.
Le mécontentement déclamatoire de Rousseau, ses rancunes de déclassé et de sectaire, ses sensibilités emphatiques durent avoir la même cause obstructionniste.
Tout ce persiflage fut d'ailleurs dépensé en pure perte, étant donnée la grande inutilité de la révolte et des imprécations. Aucun des personnages visés ne voulut se reconnaître et se corriger : Alceste et Clitandre, Cléonte, Timante,
Adraste et Damis ne perdirent rien de leurs prétentions, de leur afféterie, de leur phraséologie maniérée. Les courtisans de Versailles continuèrent à exagérer la recherche de l'hôtel de Rambouillet, ou le burlesque de Scarron, à rimer en un stjle précieux et quintessencié, à colporter des épigrammes, des médisances, des subtilités galantes et littéraires.
Quant a Alceste, il ne tarda pas probablement à avoir des coliques hépatiques, après tant de secousses. — Obligé de renoncera la main d'une coquette qui l'attirait, il fut plus sauvage, plus épineux que jamais. Ce n'est pas de la morale qu'il aurait fallu lui faire ; c'est un purgatif énergique qu'on aurait dû lui administrer.
La même recette réussit très bien aux inquiétudes vagues, aux craintes et aux dégoûts sans cause, aux continuels froissements des êtres qui s'écoutent trop, aux pessimistes les plus ténébreux de notre époque, aux disciples de Schopenhauer qui dénigrent l'existence, la trouvent trop décevante et exaltent le néant avec extravagance. La prétendue croix qu'ils sont censés porter sur leurs épaules perd sa lourdeur, dès qu'ils peuvent aller facilement et copieusement
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là où vous savez. — Leur âme cesse d'être triste jusqu'au suicide, jusqu'au vulgaire réchaud de charbon, du jour où ils peuvent s'épancher sans aucune réserve fâcheuse.
Plus de brutales excessivités, ni de révoltes, dès que le ciel est sans nuages et leur abdomen sans mystères !
Les moliéristes vont se révolter et m'accuser à mon tour de ne pas avoir toute mon indépendance cœcale, pour oser m'attaquer aux mâles beautés de cette pièce, tout comme les ridicules confectionneurs de sonnets qui, au xvu e siècle, l'accueillirent si froidement. Ils firent preuve de peu de goût, j'en conviens ; la bonne compagnie d'alors était évidemment aussi peu éclairée que le petit peuple du parterre.
Cela ne m'empêchera pas de persister dans mon affirmation, à savoir que le pessimisme outré d'Alceste, qui est poussé jusqu'à la monomanie, correspond à un état pathologique. — J'en dirai autant des autres misanthropes si difficiles à apprivoiser, comme Werther, René, Obermann ; ce sont bien des malades peu conciliants que Goëte, Chateaubriand et le baron de Sénancourt nous ont décrits ; ils ont même
le tort de vouloir rendre la société responsable de leurs travers.
Pourquoi ne les a-t-on pas envoyé se refaire dans une station thermale ou au bord de la mer, à 1 instar du misanthrope de Marmontel, qui, retiré à la campagne, perd sa mauvaise humeur, en devenant témoin de la simplicité et des vertus domestiques de son nouvel entourage. Le grand air et un régime rafraîchissant, végétarien, ne durent pas être étrangers non plus à ce changement, car on est fixé depuis longtemps sur la prétendue innocence des champs. — On savait à quoi s'en tenir, même avant les accusations de l'auteur de la Terre.
Qu'il me soit permis de conclure en disant que les boutades hyperboliques et l'amère psychologie d'un grand nombre d'écrivains, dégoûtés de tout et d'eux-mêmes, sont plus ou moins liées à leur état de santé.
Pour en donner la preuve, je n'aurai qu'à nommer, parmi les modernes, Baudelaire, Flaubert, Guy de Maupassant. — Ce dernier auteur, dans une Vie, est-il assez macabre, assez désespérant ! Aussi, il a fini par la folie.
Parmi les ouvrages récents, je me contenterai
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de faire allusion à la Cathédrale, de Huysmans : Son Durtal n'est aussi qu'un déséquilibré, avec ses indésirs, son état d'anémie spirituelle, son âme qui garde la chambre et traîne somnolente sur une chaise longue.
Son mysticisme est suspect et factice ; ce n'est qu'un prétexte pour s'analyser avec complaisance, toucher à l'horlogerie déréglée de son moi, décrire avec orgueil les salles de son château interne et les perspectives confuses de son être. Il a besoin d'être soigné, ou gare la fêlure.
Quelle différence avec Balzac, un colosse, un hercule, qui lui aussi a décrit la grande tempête des sens et des esprits, qui a accumulé les portraits satiriques, mais sans les pousser au noir d'une façon outrée.
Et le bon père Dumas, quelle sève, quelle bonne humeur, quelle sociabilité, quel optimisme, mais aussi quelle bonne fourchette, quel estomac, quelle gaillardise : Ah ! Son système nerveux n'était pas désemparé et ne jouait pas le principal rôle dans ses inspirations. — Il estimait avec raison que le pauvre nid humain serait bien triste, sans la chanson des baisers et des
caresses, et que la misanthropie généralisée ce serait l'ombre répandue partout, la fin de notre planète !
Tout médecin, au bout de plusieurs années d'exercice, a été l'objet de quelque supercherie, souvent fort naïve et facile à déceler. Il a eu à se heurter à ce besoin de mentir, d'étonner la galerie, qui préside aux impulsions de certains névropathes.
J'emploie le masculin, pour comprendre les deux sexes ; mais c'est encore plus le sexe laiteux, que le sexe laid, qui cherche à nous en imposer.
En pareille circonstance, il faut s'attendre à tout et ne s'étonner de rien. Je viens cependant d'être bien surpris en lisant le testament d'un certain Sébastien Bruno, qui, pendant 15 ans, a pu simuler la folie et se faire classer, dans un établissement hospitalier, comme dangereux, tout en offrant le visage le plus résigné, l'attitude la plus soumise. Il semblait plongé dans de graves méditations et griffonnait constamment des lignes sur du papier. Ce besoin d'écrire était considéré comme une expression de sa manie,
mais ce n'était qu'un jeu, qu'une fumisterie, comme il a cru de son devoir de le révéler, dans une lettre retrouvée après sa mort. Il avait tenu à dire la vérité dans un accès tardif de sincérité et aussi par reconnaissance. Il avait menti, triché, volé sa part d'asile ; il n'avait sans doute pas le droit de bénéficier des avantages du refuge, mais il y avait été contraint par les circonstances.
Laissons-lui la parole, d'après le récit de M. H. Barthélémy : « A 40 ans, dit-il, exténué par une suite obstinée de malechances, j'étais ruiné de corps et d'àme. J'avais pris en horreur les hommes, les choses ; je n'avais plus qu'un désir, la solitude. Mais où ? Comment ? — Pour exister seul, s'enfermer, se cloîtrer, il faut être riche ; j'étais absolument pauvre, et cetle pauvreté me forçait au travail, donc au contact des hommes. C'est alors que l'idée me vint de me faire séquestrer, nourrir, entretenir, aux frais de mes semblables, idée qui déjà me réjouissait, comme un commencement de revanche.
« J'ai simulé la folie, la folie rouge, homicide : j'ai poussé des cris féroces, j'ai roulé des yeux hagards, et j'ai levé, en pleine rue, un couteau
de vingt-neuf sous sur la tète des passants terrifiés. La police est bien faite. Cela m'a suffi. Arrêté, ligotté, déclaré fou, archifou, fou à lier, je fus interné dans cet hospice où j'ai connu les seules bonnes heures de ma vie et cet unique regret d'avoir eu trop tard mon admirable idée...
« Oh ! le silence, la profondeur de l'eau... et la peur sournoise des hommes qui m'évitent comme un loup enragé... ne plus entendre le bruit vaniteux des paroles humaines, ou si, par hasard, apportée par le vent, quelque monstruosité de bêtise ou de lâcheté prononcée m'arrive encore, pouvoir me dire qu'elle ne vient pas d'une bouche grave, sentencieuse, autorisée, de bourgeois prétentieux chargés de fonctions publiques, exerçant un mandat ; mais d'un pauvre dément, sans règle morale, sans consistance, d'un être irresponsable, enfin !
c Oui, Messieurs les Docteurs, Sébastien Bruno a volé votre hospitalité, vos soins éclairés, votre sollicitude ; il ne lui manque pas une case, pas une cellule ; il n'a pas la moindre fêlure, il est sain. Il vous demande pardon et vous remercie : vous lui avez fait des loisirs. Grâce à vous, il a vécu content, solitaire, débar-
rassé des soucis de vivre, royalement servi dans son entier caprice !... »
Il a fallu évidemment une rude dose de philosophie à cet original, et aussi bien des déceptions antérieures, pour qu'il ait pu jouer son rôle pendant tant d'années, sans éveiller de soupçons.
Il a dû dépenser énormément d'énergie pour ne jamais se trahir, et ne pas chercher à s'affranchir, même un seul jour, de cette existence cloîtrée, si monotone à la longue, Il est dommage qu'il n'ait pas eu l'occasion d'exercer sa patience, pour une cause plus honorable.
Les conseils de revision ont jadis été l'objet d'une foule de supercheries, faciles le plus souvent à découvrir et qui avaient le don de rompre la monotonie de ces tournées fastidieuses.
Aujourd'hui, ces expédients n'ont guère plus leur raison d'être et l'imagination des malins a choisi d'autres champs d'exploitation.
Les tours les plus ingénieux, il faut bien le reconnaître, ont été imaginés, pour se soustraire à la rapacité des gabelous. Il n'y a pas de semaine où les journaux ne racontent quelque
nouveau truc, cruellement déjoué, pour la plus grande joie de la galerie.
Vous avez probablement lu, comme moi, l'histoire de cette plantureuse nourrice, qui, portant un bébé endormi dans ses bras passait quotidiennement devant les employés de Vincennes. Ils avaient fini par la connaître et la saluer d'un geste amical. Un jour, l'un d'eux s'avisa de soulever familièrement le voile qui recouvrait la tête du bébé ; il poussa un cri de surprise. L'enfant était en caoutchouc et contenait 18 litres d'alcool.
La nourrice fut emmenée dans le petit réduit consacré à ces sortes de visites, et on découvrit avec horreur que ses superbes appâts n'étaient que des réservoirs en zinc, renfermant chacun près d'un litre d'alcool.
Actuellement, rien ne peut êlre comparé comme exploitation aux pèlerinages de Lourdes. Il y a une multitude de névropathes, de détraquées, qui simulent des maladies et prétendent en être guéries subitement soit pour se mettre en évidence et faire parler d'elles, soit dans l'espoir d'en retirer un bénéfice et des faveurs.
Grelletv. — Impressions médicales. 10
La vanité et la rapacité féminines y trouvent également leur compte.
Prêtres et médecins s'y laissent prendre tour à tour, ces derniers en signant trop facilement des diagnostics mal contrôlés et sollicités avec une insistance, qui devrait éveiller toutes les suspicions ; les premiers, en ajoutant trop d'importance à ces attestations, accordées à la légère, dans un moment de hâte, ou par pure bonté, pour satisfaire ce qu'on considère comme un caprice sans portée.
— Bien des médecins ont été désagréablement surpris de voir figurer leur nom dans la compagnie des fervents de Bernadette, alors qu'ils n'avaient cédé à des intrigantes, dont ils ne se méfiaient pas, que pour s'en débarrasser.
Nous voilà avertis ; ce sera une raison de plus pour nous montrer plus sobres à l'avenir de certificats de maladie, qu'on exploite ensuite à notre détriment, soit devant les tribunaux, soit dans les pieuses gazettes.
Le docteur Boissarie, qui a été chargé, à Lourdes, du contrôle médical, ne saurait se montrer trop circonspect. Je connais sa droiture et sa correction ; sa bonne foi ne peut être mise
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en doute ; mais, malgré toute sa prudence, il n'aura jamais assez de défiance, non seulement contre les faussaires qui veulent exploiter la crédulité publique, mais encore contre les sincères et les exaltées. On vit à Lourdes dans une atmosphère singulièrement surchauffée, bien propre à ébranler momentanément tout système nerveux, déjà peu solide. Il faut voir dans quel état de dépression et d'exaltation y arrivent quantité de pauvres femmes, de vieilles filles, qui viennent de voyager dans des conditions déplorables, pour qui ce déplacement représente le plus grand événement de leur vie. Pour l'accomplir, elles ont fait, pendant des années, sou par sou, des économies sur leur nécessaire, sur leur maigre pitance de chaque jour. Elles ne cessaient de parler de ce projet, qui représentait pour leur imagination quelque chose d'analogue k l'exeat des anciens paladins vers la Terre-Sainte. Après tant de privations subies pour la bonne cause, dans l'espoir d'une récompense prochaine, elles débarquent affolées, chaulfées à blanc, s'attendant, à chaque pas, à voir éclater le miracle, à être elles-mêmes les élues d'en haut, les privilégiées sur lesquelles tomberont les faveurs de
la Vierge bien-aimée. Dans cet état de tension excessive, anormale, un rien suffira pour les mettre en catalepsie, en extase, pour les délivrer pour quelques heures du lourd fardeau des misères qui les afflige depuis si longtemps. — On s'empresse alors de crier au prodige, d'entonner des hosannas de reconnaissance, d'attribuer à une influence extra-naturelle la détente accidentelle, qui relève simplement du moral sur le physique. Et le lendemain, on se retrouve en face de la réalité. Lorsque les hymnes ont cessé de retentir, qu'un peu de calme est enfin revenu, après un repos bien mérité, la patiente se retrouve de nouveau enchaînée aux réalités attristantes de la vie et il faudra qu'elle continue à traîner son boulet, comme parle passé : L'amélioration n'était que passagère !
C'est le titre d'un livre publié il y a déjà quelques années par François de Nion. — Le héros de ce nostalgique ouvrage, M. de Feysin, ne devient une unité pensante, méditative, que lorsque la peur de la mort lui a donné la peur de la vie. La mort devient sa visiteuse ponctuelle ; il la sent omniprésente, inconjurable ; c'est elle qui le libère de la vie vaine, pour le cloîtrer dans un cercle d'idées graves.
Cette crainte de condamné qui, d'après Schopenhauer, ne serait que le revers du désir de vivre, ne ressemble guère à l'insouciante philosophie de Régnier, qui s'étonnait que la camarde eût osé songer à lui, alors qu'il n'avait jamais pensé à elle.
Notre ex-viveur fut longtemps obsédé par « la vision matérialisée de la boîte, la boîte où tout finit, la boîte étroite et rude où s'allongera la raideur des membres, dans laquelle se détendra la mollesse des putréfactions, l'habit
de bois qui encoaguera la belle liberté des mouvements, la maison de nuit où les yeux se perdront dans le noir. — Cela peu à peu l'assombrissait, lui procurait une névrose nouvelle, l'effroi des endroits resserrés, l'horreur de l'étroit. » c II redouta cette chose si menaçante, si possible pour tous, l'ensevelissement dans la léthargie, se préoccupa de raffinements mortuaires, de confortable funèbre, balançant les avantages et les inconvénients de la crémation ou de l'inhumation ; mais il essayait de se soustraire aux lâches terreurs, inquiet de ce danger mental qui le menait à l'hypocondrie et aux affres nocturnes.
En songeant à la lente décomposition, au sombre travail des helminthes, à l'émiettement progressif, il se disait : « Les mots Pax, requies œlerna, inscrits sur les portes des cimetières, ne sont que mensonges ; partout où l'on aperçoit ces tombes aux formes de lits, évocatrices de repos et de paix, des êtres souffrent. Le grand silence des morts est fait d'étouffement et la terre est un bâillon pour comprimer des hurlements de damnés à épouvanter toute l'humanité, s'ils pouvaient jamais être entendus. »
Parfois, l'accablement noyait son cerveau d'inertie et de brumes, l'harmonisant aux grisailles du jour, dans un vague désir de non-être : « L'énigme d'avoir été jeté au monde se consommait par l'énigme d'en sortir, par le miracle des renaissances. Les paupières fermées obstinément, le corps abandonné, il goûtait la douceur du renoncement, de la passivité, comme si sa chair se fût déjà désagrégée et mollie dans l'humidité terreuse de la tombe. »
... « Feysin sortait du néant terrestre, qui avait rempli son cerveau de brouillard pour tomber dans le néant sidéral, de la fosse argileuse au sein de la terre pour la grande fosse sphérique au sein de l'espace. Il s'efforçait de ne plus considérer son corps que comme une prison, un cachot douloureux. »
Bref, la mort cessa bientôt de lui apparaître comme une pourriture immonde, au sein des fosses dévoratrices, pour se montrera lui comme une libératrice radieuse, avec l'espoir d'une montée par-delà les nues, vers quelque radieux empyrée.
Depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, en passant par les Dialogues de Lucien et
les évocations du sombre génie de Dante, la peur de la destruction se retrouve partout et toujours : Ce n'est pas la mort que je crains, disait Montaigne, c'est de mourir. — L'idée seule de cette main lourde et glacée qui se pose sur toutes les épaules est insupportable même aux esprits les plus nobles, les plus religieux, ceux qui sembleraient devoir être le plus rassurés sur leur lendemain.
Louis Blanc a raconté que 1'appréliension de sa fin prochaine était si pénible au prince de Kaunitz, qu'on était obligé de recourir à des circonlocutions pour lui annoncer une nouvelle funèbre. — Lorsque son ami et confident mourut, le lecteur du prince l'informa de l'événement en ces termes : « On ne trouve plus nulle part le baron Binder. »
Le plus souvent, le teedium vitse est fait de satiété, d'inappétence, de l'ombre opaque qui descend peu a peu en nous avec les années, non seulement chez les prolétaires intellectuels et autres, chez ceux qui furent le moins bien partagés, mais encore chez les heureux de ce monde, chez les favorisés du sort, du rang et de la fortune. — Lî front des riches finit par
s'obnubiler comme celui des gueux ; la froideur s'infiltre dans les prunelles de Plutus aussi bien que dans celles de Job ; la rigidité des marbres pétrifie leurs chairs disparates avec une indifférence égale de la part de l'impassible nature.
Celle-ci n'a cure de nos courtes joies et de nos révoltes ; elle ne tient qu'à la continuation de la race, à la reproduction de l'espèce et les vaines clameurs des atomes humains ne sauraient l'émouvoir. — ■ Leur destruction donne lieu en fin de compte à de nouveaux germes, à d'autres êtres, que la désorganisation inexorable guette à son tour : « La goulue insatiable, toujours en en avance, jette sa goutte putride dans chaque coupe et se cache sous toutes les fleurs. »
C'est la peur du lendemain qui jetait jadis hommes et femmes dans les couvents, au désert, loin de leurs semblables. Tous les affolés de V au-delà sont tourmentés par la cruelle énigme ; ils ne cessent de se demander jusqu'à leur dernière cogitation si la mort « est un coucher qui promette une aurore, ou si elle n'est que le retour d'un peu de rien au grand tout » .
C'est un asile de nuit comme les autres, s'écrie
loi IMPRESSIONS MÉDICALES
sinistrement une pauvresse, dans le drame d'Emile Végrin, l'auteur de la Pàque socialiste.
On ne veut pas se laisser décroître tout simplement, malgré l'encouragement du poète qui prétend que s'il y a de la flamme dans les yeux des jeunes gens, il y a quelque chose de mieux dans l'œil du vieillard, c'est de la lumière.
Il est rare d'avoir le sang-froid d'un Desaix, allant charger à Marengo : Au revoir, s'écrie le héros, en prenant congé de l'hôte chez lequel il a passé la nuit... à Alexandrie, à Turin ou à Paris.
Et une fois en selle : Ou plutôt dans l'autre monde.
Puis il pique des deux pour aller mourir.
C'est aussi un brave ce vieux docteur, dont parle Casanova dans son dernier livre et auquel il attribue ce propos : « Quand on me mettra dans mon cercueil, je ne serai surpris que d'une chose... de changer d'appartement à mon âge.
Mais, au fond, je n'en serai pas fâché ; on ne peut cependant pas s'encroûter dans ses vieilles habitudes. Et puis, après tout, ce n'est peut-être que la vie apparente qui disparaîtra; qui sait si
la véritable vie ne commence pas à l'anéantissement de la matière ! »
Dans une page célèbre (lettre à M 1Ic Volland), Diderot a éloquemment traduit le sentiment de lassitude et la soif de repos qui prennent en certains jours l'homme fatigué de travailler, de souffrir, de lutter : « Il n'y a personne parmi nous, dit-il, qui, après avoir beaucoup fatigué, n'ait désiré son lit , n'ait vu approcher le moment de se coucher avec un plaisir extrême ; c'est que la vie n'est, pour certaines personnes, qu'un long jour de fatigue, et la mort qu'un long sommeil, et le cercueil qu'un lit de repos, et la terre qu'un oreiller où il est doux, à la fin, d'aller mettre sa tète, pour ne la plus relever. »
Je n'étonnerai aucun de mes confrères en leur rappelant ce qu'ils ont eu l'occasion d'observer si souvent, que ce sont surtout les femmes (j'en prends à témoin le Manchon de Francine et la Dame aux Camélias) qui sont prises de vertige devant le sombre abîme et qui redoutent le plus l'ultime sommation, l'émigration vers ce pays ténébreux, de morne désolation, où les crêpes de deuils sont seuls admis. A partir de la quarantaine, leur pitié commence à s'émouvoir davan-
tage des hécatombes déjeunes et de vieux, des ruines qui ne cessent de s'accumuler sur leur chemin. Elles se mettent plus fréquemment en communion d'âme avec ceux qui leur furent chers autrefois, sans souhaiter cependant de les rejoindre prématurément. Elles ont beau s'intéresser aux tombes délaissées, couvrir de fleurs les noms des absents et se dire qu on aime encore dans les cieux, elles se défient de cette cueilleuse d'âmes, qui pourtant
Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes, Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant.
Parlant de cette défroque de chair et d'os, Pierre Loti a dit de son côté : « Songez qu'il nous faut la nourrir, la vêtir, la présenter convenablement dans. le monde, et que, pour nous récompenser, il n'est pas de sottises auxquelles elle ne nous entraîne. »
Ainsi que la touchante Desbordes- Valmore, qui, d'après ce que nous apprend Michelet, fut si troublée de sa fin prochaine, tout en espérant que la mort lui ouvrirait le paradis plein de ses anges envolés, elles sentent qu'un danger plane sur elles ; l'épouvante angoisse leur cœur et met
un pli amer autour de leurs lèvres, jadis si souriantes. — Gomme Frontin, dans Turcaret, après une vie agitée, elles comprennent qu'il est temps de mettre en repos leur conscience.
La première douleur réelle pour celles qui furent comblées et enviées, dont les ans s'effeuillèrent peu à peu, sans aucune amertume, c'est de constater qu'elles ont vieilli, qu'elles vont être négligées, passer au second plan et ne plus compter.
Comme l'a dit un vieux conteur français, « vieillesse est une hostellerie de langueur, où il pleut par tous les endroits ».
L'agonie voilée de chaque jour, de chaque hiver, leur rappelle cruellement leur propre décadence et les remplit de terreur : Pauvre Calypso, comme elle a raison d'être inconsolable du départ de... ses charmes et de ses illusions !
C'est moins grave après tout que la folie semi-érotique, ou la lypémanie, qui parfois font cortège à la ménopause.
Après ce qui vient d'être dit, devant cette ténacité de l'instinct de conservation, on a le droit d'être apitoyé, en voyant tant d'adultes pleins de lassitude se précipiter dans un mouve-
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ment de révolte suprême, comme vers un refuge, vers cet anéantissement tant redouté. Les enfants eux-mêmes se suicident de plus en plus et le penseur ne peut qu'en gémir.
Je m'arrête pour ne pas laisser plus longtemps les chauves-souris des nécropoles zigzaguer autour de mes lecteurs et les frôler de leurs ailes de nuit : Hâtons-nous de nous soustraire à ce cauchemar, de penser à autre chose, de réagir, comme on s'empresse de le faire, lorsqu'on a encore de la sève en soi, en sortant d'une cérémonie de bout de l'an. — La mort, a-t-on dit, est l'espérance de qui n'en a plus, mais il nous en reste heureusement encore et nous tenons à en jouir, avant d'entendre la fameuse trompette du jugement dernier.
Pro justicia, tamtum !
Sans être précisément tourmenté par l'ambition politique, j'étais assez disposé, aux dernières élections, à accepter le patronage d'un comité, qui m'avait fait des ouvertures engageantes, mais la lecture de mon programme a tout gâté ; je me suis aliéné immédiatement les marchands de vin les plus influents de mon quartier, en leur faisant part de ce que je croyais représenter des réformes pratiques et non des utopies chimériques.
Leur indignation m'a rendu fort perplexe ; j'en suis arrivé à douter de la droiture de mes intentions, et je me décide à en appeler à l'opinion publique, au suffrage de mes lecteurs habituels. Leur approbation pourra seule m'engager à persévérer dans mes revendications, mon concurrent dût -il m'accuser des plus noirs forfaits, selon la peu louable tradition des candidats, comme d'être l'auteur du fameux bordereau, ou
d'avoir livré à un des chefs nègres venus à l'Exposition les plans et devis du tout à l'égoût.
Voici les objectifs que j'aurais cherché à atteindre, en me plaçant bien entendu sur le terrain médical, si j'avais été investi de la confiance de mes concitoyens :
Le moins de gouvernement possible, d'enrégimentement déprimant et de discipline abêtissante. Plus de hiérarchie médicale, de panaches, de titres pompeux, pour attirer la clientèle au détriment d'autrui. Plus de concours pour la forme ; élection aux postes rémunérateurs par le suffrage de tous les intéressés et non par le bon vouloir d'un doyen circonvenu, d'un personnage influent quelconque, et des diverses coteries, où on se pousse à tour de rôle.
Les places à donner seront attribuées au mérite et non aux plus intrigants. L'enseignement sera surtout pratique et on en relèvera constamment le niveau, de façon à en rendre l'accès plus difficile et à empêcher l'encombrement de la profession.
Démocratisation de l'internat, soit en multi-
pliant les places d'internes, tant à Paris qu'en province, soit en faisant participer largement les élèves qui ont échoué aux travaux des dispensaires publics ou privés, au service des indigents, des bureaux de bienfaisance, etc.
Suppression de l'inique patente qui pèse sur les médecins, ou du moins élimination du droit proportionnel aux locaux professionnels, à l'exclusion de ceux affectés à l'habitation.
Sauf pour l'armée, plus de décorations incompatibles avec la simplicité démocratique et cause de tant de bassesses, de tant de vilenies, de la part de ceux qui cherchent à les obtenir. Le ruban rouge est un des plus grands agents de démoralisation du corps médical ; ils sont innombrables, les confrères, qui, au lieu d'exercer sihiplement leur profession, font les doux yeux a Marianne, dans la personne des représentants, ministres et préfets, afin d'entrer dans la terre promise de la chancellerie. Que d'intellectuels ont subi l'influence dissolvante de la politique, se sont affadis et immobilisés au contact des
Ghei.i.ety. — Imnressions médicales. 11
Tartufes des loges et du parlementarisme, pour briguer de vains hochets, pour être palmés prématurément !
Les courbettes empressées d'un tas de jeunes roublards, dans les salons de chaque directeur d'école, n'ont pas d'autre but que de conquérir les coquelicots oiïiciels. C'est que la Légion d'honneur tant convoitée permet de doubler le prix des consultations et pose tout de suite le porteur du petit chiffon rouge. Grâce à cette ganse perverse, on accapare plus facilement les sinécures enviées, les fonctions honorifiques, et surtout rémunératrices ; on se marie plus richement, on est classé, considéré, on peut même, comme on l'a dit avant moi, acheter un melon, sans être pris pour son domestique. Ils le savent bien, nies ambitieux aux appétits insatiables ; s'ils devaient compter sur leur seul mérite pour parvenir, ils auraient à jouer trop longtemps le rôle fastidieux de Sœur Anne, pour lequel ils ne se sentent aucune aptitude.
Si on a un stock de rosettes à épuiser, qu'on les donne aux médecins de nos campagnes, après vingt ou vingt-cinq ans d'exercice, en y ajoutant
.MON PltOGUAMME ÉLECTORAL 163
même une pension de retraite, mais jamais aux autres.
C'est avec raison que, dans son rapport sur les prix de vertu, Pierre Loti, après avoir parlé avec admiration du jeu de médailles de sauvetage qui recouvrent la poitrine d'un rude Breton de Port-Navalo, ajoute qu'après de pareilles distinctions, les croix dont se chamarrent les politiciens et les gens de cour paraissent négligeables.
Les distinctions et avantages de tout ordre, les rubans comme les recettes buralistes, devraient servir, sous un gouvernement intègre, à récompenser le mérite et non à payer des services.
Le budget de l'assistance publique cessera d'être le patrimoine des médiocrités faméliques, pour redevenir uniquement celui des pauvres et des malades. Il ne faut pas qu'on puisse dire que le seul fait d'habiter avenue Victoria suffit à expliquer l'insensibilité de cette vieille guimbarde et ses paresseuses errances. Assez de stagnation ; la revision de sa constitution est
nécessaire. Loin de croire qu'il ne faut faire aux bureaucrates aucune peine, même légère, j'estime au contraire qu'un 93 sans merci s'impose contre la féodalité de ces innombrables fonctionnaires, d'autant plus impertinents et importants, que leurs attributions sont moins justifiées.
Guerre à mort à tous les janissaires du rond de cuir, à tous les Silvio Pellico administratifs, qui broutent depuis si longtemps le pré des faveurs gouvernementales ou municipales. Il faut que les chambres et les ministères cessent d'être de simples bureaux de placement.
Réintégration dans les hôpitaux des religieuses, qui coûtent moins cher et sont plus dévouées que les protégées du conseil municipal, que les femmes ou les sœurs des solliciteurs, qui se remuent dans les couloirs de l'Hôtel de Ville. On y sent constamment une odeur de pots de vin, qui attire les gens avisés et les hommes à projets, chaque fois qu'il y a une entreprise à réaliser, un hôpital à construire, des millions à gaspiller.
Crémation obligatoire pour les débris des salles de dissection, les individus morts dans les hôpitaux et non réclamés par leur famille, pour les personnes qui ont été emportées par le choléra, le croup, la variole, la tuberculose, par une affection épidémique, ou contagieuse à un titre quelconque. Il ne faut pas que les morts soient un danger pour les vivants.
Les mêmes procédés d'ignition pourraient être utilisés pour les résidus des égouts et les immondices des grandes villes.
Au lieu d'enfermer les anarchistes dans les asiles, prendre des mesures exceptionnelles contre eux et tous les révolutionnaires, qui, par leurs publications, leurs discours, poussent les fous ou les déséquilibrés à commettre des actes aussi cruels qu'inutiles; puisqu'ils veulent être hors de la société, qu'on les traite en conséquence, qu'on les exporte au moins, sans retard, vers les climats les plus meurtriers.
166 1MPRESSI0.NS MÉDICALES
On nous dupe, en nous disant que ce sont des malades, des désespérés, qui ont souffert d'autant de souffrances qu'ils en sèment autour d'eux. On est mal venu d'invoquer l'atavisme de la misère et l'hérédité du vice en faveur de ces brutes monstrueuses, qui doivent disparaître dans l'intérêt du plus grand nombre.
Après avoir sévi, pour l'exemple, la société continuera à prévoir, à guérir, à consoler ; sa pitié doit d'abord aller aux victimes, aux innocents, et se montrer ensuite implacable envers les lâches et les révoltés, qui voudraient renouveler le chaos et réduire tout à néant.
Après quelques amputations salutaires, on songera à faire de l'antisepsie, à tendre une main fraternelle aux humbles désespoirs, dont les cris montent de l'abîme !
Refonte de la plupart de nos administrations, surtout de la magistrature, qui a des rigueurs exceptionnelles pour les médecins et garde toute son indulgence pour les chéquards et les charlatans.
Transformation de l'Université, aux programmes surannés, qui ne sont plus appropriés aux besoins de notre époque, où il faut V03 -ager, coloniser, sortir de la routine, créer de nouveaux débouchés à l'activité nationale. Par conséquent, place prépondérante accordée aux langues vivantes.
Au nom de l'hygiène, on laissera les pensionnaires parler au réfectoire ; ils se lèveront plus tard durant l'hiver ; on ne leur donnera plus de punitions stupides ; les vacances commenceront dès les premières chaleurs de juillet, etc., etc.
Réglementation rigoureuse de la vente et de la consommation de l'alcool, de la morphine et autres poisons. Internement des morphinomanes chroniques avérés. Idem pour la cocaïnomanie, l'éthéromanie, l'alcoolisme, passions funestes et ruineuses, qu'on devrait traiter de gré ou de force, avec l'assentiment des familles, dans des maisons spéciales.
Restriction considérable des mastroquets et des débitants de toute catégorie ; on ne saurait
trop pratiquer le malthusianisme clans ce genre de production.
Les cafés de tempérance, où on ne consomme pas de spiritueux, seront seuls encouragés. Les industriels, vendant des boissons saines, seront seuls autorisés à suivre les troupes en manœuvres, à l'exclusion des mercantis homicides, vendeurs d'absinthe et de liqueurs ignoblement frelatées.
Rétablissement des tours, pour sauver le plus possible d'enfants. Protection efficace des fillesmères, recherche de la paternité, droit pour les bâtards d'hériter, de façon à combattre le libertinage du mâle et à diminuer les infanticides, la mère étant dès lors intéressée à conserver son rejeton. Les beaux muguets seront moins disposés à conter fleurette aux jouvencelles, lorsqu'ils sauront que tout dommage bien démontré exige une réparation. En paroles, ils promettent tout
ce qu'on veut avant, mais... après, ils ont
tout oublié et sont devenus insolvables. C'est une injustice à supprimer, au nom de M. Béranger et de la morale.
L'administration communale, qu'il faudrait affranchir de plus en plus du contrôle rétrograde et tatillon des préfets, sera dorénavant mieux armée pour faire disparaître les causes d'insalubrité, obtenir l'assainissement de la commune, la défendre contre l'invasion d'une maladie exotique, la rendre réfractaire à l'éclosion et à la propagation des maladies contagieuses, bref faire progresser l'hygiène publique le plus possible.
Il nous faut des hommes nouveaux, qui nous fassent sortir de l'ornière où on patauge au hasard depuis si longtemps, dans l'énervement d'une attente vaine. Il nous faut une France nouvelle, où la belle devise « Liberté — Egalité — Fraternité » ne sera plus un mensonge, où les castes financières, scientifiques... etc., cjui accaparent tout et sont moins généreuses que les anciens preux de l'aristocratie, aideront à résoudre, au lieu de l'embrouiller, la solution si complexe de la misère sociale.
Nous réclamons une direction différente de
nos intérêts moraux et matériels. Des remèdes énergiques, des amputations indispensables , doivent être opposés au mal qui nous ronge et non les anodines dilutions à l'homœopathie de certains politiciens. — Une révolution intellectuelle s'impose, de façon à ce que les hommes de pensée et d'expérience reprennent la place, qui a été usurpée par les marchands de vin, les anarchistes du journalisme ou des réunions publiques.
Le seul gouvernement rationnel, selon Renan, serait celui d'un corps de savants spéciaux, faisant de l'art de gouverner leur constante étude et leur perpétuelle application. — C'est dire que je ne ferais appel à aucun parti extrême, pas plus au marquis de. Carrabas qu'au pharmacien Homais : La partie saine et intelligente de la nation a horreur des sectaires.
C'est par de chaleureux applaudissements que M. Puech a été accueilli par la chambre, au mois de novembre dernier (séance du 13 nov. 1900), lorsqu'il a déclaré que ce n'était pas pour conquérir une étiquette que, depuis plus de cent ans, tant d'hommes avaient combattu et souffert pour la République, mais bien pour que cette forme
de gouvernement fut l'instrument indispensable de la justice sociale, ses représentants ne cherchant pas à souffler la haine et la discorde, mais à procurer à tous une « large tolérance et l'inviolabilité du domaine de la conscience ».
Le véritable progrès, au dedans comme au dehors de chaque nation, doit être cherché dans la paix, ainsi que l'a démontré M. Anatole Leroy- Beaulieu (la Patrie française et V internationalisme), et je conclurai en faisant, en compagnie de ce membre de l'Institut, le beau rêve que voici : « Paix entre les classes et paix entre les peuples; — paix sociale et paix internationale, — par le respect mutuel du droit de chacun et par la substitution progressive de la justice à la violence. Tel est le véritable idéal moderne, le seul qui convienne à la civilisation, le seul qui puisse assurer le libre développement de l'humanité en garantissant le libre développement de chaque nation et de chaque citoyen ; — idéal élevé, à la fois français et humain, que certains taxeront sans doute d'utopie, qui exigera les efforts de nombreuses générations ; idéal autrement noble et autrement fécond que le grossier internationalisme des sans- patrie ! »
172 DIPRESSIONS MÉDICALES
In scienlia probitas.
Je vous ai parlé, dans un de mes feuilletons antérieurs, du beau livre de Balzac, le Médecin de campagne, de l'influence heureuse que ce médecin parvint à exercer sur une population pauvre et ignorante, en l'élevant comme un précepteur élève un enfant, en lui apprenant à utiliser les ressources du sol natal, en créant des ressources nouvelles, des débouchés, etc...., qui rendirent très prospère une région jusque là fort déshéritée.
Il m'a semblé qu'il ne serait pas inopportun de revenir à la charge, au moment où il est tant question de décentralisation, au moment où tant d'esprits généreux, comme Maurice Barrés, font une campagne énergique pour retenir nos paysans dans les villages, pour multiplier leurs attaches terriennes et sociales, pour rendre leur sort meilleur et créer en province de nombreux foyers intellectuels.
Je crois de plus en plus que le médecin est appelé à jouer un rôle important dans cette évolution, que la meilleure façon qu'il ait de confondre ses détracteurs et de reprendre son ascendant un peu compromis, c'est, en dehors de ses devoirs professionnels, de s'attacher de plus en plus à cette noble besogne de civilisateur, de créateur d'intelligences et de richesses.
Après avoir enseigné aux travailleurs à mieux veiller sur leur santé, après avoir essayé de les améliorer moralement, il peut et il doit les mettre au courant des perfectionnements acquis, même au point de vue de la culture, de l'habitation et de l'élevage.
Je ne demande pas pour cela au médecin d'être universel, mais d'avoir simplement des notions générales, de prêcher, par l'exemple, lorsqu'il le peut, et à défaut d'applications personnelles, d'insuffler partout le progrès, par des conversations privées ou des leçons publiques.
De petites réunions familières, des conférences sans prétention, aideraient à atteindre le but.
C'est ce que vient de faire avec beaucoup de succès, à Villiers-sur-Marne, le docteur Vaquier, en réunissant les habitants dans l'école, pour leur
montrer les dangers de l'alcool, si désastreux pour la santé morale et physique de l'individu. J'estime que cet excellent confrère, s'il s'est aliéné quelques empoisonneurs patentés, qu'on appelle à tort des marchands de -vins, a rendu un grand service à ses auditeurs, aux ouvriers de l'endroit, en leur dénonçant l'alcool comme poison du corps, comme poison de l'intelligence, de la volonté et des sentiments, en leur enseignant qu'il engendre la paresse, la dépravation, la misère, qu'il étiole la racket compromet l'avenir de l'humanité.
Cette tentative de propagande et de haute moralisation, poursuivie avec tant de zèle par la Société française de tempérance, ou ligue nationale contre l'alcoolisme, mériterait d'avoir de nombreux adeptes dans le corps médical. C'est une croisade à poursuivre sur tous les points du territoire, et plus spécialement parmi les agglomérations où les spiritueux font le plus de ravages, engendrent le plus de vices et de crimes.
Mais ce n'est pas seulement l'action néfaste du cabaret, son action déprimante et avilissante, incompatible avec les espoirs vivaces et les généreuses pensées, comme l'a dit si bien le docteur
Vaquier, qu'il faut enseigner avec persistance ; il y a une foule d'autres sujets, tout d'actualité, que les médecins devraient s'efforcer de vulgariser, surtout ceux qui sont investis d'une magistrature quelconque, leur donnant un certain prestige sur leurs administrés.
C'est un titre bien mesquin qne celui de maire, de conseiller général, si on l'ambitionne par vaine gloriole ou par intérêt, si on ne le relève pas, en s'en servant pour faire plus de bien que les autres hommes.
Au point de vue de l'agriculture, la voie a été glorieusement tracée par les travaux des Boussingault, des G. Ville, des Deherain, des Grandeau, etc.
Grâce à eux, la chimie agricole a merveilleusement progressé ; elle est en mesure, maintenant, de déterminer exactement les conditions de la vitalité des plantes et de commander à la végétation.
Or, tout ceci est à peu près ignoré du paysan ; il y aurait un avantage primordial à lui en faire la démonstration, à faire pousser sous ses yeux des fruits, des légumes et des fleurs, dépassant
en beauté et en rendement tout ce qu'il a pu entrevoir.
Je suis encore sous le charme de la dernière exposition de chrysanthèmes, qui représentait au summum ce qu'on peut obtenir avec de la persévérance et un peu de zèle. — En moins de vingt ans, on est arrivé à produire environ quatre mille variétés de cette plante si décorative, qui contribue si gracieusement à l'ornementation des jardins et des appartements.
Je partage même, à ce sujet, l'opinion d'un journaliste qui, devant leurs pétales tourmentés, torturés, rendus extravagants, a prétendu que le chrysanthème lui faisait l'effet d'une jolie fille qu'on a jadis aimée et qui serait devenue publique, trop parée, trop fardée, trop somptueusement attifée et trop effrontément belle.
Les gens dn métier vous diront par quels artifices de culture, semis innombrables, usage de la taille et du pincement, engrais liquides et abris artificiels, on est arrivé à varier la forme, le coloris, les proportions des chrysanthèmes, à accroître leur précocité et la durée de la floraison. — Ils vous diront aussi qu'il n'y a pas de
plantes qui ne soient avantageusement modifiées par des soins exceptionnels, l'art complétant le travail obscur de la nature, j^our obtenir des produits d'une beauté supérieure.
Voyez quels services vous pourriez rendre à vos voisins, en leur apprenant à créer à leur tour, ne serait-ce que de savoureux légumes, des fruits superbes, choux bonasses ou vulgaires melons, d'une dimension et d'un arôme exceptionnels, qu'ils pourraient vendre ensuite à la ville voisine, dans des conditions très rémunératrices.
Enrichis j:>ar vous, ils ne seraient plus dans l'impossibilité de payer vos propres honoraires.
Et la culture de la vigne, du blé, de tant d'autres récoltes, qu'on pratique si mal, dans les trois quarts de la France, ne croyez-vous pas qu'il serait bien méritoire d'en doubler, d'en tripler le rendement, en signalant aux campagnards les plus routiniers les moyens d'atteindre ce résultat?
Le bien-être succédant à la gêne, les pauvres ayant de quoi manger, même la poule au pot du roi Henri, les habitants mieux vêtus, mieux logés, moins malades, vivant plus longtemps, voilà en somme ce que vous pouvez réaliser, Grellety. — Impressions médicales. 12
dans votre petite circonscription, avec un peu de bonne volonté.
Je parle, bien entendu, pour les médecins qui ont des loisirs, et ils n'en ont que trop, dans le plus grand nombre des bourgades, où on ne les fait appeler qu'à la dernière extrémité.
Ceux qui ont du temps à perdre, ne sauraient mieux l'employer qu'en s'ingéniant à devenir les bienfaiteurs de la région, des zélateurs à l'intelligence libre et hardie.
Leur rôle d'initiateur sera naturellement varié à l'infini, selon leurs aptitudes, selon les besoins ou les ressources du pays où ils exercent.
En donnant tout à l'heure, quelques indications "un peu prosaïques, je n'ai voulu qu'établir le principe, que désigner un objectif, tout en comprenant bien que chacun doit évoluer à sa guise, dans son milieu.
Il lui sera même permis de marcher sur les brisées du vétérinaire, qui n'est pas toujours très au courant des doctrines pastoriennes, pour expliquer aux paysans comment avec la vaccination préventive, on peut se rendre maître de la fièvre charbonneuse, du sang de rate, du charbon symptomatique, du rouget du porc, ces
ennemis vingt fois séculaires de l'agriculture, qui, jadis, apportaient périodiquement la ruine dans les régions les plus fortunées.
Dites-leur aussi que la sérothérapie est applicable à la médecine des animaux, que c'est le meilleur traitement de certaines maladies du cheval, que c'est surtout un excellent moyen pour empêcher l'apparition du tétanos accidentel ou chirurgical.
Signalez les insectes nuisibles, encouragez la pisciculture et le repeuplement des cours d'eau, faites connaître au moins les éléments de la botanique agricole et médicale, de la Flore thérapeutique et industrielle, poussez à la plantation d'arbres fruitiers ou d'essences variées, au respect du gibier et des nids au moment des couvées, favorisez l'industrie laitière, répandez les notions essentielles sur la panification, les eaux potables, les conserves alimentaires, l'inspection des viandes, les maladies contagieuses, les premiers secours à donner en cas d'accidents, la gymnastique et même les distractions saines et les récréations scientifiques, comme la musique instrumentale, le chant et la photographie.
Montrez comment on peul utiliser la chaleur
produite par la fermentation du fumier, pour avoir de l'eau chaude et même un éclairage domestique très économique, car le fumier produit, outre de l'acide carbonique et de l'ammoniaque, de nombreux carbures d'hydrogène gazeux qut brûlent avec une flamme éclairante. On peut les recueillir dans un gazomètre, de même que l'ammoniaque qui se perd dans l'atmosphère et qu'il serait facile d'emmagasiner et d'employer à l'état liquide.
On estime à 800 millions la valeur du fumier produit annuellement en France. En évitant l'appauvrissement de cette masse d'engrais, on augmenterait d'un bon tiers sa valeur fertilisante.
Que votre sollicitude s'étende à tout ; contribuez à la propagation des langues étrangères ; poussez les jeunes gens, qui ont quelques aptitudes, a les étudier ; qu'ils fassent un tour à l'étranger pour s'y perfectionner, pour en rapporter des notions artistiques ou pratiques, dont ils feront ensuite profiter leur village.
Un dernier progrès à réaliser, et non le moins important, c'est d'enseigner aux campagnards qui font eux-mêmes leur pain et redoutent avec raison les mélanges frauduleux qui se pratiquent
chez les petits boulangers, les moyens d'obtenir une panification régulière, saine et hygiénique. — « C'est à la ménagère de faire son pain en petite quantité à la fois, de se servir exclusivement de levain frais, d'abandonner aux bras vigoureux le soin et la fatigue du pétrissage, de laisser lever la pâte dans un endroit convenable, de la cuire suffisamment longtemps dans un four conforme au bon sens, suffisamment chaud ; de placer et de conserver son pain dans un endroit frais, sec, aéré, loin de l'humidité et de l'obscurité ; c'est à elle de ne plus tirer vanité d'une fournée considérable, de choisir une farine nouvellement moulue, fraîche, sèche et de bonne provenance, et de jeter sans regrets au fumier le pain avarié, moisi, mal fait ou mal cuit. »
Généralement, le médecin représente l'homme le plus instruit, le mieux doué de sa commune : c'est un devoir d'en faire profiter les déshérités, placés au-dessous de lui, de même que c'est une obligation sacrée pour les personnes riches, d'avoir la main toujours ouverte et de se montrer généreuses.
Soyez généreux par le cœur, chers confrères ruraux, puisque votre modeste situation ne vous
permet pas de faire l'aumône sans compter. A défaut de monnaie trébuchante et ayant cours, soyez prodigues de bons conseils, faites-vous aimer et bénir, même par vos adversaires. — Ce sera une excellente réfutation à opposer au socialisme agraire, aux vaines déclamations des hâbleurs, qui d'ailleurs, s'ils ont pu troubler l'esprit des ouvriers des villes, arriveront moins facilement à triompher du gros bon sens de Jacques Bonhomme.
Ce dernier ne s'en rapporte pas à des phrases creuses, à des promesses en l'air, il lui faut voit et toucher comme le Thomas des écritures.
Je me résume en disant que le médecin a un magnifique rôle à jouer, en dehors de l'exercice de son art, en devenant avec les années une sorte de Mentor et de père vénérable, pour tous ceux qui l'approchent ; il faut qu'on le consulte avec déférence, non seulement pour les soins du corps, mais encore dans toutes les circonstances où un bon avis s'impose, où une sage direction est nécessaire.
Il faut que, selon la recommandation de Jules Simon, il prenne une part active à la croisade pour la science, en dehors de laquelle il ne saurait plus y avoir ni supériorité, ni sécurité.
HEURES DÉNIES 183
HEURES BENIES
Douceur du passé qu'on se remémore, A travers les brunies du temps Et les brumes de la mémoire !
Malgré les pessimistes et les découragés, notre profession, tout comme les autres, comporte des heures charmantes et des souvenirs l'éconfortants, qu'on ne saurait trop magnifier : Quel est celui qui n'a pas, au moins tous les ans, quelques belles journées à marquer d'une pierre blanche, matinée embellie par un succès opératoire, par une intervention thérapeutique suivie de réussite ; soirée couronnée par une action louable, par un secours intervenu à point ou par un bon conseil donné avec tact?
Le passé s'auréole tout particulièrement de reflets roses, si ce qui nous advint d'heureux, de touchant, de doux, eut pour témoin le soleil radieux des beaux jours, l'émoi frissonnant des feuillées nouvelles, alors que la nature est en fête, que tout est concert, enchantement et lumière, qu'il y a comme une détente générale, une trêve de la douleur et des misères humaines.
Ah! la bonne absinthe (celle-là est permise), comme elle vous grise délicieusement !
Après avoir bien employé son temps au service de l'humanité, on a le droit de savourer voluptueusement le bien-être de son home, de rêvasser paresseusement sous la tonnelle, dans la limpidité vaporeuse et la tiédeur alanguissante du crépuscule.
Il y a des soirées exquises qui font croire à un être suprême même les plus athées, qui font sentir tout particulièrement le prix de la vie, non seulement de la sienne propre, mais de celle des autres.
C'est un mystère que la nuit, On entend se parler les choses,
chante-t-on dans une délicieuse mélodie du grand maître Saint-Saëns, interprétée de façon exquise aux Concerts Colonne. C'est l'heure du repos et du rêve :
Le corps s'endort, l'âme s'enfuit :
C'est un mystère que la nuit!
A Paris et dans les grandes villes, on ne jouit presque pas du charme étoile des choses d'en haut; mais cette contemplation dont on ne se
lasse jamais est souvent permise à nos confrères ruraux, ceux du moins qui savent payer un juste tribut d'admiration aux merveilles du firmament. Comme Xavier de Maistre, ils aiment à penser que ce n'est point le hasard qui conduit jusqu'à leurs yeux cette émanation des mondes éloignés, et chaque constellation verse, avec sa lumière, un rayon d'espérance dans leur cœur.
Lorsque leur pensée s'est élevée jusqu'à ces planètes qui scintillent, ils concluent volontiers avec ce philosophe : « Spectateur éphémère d'un spectacle éternel, l'homme lève un instant les yeux vers le ciel et les referme pour toujours ; mais pendant cet instant rapide qui lui est accordé, de tous les points du ciel et depuis les bornes de l'univers, un rayon consolateur part de chaque monde et vient frapper ses regards, pour lui annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensité et lui, et qu'il est associé à l'éternité ! »
Hugues le Roux fait allusion dans un de ses livres à la joie qu'on éprouve à conduire devant
un paysage qui nous a ravis l'être que nous aimons. — Il semble qu'il nous appartienne un peu et que nous en fassions le don dans un mouvement de tendresse.
J'ai tenté quelque chose d'analogue, en essayant de faire partager mes sensations champêtres à mes lecteurs, du moins à ceux qui ne sont pas indifférents au spectacle des grands horizons, comme à l'intimité plus discrète de leur entourage direct.
Il ne leur est même pas défendu, après avoir bâti et planté comme le vieillard de La Fontaine et à l'exemple des écrivains épris de nature, ou des âmes sensibles du xvm e siècle, de rêver pour leur ultime demeure d'une tombe humblement blottie sous les arbres, en quelque coin de terre qui leur soit familier, — qui correspondrait à Vaccubitorium, lieu de repos ou de sommeil des anciens.
Ce vœu a été réalisé par Marmonlel, qui fut enterré dans le joli jardin de la Rivette, près Gaillon-sur-Seine ; par Rousseau, qui trouva enfin le repos dans le frais îlot d'Ermenonville ; par Mole, inhumé en plein champ, près d'Antoni, et dont on voit encore le monument ; par Favart,
HEUKES BÉKIES 187
le véritable créateur de F opéra-comique, qui s'était retiré à Belleville et voulut reposer dans son jardin, « plein de riants ombrages, de fleurs rustiques et d'oiseaux chanteurs ».
Elles abondent autour de Paris et jusque dans le parc Monceau ces pierres tombales, couvertes de lierre et de mélancolie, qui avaient tant d'attrait pour les Contemporains du bon Delille.
Les premiers chrétiens des Catacombes avaient le plus grand respect pour les morts, pour cette demeure corporelle que la vie avait quitté momentanément et sur laquelle planait l'espoir du grand réveil. Je me rappelle avec émotion l'hymne pour les funérailles de Prudence, dont j'ai eu l'occasion de lire à Rome même les vers admirables que voici : « Terre, reçois et garde dans ton sein maternel cette dépouille que nous te confions : Ce fut le séjour d'une âme créée par l'auteur de toutes choses; c'est la qu'habitait un esprit animé de la sagesse du Christ. Couvre ce corps que nous déposons dans ton sein. Un jour celui qui l'a créé et façonné de ses mains te redemandera son ouvrage. »
Il est à souhaiter qu'aucun médecin philan-
thrope ne soit exclu de cette espérance ; il est à souhaiter aussi que la mode nous ramène vers cette terre nourricière des peuples primitifs, qui représente tant de joies profondes pour le propriétaire rustique, qui correspond même à une sorte de capital inaliénable, ou du moins beaucoup moins facile à perdre que les fonds placés dans une entreprise et surtout dans des spéculations hasardeuses.
En somme, dès qu'on a quitté la ville et ses bruits assourdissants, tout devient caresse pour l'oreille, même le cocorico trop matinal de la gent emplumée, ou l'appel des graves ruminants. J'en ai eu encore la preuve, l'été dernier :
après avoir tout d'abord maudit une bande de pierrots qui avaient élu domicile sous les fenêtres de ma chambre à coucher et remplissaient les frondaisons de leurs jacassements, à une heure vraiment intempestive,
Pour chanter clans le ciel l'hymne naissant du jour.
(Lamartine.)
Je me suis peu à peu familiarisé avec leur bavardage, et dans un demi-sommeil il m'est arrivé à diverses reprises de m'initier en quelque
sorte à leur langage. — Du haut des dernières branches, une voix un peu grave semblait faire tout d'abord l'appel de ces gavroches ailés : — Titine — Dodore — Jujules — Gugusse — Zidore, etc.. Et des voix au timbre aussi changeant que sarcasticpae de répondre... présent.
On faisait ensuite un bout de toilette, après s'être félicité de se retrouver au rendez-vous, sans avoir à gémir sur les absents, sur les victimes de la goinfrerie des chats du voisinage. — Il y avait, hélas, des vides, de temps en temps, et l'aubade matinale s'en ressentait. Elle était en mineur et moins sonore. Mes étourdis devaient se dire cpie leur tour était jjeut-être proche, et cette perspective, vous l'avouerez, était bien faite, pour leur inspirer un peu de mélancolie. — Celle-ci n'était pas d'ailleurs de longue durée et l'appel était généralement suivi d'une récréation bruyante, où chacun racontait ses prouesses de la veille, avec force battement d'ailes. Suivait généralement une période d'accalmie, de recueillement, où on susurrait en fauxbourdon une sorte de chant d'action de grâces, pour avoir échappé au danger. Je suppose aussi qu'on formait des vœux pour que la jour-
née qui allait commencer fût clémente à tous, pour que la nature en fête fût prodigue de grain et de mourron savoureux.
Et n'allez pas croire qu'il y eût de la cacaphonie, des dissonances dans ces conciliabules; c'était beaucoup moins discordant qu'à la laïque ou à la bourse. J'étais agréablement bercé par ces bavards turbulents, même lorsque leur petit bec lançait ses notes les plus aiguës, au moment par exemple de leurs vantardises, ou de leurs querelles. Il y en avait certainement dans le nombre qui devaient avoir l'humeur querelleuse de d'Artagnan, ou la fatuité des autres mousquetaires.
Mais tout s'apaisait, dès que la voix grave dont j'ai déjà parlé, probablement celle de quelque vénérable aïeul, se faisait entendre. On sentait qu'elle était pleine d'indulgence pour ces vauriens, qui, malgré le débraillé et le décousu de leur existence, malgré les mauvais exemples, avaient su garder le respect de l'autorité, — déférence envers les anciens, soumission aveugle envers ceux qui avaient rudement fait l'expérience de la vie, en laissant plus d'une plume dans la lutte, pour l'existence.
Quelle leçon pour nos démocraties, où on cherche à ravaler tout ce qui est élevé, où on ne sait pas s'incliner devant les supériorités !
On a célébré le printemps et l'été, de toutes les façons, en prose et en vers, et il suffît d'y faire allusion pour que de gracieux souvenirs affluent en masse à l'esprit, pour que la mémoire charmée évoque aussitôt les vagues fécondes des chaumes d'or entrechoquant leurs épis, ainsi que les brises folles, dont l'odeur donne le vertige et qui
Portent à Dieu, dans leurs haleines, Tout ce que ce globe a d'encens !
L'automne est tout aussi attirant ; quelque chose de particulièrement exquis (lœtitia rerum) chante en nous, à cette époque, dans la paix du matin et dans la mélancolie du soir; comme l'a dit Victor Hugo,
L'àme dans l'infini croit voir un grand sourire.
C'est l'attrait des fêtes qui vont finir et la nature semble avoir des caresses et des douceurs maternelles, bien que ce soit la
fin des vacances pour les fleurs et que le brouillard jette partout ses housses.
André Theuriet a décrit récemment la séduction des dernières belles journées d'octobre, les charmes enjôleurs et l'exquisité de l'arrièresaison, avec ses prairies semées de colchique, la ligne frissonnante des peupliers sveltes, les frondaisons fauves des taillis et la gamine des jaunes, l'orange, le safran, l'ocre, le vieil or : « L'atmosphère elle-même, imprégnée du reflet de ces blondes couleurs, semble rouler de l'or fluide. Dans la tiède paix des bois ensoleillés, de menus bruits épars s'harmonisent mollement avec le ciel vaporeux, les arbres roussis et les champs où brûlent des feux d'herbes sèches:
Sons mats des glands et des châtaignes tombant sur le sol humide, frêle musique des rougesgorges, frôlement ailé des feuilles caduques et tournoyantes, rires légers d'enfants picorant des mûres parmi les ronciers.
Ces brèves heures lumineuses et chaudes, ces feuillages opulemment nuancés que le moindre souffle détache de la branche, ces fleurs violettes déjà marcescentes, ces chants d'oiseaux si caressants et si courts, tout ce paysage si
éclatant et si mobile donne l'impression à la fois délicieuse et alanguie de certaines poésies des époques de décadence.
Cette période est surtout comme le reflet de la propre personnalité de ceux d'entre nous, qui approchent de la cinquantaine. Il a neigé sur les têtes et on cherche à se rassurer en se disnnt que « si la cîme de la montagne est blanche, le fond de la vallée est encore vert », mais les plus favorisés, ceux qui gardent un cœur obstinément chaud, déclinent quand même et ne dédaignent pas de se réchauffer, le soir venu, au clair brasier des premières flambées.
L'automne de la nature est moins mélancolique que celui de l'humanité et il n'est pas un écrivain, un poète, un artiste, qui ne quittent avec regret la campagne. ■ — Celle-ci représente pour eux une sorte d'inspiratrice, encourageante et consolante. — Et comme ils ont mille fois raison les emmurés de Paris de rechercher de plus en plus les salubres caresses de l'air des champs, d'y séjourner le plus longtemps possible avant de regagner la ville épuisante et perfide.
Grellety. — Impressions médicales. 13
Tout cela est fort joli, me dira-t-on, mais c'est de la poésie, de la littérature, un bel assemblage de mots et rien de plus.
Et moi à mon tour je dirai que c'est blasphémer que de ne pas reconnaître l'action apaisante d'une nuit sereine, sur les nerfs désemparés du plus grand nombre des terriens. — Bénissons-la au lieu de la ridiculiser, cette harmonie d'un beau soir d'été, qui représente une si heureuse diversion aux dissonances et aux heurts de la journée, qui apporte aux mortels abattus comme à la fleurette qui s'inclinait sur sa tige, sa goutte de rosée, c'est-à-dire l'apaisement et de nouvelles forces. — Votre cerveau surchauffé va être rafraîchi, votre cœur agité ne tardera pas à se calmer et vous participerez à la sérénité apaisante du soir et vous vous endormirez bercé par les ronronnantes incantations, que la nature susurre maternellement à vos oreilles.
Ah! certes non, il n'y a pas lieu de rire des poètes et de la poésie ; la triste prose, l'odieuse réalité nous offusquent trop souvent et il est nécessaire de s'en dédommager. Vous heurtez
quotidiennement la misère et la souffrance, au lit de vos clients ou même pour votre propre compte ; raison de plus pour vous évader momentanément loin du monde réel, pour vous laisser emporter par votre imagination vers les régions rêvées, où le mal n'a pas d'accès, où la bonté règne en souveraine, où tous les cœurs battent à l'unisson, où on est affranchi du souci quotidien, de la haine, des rivalités, en un mot de tout ce qui assombrit ou empoisonne notre existence.
Hélas, l'heure n'est plus aux sérénades et aux barcarolles, aux ballades et aux tendres aveux. A-t-on assez tourné en ridicule les romances, avec ou sans paroles, de 1830!
A-t-on assez ri des amours platoniques, de la sentimentalité de ces mélomanes démodés, de ce qu'il y avait de fadasse et de rococo dans leurs plus enivrantes sensations !
Mais qu'a-t-on mis à la place ; qui donc a remplacé Daphnis et Chloé, Estelle et Nemorin, Paul et Virginie?
Vous le savez, c'est la chanson rosse, l'argot des caboulots, la pétomanie, les grossières élucubrations de la plupart des rimailleurs de
Montmartre, qui expectorent eux-mêmes des farces ineptes sur la bobine de Socrate et les lamentations de ce vieux raseur de Jérémie, dont le patriotisme ne cesse de gémir sur les malheurs qui vont fondre sur nous.
Ah ! nous n'avons pas gagné au change et devant tant d'ordures, tant de blague et de cynisme, les esprits délicats demandent instamment qu'on les ramène au pays des fées, au royaume des elfes et des ondines, des contes et des légendes, qu'on leur rende les églogues du bon vieux temps, les bergères enrubannées, la musette et le chalumeau des pastours, le roucoulement des ramiers et la plainte des tourterelles, les harpes sur les lacs, le chant des cygnes mourant et la voix de l'Eternel discourant dans les vallons.
Ils en ont jusqu'à la nausée des refrains de bastringue, des crincrins épileptiques, du naturalisme, et de toute la fange qu'on ne cesse de projeter sur tout ce qu'il y a encore en France de propre et de parfumé.
Le moment est propice pour réagir, pour prendre un bain purificateur et se remettre de tant d'alarmes, dans le sortilège du clair-obscur,
des laiteuses clartés de l'astre des nuits, de cette classique Phœbé dont la seule face a le don d'émoustiller et de rendre hilare l'innombrable catégorie des imbéciles. Ce qui n'empêche pas sa lumière opaline, sa lueur de moire blanche, de correspondre à quelque chose d'infiniment exquis, de divinement calme.
N'ayez donc pas honte, chers confrères, d'écouter chanter le rossignol qui vaut bien Bruant et Yvette Guilbert, de vous laisser inonder en quelque sorte par la grande paix de la nature, au moment où le soir estompe toutes choses ; rie craignez pas de vous abandonner au frisson salubre du plein air/àla magie enveloppante du paysage, féerie des sous-bois ou majesté des grands chênes impassibles, à cette sorcellerie ambiante que les plus riches vocables ne sauraient rendre et qui, dans ce mois enchanteur, nous permet d'oublier et de renaître en quelque sorte à une nouvelle vie.
Par ce temps de débinage, de sarcasmes et d'outrance, où on cherche à rapetisser tout ce qui est grand, où les petites choses attirent seules l'attention, qu'il serait donc agréable de pouvoir faire une vraie fugue dans une autre
planète, de s'esquiver avec une fierté hautaine et un parti pris d'isolement, loin de l'animalité accumulée des foules, de filer vers les sommets, vers la lune ou ailleurs, dans de la pénombre et de l'imprécision !
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GASTRONOMIE CONFRATERNELLE
J'ai assisté dans ma vie à d'innombrables banquets, réunions de compatriotes, d'anciens condisciples, de sociétés scientifiques, etc., et j'ai gardé un excellent souvenir de presque toutes ces agapes. Je regrette même que mon estomac devenu un peu ombrageux ne me permette plus d'y prendre une part aussi active que par le passé. Ces petites fêtes sont pour les médecins autant d'agréables échappées ; elles représentent des heures de désarmement et contribuent à rapprocher bien des voisins, qui, sans ce trait d'union, suivraient des routes divergentes. Je suis grand partisan de ces dîners, où les coudes se touchent, où le cœur s'épand sans amertume, où les divisions s'évanouissent, où règne une atmosphère rassurante de concorde.
Groupez-vous, confrères, le plus possible ; multipliez les anniversaires et les motifs de commémoration ; revivez autour de la même table les joies d'une tâche analogue, dignement rem-
plie, en oubliant ses désenchantements, avec un parti pris bien arrêté de ne pas ressusciter les fautes, de ne pas raviver les plaies, qui pourraient porter atteinte à l'harmonie, à la bonne confraternité. Vous ne pourriez que perdre à vous réfugier dans l'indifférence, dans l'isolement, a ne pas contribuer à l'épanouissement de plus en plus complet de l'influence médicale.
Puisque des esprits clairvoyants ne cessent de nous répéter que le malaise de la profession ne peut que s'accentuer, que nous en sommes au dernier repas des Girondins, nous ferons bien avant de disparaître d'imiter la solidarité de ce groupe illustre, qu'une même auréole enveloppe. — Comme ces hommes de bien et de mérite, à défaut de notre propre sauvetage si compromis, nous préparerons le bonheur des générations suivantes, en mettant virilement en pratique le conseil donné à ses amis par le noble cœur de M me Roland, si désintéressé des ambitions vulgaires : « Quand on ne s'est pas habitué à identifier son intérêt et sa gloire avec le bien et la splendeur du général, on va toujours petitement, se recherchant soi-même et perdant de vue le but auquel on devrait tendre. »
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Pour saisir ce qu'il y a de juste et de prudent dans cette recommandation, il n'est pas nécessaire d'être un sublime orateur comme Vergniaud, d'avoir les qualités de l'estimable Guadet, l'aimable philosophie du digne Sers, la solidité de principes de Clavières, la souple intelligence de Garât, le désintéressement de Brissot ou de Lanthenas.
Les Girondins les moins fermes de notre corporations, je veux dire les médecins les plus disposés a capituler, les plus jeunes et les plus vieux, les plus besogneux aussi, n'ont pas à faire de grands efforts d'imagination pour comprendre qu'ils ne peuvent pactiser avec les Jacobins adverses. J'entends par là les mutualistes de tout acabit, les pouvoirs publics et tous les exploiteurs, bourgeois cupides et paysans madrés, qui ne cherchent qu'à duper le médecin, qu'à faire appel à ses lumières, à son dévouement, sans vouloir rémunérer convenablement son intervention.
La lutte isolée serait impossible contre tant d'ennemis ; mais la victoire pourrait bien se ranger de notre côté, si l'assaut était dirigé en masses compactes, sans désertions ni compromis.
Pour faire diversion à ces graves pensées, j'ajouterai que si les banquets médicaux offrent les plus grands avantages au point de vue de la bonne entente et du groupement de nos forces, ils présentent plus d'un inconvénient pour la sécurité de notre tube digestif. — N'a-t-on pas dit que la plupart des repas de cérémonie ressemblaient au fameux souper de Ferrare et que si Lucrèce Borgia faisait son apparition au dessert en criant « Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés », il ne faudrait pas en être autrement surpris.
J'ai encore présent à l'esprit un toast du D 1 ' Brémond, qui, dans une des réunions de la Presse scientifique, nous a donné le frisson et a porté une grave atteinte au bien-être de notre digestion, en nous dévoilant les horreurs qui se trament autour des fourneaux.
A l'entendre, il ne nous resterait plus qu'à faire notre testament, après avoir ingurgité dans la même soirée les mets et les liquides les plus invraisemblables, truite maquillée dont la sauce est faite avec du beurre bifalsifié ; langouste pas-
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sée au blanc , dont la mayonnaise volcanique est capable d'incendier les entrailles les plus tolérantes ; viandes tuberculeuses et suspectes d'animaux morts de surmenage ou de vieillesse ; œufs artificiels ou antédiluviens, faux escargots ; légumes obtenus, grâce à la collaboration de la chaux potassique, du chlorhydrate d'ammoniaque et de l'hydrothérapie chaude et froide, sans compter les sels de cuivre destinés à leur rendre la fraîcheur disparue ; fromage aux opinions trop avancées, pâtisserie à base de gelée de pétrole, etc..
« Est-ce là, s'écrie notre confère, ce qui rend nos festins contemporaius si maussades ? Est-ce la certitude de l'intoxication continue et irrémédiable qui en bannit l'entrain ? Car c'est par là surtout qu'ils pèchent.
Cela ne prouve guère en faveur de notre courage. Puisqu'il n'y a pas moyen d'échapper à l'empoisonnement, encore faudrait-il faire bonne figure en face de ce danger contemporain.
D'ailleurs, nos repas n'emportent pas tout de suite. Fontenelle disait que le café est un poison lent qui tue entre quatre-vingts et cent ans. Je crois que la cuisine moderne va plus vite, mais ce n'est pas une raison pour s'y soumettre avec mélancolie.
La mauvaise qualité des aliments qu'on sert et l'effronterie des vins qu'on boit y sont certes pour quelque chose. « Vous êtes un drôle ! »
répondit Nestor Roqueplan, furieux, au valet qui lui annonçait « Madère ! ». Mais tout le mal provient, à mon avis, de ce qu'on ne sait plus causer, et de ce que, ne sachant plus causer, on ne sait plus digérer.
« L'animal se nourrit, a dit Brillât-Savarin, l'homme mange ; l'homme d'esprit seul sait manger. » Voilà toute l'affaire.
Non seulement nos pères savaient composer un menu, mais ils savaient choisir leurs invités. Ils ne voulaient autour d'eux que des visages amis, respirant la confiance et la bonne humeur. Une figure renfrognée ou déplaisante est une cause de trouble dans la digestion. Pour eux, un repas était une chose sérieuse qui ne devait pas être abandonnée au hasard. Ils sortaient de table la tête libre et l'estomac léger, ayant eu soin de mettre en pratique ce précepte d'un sage : Les meilleurs condiments d'un bon dîner sont l'esprit et la gaieté.
Etonnons-nous, après cela, si nous sommes tous dyspeptiques ! »
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Evidemment, il y a un fond de vérité dans ce qui précède. Faisons la part de la sophistication, j'y consens, sans oublier celle du paradoxe et du parti pris. — Le procès est fait avec humour, mais il n'empêchera personne de réserver un accueil sympathique aux benoîtes poulardes, venues du Mans ou d'ailleurs, tout comme aux crus aristocratiques, dûment estampés, de la Bourgogne ou du Bordelais.
Pour plus de prudence, afin de nous préserver des maléfices des gargo tiers, les organisateurs feront bien de ne choisir que des plats simples, peu compliqués, ne se prêtant pas à la fraude, d'honnêtes fricassées, des rôtis orthodoxes faits à la broche, des légumes frais n'ayant eu aucune accointance avec le tout-à-1'égoût, des vins sincères et des laitages authentiques.
Foin des brouets délétères, des mixtures et des conserves, des fumets provocateurs, des bisques et entremets perfides, de tout ce qui constitue le régime des cabinets particuliers et permet à des Vatels fin de siècle, voués à la démence alcoolique, de se livrer à des élucubrations ultra-fantaisistes.
Pourvu que vous écartiez tout sujet de mélan-
colie ou de discorde, après avoir déposé au vestiaire les soucis quotidiens et les lugubres hantises, il y a de grandes chances pour que vous subissiez avec plaisir l'influence remontante des autres convives, des plus expansifs, tout au moins, ceux dont le rayonnement sait dissiper la brume des cerveaux les plus atrabilaires.
S'il le faut, vous réparerez cette petite débauche, le lendemain, par une grasse matinée, une sobriété et une tempérance exceptionnelles !
Dans ses mémoires, Soixante ans de souvenirs, Legouvé consacre un chapitre à Népomucène Lemercier, dont il ne reste guère qu'un nom, et dont la réputation fut pourtant géniale. Cet enfant merveilleux, filleul de la princesse de Lamballe, eut une tragédie jouée au Théâtre- Français, avant 89, alors qu'il n'avait que quatorze ans. La reine Marie- Antoinette, qui assistait à la représentation, le présenta au public et l'embrassa aux applaudissements de toute la salle.
Plus tard, il s'adonna à la peinture avec David et son ardeur intellectuelle lui fit même étudier la médecine. L'amour l'y fit renoncer et voici comment : « Au milieu de ses études anatomiques, il s'éprit d'une jeune femme d'un éclat de beauté incomparable. Un jour, assis près d'elle, il se sent tout à coup le jouet, la proie de la plus étrange fascination. La science d'anatomiste le poursuivant près d'elle, son regard devient
comme un scalpel. Malgré lui, l'œil fixé sur ce cher visage, il le dépouille de son teint, de sa fraîcheur ; malgré lui, il cherche, il suit sous ces chairs éclatantes le jeu des fibres, des muscles, des nerfs ; il les dissèque ; il fait de cette tête charmante une tête de squelette. Epouvanté, il veut chasser cette vision et s'enfuir ; mais, a peine revenu, le lendemain, en face de celle qu'il aimait, cet infernal travail de dissection recommence. Alors saisi de rage, il jette là cette affreuse science qui tuait l'amour en lui et consacre ses ressentiments dans le poème de Lanhypocrisiade, en les prêtant à Copernic :
Je n'ai trouvé dans l'homme, au grand jour dépouillé, Qu'un labyrinthe obscur où je me suis souillé. J'ai reculé, j'ai fui ce néant de moi-même, Et, me réfugiant dans la raison suprême, J'ai repoussé cet art qui m'offrait trop souvent L'aspect de l'homme éteint dans l'homme encore vivant.
Et il fit bien, puisque, le 24 avril 1797, il s'emparait de l'attention de ses contemporains qui saluèrent en lui l'héritier direct de nos grands poètes, à la suite du succès triomjîhal de son Agamcmnon ; mais comme on revient toujours à ses premières amours, avec Chénier, il chercha plus tard la poésie dans la science et, dans
VAtlantiade, consacra des milliers de vers à l'histoire naturelle.
Les mêmes mémoires de Legouvé nous apprennent que le père d'Eugène Sue, qui était médecin du roi, sous le prétexte que son fils avait suivi ses leçons de clinique, eut l'audace; après un court séjour à l'hôpital de Toulon, de le faire embarquer sur un navire de l'Etat avec l'uniforme et le titre de chirurgien en chef :
« Vous figurez-vous l'impression produite sur un esprit sceptique et moqueur par un tel abus de favoritisme ? Aussi, k peine fut-il à bord, qu'il fit venir le docteur adjoint, son inférieur, celui qui aspirait depuis trois ans à cette place, et il lui dit : « Monsieur, l'uniforme que je porte devrait être le vôtre ; la place que j'occupe vous appartient ; je ne suis ici que par la plus monstrueuse iniquité. Je ne sais pas plus le codex que le code, ce qui est beaucoup dire ; aussi vous comprenez bien que je suis trop honnête homme pour ordonner la plus inoffensive des drogues au plus humble des hommes du bord ; c'est vous qui ferez tout, j'ordonnerai vos ordonnances ; Ghelletï. — Impressions médicales. 14
seulement pour garder le décorum, je me chargerai de l'hygiène du bâtiment, c'est-à-dire que je conseillerai aux matelots de ne pas trop boire ! »
Cette franchise fit du sous-chef d'Eugène Sue le meilleur de ses camarades. L'illustre écrivain ne revint qu'après trois ans de navigation, ayant plus vécu, plus vu, plus souffert que la plupart des hommes dans le cours d'une longue vie.
Et voilà comment il devint ultérieurement le Cooper français, le créateur du roman maritime.
C'est égal, ses subordonnés l'avaient échappé belle et il est heureux que le recrutement médical se soit fait depuis dans des conditions plus équitables.
Les relations de J.-J. Rousseau avec les médecins furent loin d'être toujours amènes. Dans ses Rêveries du promeneur solitaire, ouvrage faisant suite aux Confessions et qui est loin d'avoir le même attrait et la même valeur littéraire, Rousseau, découragé, fatigué, aigri, dénonce les médecins et les oratoriens comme ses plus redoutables adversaires : « Quand tous
BAVARDAGE MÉDICO-LITTÉRAIRE 2lt
mes ennemis particuliers seront morts, dit-il, quand je n'aurai plus pour persécuteurs que ces deux corps-là, je dois être sûr qu'ils ne laisseront pas plus de paix à ma mémoire, qu'ils n'en laissent à ma personne, de mon vivant. Peut-être, par trait de temps, les médecins, que j'ai réellement offensés, pourroient-ils s'apaiser ; mais les oratoriens, que j'aimois et que je n'offensai
jamais seront à jamais implacables, et le
public, dont ils auront soin d'entretenir et ranimer l'animosité sans cesse, ne s'apaisera pas plus qu'eux... »
Pauvre grand écrivain « que l'œil de la malignité navrait et déconcertait », il y a longtemps que nous lui avons pardonné ses dires sur la vanité de notre art et l'inutilité de nos soins •;' nous ne voulons nous souvenir que des temps plus heureux de ses courtes prospérités, 1 où, « suivant les mouvements de son cœur soucieux de la félicité publique, il pouvoit quelquefois rendre un autre cœur content >>.
Nous ne demandons pas mieux que de « le laisser errer nonchalamment d'herbe en herbe, de plante en plante, dé bois en bois, de roche en roche, faire la revue de chaque fleur, tout eh
dédaignant les systèmes et les méthodes des botanistes ».
Il nous amuse même, lorsque arrêté dans une prairie émaillée, il redoute que ses herborisations ne le fassent prendre pour un frater, chercheur d'herbes, propres à guérir « la rogue des enfants, la gale des hommes, ou la morve des chevaux ».
Toute cette pharmacie aurait souillé ses plaisirs champêtres, et, comme il ne croyait pas à la médecine et à ses remèdes, il déclarait hautement qu'on ne saurait aller chercher « des guirlandes pour les bergères parmi des herbes pour les lavements ».
Nous trouvons même fort spirituelle la tirade qui va suivre : « Je sens que le plaisir que je prends à parcourir les bocages serait empoisonné par le sentiment des infirmités humaines, s'il me laissait penser à la fièvre, à la pierre, à la goutte et au mal caduc. Du reste, je ne disputerai point aux végétaux les grandes vertus qu'on leur attribue ; je dirai seulement qu'en supposant ces vertus réelles, c'est malice pure aux malades de continuer à l'être ; car, de tant de maladies que les hommes se donnent, il n'y en a pas une
seule, dont vingt sortes d'herbes ne guérissent radicalement ! »
Il y a dans Madame Bovary un passage, qui m'a toujours paru d'autant plus charmant qu'il s'applique à la répétition quotidienne d'une scène analogue, au moins parmi les jeunes ménages de la corporation. C'est celui où, peu de temps après leur mariage, Emma se met à la fenêtre pour voir partir son mari. Celui-ci fait ses préparatifs avant de se mettre en route pour aller voir ses malades ; il boucle ses éperons sur la borne, pendant que la coquette continue à lui parler d'en haut et que la vieille jument blanche attend immobile à la porte :
« Charles lui envoyait un baiser ; elle répondait par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors, sur la grande route qui étendait, sans en finir, son long ruban de poussière, par les chemins creux où. les arbres se courbaient en berceaux, dans ces sentiers dont les blés lui montaient jusqu'aux genoux, avec le soleil sur ses épaules et l'air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités de la nuit, l'esprit tran-
21 i IMPRESSIONS MÉDICALES
quille, la chair contente, il s'en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent encore, après dîner, le goût des truffes qu'ils digèrent.
« Jusqu'à présent qu'avait-il eu de bon dans l'existence ; mais il possédait pour la vie cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour lui, n'excédait pas le tour soyeux de son jupon ; il avait envie de la revoir ; il s'en revenait vite, : montait i'escalier, le cœur battant ; il arrivait a pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri. 11 ne pouvait se retenir de toucher continuellement à son peigne, à ses bagues, à son fichu ; quelquefois il lui donnait sur ses joues de gros baisers à pleine bouche, o'u c'était de petits baisers à la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule ; et elle le repoussait à demi souriante et ennuyée, comme on fait à un enfant qui se pend après vous. »
On sait que le rêve ne fut pas de longue durée et que, comme dans une des premières pièces de Rostand, Pierrot qui rit ne tarda pas à être remplacé par Pierrot qui pleure, Sancho par Hamlet, Démocrite par Heraclite, qui ne cesseront de représenter la double face de notre humanité dolente et chantante à la fois.
Hélas ! elles disparaissent vite les jolies bulles de savon irisées par les couleurs de l'arc-enciel !
Vous avez certainement lu l'histoire de ce monarque d'Orient, usé, blasé, malade, à qui ses médecins avaient ordonné, comme remède, d'endosser la chemise d'un homme heureux. L'entourage cherche partout cet être rare ; personne n'échappe à l'enquête ; tout le monde y passe, surtout ceux qu'on considère comme les favorisés du sort, les riches, les puissants, les illustres. Peine perdue, on se heurte en haut comme en has à des apparences trompeuses, au mensonge du bonheur. Seul, un pauvre diable, chantant à pleine gorge, riant à plein gosier, ose se dire parfaitement heureux ; mais, hélas, le gaillard n'avait pas de chemise !
Aujourd'hui, ce vêtement intime est à peu près unanimement répandu, surtout parmi les médecins, ce qui ne veut pas dire qu'on trouverait facilement uu homme heureux dans leurs rangs, malgré les seize mille unités qui composent la corporation .
S'il plaisait à quelque curieux, ayant du temps à perdre, de se livrer à cette recherche, aussi ardue que celle des sources du Nil, je l'engagerais prudemment à ne pas s'attarder auprès des anciens, ombrageux et inquiets, sortes de roseaux plaintifs et moroses, pas plus que chez les arrivés de la profession, ceux qui ajoutent à leurs titres honorifiques le profit de nombreux canonicats. Malgré de séduisants dehors, ces derniers se sont usés ou aigris dans la lutte ; ils ont tout sacrifié à leur ambition, paix de la famille et douceurs de l'amitié ; l'acuité de leur esprit est appliquée à attirer l'attention, à se maintenir au pinacle ; ils perdent en sérénité ce qu'ils gagnent en hochets ; ils j^erdent en ascendant réel ee qu'ils dépensent en népotisme et passe-droits.
Notre investigateur, muni ou non d'une lanterne, k la façon de Diogène, aurait plus de chance d'aboutir, en frappant à la porte de quelque débutant, exubérant de rêve et d'illusions, ne soupçonnant pas les rivalités et les déboires qui le guettent.
On est si heureux d'en avoir fini avec les examens, de pouvoir marcher librement, sans contrôle et sans lisières ; on a tant de confiance en
ses livres, en ses formules de thérapeutique ; il se dégage certainement une joie communicative de cette confiance qui ne redoute pas les responsabilités, de cette sincérité d'enthousiasme.
Ça durera ce que ça pourra, quelques mois ou quelques années : Le désenchantement, l'animadversion, les défaillances et les échecs viendront bien assez vite. Il s'apercevra toujours trop tôt, après avoir bien travaillé et pris de la peine, que ce sont les fonds qui manquent le plus !
Il est juste de s'étonner avec Paul Adam de ce que l'Etat et les municipalités n'élèvent point au médecin préservant mille existences de l'épidémie, comme au mécanicien sauvant un train de la destruction et les voyageurs de la mort, les monuments de gloire partout dressés au souvenir des soldats tués pour la patrie, de l'officier ayant défendu la ville : « Les œuvres de production, dit-il, avec une haute raison, nous semblent bien plus belles que les œuvres de destruction. C'est un nouvel esprit qui a ses héroïsmes, ses beautés, ses grandeurs. Elles ne le cèdent point aux grandeurs d'autrefois. »
L'aimable écrivain espère que la vapeur et l'électricité parviendront même avant longtemps -à rapprocher les races et à rendre fraternels les appétits humains. On abattra des murs mitoyens ; l'étranger, l'ennemi, deviendra le voisin et la guerre finira par devenir un simple procès d'arbitrage.
Souhaitons avec lui cju'il ne reste bientôt plus de dévots à la haine et à la guerre, que les foules aient soif de fraternité et que les vigueurs hétérogènes prennent le goût de la sagesse et de l'indulgence. Nous appelons de tous nos vœux ce lendemain bienfaisant où les races se pénétreront, s'estimeront, se pardonneront, feront plus en somme pour la grandeur humaine que tous les exploits des demi- dieux.
.La pièce de Struensée, de M. Paul Meurice, contient de fâcheuses insinuations qui ne resteront certainement pas sans influence sur le public. Au point de vue professionnel, il ne me dit rien qui vaille ce bloc enfariné, je veux dire ce Christian VII, de Danemark, que les médecins de la cour ne savent pas soulager. Seul,
d'après la rumeur publique, une sorte d'illuminé, du nom de Struensée, pourrait l'apaiser, le sauver peut-être ; — mais l'étiquette et les droits de la médecine officielle défendent que ses soins soient acceptés.
C'est toujours l'éternelle plaisanterie du Malade imaginaire, où Diafoirus prétend que les grands sont bien exigeants, en voulant absolument que leurs médecins les guérissent. Ils ne sont point auprès d'eux pour cela, mais pour recevoir des pensions : c'est à eux de guérir, s'ils peuvent., après qu'on, les a- traités dans. les formes.
Bref, Struensée n'a qu'à paraître pour calmer en un clin d'œil les douleurs de Christian, et,, dès l'acte suivant, à cause de ce succès médical, il est premier ministre et adoré de la reine.
En résumé, dans ce drame qui a tant d'analogies avec Ruy Blas, c'est un médicastre non estampillé qui fait la leçon aux savants les plus renommés. Ils ont été impuissants et il suffit qu'il se montre pour que la mort recule, effrayée devant ce redoutable adversaire.
Les rebouteurs, les empiriques, les herboristes, les anciens infirmiers, les curés en rupture de
soutane et tous les irréguliers de la corporation n'ont qu'à se frotter les mains ; avec de pareils encouragements, on continuera de plus en plus à faire appel à leurs lumières exceptionnelles et le véritable mérite n'aura qu'à s'effacer devant le charlatanisme, ou même à marcher sur ses traces, puisque la foule veut être trompée et n'accorde sa confiance qu'aux pseudo-docteurs, qu'aux commerçants médicaux.
Pauvres Français, dégénérés voués à l'absinthe, à la bureaucratie et à la bicyclette !
Je ne quitterai pas le théâtre sans dire un mot de la Nouvelle Idole, de M. François de Gurrel, où le débat entre la science et la religion, entre les deux fanatismes que l'une et l'autre engendrent, se résout, s'apaise dans l'admiration de deux sacrifices, celui d'une fillette enviant le martyre, au nom de sa foi, celui d'un très haut et très lucide esprit dévoré du besoin de guérir. Il se sacrifie à son tour par bonté universelle en s'inoculant le virus du cancer, pour que d'autres personnes soient plus tard sauvées par son expérience. C'est la charité qui dirigeait ces deux êtres dissemblables, la simple d'esprit et
le savant. L'auteur ne pouvant concevoir qu'on soit un martyr sans Dieu suppose que son héros a été guidé dans son sacrifice par l'ascension lente de son âme vers l'unique et universel idéal, Je même que « les nénuphars sous l'eau aspirent peu à peu à la nappe ensoleillée ».
Ce sont dé très nobles sentiments, de sublimes caractères et le public s'est montré très ému devant tant de réelle beauté.
Extraits et variantes à V usage des médecins.
Vous êtes fils d'un même père, Hippocrate, et une même mère, la science, vous a allaités ; pourquoi donc ne vous aimez-vous pas les uns les autres comme des frères et pourquoi vous traitez-vous bien plutôt en ennemis?
Aimez-vous les uns les autres, et vous ne craindrez ni les grands, ni les collectivités qui vous pressurent. Les exploiteurs ne sont forts contre vous que parce que vous n'êtes point unis, que parce que vous ne vous aimez point de tout votre cœur et sans arrière-pensée.
Si l'on frappe un membre, tout le corps souffre. Vous êtes tous un même corps ; on ne peut opprimer l'un de vous que tous ne soient opprimés.
Si un loup se jette sur un troupeau, il ne le dévore pas tout entier sur-le-champ ; il saisit un mouton et le mange. Puis, sa faim étant revenue, il en saisit un autre et le mange, et ainsi jus-
qu'au dernier, car sa faim revient toujours. — Ne soyez pas comme les moutons, qui, lorsque le loup a enlevé l'un d'eux, s'effrayent un moment et puis se remettent à paître. Car, pensent-ils, peut-être se contentera-t-il d'une première ou d'une seconde proie et qu'ai-je affaire de m'inquiéter de ceux qu'il dévore ? — ■ Qu'est-ce que cela me fait à moi ? il ne me restera que plus d'herbe.
En vérité, je vous le dis, ceux qui pensent ainsi en eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête qui vit de la chair et du sang.
Les monstres qui vous guettent,, ce sont les niaiseries malveillantes, les cancans semés et entretenus par les ennemis inconnus, l'envie aux traits venimeux, dont les coups d'épingle répétés, finissent par former une plaie saignante et douloureuse ; ce sont les propos acerbes de la calomnie, de la médisance, qui, à la longue, parviennent à entraîner les honnêtetés et les' réputations les mieux établies.
Que votre âme soit au-dessus de ces vilenies ; ne les accueillez qu'avec la plus grande réserve et à la dernière extrémité.
— Pourquoi les animaux trouvent-ils leur nourriture chacun suivant son espèce ? — C'est que nul parmi eux ne dérobe celle d'autrui, et que chacun se contente de ce qui suffit à ses besoins.
Si, dans la ruche, une abeille disait : Tout le miel qui est ici est à moi, et que, là-dessus, elle se mît à disposer comme elle l'entendrait des fruits du travail commun, que deviendraient les autres abeilles?
La corporation médicale est comme une grande ruche et les médecins sont comme des abeilles. Vous manquerez à la justice et à la charité en enlevant, à votre voisin les éléments nécessaires à sa subsistance, c'est-à-dire ses clients attitrés, ceux qui lui étaient acquis de longue date et, qu'on ne peut en détacher que par des manœuvres louches et des procédés incorrects.
Lorsqu'un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles ; et ses branches, au lieu de s'élever, s'abaissent comme si elles cherchaient la terre.
Lorsqu'une plante est seule, ne trouvant point d'appui contre l'ardeur du soleil, elle languit, elle se dessèche, et meurt.
Ne soyez donc point comme la plante et comme l'arbre qui sont seuls ; mais unissez-vous les uns les autres, et appuyez-vous, et abritezvous mutuellement.
Tant que vous serez désunis, et que chacun ne songera qu'à soi, vous n'avez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression.
Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche, s'assied près de lui quand il se repose, et ne le quitte pas même durant son sommeil. Donc, si l'on vous demande : combien êtes- vous ? répondez : Nous sommes un, car nos frères c'est nous et nous, c'est nos frères.
Faites ainsi, et vous romprez le cours de l'iniquité qui vous emporte lorsque vous êtes seuls, et vous jette brisés sur la rive.
Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre ; faites en sorte de le passer en paix. La paix est le fruit de l'amour, car, pour vivre en paix, il faut savoir supporter bien des choses.
Nul n'est parfait, tous ont leurs défauts ; chaque homme pèse sur les autres, et l'amour seul rend ce poids léger.
Grei.lkty. — Impressions médicales. 15
Si vous ne pouvez supporter vos confrères, comment ceux-ci vous supporteront-ils ?
Vous dites que vous aimez, et il y a, en grand nombre, des malades qui languissent, privés de secours, sur leur pauvre couche, des malheureux qui pleurent sans que personne pleure avec eux. — Si vos ressources ne vous permettent pas de leur venir efficacement en aide, laissez tomber au moins sur eux un regard de pitié, consolezles, faites luire une lueur d'espoir dans la nuit si sombre de leur découragement et de leur infortune.
Paix sur la terre aux médecins dont la volonté est bonne ! — Car, s'il y a toujours des vents brûlants, qui passent sur l'âme de l'homme et la dessèchent, la bonté est la rosée qui la rafraîchit.
Dans la balance du droit éternel, votre volonté corporative pèse plus que la volonté d'un maire, d'un préfet, d'un ministre, car ce sont les électeurs qui font ces fonctionnaires et ces fonctionnaires sont faits pour la masse. Les médecins, en particulier, ne sont pas faits pour les représentants de la collectivité. Ils ne sauraient être liés à eux comme le cheval est soumis à celui
qui le monte et en tire profit, comme le fouet du maître à la peau de l'esclave. Il ne faut pas les laisser régner et s'imposer comme s'ils étaient d'une nature plus élevée. Reprenez votre rang, redressez-vous au nom de la liberté et de votre dignité, car ils n'ont d'autre mission que de protéger les bons contre les méchants, afin que le faible puisse vivre en paix ! — En dehors de ce devoir d'assurer le règne de la justice, leur domination ne saurait être que celle de l'orgueil et de la convoitise.
Et c'est pourquoi, lorsqu'on n'a pas à craindre qu'il n'en résulte plus de mal, chacun peut et quelquefois doit en conscience leur résister. Avant d'être à eux, nous sommes à la tolérance, à la droiture, à la bonté, à l'humanité, à la philanthropie.
Ne vous laissez pas tromper par de vaines apparences. Plusieurs chercheront à vous persuader que vous êtes vraiment libres, parce qu'ils auront écrit sur une feuille de papier le mot de liberté et l'auront affiché à tous les carrefours.
La liberté n'est pas un placard qu'on lit au coin de la rue. Elle est une puissance vivante
qu'on sent en soi et autour de soi. L'oppresseur qui se couvre de son nom est le pire des oppresseurs. Il joint le mensonge a la tyrannie et l'injustice à la profanation. Gardez-vous de ceux qui disent « liberté, liberté » et qui la détruisent par leurs œuvres.
La liberté luira sur vous quand, à force de courage et de persévérance, vous vous serez affranchis de toutes les servitudes. — Nul n'est assez puissant pour vous faire passer la tête dans le collier et vous atteler au joug, malgré vous !
Il n'est rien que ne puissent ceux qui sont unis pour le bien, ou contre le mal. Le jour où l'entente régnera sera celui de votre délivrance. Lorsque les enfants d'Israël étaient opprimés dans la terre d'Egypte, si chacun d'eux avait voulu sortir seul, pas un n'aurait échappé ; ils sortirent tous ensemble et nul ne les arrêta. Vous êtes aussi dans la terre d'Egypte, courbés sous le sceptre de Pharaon et sous le fouet de ses exacteurs. Levez-vous et sortez ensemble !
Combattez pour briser les chaînes professionnelles, pour relever les fronts courbés et soutenir les genoux qui fléchissent, pour chasser la
faim des demeures confraternelles, pour y ramener l'abondance, la sécurité et la joie !
Je m'en tiendrai à ces citations, que j'ai à peine modifiées, pour leur laisser leur saveur et le lyrisme que Lamennais avait su y mettre. Un grand souffle, un de ceux qui transforment et fécondent, en fut l'inspirateur. Ce pamphlet populaire produisit autrefois l'effet d'un coup de foudre, d'un bonnet rouge planté sur une croix. Pour Guizot et les gouvernants de l'époque, ces pages brûlantes correspondaient à une sorte « d'apocalypse de Satan, à du Babceuf débité par Ezéchiel ».
Des poursuites et l'emprisonnement furent, comme on sait, la récompense de la prédication passionnée de ce démocrate militant, qui aspirait à faire fusionner l'idée chrétienne et l'idée révolutionnaire.
La plupart des médecins ont peu de goût pour l'éloquence sacrée, mais je leur souhaite de ne jamais entendre d'homélie de moindre qualité. Qu'ils ne s'attachent pas à l'allure hiératique de cette philosophie progressive, qu'ils se con-
tentent de faire leur profit des nobles pensées qui précèdent. Nous ne saurions leur demander de partager l'enthousiasme de la génération de 1830. Nombre d'espérances du novateur ont d'ailleurs été réalisées et j'aime à croire que ses enseignements contribueront encore à l'affranchissement du peuple et de notre petit monde médical.