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DE L'ASSISTANCE MUTUELLE ENTRE CULTIVATEURS

nent en aide aussitôt. On cultive les vignes de celui-ci, on paye à celui-là tant par jour, sans compter les mémoires du pharmacien et les visites du docteur. Pour le cultivateur de céréales, rien de tout cela. Qu'une maladie le cloue sur son lit, qu'une épizootie lui enlève son bétail rouge ou ses moutons, qu'un accident le prive de son meilleur cheval, que la grêle enfin lui enlève ses récoltes, sur la vente desquelles il comptait pour remplir ses engagements, on le plaindra du bout des lèvres, mais il ne se trouvera, pour le secourir, ni société, ni caisse commune. L'inquiétude, les chagrins aggraveront le mal ; il en mourra peut-être, où, s'il n'en meurt point, il en sortira quelquefois sans moyen d'existence, sans ressource d'aucune sorte. Un pauvre petit cultivateur qui vit au jour le jour, et qui a le malheur de perdre sa vache ou son cheval, tombe dans la peine pour longtemps, souvent pour toujours, car il ne remplacera ni ce cheval ni cette vache, à moins d'aller chez l'usurier, d'emprunter à 15, 20, 50 et même 100 pour 100. Ce que nous disons ici du tout petit cultivateur, nous pourrions le dire des gros fermiers et de tous les villageois qufn'ont pas sous la main le fonds de roulement nécessaire pour exploiter le sol.

Et pourquoi tout ceci? Parce que, nous le répétons, on s'isole les uns des autres; parce que chacun vit chez soi, et pour soi, parce que la plupart ne comprennent pas leur véritable intérêt, et que ceux qui le comprennent ne veulent pas se donner la peine d'expUquer aux autres qu'il n'y a de sûreté, de repos, de tranquilhté d'âme, de garanties de toute espèce que dans la solidarité. Tel désastre qui écrasera un homme isolé serait bravé facilement par quelques centaines ou quelques milliers d'individus, et aucun d'eux n'en souffrirait.

Nos cultivateurs s'imaginent que si on leur ouvrait une bourse chaque fois qu'ils ont besoin d'argent, tout irait pour le mieux !... Il y aurait là-dessus des observations à leur faire, et, entre autres, celle-ci : Si les capitaux ne vont pas à l'agriculture, c'est uniquement parce qu'elle ne sait pas s'en servir.

Cependant, quelques personnes, dévouées aux intérêts agricoles, ne se tiennent pas pour battues et cherchent à prendre les capitalistes par le sentiment et l'intérêt. Il s'agit, leur dit-on, du premier des arts, de celui qui nous fait vivre, tous tant que nous sommes; il est de votre devoir et de votre intérêt bien compris de lui venir en aide. Avec le conunerce, vous courez de grosses chances de perte; avec l'industrie, vous n'êtes pas sûrs du lendemain : un mauvais vent souffle de quelque part; les actions qui étaient au pair ou en hausse deviennent à rien dans les vingt-quatre heures, et il ne vous reste plus que les yeux pour pleurer. Songez-y. Avec la terre, ce n'est plus cela : advienne n'importe quoi, la garantie tient ferme , on n'emporte pas un champ dans sa poche, on ne le déplace pas d'une semelle; le bon Dieu l'a mis où vous le voyez, et tant que le monde sera monde il y restera, mieux que si on l'eût chevillé aux quatre coins. Que l'année se fasse bien, que l'année se fasse mal, que la paix dure ou que les révolutions passent, on le laboure comme si de rien n'était, on l'ensemence, et la récolte a lieu, tantôt faible, tantôtforte. Avec les commerçants et les industriels, vous n'avez point cette solide garantie, vous n'hypothéquez que la bonne foi des gens et le mouvement des affaires. Que la machine s'arrête, comme la roue, faute d'eau, que les ailes du moulin ne bougent plus, faute de vent; qu'une mauvaise pensée passe par la

tête des gens et leur conseille de mettre la clef sous la porte, votre argent est perdu.

Les capitalistes timides trouvent ces raisons bonnes et s'y rendent; mais les gros capitalistes secouent la tête, rient en dessous et ne veulent rien entendre. Us courent volontiers les av€fïitures ; dans la perspective des gros profits, les chances de perte ne les arrêtent pas ; ou bien encore ils veulent que leur argent aille et vienne, sorte et rentre, que la réalisation se fasse rapidement, que les rentrées ne souffrent point. Or, avec les cultivateurs Targent dort, les rentrées sont difficiles, la réalisation des capitaux est soumise à des lenteurs qui ne finissent point. Hais, soyons de bonne composition : admettons, si vous le voulez, que les capilaui sonnent et reluisent au .premier appel, croyez-vous, après cela, que Tagriculture aux abois serait sauvée? Erreur ; les dix-neuf vingtièmes des emprunteurs ne se serviraient pas de Targent pour améliorer ou pour se créer un fonds de roulement; ils s'en servirafent pour acheter de la terre. On leur domierait la chose à raison de . 4 i/2 ou 5 pour iOO, et tout de suite ils la placeraient de façon à lui faire rapporter 1 1/2 ou 3 pour iOO au plus. Ils ne sont dans l'embarras que jusqu'au jarret, ils s'y enfonceraient jusqu'au cou, soyez-en sûr. C'est dur à dire, mais c'est comme cela pourtant. Que la vérité soit déplaisante ou non, nous la devons et la donnons toute nue.

Nous avons besoin de capitaux ; sans eux nous ne pouvons rien; mais donnez-nous ces capitaux, et à l'échéance vous serez forcés, la plupart du temps, de nous exproprier. Demandez aux juifs de l'Alsace et aux usuriers de tous les pays : ils savent à quoi s'en tenir là-dessus; demandez même à ceux qui prêtent au taux légal, à discrétion, jusqu'à concurrence d'une bonne garantie, et ils vous diront que les intérêts sont ordinairement mal servis, que le remboursement intégral n'a pas lieu une fois sur vingt et que l'emprunteur finit le plus souvent par devenir le fermier, le colon du prêteur. Si les gens qui ont les capitaux voulaient avoir le sol, rien ne leur

serait plus facile : ils n'auraient qu'à prêter leur argent aux propriétaires fonciers. Mais que feraient-ils de ce sol? ils Taffermeraient, répondrez-vous. Oui , mais à qui, à quel prix et avec quelles garanties? Voilà les côtés embarrassants de la chose. Aussi, nous comprenons fort bien que les détenteurs du numéraire tournent le dos à Tagriculture, et ce n'est pas nous qui perdrons notre temps et notre peine à leur faire des discours.

Nous croyons à l'utilité des banques foncières et des banques agricoles, non dans l'état actuel des choses, mais comme conséquence d'une instruction spéciale convenablement répandue. Nous connaissons aujourd'hui des milliers de cultivateurs qui mettront quinze ou vingt ans à se ruiner et qui auraient fini la besogne en deux ou trois ans, si une banque quelconque s'avisait de leur ouvrir sa caisse. Nos poches sont des filtres; les écus n'y tiennent pas. Nous avons cinq ou six hectares mal cultivés, par exemple. Vous nous demandez la raison de cette mauvaise culture , nous vous répondons que c'est la faute du nerf de la guerre, que si nous avions de l'argent en quantité suffisante, les affaires iraient toutes seules. Là-dessus, essayez de nous prendre au mot et de nous avancer quelques milliers de francs, et nous aurons dans la huitaine ou la quinzaine dix ou douze hectares au lieu de cinq ou six, et nous cultiverons de mal en pis. C'est notre manière de réaliser le progrès. Nous voulons nous arrondir des domaines, coûte que coûte ; nous voulons que notre situalion apparente ou vraie reluise au soleil et fasse envie au voisin ; nous voulons de cette considération qui s'attache à la propriété et se mesure à la chaîne du géomètre. Or, aussi longtemps que la puérilité l'emportera sur la raison, que nous trouverons de grands enfants où nous cherchons des hommes, aussi longtemps que les préjugés ne seront point balayés par l'instruction et le sens commun, les banques foncières, excellentes en principe, feront bien de rester à l'état de projet.

Donner de l'argent à qui ne sait pas compter, c'est lui rendre un mauvais service. Or, le cultivateur ne sait pas compter; le fonds de roulement l'embarrasse, la terre le tente trop. Il ne sait pour ainsi dire jamais ce que son exploitation lui coûte et lui rend ; il n'a ni livre de dépenses, ni livre de recettes. Ne parlons donc pas de banques foncières pour le moment, mais formons des vœux pour leur établissement dans l'avenir, et, en vue de cet avenir, songeons sérieusement à l'éducation et à l'instruction. Amenez d'abord les cultivateurs à raisonner leurs opérations; faites-leur bien comprendre que la valeur d'un homme ne se mesure pas à l'étendue des propriétés , qu'il y â plus de mérite à bien cultiver un petit domaine qu'à cultiver mal un gros domaine, que la considération s'attache plutôt à l'intelHgence et à la probité qu'à l'étendue des champs que l'on possède; démontrez-leur clairement, tous les jours et sur tous les tons, que l'argent est aussi indispensable que la charrue, la charrette ou la bêche, que c'est leur principal outil, qu'avec de l'argent en caisse ils peuvent saisir les occasions de faire un bon marché et attendre les^ bonnes occasions pour vendre, qu'avec de la terre et point d'argent ils sont sans cesse dans l'embarras; démontrez-leur que toute entreprise agricole, petite ou grosse, devient impossible sans fonds de roulement; qu'il vaut mieux vendre une partie de son bien pour se dégager que d'aller à l'emprunt pour se ruiner tôt ou tard ; et, après cela, lorsque vous aurez été parfaitement compris, il n'y aura plus d'inconvénient à réaliser le crédit foncier et agricole.

Mais tant que nous ne serons que de grands enfants, tant que nous voudrons faire reluire nos terres au soleil et les montrer aux passants, par vanité, tant que nous croirons acheter de la considération en achetant du bien, tant que nous n'aurons pas de compte en règle pour chaque culture, tant que nous ne saurons pas ce qui perd et ce qui gagne, ne parlons point de crédit. Ce serait précipiter notre ruine.

Il ne faut pas s'imaginer que le$ (Choses peuvent et doivent se passer chez nous comme en Angleterre. Les hommes et les situations ne se ressemblent pas; c*est ce qu'il faut établir.

Pour le coup d'œil, nous ne pensons pas qu'il y ait en Angleterre des cultures plus séduisantes que celles du pays de Waes, en Belgique, et du département du Nord, en France; mais en ce qui touche les profits, le bénéfice net, les Anglais tiennent le haut du pavé et nous font la leçon. Sur le continent, nous suons sang et eau pour gagner peu de chose et souvent même pour ne rien gagner du tout; là-bas, au contraire, de l'autre côté de la Manche, les gens qui remuent la terre ne sont pas en peine de lui faire rendre iO pour 100 et plus. A ce titre, ce sont nos maîtres, nous le reconnaissons et nous nous inclinons. D'où leur vient donc cette supériorité? Leurs terres sont-elles meilleures que les nôtres? Les cultivateurs sont-ils plus laborieux et plus habiles que les nôtres? Les engrais ^ont-ils à plus bas prix que chez nous, plus abondants, plus prodigués? La science moderne leur a-t-elle confié des secrets que nous dédaignons ici ou qui nous sont inconnus? Vous n'y êtes pas. Ce qui fait la supériorité de nos voisins, c'est l'argent d'abord, et puis la manière de s'en servir. Chez eux, les grands domaines n'ont pas été démembrés, les grands seigneurs et les grandes fortunes sont encore debout; les millions sont à eux, le sol leur appartient et l'intelligence les seconde. Les nobles s'occupent eux-mêmes de leurs cul-

tures, ou confient leurs propriétés à des fermiers déjà fort riches. Les fermiers sans capitaux succombent chaque jour, désertent le poste et descendent à Thumble condition de pauvres journaliers. Pour réussir là-bas, il faut plus que du travail et de Tactivité, il faut de grosses avances, de Tor à poignées. Avec cela, on lève tous les obstacles; on draine les terres humides, on remplace le travail de Thomme par le travail des machines, on simphfie les opérations de toutes sortes, on achète des troupeaux avantageux et Ton élève promptement la rente. Voulez-vous avoir une idée de la manière d'opérer en Angleterre? écoutez ceci: «Avant 1848, écrit M. Léonce de Lavergne, très-peu de fermes possédaient une machine à vapeur; on peut affirmer encore que, dans dix ans, celles qui n'en auront pas seront l'exception. De tous côtés, on voit dans les champs s'élever la fumée des cheminées. Ces machines servent à battre le blé, à hacher les fourrages et les racines, à broyer les céréales et les tourteaux, à élever et à répandre les eaux, à battre le beurre, etc. Leur chaleur n'est pas moins utilisée que leur force et sert à préparer les aliments des hommes et des animaux. D'autres machines à vapeur mobiles (grav. 1 0) se louent de ferme en ferme, comme un ouvrier, pour faire la grosse besogne. On a inventé de petits railrways portatifs dont on se sert pour conduire les fumiers dans les champs et pour rapporter les récoltes. Des machines à faucher, à faner, à moissonner, à défoncer, sont à l'essai. » Écoutez encore ce que nous rapporte le môme écrivain : f II a été inventé par M. Huxtable, dans le comté de Dorset, le principal promoteur de la nouvelle révolutionagricole. Voici en quoi il consiste : les déjections des animaux, une fois tombées dans la fosse pratiquée sous les étables, se rendent par des conduits dans un réservoir où elles se mêlent avec de l'eau et des matières fécondantes; de là partent d'autres conduits souterrains qui se prolongent dans tous les sens jusqu'aux extrémités du domaine. Tous les deux cents mètres environ sont placés des tuyaux verticaux qui

s'élèvent du tuyau de conduite jusqu'à la surface du sol, et dont l'orifice est fermé par un couvercle. Quand on veut futner une partie du terrain, on enlève le couvercle d'un des

tuyaux verticaux, on y adapte un tube en gutta-percha; une pompe mise en mouvement par la machine à vapeur refoule le liquide dans les tuyaux, et l'ouvrier qui tient le tube mobile arrose autour de lui comme un pompier dans un in-

cendie. Un homme et un enfant suffisent pour fumer ainsi deux hectares par jour. On donne de six à douze arrosages par an, suivant les circonstances.. » (Grav. ii.)

GraT. 11. — > Prise d'eau pour Tarrosage par l'engrais liquide.

Rien que d'après ces citations intéressantes, on s'explique très-bien la supériorité de l'agriculture anglaise sur la nôtre, puisqu'on Télève à la hauteur de l'industrie manufacturière, et que la main-d'œuvre dont nous nous servons ici est remplacée là-bas par la vapeur. Mais en même temps que l'on s'explique les prodiges de nos voisins, on est forcé de reconnaître que, pour entreprendre et réaliser pareille œuvre, il faut agir sur de grands domaines et disposer de fonds de roulement considérables. Pourquoi donc, après cela, nous dire à tout propos : Vous êtes des routiniers, vous n'entendez rien au maniement du sol, vous ne savez pas en augmenter le revenu, vous n'êtes que des ombres de cultivateurs, rien de plus; allez à l'école chez les Anglais ; ceux-là vous en remontreront sur tous les points. Autant vaudrait nous dire : Vos maisons de village nous font pitié; c'est petit, c'est mesquin; il n'y a pas de quoi s'y retourner sans se blanchir les coudes aux murs; allez donc dans les bons pays, vous y verrez des châteaux, et après cela vous saurez comment les choses doivent s'exécuter. Et l'argent, s'il vous plaît? où le

prendrons-nous? Les grandes améliorations agricoles ne sont pas plus difficiles à réaliser que les châteaux à construire. Aussi avec des millions et des connaissances, nous en viendrions à bout tout aussi bien que les nobles de race, mais les millions manquent et les connaissances aussi. Nous sommes encore dans la position de ces pauvres diables qui ne demanderaient pas mieux que de faire trois lieues à Theure dans une diligence, au lieu d'aller à pied sur les grandes routes, mais qui ont des raisons majeures pour se fatiguer à fortes journées.

Ce sont ces mêmes raisons qui ne nous permettent pas d'imiter les cultivateurs anglais. Ils occupent les hauteurs ; d'en bas, nous les voyons, nous les admirons, nous les jalousons même un peu; nous voudrions bien aller à eux, mais l'échelle qui leur a servi, la longue échelle dorée, n'est pas à notre disposition. Devors-nous désespérer pour autant, confesser une éternelle impuissance, et, en vue des résultats, prendre fait et cause pour les domaines féodaux contre le morcellement de la propriété? Dieu nous en garde !

Nous croyons avec M. de Lavergne que la petite culture n'a pas dit son dernier mot, et qu'il y aurait beaucoup à en attendre si l'on voulait prendre la peine de raisonner avant d'agir. L'immense avantage des cultivateurs anglais résulte d'un fonds de roulement toujours en rapport avec l'étendue des exploitations ; notre infériorité, à nous autres, vient de ce que le capital d'exploitation n'est jamais suffisant. Les cultivateurs anglais ont le bon esprit d'employer leur argent en améliorations, en perfectionnements de toute nature; les nôtres ont la puérilité de le dépenser presque entièrement en achats de terres, et de ne pas se réserver les ressources nécessaires pour tirer de ces terres le meilleur parti possible. Les cultivateurs anglais attachent un prix énorme à la qualité d'un champ; les nôtres, au contraire, n'attachent de prix qu'à l'étendue. Les cultivateurs anglais qui disposent de cent mille francs, par exemple, achèteraient avec cela une petite

propriété de vingt-cinq ou trente mille francs tout au plus, et garderaient les soixante-dix ou soixante-quinze mille restants pour y opérer des merveilles; les nôtres achèteraient tout de suite pour quatre-vingt-dix mille francs de terre au moins, et garderaient le reste pour ne rien faire de bon. En un mot, la manière d'opérer des Anglais est pleine de sens, tandis que la nôtre est pleine de déraison. Aussi, tandis que de l'autre côté du détroit on retire du sol de très-beaux revenus; on n'en retire chez nous que de très-chétifs, et Ton s'estime heureux souvent quand, à la fin de Tannée, l'on parvient sans trop de peine à nouer les deux bouts.

Il est évident que si nous avions moins de terre et plus de capitaux, nous pourrions, comme nos voisins, améliorer, créer, doubler et tripler nos produits; il est évident qu'un cultivateur sans le sou fera toujours une misérable besogne, eût-il même par-devers lui, au grand soleil, des biens pour cent mille ou deux cent mille écus; il est évident qu'un cultivateur qui aurait vingt ou trente hectares seulement et un gros fonds de roulement se tirerait mieux d'affaire que celui qui aurait cent hectares et peu d'argent; mais comment s'y prendre pour vulgariser ces vérités élémentaires? Nous sommes en général trop bêtement vaniteux pour nous rendre de suite à la raison; quand nous avons trente sous dans notre poche, nous achèterions volontiers de la terre pour ces trente sous, si la chose était possible et valait les frais d'acte, et cela pour que les gens de l'endroit sachent bien au juste ce que nous possédons. L'argent ne se voit pas, ne se montre pas, on pourrait le voler ; avec la terre, ce n'est plus cela; on rétale avec orgueil aux yeux du public, sans craindre qu'on la vole; on y mettrait volontiers un écriteau avec son nom, si on l'osait, et Ton se dit à part soi : J'ai tant d'hectares, le voisin n'en a que la moitié en superficie, donc je suis deux fois plus respectable, deux fois plus honorable que le voisin. Voilà tout crûment le fond du sac, le grand mobile, la souveraine raison de nos misères. Vous en trouverez, et

plus d'un, qui n'avoueront pas la chose et se débattront contre cette déclaration désagréable, mais tenez-la pour bonne et solide. Dans les villes, on se met de beaux habits sur le corps pour inspirer de la confiance et se faire remarquer des gens qui passent; dans nos campagnes, on se moque des habits, pourvu que Ton ait des lopins à coudre à son domaine et que Ton puisse s'arrondir, pour nous servir de l'expression consacrée. C'est notre manière à nous autres de nous gonfler et d'attirer l'attention des gens. Eh bien, tant que vous n'aurez pas ridiculisé cette sotte vanité, c'est-à-dire tant que vous n'aurez pas propagé l'instruction sur une large échelle et déplacé dans l'esprit de tous l'objet de cette considération mal entendue, vous n'aurez pas de progrès agricole sensible. Ce progrès ne commencera que le jour où l'on s'arrêtera avec admiration devant les cultures bien soignées, tandis que l'on passera dédaigneusement et sans détourner la tète à côté des cultures négligées. Ce jour viendra, soyezen sûr; les propriétés perdront de l'importance comme étendue afin d'en gagner comme valeur réelle; nous finirons, en un mot, par reconnaître l'excellence de la méthode anglaise qui consiste à mesurer les opérations sur le chiffre des capitaux; mais une fois là, nous ne serons pas encore à la hauteur de l'agriculture de nos voisins. Chez les Anglais, ce sera toujours la grande pfopriété avec ses millions; chez nous, ce sera toujours la petite propriété avec ses petites bourses. Mais comme alors nous comprendrons probablement rtiieux nos intérêts qu'à cette heure, les petits propriétaires se concerteront, les petites bourses se rapprocheront pour en faire une grosse, les échanges de parcelles auront lieu, et alors, mais alors seulement, nous serons en mesure de réaliser ce que réalisent dès ce moment les millionnaires de la Grande- Bretagne. D'ici là, soyons modestes, ne demandons pas l'impossible et souvenons-nous de la fable du bœuf et de la grenouille. Plus tard, quand nous aurons fait litière de certains préjugés qui nous cachent la lumière, quand nous aurons le

bon esprit de feire de Tagriculture comme on fait de l'industrie, par association d'efforts et de capitaux, nous pourrons regarder en face l'agriculture des grands seigneurs, rimiter, entrer en Iqtte avec elle, peut-être même la surpasser.

Quand nous aurons plus d'instruction, moins de préjugés par conséquent, nous arriverons à mieux comprendre nos intérêts et à savoir comment Ton doit s'y prendre pour obtenir avec la petite propriété les avantages de la grande.

On sait combien le morcellement de la terre est funeste à la culture et combien il serait avantageux à un cultivateur de pouvoir réunir en un seul bloc ses parcelles éparpillées. Ce besoin de remanier la propriété, dans l'intérêt public, se fait sentir partout. On y songe en France, on y songe en Belgique, en Allemagne on «xécute.

Ce serait une excellente opération, disent les uns, mais elle nous parait impossible. — Nous voulons établir le contraire et prouver que l'opération devant laquelle on recule, a été réalisée depuis longtemps et se réalise encore chaque jour.

Pour preuve, nous empruntons les passages suivants, extraits d'un article remarquable de MM. Félix Villeroy et Adam HuUer, publié dans le Journal d'agriculture pratique,

a Aucun mot ne peut donner une idée de cette opération qui consiste à mettre en une masse commune tous les champs morcelés et enchevêtrés d'un village, pour en faire un nouveau partage, en donnant à chacun en un seul morceau, ou

en un petit nombre de morceaux, la même étendue et la même valeur qu'il avait précédemment. Non -seulement chaque propriétaire reçoit une ou deux, peut-être trois ou quatre pièces de terre, à la place d'un nombre infini de parcelles enchevêtrées ; mais en outre, avant de procéder au nouveau partage, on change, s'il est nécessaire, les chemins d'exploitation, on en établit de nouveaux ; on creuse des fossés pour Técoulement des eaux, on construit des ponts; on réserve, s'il y a lieu, pour Tusage commun, des carrières de sable, de gravier, de pierre, de marne ; enfin, on a soin que chacun, pouvant librement en tout temps arriver à son champ, en ait aussi la jouissance libre et entière.

f Ceux qui connaissent l'état actuel des choses dans presque toutes les communes, comprendront quels immenses avantages amènent la réunion territoriale et un nouveau partage.

« Il y en a un très-petit nombre d'exemples en France. Avant la première révolution française, on s'en est occupé en Angleterre ; mais c'est en Allemagne qu'on a le plus fait, et il y a lieu de croire, après les résultats favorables qui ont été obtenus, qu'on fera encore beaucoup plus.

« On distingue réunion totale et réunion partielle : dans la première, on réunit tout, pour faire un nouveau partage complet et donner à chacun sa part en seul morceau. C'est la perfection de l'opération, mais on peut bien rarement y arriver, parce que, sur presque tous les territoires, la nature des terres varie tellement, qu'une partie des propriétaires se trouveraient nécessairement lésés dans le nouveau partage ; aussi dans le plus grand nombre de cas, chacun reçoit plusieurs morceaux. Même là où les terres ont une grande valeur, où la culture est très-intensive, on se contente de faire en sorte que chaque pièce déterre aboutisse à un chemin. . . . « Il y a déjà longtemps qu'on a senti en Allemagne le besoin des réunions territoriales, et il y en a eu de considérables, dans le dix-septième siècle , dans la principauté de

Keinpten qui fait aujourd'hui partie de la Bavière. Là, on ne se contenta pas d un nouveau partage des terres ; mais les habitations furent transportées des villages au milieu des pièces de terre dont chaque habitant devenait propriétaire. On forma ainsi des fermes ou métairies isolées. . ...

« On ciie trois ordonnances rendues par les princes souverains de Wurtzbourg, les 21 juillet 1586, 5 mars 1626 et 31 juillet 1725, ayant pour but d'arrêter l'extrême division des propriétés, et recommandant les réunions territoriales. On voit que le mal dont on se plaint aujourd'hui n'est pas nouveau.

« Ces anciennes réunions ont eu Ueu par le libre accord des parties intéressées ; l'autorité les a seulement favorisées. Ce n'est que dans les temps modernes que des dispositions législatives sont intervenues, et que Ton a cherché à favoriser les réunions en décidant qu'elles pouvaient avoir heu si elles étaient demandées par la majorité des intéressés, et sans qu'il soit nécessaire que tous les propriétaires de la commune y donnent leur consentement. . . . . . . .

« Les avantages des réunions territoriales sont tellement évidents, que personne ne peut songer à les contester ; elles devraient être partout introduites, quand elles n'auraient pour résultat que la suppression de Tancienne division en trois soles. Par la réunion, chacun devient libre de cultiver son champ comme il Tentend ; elle seule rend possible l'établissement de nouveaux chemins d'exploitation ; par elle, il n'y a plus de parcelles enchevêtrées, chacun peut en tout temps arriver à son champ ; l'emploi des machines, telles que semoirs, moissonneuses, etc., devient possible. On peut exécuter des améliorations importantes, telles que le drainage, et elle augmente la valeur des terres dans une proportion incalculable. .'

« Beaucoup de réunions territoriales ont eu lieu en Allemagne avant que la législation s'en soit occupée. Les fermes isolées de la principauté de Kempten ont été établies par

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l'accord libre de tous les intéressés, et dans l'exposé des motifs de la loi bavaroise de 1 856, nous voyons que dans la province de la baute Bavière (capitale Munich), il n'y a pas eu moins de vingt communes dont les habitants, dans les huit années qui ont précédé l'émission de la loi, se sont entendus pour des réunions territoriales complètes. On pourrait en conclure que là où le besoin de celte opération se fait vivement sentir, elle peut avoir lieu sans le secours d une loi.

• Les défenseurs du droit absolu de propriété ne voudraient pas que le consentement à la réunion pût être forcé; ils prétendent que cette première atteinte portée au droit de propriété en amènera nécessairement d'autres plus graves. Ils croient que la réunion n'est qu'une demi-mesure, si elle n'est pas accompagnée d'une loi qui s'oppose à la division des propriétés. Si les terres réunies peuvent encore être partagées après la réunion, comme elles l'ont été auparavant, alors, disent-ils, au bout de vingt-cinq ans, le morcellement peut encore une fois être aussi grand qu'il était avant la réunion. 11 faudrait donc une loi qui s'opposât à la division des propriétés, au moins jusqu'à une certaine limite. A cela on peut répondre que les avantages que nous avons indiqués subsis teront toujours : suppression de la division forcée en trois soles et de l'enchevêtrement, établissement de chemins d'exploitation commodes, etc. ; que si tous les inconvénients de l'ancien étal de choses ont été vivement sentis, tous chercheront à empêcher qu'il ne revienne ; qu'enfin, si des propriétés sont fractionnées, s'il y a des vendeurs,* il y a aussi des acheteurs qui travaillent à s'arrondir, et que le plus souvent les terres vendues passent d'un propriétaire dans la gêne à un autre qui a plus de moyens et de capacité pour le? faire valoir. » '

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