LES PLANTES INUTILES OU NUISIBLES
Les plantes ne sont pas plus épargnées que les bêtes, et le cultivateur vous dira qu'il y en a plus d'inutiles ou de nuisibles sur la terre que d'utiles.
Cette appréciation, on en îîonviendra, n'est plus de ce siècle : des hommes sensés ne peuvent pas, ne doivent pas admettre que la nature ait mis sur la terre et à notre portée des milliers de plantes inutiles ou nuisibles. Nous croyons, nous, que toutes ont leur raison d*être, et que si nous connaissions leurs propriétés, nous nous montrerions moins dédaigneux. Parce que leur valeur réelle nous est inconnue, nous les disons sans valeur aucune; c'est commode, sans doute, pour nous tirer d'affaire et masquer notre ignorance, mais ce n'en est pas moins une erreur déplorable. Parce qu'une herbe est capable de nous empoisonner, nous voulons à toute force qu'elle soit vénéneuse pour les animaux sans exception, comme si l'on ne savait pas qu'une chèvre mange impunément du tabac à fumer," et que le persil, qui sert â relever nos mets, est mortel pour quelques oiseaux. D'ailleurs, est-ce que ces mômes oiseaux ne mangent pas de la ciguë sans inconvénient? Est-ce que les vaches et les bœufs ne mangent pas également de cette ciguë sans en être incommodés?
Allez, en mai ou en juin, dans n'importe quel village; priez le premier venu, Pierre ou Paul, de vous conduire au beau milieu d'une prairie, et demandez-lui son avis sur le mérite des plantes composant cette prairie. Il commencera par vous désigner du doigt les Graminées; puis quelques Légumineuses, et il vous dira : -— Voici les bonnes. — Quant aux Ombellifères,
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aux Renonculacées, aux Crucifères, aux Composées, etc., il s'empressera d'ajouter : — Celles-ci ne valent rien. — C'est aussi, paraît-il, l'opinion de la plupart des semeurs de prairies naturelles et des marchands grainiers, puisque dans leurs mélanges on ne rencontre ordinairement qu'un choix de Graminées et de Légumineuses. D'après eux, tout ce qui est en dehors de ces deux familles serait inutile ou nuisible. Si cependant nous raisonnions ainsi dans le jardinage, nous nous en tiendrions aux gros légumes et proscririons naturellement les plantes condimentaires, telles que Tail, le thym, le persil, le cerfeuil, la sauge, la livèche, le basilic, la menthe, la sarriette, etc., sous prétexte ^e ces diverses sortes d'herbes ont une saveur pénétrante, et qu'on ne les consoinme pas de la même manière que les choux et les pommes de terre. Nous raisonnons autrement. Dieu merci ! et ne mettons pas en doute l'utilité de ces condiments.
Pourquoi donc ne faisons-nous pas comprendre aux cultivateurs que la plupart de ces plantes, qu'ils tiennent pour mauvaises, jouissent vraisemblablement, et à notre insu, de propriétés toniques, de propriétés hygiéniques quelconques, ou de propriétés médicales? Avant de se prononcer en faveur ou au désavantage de telle ou telle espèce, et de mesurer à notre aune ce que nous croyons être des qualités et des défauts, nous devrions remarquer qu'en pareille matière les bêtes seules sont très-compétentes. Un troupeau de bœufs dans une prairie nous en apprend plus sur ce chapitre que les agronomes et les savants. Du moment où nous accordons à ces bœufs le libre parcours sur de larges surfaces et qu'ils ont le choix des vivres, ils commencent par visiter l'herbage et inspecter le menu; puis ils prennent les meilleurs morceaux, ensuite ceux de second, de troisième et de dernier ordre; enfin, tout y passe, à quelques exceptions près. Il n'y a donc d'absolument mauvais pour eux que les herbes qui restent debout quand le gazon est tondu, et encore doit-on déduire de ce chiffre les plantes rebutées uniquement à
lOi CAUSERIES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.
cause des excréments qui en salissent le pied. Or, ces herbes refusées par le bétail seraient faciles à compter. Quand, par exemple, nous y voyons figurer principalement des renoncules acres et bulbeuses, nous ne pouvons pas reconnaître, avec les herbagers de la Hollande et du Nord, que les renoncules sont précieuses en ce sens que le lait des vaches qui s'en nourrissent fournit un beurre d'une belle couleur jaune. Quand, en même temps, sur la prairie pâturée, nous ne retrouvons plus aucune de ces herbes réputées inutiles ou dangereuses chez nos populations rurales, nous sommes bien forcés d'admettre que la fâcheuse réputation qu'on leur a faite n'est pas solidement fondée.
Quel mal ne dit-on pas de ces plantes qui viennent se mêler à nos moissons ! Quels soins ne recommande-t-on pas pour les détruire! La récolte n'est pas plutôt enlevée, qu'on envoie les vaches et les moutons parmi les éteules, ou bien encore l'on déchaume de suite, afin de provoquer la germination des graines tombées de ces mauvaises herbes, qui en reproduisent de bonnes pour les troupeaux. Elles ne sont donc mauvaises que relativement, non dans la rigoureuse acception du mot, et Ton a raison de rejeter cette qualification inexacte, et de la remplacer par celle d* adventices.
Que l'on se débarrasse d une plante dont on ne tire aucun parti, qu'on l'empêche d'en gêner, d'en affamer une autre cultivée pour ses produits , rien de mieux ; que dans une prairie naturelle on ne souffre point que le fourrage le plus recherché des animaux soit envahi par des herbes moins nécessaires ; que, par exemple, on ne permette pas à la berce branc-ursine, au plantain ou au pissenlit de prendre sur trop de points la place des Graminées, rien de mieux encore. Mais de ce que ces plantes tendent à se multiplier au delà des proportions raisonnables, il ne faut pas conclure trop vite à leur condamnation. A ceux qui les disent tout à fait nuisibles, on pourrait répondre par celte simple question : — Qu'en savezvous?