‹ Causeries pour les médecinsChapitre 6 sur 10 · CHOIX D'AUTEURS · texte numérisé non relu

CHOIX D'AUTEURS

Il n'est plus permis d'ignorer ; il n'est plus possible de s'arrêter Jules Simon.

Il y a quelque temps, la maison Hachette mettait au concours la composition d'une bibliothèque pour jeunes filles de 18 ans ; celle-ci devait être variée, quoique restreinte, ni fade, ni convenue, sans trop de classiques. Le problème est évidemment fort intéressant et on ne saurait trop signaler aux familles les œuvres supérieures, les plus aptes à former l'esprit et le caractère féminins.

Des indications analogues pourraient être données avec profit à bien d'autres personnes, selon leur âge et leur profession.

Combien ignorent jusqu'aux chefs-d'œuvre consacrés de notre langue, jusqu'aux livres les plus capables d'exciter noblement l'esprit, de l'élargir, de suggérer des idées forles et hautes, de révéler en un mot la joie de penser, le plaisir intellectuel sous sa forme la plus haute.

Combien est légitime ce souci méticuleux du niveau des ouvrages qui doivent laisser sur le cerveau une empreinte durable, ou composer le rayon spécial qu'on ne cessera de parcourir, durant toute une vie.

En ce qui concerne plus spécialement les médecins, un pareil choix serait très difficile, et devrait varier énormément selon qu'il s'adresserait à d'humbles praticiens, ou viserait des intelligences d'élite, d'une culture exceptionnelle et d'habitudes de pensées très développées.

Le répertoire change forcément pour chacun de nous, selon ses goûts et son milieu, selon qu'il habite la ville ou les champs, selon ses loisirs ou ses ressources, selon qu'il s'agit de se distraire, de se reposer la tète ou de viser plus haut.

Il n'y a que l'embarras du choix pour les privilégiés, mais il ne saurait en être de même pour le plus grand nombre des médecins, qui ont un maigre budget et sont obligés de compter.

Même pour les ouvrages de médecine proprement dits, ils sont condamnés à la portion congrue, et doivent se contenter d'un petit nombre d'auteurs. Il s'agit donc de faire un triage dans le tas. Tout d'abord, on peut dire sans irrévé-

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rence que presque tous les anciens traités, du moment qu'ils remontent à une vingtaine d'années au plus, ont perdu une grande partie de leur valeur. — Les cliniques de Trousseau, par exemple, et de tous nos anciens maîtres, sont complètement dépréciées et se vendent au poids du papier.

Cela tient à la révolution qui s'est accomplie dans l'étude des sciences biologiques, à ce que les travaux de Pasteur et de ses disciples, depuis les phénomènes de la fermentation jusqu'à l'atténuation des virus, ont renversé de fond en comble les vieilles notions étiologiques des contages, des miasmes, des germes et du fameux génie épidémique, termes obscurs, jusqu'alors inexpliqués, que sont venus préciser et illuminer les recherches de pathologie comparée, sous l'égide de la méthode expérimentale.

Dans sa leçon inaugurale, le professeur Chantemesse expliquait dernièrement comment, grâce aux travaux sur la diapédèse des leucocytes et la phagocytose, on se trouvait amené à cette conclusion que l'inflammation, qui avait été considérée jusqu'ici comme un processus pathologique, ne devait plus être envisagée comme une

maladie, mais au contraire comme une réaction bienfaisante contre la cause d'une maladie.

Ce seul trait suffira pour démontrer les divergences énormes qui existent entre le passé et le présent. 11 faut donc être moderne et s'abreuver dorénavant aux sources les plus pures. — Mais quelles sont celles qui pourront le mieux étancher notre soif scientifique ? — Pour être renseigné par des guides autorisés, j'ai écrit à dix médecins des hôpitaux, ou agrégés, bien placés pour pouvoir formuler une opinion en toute indépendance.

Je leur avais demandé, au nom de l'intérêt général, de me faire connaître quels seraient, d'après eux, les ouvrages récents, à peu près indispensables, qui devraient se rencontrer dans la bibliothèque de tout débutant. Il s'agissait surtout de conseiller les jeunes médecins de province, ceux qui, dans nos campagnes, sont obligés d'avoir des notions universelles, de cumuler toutes les spécialités, mais dont les ressources ne comportent que des acquisitions fort limitées.

J'avais espéré que la moitié au moins de ces Messieurs pourrait se déranger pendant quelques

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minutes et consacrer une demi-page à leurs confrères déshérités ; mais ils sont sans doute trop occupés ou dédaignent d'abaisser leurs regards sur le menu fretin.

Hélas ! la scission tend à s'accentuer entre les grands et les petits, et il faut que ces derniers se décident à se passer des autres ; ce ne sont pas eux qui y perdront le plus !

Je n'ai reçu que deux réponses, l'une du D r Ballet, l'autre du D r Legendre, auxquels tous ceux qui les connaissent ont depuis longtemps décerné un brevet de courtoisie et de bonne confraternité : « En ce qui concerne la médecine, m'écrit M. Ballet, le très sympathique agrégé, je pense que notre jeune praticien sera provisoirement muni de façon suffisante, s'il a à sa disposition le Traité de Médecine de Charcot et Bouchard, accompagné du Manuel de Médecine de Debove et Achard. Qu'il y joigne un bon formulaire (car je le suppose incomplètement fixé sur l'art de formuler), celui de Dujardin-Beaumetz et Y von par exemple.

« Avec cela, s'il a pris soin au préalable d'apprendre la médecine à l'hôpital, il pourra marcher d'autant plus que s'il désire acquérir sur un sujet

des connaissances plus approfondies, il trouvera des indications bibliographiques dans le Traité de Médecine.

Il pourrait d'ailleurs y joindre le traité très bien fait que publient chez J. BaillièreMM. Brouardel et Gilbert.

« Il va sans dire qu'il aura soin de s'abonner à un bon journal et qu'il prendra la peine de le lire. Ils sont aujourd'hui légion et je ne veux faire de réclame pour aucun. »

Voici maintenant l'opinion de M. Legendre, le chercheur laborieux, dont les lecteurs du Concours ont su apprécier la sûre érudition :

« Actuellement, avec la floraison d'encyclopédies, que ces dernières années ont amenée, on peut en un nombre relativement restreint de volumes posséder l'état actuel de la science. Quant au choix, il dépend du prix qu'on veut y mettre.

Un traité de médecine : Je conseillerais Charcot Bouchard-Brissaud (si je n'y avais collaboré) ; ou celui de Brouardel-Gilbert ou Debove-Achard.

Un traité de chirurgie : celui de Masson ou le Manuel dit des 4 agrégés.

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Un traité cl accouchement : Ribemont et Lepage.

Un traite' de thérapeutique : Manquât, et le formulaire Yvon, ou l'art de formuler de Dujardin-Beaumetz.

Si le jeune confrère dispose encore de quelque argent, il pourrait tirer grand profit du Traité de médecine Infantile, qui se publie en ce moment, sous la direction de Grancher.

Vous comprenez qu'une bibliothèque semblable laissera nécessairement quelques lacunes à combler ; mais, avec les innombrables monographies de la bibliothèque Gharcot-Debove, de la collection Léauté, de la collection de thérapeutique Dujardin-Beaumetz, et de l'œuvre médico-chirurgicale entreprise chez Masson, le confrère débutant pourra toujours se procurer les renseignements spéciaux sur les cas embarrassants de sa pratique.

Il n'a qu'à emporter les catalogues.

En tout cas, il aurait tort de s'embarrasser des grands Dictionnaires encyclopédiques, aussi encombrants que dispendieux, que nous achetions autrefois. Le petit Dictionnaire de médecine de Lerehoullet lui suffira et il y joindra utile-

ment le vieux, mais toujours précieux Dictionnaire de thérapeutique de Bouchut et Després (dernière édition). »

Il aurait été intéressant d'avoir d'autres avis ; mais devant le demi-insuccès de ma consultation, je n'ai plus osé frapper à la porte des gros mandarins de la profession, qui, je le crains, comme de mauvais bergers, n'aiment pas beaucoup à donner, ne serait-ce que de banales consolations, opium destiné à apaiser les révoltes des pauvres bougres qui triment misérablement au bas de l'échelle sociale.

Nous n'en devons que plus de gratitude à MM. Ballet et Legendre, qui ont bien voulu réserver un bon accueil à notre requête.

Pour compléter leurs indications, je serai peutêtre plus heureux dans notre propre milieu qu'auprès des repus et des satisfaits, car dans notre association aux instincts altruistes, où on tend à se solidariser de plus en plus, on a le souci du voisin et de ses intérêts, dût-on n'en retirer aucun bénéfice. Il se rencontrera probablement, parmi les quatre mille membres affiliés au Concours, quelque érudit, quelque bibliothécaire, capable aussi de montrer du doigt les ouvrages

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qui doivent faire partie du bagage de tout médecin qui s'installe en province.

Qu'il me soit permis d'y joindre un vœu, c'est qu'à côté des volumes pompeux, à côté des fastueux et trop décevants traités de thérapeutique ou de pathologie, il y ait place pour quelque modeste brochure, indiquant au nouveau venu ses droits et ses devoirs, lui enseignant les règles essentielles de la déontologie. J'aimerais à voir figurer sur sa table de travail, bien en évidence, une plaquette concernant le médecin de l'âme, apprenant l'adoucissement moral des souffrances humaines, mentionnant les moyens les plus propres à bercer d'une illusion précieuse les simples neurasthéniques comme les condamnés sans appel.

Après l'élixir de longue vie, après les anesthésiques de tout ordre, l'espoir pieusement entretenu, les encouragements propres à empêcher les défaillances suprêmes et les terreurs de la dernière heure.

C'est avec raison que Dumas a soutenu que Dieu, en déclarant que le mensonge était un péché, avait fait une exception pour le médecin

et lui avait permis de mentir, chaque fois qu'il se trouverait en présence de cas désespérés.

J'ai menti quelquefois, en pareil cas, et je n'ai jamais regretté d'avoir allumé quelques lueurs consolantes dans les yeux à moitié éteints des moribonds.

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