THÉORIE ET PRATIQUE
suppasition : — Si nous vous demandions pourquoi vous ne prenez pas le chemin de la plaine au lieu de prendre le chemin de la montagne pour aller à la paroisse, que répondriezvous ?
Vous répondriez peut-être que dans la plaine les fondrières sont si profondes que c'est une désolation.
Comment le sauriez-vous si d'aucuns n'en avaient fait l'expérience à leurs dépens?
Et si nous vous demandions : — Pourquoi ne semez-vous pas du blé d'automne sur la défriche de la forêt?
Vous nous répondriez que ce serait une récolte perdue.
— Qui vous Ta dit?
— Mon père.
— Qui l'a dit à votre père?
— 11 y a gros à parier que c'est votre aïeul.
— Et à votre aïeul?
— Dn autre bien certainement.
— Et à cet autre?
11 est à croire qu'à force de remonter, à force de reculer, on finirait par découvrir des anciens qui ont dans leur temps semé du blé sur défriche de forêt, et s'en sont mal trouvés, de façon que les enfants de ces anciens n'ont pas recommencé la chose.
On a dû rire de leur mécompte, comme l'on rit aujourd'hui de ceux qui sont hardis, entreprenants, désireux de savoir si une chose réussira ou si elle ne réussira pas. Cependant, si personne n'avait essayé de ceci ou de cela, où serions-nous à l'heure qu'il est? Tout serait à faire. Les premiers qui frayent un sentier dans les champs labourés n'ont pas le pied sûr et ne sortent de là qu'avec de la terre dans les sabots ou les souliers ; mais ceux qui viennent ensuite n'ont pas à se plaindre des mêmes inconvénients.
Encore une comparaison, si vous le permettez. Quand il fait sombre, quand il fait nuit, et que l'on veut aller en avant malgré tout, il n'y a pas trois manières de s'y prendre, il n'y
en a que deux : marcher à tâtons comme un aveugle, ou se munir d'une lanterne. Or, marcher à tâtons, c'est perdre beaucoup de temps pour arpenter peu de chemin et s'égarer souvent : nous aimons mieux la lanterne, c'est-à-dire la science qui nous éclaire, la raison qui nous guide. C'est plus sûr et l'on va plus vite.
Quand on dit cela aux gens du village, ils secouent la tête et répondent que ceux qui sortent des écoles mangent ordinairement leur blé en herbe.
C'est vrai pour les mauvais élèves qui sont les plus communs, mais nous en connaissons de bons qui ne mangent leur blé qu'en grain. Comme ceux-ci donneraient tort au dénigrement, on n'en parle pas. En somme, ne cherchons à jeter du ridicule ni sur la théorie, ni sur les livres, ni sur les essais ; ceux qui en jettent ont tort, et ce serait facile à prouver.
Les savants qui ont le plus indisposé les praticiens contre la théorie sont certainement les chimistes. Ceux-là, sauf de rares exceptions, ne doutent de rien, paraissent tenir la clef de tous les problèmes, et ne tiennent souvent rien du tout. Ils se sont compromis dans l'esprit des cultivateurs parce qu'ils ont été trop présomptueux, et surtout parce qu'ils ont été plus souvent malheureux qu'heureux dans l'appréciation des engrais et dés terrains.
Les pauvres cultivateurs, ceux qui, de père en fils, et depuis des siècles, sont attelés à la routine traditionnelle, ne veulent pas entendre parler de la chimie, et ils ont tort de ne pas le vouloir. Les gros propriétaires ont une tendance, au contraire, à en parler beaucoup trop et à lui donner une importance qu'elle n'a pas. Us ont également tort. Les chimistes qui ne comprennent rien aux pratiques agricoles s'imaginent de bonne foi tenir dans leur creuset le secret de toutes choses; ceux, au contraire, qui ont vécu de la vie des champs, autant que de la vie du laboratoire, se montrent plus modestes et avouent bien souvent leur impuissance. Ils ont raison.
M. Boussiîigault, qui a,'personne ne le niera, le double mérite d'être un chimiste très-habile et un cultivateur capable, a écrit les paroles suivantes : « L* étude du sol doit avoir pour objet son amélioration; Tindustrie du cultivateur peut effectivement exercer plus d'influence sur les terres que sur les autres agents qui favorisent la végétation. AméUorer un sol, c'est modifier sa constitution, ses propriétés physiques, afin de les mettre en harmonie avec le climat et les exigences de la culture. Dans une contrée où domine un terrain trop argileux, il faut s'appliquer à lui faire acquérir, à un certain degré, les qualités des sols légers. 'La théorie indique les méthodes à suivre pour opérer ces changements; ainsi, il suffit d'introduire du sable dans les terres trop tenaces, de l'argile ou de la glaise dans celles qui sont sablonneuses. Mais ces conseils de la science, que le simple bon sens eût (Tailleurs indiqués^ sont rarement réalisables dans la pratique^ et ils ne peuvent paraître faciles qu^aux personnes entièrement étrangères à V économie rurale, »
Oui, cela est vrai. Cependant nous attachons une grande hnportance à la chimie, nous l'aimons, nous reconnaissons que tôt ou tard la pratique agricole tirera parti de ses découvertes.
LES DOMESTIQUES ixAUTREFOIS ET CEUX P'AUJOURD'HUI
Toutes les fois que nous jetons un regard en arrière, que nous plongeons l'œil dans le passé, nous y voyons les choses, conune on les voit avec un verre grossissant, autrement qu'elles ne sont, plus grosses, mieux détaillées, plus saisis-
santés, plus impressives que dans ta réalité vraie. Allez où bon vous semblera ; interrogez les vieux, et ils vous diront que dans leur jeune temps le monde était meilleur qu'en ce temps-ci sous tous les rapports. A les entendre, la vie était facile, les affaires allaient toutes seules et donnaient de beaux profits; la parole des gens valait de l'écrit; le paysan n était point retors comme à cette heure; les maquignons étaient d'une naïveté qui s'est perdue depuis; les travailleurs étaient dociles, obligeants, empressés; les bons domestiques, enfin, étaient aussi communs que les bons mattres; ils vieillissaient^' dans les maisons, voyaient/ sans bouger, passer deux ou trois générations dans la famille et mouraient là; tandis qu'à présent ils ne tiennent plus en place, ne prennent plus racine nulle part. Le fait est vrai, mais l'explication qu'on en donne yie vaut rien. Au lieu d'admettre le progrès dans le mal, nous croyons au progrés dans le bien : à ceux qui soutiennent que nous avons éperdu, nous répondons que nous avons gagné; plus nous cherchons dans le passé, moins nous trouvons de perles; plus nous interrogeons le présent, plus nous découvrons de ressources. D'ici, nous en voyons qui remuent la tête et ne sont pas de notre avis. Tant mieux, c'est une occasion de discuter, presque une bonne fortune; saisissons- la donc au passage et discutons. A tout propos, vous nous dites : Les domestiques du temps passé avaient des qualités que n'ont plus les nôtres; ils prenaient pied dans une ferme et y blanchissaient souvent; les intérêts du maître devenaient les leurs; jamais ils ne demandaient d'augmentation. Aujourd'hui, ce n'est plus cela; ils vont d'une ferme à l'autre, ne s'attachent à rien, désertent pour un mot, n'en font qu'à leur tête, exigent le double et le triple des anciens prix et augmentent chaque année leurs prétentions. Et tout de suite vous en tirez cette conclusion que, moralement parlant, ils sont bien au-dessous des premiers. Nous commençons par répondre à ceci que nous n'ajoutons pas foi à ces vieux dévouements si regrettés, que nous ne croyons pas trop aux
sympathies vives et profondes des serviteurs pour les maîtres. S'il vous était possible de faire revivre vos modèles et de les mettre à Tépreuve dans la société où nous sommes, leurs vertus s'en iraient comme neige au soleil.
Jadis, la main-d'œuvre était commune et à bas prix; la besogne manquait, les travailleurs ne savaient où se caser. 11 était donc tout naturel que les gens placés, logés, nourris, vêtus, ne songeassent pas à lâcher la proie pour Tombre. Un domestique, à moitié content de sa position et n'étant pas gûr de trouver mieux, tenait ferme, ne discutait pas les ordres qu'on lui donnait, se montrait docile par nécessité, se donnait bien garde de mettre le marché en main pour un reproche ou une mauvaise parole. Quand venait la fin de Tannée, il ne parlait point d'augmentation de salaire; il redoublait au contraire d'activité, à la manière d'un homme qui tient à faire oublier des peccadilles, des négligences, des fautes, et fait de son mieux pour n'être pas congédié au terme. A cette époque, la place d'un seul était à peine vacante, que dix arrivaient pour la solliciter. Il s'agissait donc, une fois que l'on tenait assurée sa vie de chaque jour, de la bien tenir. Dès lors on comprend que des serviteurs intéressés personnellement à se maintenir dans les exploitations soient restés là pendant dix ans, vingt ans, trente ans et plus, et qu'ils aient fini par se croire de la maison, par y prendre des habitudes, par s'attacher un peu aux gens, aux bêtes, aux murs, aux champs, par routine, à force de les voir et de s'y frotter. On comprend même qu'ils aient fini par se croire à moitié maîtres, par ne prendre conseil de personne et par repousser toute innovation, croyant bien faire en parcourant machinalement et à heures fixes le cercle autour duquel on les avait pour ainsi dire dressés. Leurs forces s'en allaient ainsi; ils sortaient, sans s'en apercevoir, de l'âge où les déplacements de domestiques sont possibles. Les maîtres, de leur côté, se fussent fait un cas de conscience de renvoyer des hommes usés à leur service, habitués aux travaux de la maison et hors
d'état de se replacer autre part. Et puis, on était habitué à eux, on leur portait de l'intérêt, on tenait compte de leurs qualités, on n'attachait plus d'importance à leurs travers et à leurs défauts; avec eux, on tolérait, on contenait ses mouvements d'impatience.
Aujourd'hui, les choses se passent autrement. Les propriétés ont été redivisées et subdivisées; les cultures moins négligées qu'autrefois exigent plus de main-d'œuvre; les Plantes sarclées se sont répandues presque partout, et il a
Grav. 4. — Moissonneurs. *
fallu des bras pour suffire à la besogne. La terre ne manque plus au pionnier, c'est au contraire le pionnier qui manque à la terre. 11 y a trente ans, pour ne citer qu'un exemple à notre connaissance, les moissonneurs (grav. 4), les faucheurs et les batteurs en grange de notre localité faisaient marché avec les propriétaires huit ou dix mois avant de moissonner, de faucher et de battre; à cette heure, bien que cependant la faux fasse concurrence à la faucille et le battoir mécanique au fléau, les propriétaires vont à la recherche de la main-
d'œuvre et ne savent pas toujours une quinzaine à l'avance * où ils trouveront des faucheurs, des moissonneurs, des hommes.ou des femmes de journée pour sarcler et biner les colzas, les navettes, les rutabagas, les betteraves, etc. Voilà notre situation. Or, par cela même que la main-d'œuvre est rare, elle est coûteuse et recherchée. Autrefois, nous lui imposions nos prix; à présent elle nous impose les siens; autrefois, elle dépendait de nous, elle était forcée de passer par nos exi> gences et de s y rompre; à présent, nous dépendons d'elle, elle nous fait ses conditions : c'est à prendre ou à laisser. Au bon vieux temps, nous disions à un domestique : Voici notre prix, réfléchissez : voici des arrhes; si vous n'acceptez pas, un autre les prendra. Le domestique acceptait. Avions-nous par la suite à nous plaindre de lui, nous lui faisions son compte, et le lendemain sa place était occupée. 11 avait donc intérêt à s'observer et à se dominer. Aujourd'hui que la médaille est retournée, que la situation n'est plus ce qu'elle était, que le travail abonde, que les bras ne sont plus en peine de trouver de la besogne, les domestiques ont l'allure plus dégagée. Ils ont doublé et triplé leurs prix, et, pour peu qu'ils nous offrent de garanties, nous tombons d'accord avec eux, presque sans marchander. S'ils ne sont pas contents de nous, n'importe à quel moment, ils désertent le poste; mais si, de notre côté, nous ne sommes pas très-contents d'eux, nous n'osons le leur faire sentir <pi'à demi-mots, car tout de suite ils nous mettraient le marché en main. Trouvent-ils à gagner dix francs de plus par an chez le voisin que chez nous, ils nous font part de l'offre et nous accordent la préférence à salaire égal; sont-ils à terme, ils ne manquent jamais d'élever leurs prétentions et nous préviennent que, si nous ne les prenons pas au mot, d'autres n'y regarderont pas de si près. Et il faut nécessairement y passer. Où il y a rareté, il y a cherté.
Et ce que nous disons ici des relations entre maîtres et serviteurs, nous pouvons le dire également des relations entre propriétaires et journaliers. Voici, à ce propos, une anecdote
qui nous semble de nature à bien éclairer la question. Il y aura bientôt trois ans, la main-d'œuvre ne faisait point faute en Ardenne et le travail était tellement au rabais, que Ton pouvait, du jour au lendemain, dans là matinée pour l'aprèsmidi, trouver des terrassiers, des ouvriers agricoles, à raison de un franc, de soixante-quinze centimes et même à moins, des ouvriers qui, bien entendu, pour ce prix, se nourrissaient à leur compte. Et encore devaient-ils s'estimer à demi heureux quand, au bout de la semaine, on ne les obligeait pas à recevoir en payement des marchandises, dont souvent ils auraient pu se passer. Sur ces entrefaites, on ouvre les travaux du chemin de fer du Luxembourg; les entrepreneurs et sousentrepreneurs battent le rappel, demandent des hommes et offrent 1 fr. hO centimes et plus par journée de travail. Tout aussitôt les journaliers prennent leurs pioches et leur& peUes de fer pour courir aux déblais et aux remblais; les cultivateurs essayent vainement de les retenir; on leur offre 1 fr. 20, i fr. 30 ; on s'adresse à leurs sentiments, on leur fait observer qu'ils ont travaillé dans la maison de père en fils, qu'ils sont à découvert, qu'ils redoivent quelque chose, que c'est mal à eux de laisser les gens dans l'embarras au fort de la besogne, que les travaux du chemin de fer ne dureront pas toujours, qu'il faudra tôt ou tard revenir au lancé. Les ouvriers laissent dire et n'entendent rien ; l'offre de travail est abondante, par extraordinaire; les prix de main-d'œuvre sont presque doublés, et ils en profitent. Voilà donc les cultivateurs dans l'embarras, et si complètement, qu'ils doivent appeler les femmes au travail delà terre. Les quelques journaliers qui restent se font prier et désirer ; ils tiennent la dragée haute et n'ont plus rien de leurs allures humbles et soumises d'autrefois. Ils ne se déplacent plus, ne se dérangent plus; ils attendent qu'on vienne à eux, choisissent leur monde et font des faveurs.
Sur ces entrefaites, les travaux de la ligne ferrée sont intei¥ompus tout à coup; les tâcherons, les entrepreneurs, met-
tenl la clef sous la porte et passent la frontière. Que s'ensuitil? La main-d'œuvre retombe tout de suite au rabais; elle redescend du jour au lendemain au niveau des prix d'autrefois ; de sollicité qu'il était, le travail redevient solliciteur. Que les chantiers reprennent leur activité sur une ligne quelconque et que les salaires augmentent, nous reverrons nécessairement ce que nous avons déjà vu. A chacun son tour.
Les mœurs ne sont pour rien dans cette affaire. On a tort de se récrier contre les hommes du temps présent et de les mettre au-dessous des hommes du temps passé. La chose, bien envisagée, se réduit à une simple question d'offre et de demande. Offrez votre blé à un marchand, il ne se montrera ni aussi gracieux ni aussi coulant que s'il était forcé de vous le demander. Vous avez besoin de lui dans le premier cas, tandis que dans le second il a besoin de vous. Cesse-t-il pour cela d'être le même homme? Priez un journalier de vous accorder deux ou trois jours dans la semaine, il devinera sans peine que vous avez besoin de lui et traitera en conséquence ; si, au contraire, c'est lui qui prie, vous le trouverez (rès-accommodant. Eh bien, la question des domestiques d'autrefois et de ceux d'aujourd'hui nous paraît rentrer exactement dans le même ordre de choses.
Plus il y a de grandes propriétés, moins il faut de serviteurs, moins on en demande. Or, n'ayant pas le choix des maîtres, il est de leur intérêt de tenir bien ce qu'ils tiennent.
Plus il y a de petites propriétés, plus il faut de domestiques, plus on les cherche. Dans ce cas, ils font leurs conditions et vont au plus offrant.
- Autrefois, un domestique congédié ne se replaçait que trèsdifficilement et était à peu près sûr de tomber dans la misère ; aujourd'hui, il n'a plus cette crainte : une maison perdue, dix de retrouvées ; ou bien encore, alors même que de nouvelles portes ne lui seraient pas ouvertes au grand large, rien ne l'empêche de se faire journalier, puisqu'il y a disette de maind'œuvre dans toutes les locaUtés convenablement cultivées et
que cette disette se fera d'autant plus sentir que les récoltes sarclées s'étendront davantage.
Si, ce qu'à Dieu ne plaise, on pouvait reconstituer d'un seul coup les gros domaines et retourner à l'ancienne culture, vous auriez sur-le-champ des domestiques à bas prix, qui, jamais, à la fin de Tannée, ne vous parleraient d'augmentation de salaire, et qui dans la peur de vous perdre seraient soumis, dociles, et passeraient volontiers leur vie dans la même ferme. Hais avec les divisions et subdivisions incessantes des domaines, avec les innovations qui se produisent chaque jour en agriculture, il n'y a plus à compter sur cette docilité et cette stabilité tant regrettées.
Vous voudrez bien remarquer aussi que jadis les populations rurales étaient plus malheureuses, plus ignorantes que de nos jours, et n'avaient point avec les villes d*aussi fréquentes relations. L'horizon du pauvre ne s'étendait guère au delà de la commune. Tout petit, le maître d'école le prenait, essayait de lui apprendre à lire et à écrire, et n'y réussait pas toujours! A huit ou dix ans, la famille lui demandait un peu de travail. Sa première communion faite, on le mettait au service pendant quelques mois, et d'étape en étape» après avoir gardé tantôt les moutons, tantôt les vaches, il devenait domestique de ferme, aiguillonnant les bœufs et fouettant les chevaux. C'était une demi-position. Plus tard, avec l'âge et la force, il passait en première hgne parmi les serviteurs de la ferme et tenait son bâton de maréchal. 11 était le compagnon du fermier, vivait à la même table que lui, mangeait le même pain, portait les mêmes habits, partageait les mêmes travaux, les mêmes joies et les mêmes soucis et parlait la même langue. Le domestique était de la maison dans toute la force du terme, s'y habituait à la longue, y vieillissait souvent, arrivait à dire : Nos chevaux, nos vaches, nos cochons, nos champs, nos prés, et finissait par prendre les intérêts du maître aussi chaudement que s'il se fût agi des siens propres. Il ne se plaignait pas du fermier ; le fermier ne se
LES DOBfESTIQUES D'AUTREFOIS ET CEUX D'AUJOURD'HUI. 37
plaignait pas de lui. Voilà le bon temps, au dire de quelquesuns.
De nos Jours, c'est différent. Les maîtres sont mieux élevés qu'alors; ils ont reçu de Tinstruction ; ils ont emprunté des habitudes à la ville ; ils se sont frottés plus ou moins à la bourgeoisie ; ils vivent mieux, se vêtissent mieux, travaillent moins des bras, ne sont plus compères et compagnons avec leurs domestiques, ne mangent plus au même plat et ne se font plus réciproquement des confidences. Au lieu d'une ligne de séparation, comme autrefois, ligne sur laquelle serviteur et maître mettaient souvent le pied sans s'en apercevoir, nous avons à cette heure une distance qui ne permet plus de les confondre. Le domestique est encore de la maison, parce qu'il y mange et qu'il y couche, mais il n'y est plus conune jadis jusqu'à l'intimité. Autrefois, s'en aller d'une ferme, ce n'était pas seulement quitter le logis, c'était encore quitter un compagnon de tous les jours et faire ses adieux aux petits enfants de la fermière. Les yeux se mouillaient, le cœur battait, on sentait quelque chose se déchirer là-dedans. Aujourd'hui, plus rien ; on sort d'une maison pour entrer dans une autre; on se dit bonjour, bonsoir, et quelquefois même on ne se dit que de mauvaises paroles. Il n'y a plus d'aimant au loquet de la porte, elle s'ouvre toute seule ; il n'y a plus d'aimant au seuil, c'est un étranger qui s'en va, ce sont des étrangers qui restent. De regrets point. La séparation devient si facile, quand on ne tient pas ensemble ! Et thacun de murmurer tout bas : — 11 n'y a plus de domestiques qui s'attachent aux maîtres : — Il n'y a plus de maîtres qui s'attachent aux domestiques.
Ce n'est pas tout : Autrefois, le domestique ne voyait rien au delà de sa position ; il vivait, s'usait et mourait à la ferme; ou bien s'il en sortait pour se marier, il continuait encore ses services à titre de journaUer. Aujourd'hui, on se fait serviteur par nécessité, et, dès que les économies le permettent, on quitte le service et Ton travaille pour son compte, dans
S8 CAUSERIES SUt( L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.
Tespoir de gagner plus et de mourir propriétaire d'un coin déterre. La domesticité est d'ailleurs descendue au-dessous de son ancien niveau, en même temps que les exigences de t!homme des campagnes s'élevaient moralement et matériellement. Jadis, dans les temps de crasse ignorance, alors que le domestique aurait pu ne point sentir son infériorité, il allait de pair avec le maître; à présent que Tinstruction primaire et les relations fréquentes l'ont dégrossi et qu'il commence à avoir conscience de sa condition, il arrive précisément que nous le tenons assez à distance pour la lui faire mieux sentir.
Les rapports qui existaient autrefois entre les proprrétaires du sol, les fermiers et leurs domestiques, n'ont plus leurs raisons d'être. Les conditions au milieu desquelles elles avaient pris naissance, ont disparu ; les situations ne sont plus ce qu'elles étaient ; et, bon gré, mal gré, il faut aborder les difficultés avec les armes et les idées de son temps. Jadis, la domesticité, dans nos campagnes, n'avait point, on ne saurait trop le redire, le caractère d'infériorité que nous lui reconnaissons à présent, à tort ou à raison ; les distances étaient moins marquées; très-souvent même elles étaient insaisissables entre le maître et le subordonné. On vivait et l'on mourait domestique sans s'en apercevoir. Mais aujourd'hui, ce n'est plus cela; les conditions d'intimité sont rompues; les honunes qui font travailler et ceux qui travaillent ne se confondent plus ; ils se rapprochent tout simplement et ne se relient que par l'intérêt. Nous prenons donc la situation telle qu'elle est, les hommes tels qu'ils sont, et, partant de là, nous disons aux maîtres : — Plutôt que devons lamenter sur le passé, envisagez résolument le présent et l'avenir ; puisque vous ne pouvez plus compter sur les sympathies, comptez sur l'intérêt, assodez un peu vos travailleurs à vos entreprises, élevez-les d'un degré dans votre considération et dans la leur propre. Vous y gagnerez sous tous les rapports, en même temps qu'ils y gagneront de leur côté.
LES DOMESTIQUES lyAUTREFOIS ET CEUX D'ÂtJJOtJRDUUl. 30
Et le moyen de pratiquer c^e association?
Le yoici. Les uns tous conseilleront une comptabilité régulière et le prélèvement de deux pour cent, par exemple, sur le bénéfice net. Ce serait fort bien, sans doute, si le travailleur connaissait la tenue des livres et pouvait se rendre un compte exact de la situation de Tentreprise ; mais, ne la connaissant pas, il ne manquerait point d'accuser les chiffres. Nous préférons donc un moyen plus simple et plus facile. Nous disons au propriétaire et au fermier : Vous avez un domestique; vous lui donnez par année une somme de 250 ou 300 francs, par exemple, ou moins, selon les usages de la loeàSiè. Maintenez-lui cette somme, et, quoi qu'il advienne, payez-la-lui intégralement aux termes convenus. Faites mieux; ne vous en tenez pas là ; prenez votre domestique à part, et dites-lui : « Voici un champ de froment qui mesure un hectare. Quand ce champ nous rapporte en grains de vingtà vingt-deux hectolitres, les plus difficiles se montrent contents. Cependant, en le cultivant et le fumant mieux, on peut élever le rendement à vingt-cinq, trente hectolitres et plus ; arrangez- vous pour dépasser les vingt-deux hectolitres et vous aurez un quart ou un tiers du surplus. Voici un hectare de betteraves qui me donne de vingt-cinq à trente mille kilogrammes de racines. On m'assure qu'il y a moyen de porter ce chiffre à quarante, cinquante mille et plus. Arrangez-vous de façon à dépasser nos trente mille kilogrammes, et vous aurez le quart ou le tiers du surplus. Voici un pré qui rapporte neuf miUiers de foin; faites-lui-en rapporter de dix à douze milliers; nous le bottèlerons, le pèserons et vous aurez le quart ou les tiers de l'excédant des neuf nrilliers. » Et ainsi de suite pour chaque espèce de récolte.
En ceci, nous ne voyons rien que de très-praticable. Mais on peut nous objecter que, des paroles aux faits, il y a loin^ qu'il ne suffit point de dire à un domestique : « Tâchez d'en arriver là ; » qu'il faut de plus lui ouvrir les voies. C'est juste; aussi, espérons-nous Wen qu'on les lui ouvrira. Les proprié^
aUSËRIES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.
taires ou fermiers, qui auront Fintelligence d'appliquer nos recommandations, sont en petit nombre, un sur cent, un
sur mille, un sur dix mille, si vous voulez ; que nous importe la quantité^? Or ceux-là, les hommes d'élite, les hommes
d'initiative, n'iront pas exiger l'impossible de leurs serviteurs. En mêine temps qu'ils les engageront à augmenter la somme des produits, dans l'intérêt commun, ils chercheront nécessairement à les sortir des sentiers battus ; ils leur indiqueront du doigt des routes nouvelles, des pratiques nouvelles. Nous aurions ferme et domestiques sous la main, nous voudrions appliquer chez nous les améliorations conseillées, que nous aurions bien soin de dire à nos serviteurs : — Pour augmenter le chiffre de nos récoltes, nous devons assurément modifier, changer notre vieille façon d'opérer. Pour obtenir davantage de la terre, nous devons fumer davantage aussi, par conséquent fabriquer plus de fourrages qu'à l'ordinaire, plus de racines, nourrir plus et mieux à l'étable, mieux soigner nos fumiers, les abriter sous des hangars, ne plus rien perdre des bonnes eaux'que nous perdons, ne plus rien perdre des boues, ne plus négliger les matières fertilisantes que nous dédaignons. Pour augmenter nos récoltes, nous devons assurément aussi drainer au besoin, employer la fouilleuse (grav. 5) dans les terres fortes, de meilleurs rouleaux que les nôtres sur les terres légères (grav. 6), des charrues perfectionnées partout, sarcler où nous ne sarclons pas, biner en temps utile, ne point reculer devant aucune des pratiques reconnues bonnes. Ceci nous regarde; c'est le chapitre des voies et moyens. S'il convient de changer l'assolement, changeons-le, d'introduire des espèces ou variétés nouvelles plus avantageuses que les anciennes, introduisons-les. Vous n'avez pas un centime à débourser, vous serviteurs de la ferme ; vous n'avez qu'à rompre avec vos routines et à -nous seconder. Voici ce que font les Anglais, les Écossais, les Belges; voilà ce qu'ils obtiennent ; faisons comme eux, et nous obtiendrons comme eux; vous n'avez aucune perte à risquer ; vous n'avez que des bénéfices à tenter. Êtes-vous des nôtres? Oui? Tant mieux et en avant !
Quelle que puisse être la méfiance des domestiques à l'endroit des maîtres, on voudra bien reconnaître que nous
ne lui donnons prise en aucune manière. Est-ce que les domestiqués ne sont pas témoins de la moisson, de la mise des
gerbes en moyettes (grav. 7) en grange ou en meules, du battage, du vannage, du mesurage? Est-ce qu*ils ne connaissent point aussi bien que la maître la contenance d'une emblave?
A PLUS GROSSE DÉPENSE PLUS GROS PRODUIT
Est-ce que la balance ou la romaine ne se prononce pas pour Tun comme pour Fautre ? Est-ce que le poids d'une botte étant donné, nous n'avons pas le poids de cent et de mille bottes? Est-ce que, le poids d une charrette ou d'un tombereau de
Grav. 7. — Moyelte découverte.
fourrage vert ou de racines étant connu, nous n'avons pas le poids de cinquante, de cent charrettes ou tombereaux? En quoi donc et à propos de quoi la méfiance et les querelles pourraient-elles se produire? Nous l'ignorons.
A PLUS GROSSE DÉPENSE PLUS GROS PRODUIT
Beaucoup de vieux cultivateurs disent aux Jeunes : — Vous cultivez comme nous cultivions autrefois ; vos récoltes valent celles que nous faisions ; vous les vendez comme nous vendions Tes nôtres ; comment donc, après cela, se fait-il que vous soyez plutôt en perte qu'en gain au bout de l'année, tandis qu'il n'en était pas ainsi de notre temps? C'est une
question que l'on pose très-souvent dans les pays arriérés en agriculture.
L'observation est juste dans ces localités. Rien n'a été changé dans les méthodes de culture, ou à peu près rien ; le rendement est le même qu'autrefois, la vente rapporte autant, et pourtant, en effet, les résultats ont changé ; la médaille a été retournée. Rien n'est plus facile que d'en donner l'explication. Non-seulement les prix de fermage et de main-d'œuvre ne sont plus comparables à ceux de l'ancien temps, il faut remarquer en outre que les populations ont fait du chemin depuis lors, que les habitudes se sont modifiées, que nous nous sommes créé toutes sortes de besoins inconnus de nos pères et qu'il en coûte nécessairement pour satisfaire ces besoins. La ligne de démarcation entre les villages et les villes n'est plus aussi distinctement marquée qu'autrefois, nous l'avons déjà dit; elle s'est effacée peu à peu et ira toujours en s' effaçant davantage ; les relations, si rares et si courtes jadis entre paysans et citadins, sont à cette heure très-fréquentes et très-suivies ; les routes sont bonnes, les communications faciles ; l'instruction s*est développée un peu partout, de façon que les distances se sont raccourcies de toutes parts. Nous avons pu par conséquent nous frotter les uns aux autres, nous sentir les coudes, nous mesurer la taille, nous apprécier réciproquement. Le citadin a reçu le paysan, le paysan a reçu le citadin et lui a pris une partie de ses mœurs, de ses usages, pour se mettre le plus possible à son niveau. 11 s'ensuit que nous sommes moins isolés, que nous vivons mieux, que nous nous vêtissons mieux et nous logeons mieux que nos pères. Le pain de froment a remplacé le pain de seigle; le drap a remplacé la toile, les souliers et les bottes fines ont chassé les sabots de hêtre ; en un mot, nous nous donnons nos aises le plus possible. Il devait en être ainsi, il ne pouvait en être autrement. Ici n'est pas le mal ; il est tout naturel que ceux qui craquent sous la peine se donnent de fois à autrçs un peu de bien-être, que ceux qui font pousser le grain et produisent la viande et
A PLUS GROSSE DÉPENSE PLUS GROS PRODUIT. 45
le vin en aient leur part ; mais il reste à savoir si, dépensant plus que les anciens, ils produisent et gagnent plus aussi. Oui, quelquefois; non, le plus souvent. Malheureusement, alors qu'il y a progrès dans un sens, il y a statu quo dans l'autre sens. Le tort d'un grand nombre de cultivateurs, c'est de se partager entre le passé et le présent, d'avancer la jambe droite et de ne point vouloir bouger la jambe gauche. S'ils s'obstinent à suivre de point en point les pratiques agricoles d'un temps qui n'est plus, il faut qu'ils se contentent du régime de vie que suivaient nos aïeux en ce temps-là, qu'ils s'isolent et se gardent de tout contact avec la génération présente. Si, au contraire, ils ne savent point se contenter de ce régime de vie, il faut qu'ils modifient leurs vieux systèmes, leurs vieilles méthodes, afin d'augmenter la somme de leurs produits en même temps qu'ils augmenteront le chifTre de leurs dépenses. Hors de là, misère et ruine, pas autre chose. C'est facile à comprendre, et nous les engageons à y bien réfléchir et à se montrer moins dédaigneux des voies nouvelles que la science leur indique du doigt. C'est une nécessité pour eux d'y entrer, c'est un devoir pour tous de leur en faciliter l'entrée.
Nous aimons mieux dire des vérités déplaisantes que des mensonges agréables. A force de répéter aux cultivateurs qu'ils font les choses dans la perfection, qu'ils ont raison de vouloir ce qu'ils veulent, de ne pas vouloir ce qu'ils ne veulent point, le mensonge fait empreinte et se soude si bien qu'il n'y a plus moyen de le détacher. Quand la tromperie chatouille agréablement la vanité, on l'accepte comme une vérité et l'on y tient. Venez crier dans les pays de landes que l'écobuage est une pratique admirable, que ceux qui le combattent ont perdu la tête ou à peu prés, et vous trouverez des milliers de cultivateurs pour applaudir. C'est tout simple : vous passez la rhubarbe et l'on vous passe le séné ; politesse pour politesse. Voici un petit monstre d'enfant; dites à sa mère qu'il est parfait, elle vous croira. Voici des méthodes
agricoles qui n'ont pas le sens conunun ; dites aux cultivateurs de Tendroit que ces méthodes sont des modèles, et ils vous croiront. Puis, de .compliment en compliment, on arrivera à cette conclusion touchante, que puisque tout est pour le mieux partout, on peut fort bien se croiser les bras. On s'arrête donc pour s'admirer à Taise, et Ton ne songe pas que s'arrêter dans la production et augmenter sa consommation, c'est se ruiner.
Voulez-vous que l'agriculture marche, ne la vantez pas jusque dans ses écarts, ne soyez jamais complètement satisfait de ses résultats ; harcelez-la, tâchez de la prendre en défaut pour avoir l'occasion de la redresser; piquez son amourpropre, faites du bruit autour de son oreiller ; ne la laissez pas dormir, tenez-la en haleine ; demandez-lui du nouveau aujourd'hui, demain, toujours, dût-elle ne vous donner quelque chose que pour se débarrasser de vos importunitès. Ce n'est qu'à force de soulever, de pousser, de tirer, qti'on imprime le mouvement. Applaudissez à propos, mais n'aliénez pas vos droits de critique ; aussitôt que vous aurez dit : ceci est bien, hâtez-vous d'ajouter que ce pourrait être mieux, et vous ne cesserez pas pour cela d'accomplir un devoir et d'user votre vie au service de la vérité. Vos exigences de chaque jour feront peut-être crier ; on ira peut-être jusqu'à vous maudire un peu, mais tôt ou tard on reconnaîtra les services rendus ; aux misères de la veille succéderont les joies du lendemain.