‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 28 sur 64 · PRÉJUGÉS ET ABUS A COMBAHRE · texte numérisé non relu

PRÉJUGÉS ET ABUS A COMBAHRE

foyer domestique ; appelons à notre aide les instituteurs et aussi les mères de famille qui ont, plus que nous, Tintelligence du cœur, et nous n'aurons pas de peine à former une génération qui honorera Favenir en condamnant le passé.

Dans notre pays, les enfants jouent avec le lézard des murailles; c*est un ami qui annonce les beaux jours et ne se plaît qu'au grand soleil. On le prend, on le caresse, on admire la coquetterie de sa tète, la vivacité de ses petits yeux, l'agilité de son petit corps. On lui fait des niches, on le harcèle, on le met en colère, on lui donne à mordre ensuite ou ses doigts, ou le coin de son mouchoir. Après cela, on le calme, on lui adresse des compliments, des gentillesses, on le baise du bout de* lèvres, on le réchauffe sur son sein, on Tapprivoise. Autre part, ce n'est plus cela, les gens font la chasse aux lézards, comme on la fait chez nous aux vipères; les femmes, les hommes, les enfants, tout le monde court dessus; c'est à qui leur portera le premier coup de talon. Et pourquoi? Nous vous le donnerions à deviner en mille, que vous y perdriez votre science, nous aimons donc mieux vous l'apprendre de suite. C'est parce que le lézard est accusé de suivre les troupeaux, de teter les vaches, de voler, en un mot, le lait du pauvre monde. Un homme d'esprit a dit qu'il ne se croirait pas en sûreté si d'aventure on l'accusait d'avoir mis les tours de Notre-Dame dans sa poche, et que, le cas échéant, il commencerait par déguerpir, au lieu de chercher à se justifier. C'est le cas de nos lézards; il leur serait tout aussi impossible de teter une vache qu'à nous d'empocher Notre-Dame de Paris ou Sainte-Gudule de Bruxelles; c'est égal, on les accuse depuis des siècles, et le plus habile, par le temps qui court, ne viendrait pas à bout de les laver de l'accusation, de les blanchir comme neige. Vous aurez beau dire au paysan de l'Ardenne belge que le lézard est un animal très-doux, que les anciens l'appelaient l'ami de l'homme, qu'il se nourrit uniquement d'insectes, de vers de terre, de petites limaces; que ce n'est point la faute des lézards si les

vaches du pays ne donnent pas de lait, il ne vous écoutera point.

Eh! mon Dieu, ce n'est pas seulement là qu'il arrive aux gens de déraisonner. Est-ce qu'en France nous ne déraisonnons pas aussi à l'endroit de la salamandre, autre petite bête en forme de lézard, grise ou noire sur le dos, Jaune sous le ventre, que nous rencontrons parfois dans les caves, autour des puits, dans la plupart des lieux frais et humides? Les dix-

Grav. 14. — Courtilière.

neuf vingtièmes de nos paysans vous affirmeront que c'est une bête venimeuse, qu*elle empoisonne Teau des puits, qu'elle empoisonne le vin des caves, qu'elle est souvent pour quelque chose dans les cas de mort subite. Mensonges que tout cela! Il nous est arrivé de retirer des salamandres de notre seau, non^pas une seule fois, mais peut-être dix fois, et de boire Teau comme si de rien n'était. En sommes-nous mort? Laissez donc en paix les salamandres, et sachez leur gré de vous débarrasser de toutes sortes de petits insectes nuisibles et d'être toujours à la piste des larves, des vers et des limaces grises.

Pourquoi massacrer encore les grenouilles en Ardenne et les crapauds partout?. Quel mal font-ils au cultivateur? Les grenouilles mangent notre grain, répondent les Ardennais, et les crapauds sont de si laides bêtes, que, pour sûr, ils n'ont pas été mis au monde pour faire de belles choses et rendre des services. Erreur encore, double erreur! Les grenouilles ne touchent pas à votre grain; elles ne mangent que des lar-

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ves, des insectes d'eau, des vers et des limaces; aussi nous vous en souhaitons par centaines et par milliers dans vos champs et vos jardins. L'unique reproche qu'on puisse leur adresser en toute justice, c'est de manger le frai du poisson et d'avaler nos abeilles au bord des ruisseaux. Mais que voulez-vous? Chaque médi^ a son revers; il ne s'agit pour nous que de savoir si la sehime des avantages est beaucoup plus forte que celle des inconvénients. Or, dans le cas particulier, il n'y a pas lieu à débattre. Nous en dirons autant des crapauds. Sans doute, ce ne sont point les perles de la création; il y a mieux, beaucoup mieux au physique comme au moral, mais où en serions-nous si Ton condamnait les bêtes à mort, rien que sur leur mine? Vous allez nous dire que les crapauds sont venimeux. Préjugé! Vous allez nous dire encore qu'ils ont la mauvaise habitude de rôder autour des ruches pour se nourrir des abeilles mortes ou des abeilles vivantes qui butinent à leur portée. C'est possible, mais qu'est-ce que cela en comparaison des services qu'ils rendent? Ne nous délivrent-ils pas des vers, des larves, des mouches, des cloportes et des limaces?

Pourquoi enfm massacrer impitoyablement les orvets et les couleuvres? Quoi de plus Inoffensif que ces orvets, petits reptiles aux teintes luisantes, qui s'éveillent au printemps sous les premiers rayons du çoleil et s'engourdissent aux premiers froids? Quoi de plus inoffensif aussi que ces magnifiques couleuvres qui fuient timidement à l'approche de l'homme? Mais ce sont des serpents, des bêtes qui rampent et qui mordent; on les dit venimeuses : les femmes en ont peur, les enfants aussi, et même les hommes. Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'on ne les connaît pas ass^z et que l'on ne sait pas assez non plus que ces animaux ne font de tort à personne, ne font courir aucun danger et qji'ils vivent d'insectes, de souris, de mulots? Où donc est le mal?

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