‹ Causeries pour les médecinsChapitre 7 sur 10 · L'AMOUR DE SA PROFESSION · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE SA PROFESSION

Souriez et effeuillez les roses de Pœstum !

Je tiens à puiser quelques enseignements et des consolations, pour ceux d'entre nous qui seraient disposés à désespérer, dans un discours prononcé par M. Emile Faguet, lors d'une récente distribution des prix, au lycée Charlemagne.

Ce qui va suivre est bon à rappeler aux confrères qui n'ont eu que des déceptions dans leur mariage d'inclination, à ceux qui après avoir embrassé la médecine avec enthousiasme, l'âme en fête et de surabondantes illusions, ont été cruellement déçus par la froide réalité : « L'amour de sa profession, leur dit M. Faguet, est une vertu, et la profession quelle qu'elle soit a des vertus qu'elle finit par vous communiquer. » Toutes les professions donnent à ceux qui se donnent à elles des joies incomparables et une merveilleuse santé de l'âme. « Il faut être attaché à son métier un peu comme on l'est à sa

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patrie et à sa religion, pour fuir la grande tentation de ne s'attacher qu'à soi-même.

« L'amour de sa profession permet d'avoir à la fois beaucoup de modestie personnelle et d'être très fier pour le compte de sa corporation.

« On n'aime point passionnément, à l'ordinaire, sa profession dans sa jeunesse, même quand on l'a choisie très librement. On a besoin, pour y satisfaire, du sentiment du devoir et d'un certain secours qu'on puise dans sa dignité. Peu à peu,

— oh ! comme l'habitude est une bonne chose, et comme des deux natures que nous avons à un certain âge, la seconde est la meilleure, à la condition que la première n'ait pas été mauvaise,

— peu à peu, la profession devient une passion. C'est un avertissement. A ce moment-là, il faut faire attention à la couleur de ses cheveux. Alors la profession est un besoin. Elle nous manqué quand elle fait trêve.

« Nous la portons avec nous. Cela a quelques inconvénients, sans doute : nous plaidons dans le monde, nous professons en soirée, nous faisons de la clinique aux five o'clock, et nous faisons de la critique littéraire en dînant en ville, et le pire, c'est qu'on nous y pousse ; mais, tout

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en reconnaissant ces périls, pour tâcher de nous en garantir, comme cet empire que la profession a pris sur nous est salutaire ! Car une profession, c'est une patrie. Elle a ses souvenirs, ses traditions, ses lois, ses mœurs, son esprit général, et toutes ces choses sont excellentes, comme tout ce que le temps a respecté, fixé et épuré. Toutes ces choses, malgré leur alliage, sont salutaires pour l'individu, parce qu'elles le dépassent, l'enveloppent et le soutiennent. »

N'avais-je pas raison de vous dire en commençant que j'allais évoquer des pensées réconfortantes, poser un dictame sur vos plaies: oui, sans doute, chers confrères, les temps sont durs, le présent est triste et l'avenir bien sombre ; mais à quoi servirait de s'abandonner lâchement, de renier ses dieux, de divorcer sans aucune compensation en perspective. — C'est précisément lorsque l'orage gronde que le sauveteur doit rester fidèle à son poste, que le timonier ne doit pas abandonner le gouvernail du navire désemparé.

Un journaliste parlait dernièrement avec envie des hommes, dont les souvenirs évoquent la lutte et l'action : « De leur existence, disait-il,

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il reste au moins une trace. Ils ont vu, ceux-là, ils ont été. Nous, que raconterons-nous ? — A quelle espérance, à quelle folie a pu se dévouer, se vouer seulement notre jeunesse ? De toutes les avenues ne montent qu'un seul cri : rien à faire ; nul ne demande à nos forces une dépense ; il n'y a pour notre ambition de vivre ni présent, ni lendemain, et, acculés à ce siècle qui finit, nous portons au front le sceau mélancolique des générations sacrifiées. »

Cette constatation est certainement fondée ; mais je crains fort que ceux qui se lamentent et déplorent le plus haut l'abaissement des caractères, n'aient subi outre mesure l'influence de la presse politique. — Ils se sentent comme atteints par les pamphlets sordides, avec lesquels on a cherché à nous éclabousser.

Il faudrait pourtant ne pas oublier d'où viennent les injures, de quels encriers méphitiques sont sorties les diatribes et les calomnies. Il n'y a pas de quoi s'en émouvoir et ronger son frein avec rage ; il serait jdus logique de prendre au sérieux la tirade en latin de cuisine du prœses dans le Malade imaginaire et de répéter sans arrière-pensée :

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Quam bella ehosa est, et bene trovata, Medicina illa benedicta !

C'est assez vous dire, qu'après vous avoir souhaité

honor et argentum

Atque bonum appetitum,

je ne me résigne pas pour mon compte à m'alarmer de la levée de boucliers inofîensifs, comme ceux du théâtre. Les traits acerbes du grand Poquelin lui-même sont venus s'émousser sur l'épiderme de nos aînés. Ce sera le sort, à plus forte raison, des sous-Poquelin (oh ! combien), qui auraient pu mieux employer leur temps, les ridicules à flageller étant toujours innombrables. Pour vous remettre un peu de chaleur et de joie dans les veines, revenez en arrière, parcourez de nouveau le chemin déjà entrevu, sans oublier les joyeux souvenirs de votre hilarante jeunesse : « Aujourd'hui encore, écrivait récemment le Correspondant, plus d'un grave professeur de la Faculté se souvient en riant d'une bonne farce de salle de garde, et se plaît même à la raconter inter pocula, pour se distraire des lourds soucis professionnels. »

Rappelez-vous surtout tout le bien que vous avez pu faire, durant votre carrière, combien d'existences vous avez sauvées, combien de moribonds vous avez consolés !

Ces heures lumineuses doivent vous rendre plus patient et vous procurer, à défaut de joie, la paix de l'esprit et l'inestimable tranquillité de l'âme, dont parle Anatole France dans le Mannequin d'osier.

Et il ajoute qu'on est souvent malheureux par sa faute, « car toutes nos misères sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors, mais nous les formons au dedans de nous, de notre propre substance ».

Cessez donc d'aviver votre détresse intérieure ; ne répétez pas, du matin au soir, que votre vie est étroite, lugubre, sans perspectives rassurantes ; les autres professions dites libérales ne s'ont pas mieux partagées et le plus sage est d'accepter, sans blasphèmes, sinon avec enthousiasme, les déboires de cette fin de siècle. Ils auront un terme, n'en doutez pas. Comme M. Bergeret, qui ne savait comment il sortirait

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du tunnel, efforcez-vous d'entrevoir la petite lumière blanche qui est au bout.

Espérez, espérons ; c'est autant de gagné sur le présent et même sur l'avenir !

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