‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 14 sur 64 · CONFÉRENCES AGRICOLES · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES AGRICOLES

manière de se présenter; l'individu le plus bêtement vaniteux ne se formalisera point du procédé , au contraire, il en sera très-flatté ; de son côté, Tindividu le pkis délicat n'hésitera pas à y recourir. 11 ne s'agit pas ici de se faufiler hypocritement dans une société pour y jouer de mauvais tours ; il s'agit tout bonnement de se faire accepter par un public qui a ses traditions, ses souvenirs, ses rancunes, qui n'aime pas qu'on vienne prendre avec lui des airs de maître à serviteur, qui ne veut pas qu'on lui enseigne le labourage avec des gants de chevreau, le travail des fumiers avec des pantoufles à arabesques, et la désinfection des étables avec de l'essence de patchouli sur le^mouchoir. En un mot, ce public-là n'entend pas qu'on fasse le monsieur avec lui et qu'on lui parle une langue trop accentuée. Eh bien, pour se faire accepter des cultivateurs, il faut être de leur race, — car c'est une race dans la société, — ou rompu à leurs allures, à force d'avoir vécu au milieu d'eux. Il faut qu'ils se sentent libres à côté du nouveau venu, qu'ils conservent leur franc parler, qu'ils aient leurs coudées franches. Placez-les dans ces conditions, et tout ira pour le mieux ; gênez-les quelque peu, et ils vous échapperont.

Savez-vous ce qui a tué, ce qui tuera beaucoup de Sociétés agricoles? C'est le cérémonial, ce sont les discours. Avec les conférences, il n'y a plus de cérémonial, plus de discours ; c'est ce qui les sauve. Une conférence, c'est une causerie familière entrti gens qui se connaissent à première vue; sur un geste ou sur la mine, entre gens qui ne s'écrasent point, qui ne craignent pas de hasarder une observation, et qui savent que de bonnes choses, exprimées en patois, seront mieux reçues que des âneries exprimées en langage académique.

Sans doute, il convient qu'une conférence soit dirigée, ne s'en aille pas à vau-l'eau; ne s'éteigne pas faute d'huile. Oui; mais il convient que cette direction s'exerce sans qu'on la sente, qu'elle se produise un peu à la manière d'un accident, que la conversation se soutienne par l'imprévu, que l'huile

ranime la lampe, sans qu*on voie la main qui la verse. La conférence est un mode d'enseignement qui sera le bienvenu partout, parce que le professeur ne s'y montre pas à découvert comme dans une école, parce qu'il s'efface à dessein et ne donne signe de vie que pour soulever une discussion, l'entretenir et la clore habilement dans son sens à lui, sans faire brutalement violence aux opinions adverses. Dans une école, le professent affirme presque toujours, et expose un système qui lui est propre, mi risque de faire de mdlheureux accrocs aux données de la pratique. Dans une conférence, le chef de file n'affirme point à la légère; il cherche autant que possible à ne pas s'imposer ; il suppose que tel système doit être préférable à tel autre, donne ses raisons pour ou contre, appelle l'attention de son public sur le point qu'il tient à éclaircir, l'y attache de son mieux, l'y ramène quand elle tend à s'en écarter, s'ingénie, en un mot, à se faire appuyer par quelques-uns de ses auditeurs. S'il 7 réussit, il n'a plus qu'à les soutenir, qu'à se ranger de leur avis, comme s'il ne les eût pas amenés au sien, et, de la sorte, une idée nouvelle se produit et entre tout naturellement dans la circulation.

Lp premier venu, avec de l'aplomb, une parole facile et un bagage agricole pris à droite ou à gauche, peut se permettre de professer dans une école d'agriculture; il affirmerait des énormités, que pas une voix ne s'élèverait pour protester. Dans une conférence, la besogne devient plus difficile et plus délicate. Si vous allez de côté, vous recevez un coup d'épaule qui vous rejette dans la voie ; si vous vous égarez, quelque âme charitable vous prête sa lanterne. Dans une conférence, les observations pleuvent, les objections vous harcèlent ; il faut une réponse à tout, et une bonne, car vous avez affaire à des praticiens qui ne se payent pas de mots, et secouent la tète en souriant quand ils vous attendent à la première porte et que vous vous échappez par une porte de derrière. Vous pouvez, sans avoir jamais mis la main à l'œuvre, bavarder ou

écrire sur les choses de l'agriculture ; mais ne vous risquez pas dans une conférence ; vous trouveriez là des hommes du métier qui vous flaireraient, vous devineraient et vous useraient en moins d'un quart d'heure. Est-ce donc à dire que la direction d'une conférence agricole soit d'une difficulté extrême? Non, assurément; il suffit, pour s'en emparer, d'un peu de tact, de connaître son sujet, et de savoir se mettre à la portée de son public.

Chacun son métier, les vaches seront bien gardées. Cherchez quelque part dans vos campagnes une douzaine de fils de paysans qui aient le sens droit, l'intelligence ouverte, la parole facile, l'amour de la terre au cœur, du sang de race dans les veines, de la rondeur dans les allures; prenez ces jeunes hommes, montrez-leur du doigt une belle et large route ouverte devant eux, faites-en des spécialités, exercez-les aux discussions agricoles ; puis, du plus loin que vous découvrirez le clocher d'un village, dites-leur : — Là-bas, vous trouverez des hommes, un logis quelconque, une grange au besoin ; allez-y, vous y serez bien reçus parce que vous êtes des leurs; ouvrez une conférence tous les mois; causez, discutez, ne condamnez pas les vieilles méthodes avant d'avoir entendu leurs défenseurs, et tâchez de faire admettre les nouvelles sans froisser personne.

Procédez ainsi, et en moins de dix ans vous ferez plus de besogne que vos écoles en un siècle.

Tous les chemins mènent à Rome ; nous pouvons aussi arriver à l'agriculture en passant par l'école primaire, mais,

pour y réussir, il faut un peu ruser. Le domaine de la grande culture n'est pas aisé à entamer ; c'est une place forte, où les préjugés sont de faction, et ne badinent point, place bien gardée, qui n'ouvre pas ses portes à la première sommation. C'est par la petite culture qu*il faut s'efforcer d'arriver à la grande ; c'est par le Jardin qu'il faut passer pour aller aux champs et à la ferme. Nos lauréats de l'enseignement primaire le savent bien. Ils ne demandent pas qu'on annexe une ferme à l'école et qu'on y mène les enfants aux heures de loisir; ils ont trop de bon sens pratique pour cela, et connaissent trop bien leur public pour s'exposer gratuitement à ses moqueries ; ils se contenteraient d'un coin de terre, d'un jardin d'expérimentation et de quelques bons livres élémentaires. Les instituteurs ont prévu qu'un conflit s'élèverait entre eux et les parents des élèves, du moment où ils se permettraient de blâmer les méthodes reçues, et d'en préconiser de nouvelles. C'est ce qui arriverait en effet. En ce qui regarde le jardinage, au contraire, ils auront carte blanche ; ils pourront critiquer, modifier, innover, exposer les bons principes, condamner tout à leur aise les procédés défectueux ; personne ne s'en formalisera.

Pour le pubhc de nos campagnes, qu'est-ce que le jardinage ? Rien ; tandis que, en y réfléchissant bien, on reconnaît que c'est, en fin de compte, la dernière étape de la culture intensive. Un bon cultivateur de jardin fera toujours un bon cultivateur des champs, à la condition de ne pas entreprendre une besogne au-dessus de ses forces et de ses ressources; un bon cultivateur des champs serait souvent fort embarrassé si l'on réduisait son espace habituel aux modestes limites de quinze à vingt ares. Ce n'est plus ici le cas de dire : qui peut le plus peut le moins. Le plus, c'est la médiocrité presque toujours ; le moins, c'est souvent la perfection.

Ne perdons pas de vue que l'instituteur manque de l'autorité morale nécessaire pour traiter avec fruit les questions de grande culture, et que du moment où il s'aviserait de don-

ner des conseils sur les meilleurs outils et les meilleures méthodes, les praticiens s'efforceraient de le tourner en ridicule aux yeux de leurs enfants, et de défaire chaque soir la besogne qu'il aurait faite dans la journée. Dans Tétat actuel des choses, au beau milieu de nos préjugés, Thomme qui possède un champ et une charrue ne verra pas d'un bon œil intervenir dans ses affaires Thomme qui ne possède le plus souvent qu'une feuille de papier et nne plume.

Mais du moment où l'instituteur ne sortira point des limites deThorticulture, n'ira pas au delà de son jardin, on ne contestera pas sa compétence. C'est la seule fenêtre ouverte par mégarde à l'instituteur ; il ne peut arriver que par là dans la maison, dont l'orgueil lui ferme la porte à double tour. •

Qu'il s'en contente donc et qu'il y passe. Rien ne l'empêche de parler de la terre de son jardin, des engrais de son jardin, des plantes de son jardin, de la physiologie végétale à l'occasion de ses légumes et des arbres fruitiers, de la récolte des produits, de leur conservation et de leur emploi. On ne lui reconnaît pas le droit de parler de la charrue, de la herse et du rouleau; mais on ne trouvera pas mauvais qu'il dise un mot de la bêche, de la houe, de la serfouette, du râteau et de la planche à fouler le terrain.

On n'entend pas qu'il entretienne ses élèves de la culture des betteraves de Silésie, des carottes de Breteuil, des navets de Norfolk ou des choux branchus du Poitou ; mais on lui donne carte blanche quant à la culture des betteraves à salade, des carottes de Hollande ou d'Allringham, du navet des Sablons et du chou de Milan. On ne l'autorise point à toucher aux gros tas d'engrais, aux grosses charges de fumier; mais on lui abandonne trés-volontiers le purin de basse-cour qui ruisselle par les rues, et toutes sortes de riches matières dont le fermier ne se soucie point.

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