‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 31 sur 64 · DE LA PROPRETÉ · texte numérisé non relu

DE LA PROPRETÉ

murs, tout est propre, tout est en ordre sur les rayons; pénétrez dans tous les coins et recoins les plus secrets de l'habitation : même ordre et même propreté ; entrez dans la laiterie, dans la fromagerie, si mieux vous aimez, et vous ne trouverez à reprendre ni sur les vases qui contiennent le lait, ni sur la blancheur de la toile de lin qui sert à le filtrer, ni sur la fraîcheur de la paille des étagères où sont les fromages.

Voyez enfin, toujours dans ces villages des Flandres, du badigeon frais aux pignons et aux façades, et de chaque côté de la porte d'entrée des maisons de ferme, les vases en cuivre jaune, les seaux

Giav. 16. — Ssau.

Grav. 17. — Moules à fromages.

cordés de cuivre ou de fer, et qui servent à la traite des vaches, soit à rétable, soit dans les pâturages ; les étamines ou toiles

à filtrer le lait, lavées à la brosse et séchant au grand air, les moules ou formes à fromages ; voyez tout cela, et vous serez émerveillés, et vous ferez des vœux pour qu'il en soit ainsi partout.

En même temps que ces soins observés dans les ménages flamands garantissent une bonne qualité pour les produits, pour le lait, le beurre, le fromage, qui exigent une propreté minutieuse, ils cnt pour résultat forcé la bonne tenue des ménagères. La propreté de Tintérieur fait contracter aux gens des habitudes de propreté personnelle. Nous en avons une preuve dans le nord de la France. Quelle que soit la misère des femmes du pays, il est rare qu'elle se trahisse et répugne par ses dehors ; quelque chétifs que soient leurs vêtements, il est rare qu'ils provoquent le dégoût. On ne peut pas toujours en dire autant des pauvres gens des autres localités.

On nous a dit souvent que pour pratiquer cette propreté rigoureuse dans la maison et sur les personnes, il faut avoir du temps à perdre. Triste objection que celle-ci! Est-ce que les Flamands ont plus de temps à perdre que nous? Est-ce que leurs terres ne sont pas mieux cultivées que les nôtres? Est-ce qu'ils ne donnent pas à tous leurs travaux de ferme des attentions que le plus souvent nous ne soupçonnons même

Quand on se sent en défaut, il n'est sorte de mauvaise raison que Ton ne donne à titre d'excuse. Mieux vaudrait, à notre aviS, n'en pas donner et se corriger bien vite.

Si la propreté est une demi-vertu, la tempérance est une vertu complète, beaucoup trop rare dans nos villages. De ce que les ivrognes «ne manquent pas, faut-il en accuser les foires? Les uns répondent oui, les autres non.

Jacques BujauH a dit : « A courir les foires et marchés un qui gagne et cent ruinés, » 11 était évidenunent de mauvaise humeur ; autrement, i] n'eût point parlé de la sorte. Il y a beaucoup à retoucher à ses chiffres : Tun est trop faible, l'autre est trop fort. C'est notre manière de voir. Si les foires et marchés ruinaient quatre-vingt-dix-neuf individus sur cent, il faudrait les supprimer tout de suite par mesure d'utilité publique.

Sans doute, nous en avons, parmi nous autres, qui vont aux foires par désœuvrement, qui, étant là, boivent plus que de raison, font des marchés qu'ils n'eussent point faits â jeun et rentrent passé minuit; sans doute, il y a des cultivateurs qui n'en manqueraient pas une, qui les guettent et se tiennent à l'affût dans l'almanach ; mais Tabus d'une chose ne prouve pas que cette chose soit mauvaise. Vous aurez beau nous dire : « Ne touchez pas au volnay, ne touchez pas au corton , pour un qui s'en trouve bien, quatre-vingt-dix-neuf y perdent la tête ; » nous vous répondrons que le Corton et le volnay ont une réputation faite, et une bonne. N'en prenez que ce qu'il convient d'en prendre, et ils ne vous mettront pas sous la table.

Si les foires ont leurs inconvénients, elles ont aussi leur» avantages. Sans elles, où en serions-nous? Pour un acheteur qui vient nous trouver à domicile et nous parler do baist^e

quand les denrées et les bêtes sont en hausse, nous en rencontrons en foire des cinquantaines, des centaines qui se suivent, s'emboîtent le pas et se font concurrence à notre profit. La foire est notre exposition, notre bazar; si nous ne faisons point d'affaires avec celui-ci, nous en ferons peut-être avec celui-là. Nous achetons, nous vendons; les prix des autres sont nos prix ; il y a de quoi choisir ; ce qui ne convient pas à l'un peut convenir à l'autre ; il n'y a si laide bête qui né trouve. acheteur, si mauvaise denrée qui n'ait son emploi.

Vous allez nous dire que les marchés, l^s gros surtout, ne se terminent pas souvent sans boire. C'est vrai; mais, en conscience, où est le mai, si vous ne buvez pas trop? Quand les verres se rapprochent, les hommes sont bien près de s'entendre. Sur la place, en pleine rue, au grand air et debout sur leurs jambes, ils auront de la peine à se mettre d'accord; ils s'en iront, se rappelleront, chicaneront sur les prix et n'aboutiroi|t pas ; mais à table, ce n'est plus cela, ils redevie^nent bonnes gens. Au premier verre, on ne parle de rien; vous croiriez que le marché n'est pas faisable, qu'il n'en sera plus question. Nos hommes s'observent et préparent leurs moyens d'attaque et de défense. Au second verre, ils ramènent doucement le marché sur le tapis ; le vendeur détend ses ressorts, se montre plus facile ; l'acheteur fait un pas de son côté et parait plus coulant. Au troisième verre, ce sont des amis ou à peu près; le cœur s'en mêle, le sentiment est de la partie ; et voilà que tout à coup l'un des deux, le plus ému, tend la main, l'ouvre au large et dit à l'autre : « Si vous êtes un homme, touchez là, l'affaire est faite. » Et celui-ci touche pour prouver qu'il est un homme.

Et ce n'est pas seulement au point de vue des transactions que les foires ont de bons résultats. Ce sont encore des occasions de rapprochement entre individus qui ne se seraient peut-être jamais vus ni parlé sans cela. On se frotte les uns aux autres ; on cause de son village, de ses champs, de ses foins, de ses bêtes, de toutes sortes de choses. Celui qui en sait le plus en

apprend à celui qui en sait le moins, et de même qu'il n*est si pauvre livre qui ne contienne une bonne idée,, il n'est si pauvre conversation non plus qui n'ait sa petite utilité. Ceux qui font des cultures nouvelles en parlent naturellement à ceux qui n'en font pas ; ceux qui élèvent des bêtes de nouvelle race, qui mettent à Tessai des procédés nouveaux, en parlent naturellement aussi. Et Ton s'en retourne chacun chQz soi avec quelque chose de plus dans la tête, bien souvent.

Un cultivateur qui n'a point vu les foires ressemble au conscrit qui n'a pas vu le feu ; il est embarrassé de son corps, de ses bras et de sa langue. Ce n'est qu'une moitié, qu'une ébauche de cultivateur ; il a besoin de se perfectionner, d'acquérir ce que Ton appelle les finesses du maquignonnage, pour jie pas s'y laisser prendre trop souvent.

C'est le champ de foire que choisissent les sociétés d'agri* culture pour établir les concours et distribuer les primes. Les bêtes de choix y viennent et font plaisir à voir. On s'arrête près d-elles, on tourne autour et on les examine des pieds à la tête avec un œil d'envie* L'émulation est fouettée par cela même ; d*heureuses idées passent en ce moment par la tête de gens qui^ sans cela, bien sûr, n'eussent songé à rien. Le champ de foire, en somme, est la grande école de ceux qui n'ont ni li>res ni gazettes pour s'instruire*

Avions-nous donc tort de vous dire en commençant que Jacques Bujault était de mauvaise humeur quand il inventa son proverbe contre les foires?

\ 113 aUSERlËS SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

Le meilleur moyen de corriger les hommes qui ont de vilains défauts n*est pas de se mettre en colère et de leur dire de gros mots; racontez-leur plutôt quelque bonne histoire pleine de bons exemples. Celle de Kliyogg a fait du bruit au temps passé, et pour qu*on ne Toublie pas, nous allons vous la redire :

Nous sommes en Suisse, dans le canton de Zurich, à Wermelschweil, paroisse d'Uster. Si jamais vous passez par là, arrêtez-vous et demandez aux gens de Tendroit ce qu'il y a de remarquable chez eux. Tout de suite on vous montrera du doigt une maison bien vieille, et Ton vous dira : — C'est ici que demeurait Kliyogg, il y a une centaine d'années. — La maison par elle-même ne signifie rien ; elle n*est ni grande ni belle ; c'est un souvenir historique, pas davantage ; c'est la maison de Kliyogg, ou, comme nous dirions, nous autres, la maison de Petit-Jacques.

Ce Kliyogg n'était ni un général d'armée, ni un savant cracadémie, ni un bourgeois quelconque ; c'était tout simplement un cultivateur du pays, sachant tout juste lire et écrire. Son père, un brave homme, à ce qu'on dit, lui avait laissé en mourant des terres au soleil pour une valeur de 25,000 livres, mais l'hypothèque avait la main dessus et en tenait une bonne moitié. Restait donc nette et claire une valeur d'environ 12,000 livres, presque de la misère, attendu que Kliyogg n'était pas seul au monde. Il y avait là, sous le même toit, deux ménages bien fournis, celui de notre homme et celui de sou frère, un total de quinze personnes, et dans le nombre une dizaine qui n'étaient pas encore en âge do

travailler. Avec cela, ccrniment s'y prendre pour nouer les deux bouts à la fin de Tannée? Un homme ordinaire aurait, dans ces conditions, mangé le fonds et la rente lestement, et sans mener grasse vie. Kliyoog ne mangea rien, ne tendit la main à personne, ne laissa point pâtir ses enfants et se tira bien d'affaire. Du vivant de son père, il y avait un bouchon au-dessus de la porte : on vendait à boire au logis, et avec les profits du métier on vivait au jour le jour. La culture toute seule n'aurait pas sufS; le cabaret était la seconde corde de l'arc, et cette seconde corde valait mieux que la première. Kliyogg ne voulut pas entendre parler du bouchon ; il avait au dedans de lui un sentiment de véritable honnêteté, qui lui disait que l'argent mal gagné, venu de mauvaise source, ne portait point bonheur. — Je n'entends pas, se dit-il, que l'on vienne boire ici sans soif, s'enivrer, descendre au niveau des bêtes ; je ne veux pas avoir à me reprocher d'entretenir la paresse et de donner de fâcheux exemples à mes enfants. Une chopine de vin suffit à un homme pour le réconforter ; ceux qui en voudront plus iront boire ailleurs. Un cabaretier qui prétendait rationner sa clientèle ! cela ne s'était jamais vu. La femme et la belle-sœur firent le tapage dans la maison, se récrièrent contre une pareille folie et se crurent perdues. Kliyogg, que le bruit n'effrayait point, tint ferme et rationna les buveurs. Ceux-ci s'en allèrent, et il n'y eut plus à compter sur les profits du cabaret.

Kliyogg était ce que nous appelons un maître homme. Il avait sa manière devoir, ses idées à lui, ses combinaisons, sa philosophie, et ce qui lui passait par la tète, il Tapphquait sans se demander d'abord ce qu'en penseraient les voisins, ce qu'en diraient les langues du pays. Il laissait bourdonner l'opinion publique à ses oreilles sans en prendre souci ; il marchait à pieds joints sur les préjugés de son temps, an risque de les faire crier; il ne comprenait point l'utilité de hurler avec les loups, de chanter la gamme de tout le monde,

comme font les mendiants et les hommes qui veulent parvenir. Aussi Dieu sait comme Ton jasait sur son compte ; les commères en perdaient le boire et le manger ; ses voisins ne l'aimaient pas et en disaient pis que pendre. Kliyogg ne détournait point la tète pour si peu. Un seul reproche lui était sensible : c'était celui d*ètre un sectaire, un homme sans religion. Notez bien qu'il était au contraire très-religieux, trèscroyant, et qu'on avait failli l'enrôler un jour parmi les frères Moraves, mais il manquait parfois au sermon, il péchait de temps en temps par la forme. Un jour que le docteur Hirzel lui parlait de cela, Kliyogg lui répondit : « Combien n'y a-t-il pas de gens qui s'imaginent avoir tout fait lorsqu'ils ont beaucoup lamenté et soupiré ; qui croient que toute la dévotion consiste à être continuellement en prières ou occupé à des lecture pieuses, et qui sont d'ailleurs incapables de bien faire? De pareilles gens sont perdus pour eux et la société. Pour moi, je pense qu'il y a dix fois plus de mal à tromper quelqu'un d'un seul denier, que de manquer à un sermon. » Nous en savons qui sont un peu de cet avis, mais nous eu savons aussi qui n'en sont pas. Évidemment, Kliyogg était un raisonneur de la pire espèce.

Patience, vous ne connaissez pas encore notre paysan de la paroisse d'Uster. Suivez-nous di^ns son intérieur pour le mieux voir. Tout reluit dans cette maison; chaque chose est à sa place ; c'est pauvre, mais c'est propre, et la propreté est un bon signe. dans une ferme. Les femmes y sont vêtues décemment, mais sans coquetterie ; les enfants oïft des sarreaux de solide toile, qui servent aussi bien le dimanche que les autres jours de la semaine ; les hommes sont en tenue de travail. Kliyogg ne veut pas de luxe chez lui ; il s'en moque et. pense qu'un bel habit sur le dos d'un âne n'ep ferait jamais un personnage distingué. Cependant, il y a dans l'armoire de sa femme un surtout de coutil gris avec des agrafes en fer. 11 sert pour son frère aussi bien que pour lui, et seulement les jours de grande fête, ou pour aller à Zurich.

Quand l'un sort, Tautre reste à la maison, non point à cause du surtout qui ne saurait en habiller deux à la fois, mais parce que c'est une règle établie en vue des enfants. On ne les laisse point seuls; Kliyogg veut qu'on les élève à son image, dans l'amour et la crainte de Dieu, mais en même temps, à distance respectueuse du commun des mortels. Il ne leur permet pas de courir les mes, d'aller à l'école et d'en revenir en compagnie d'autres enfants qu'il trouve mal élevés et qui pourraient apprendre aux siens de vilains mots et de vilaines choses. Son frère et lui sont leurs instituteurs. Ils leur enseignent ce qu'ils savent, à lire et à écrire; le maître d'école de l'endroit ne leur en enseignerait pas davantage. Cela fait causer, cela fait crier ; Khyogg laisse dire les gens et se moque de l'opinion d'autrui : — f Qu'on me loue ou qu'on me blâme, répond-il, je n'en deviendrai ni meilleur ni pire. » Cet homme est gouverné par une idée fixe qu'il ne confie pas au premier venu : c'est de former une petite société dans la grande, d'établir chez lui le noyau d'une famille de cultivateurs comme celle des Jault dans la Nièvre, des Pignon en Auvergne, des Valdajot dans les Vosges. Il ne les connaît pas ; il n'en a jamais ouï parler, mais, sans le savoir, il marche dans leur principe et rêve pour l'avenir le même but. Or, pour en venir là, pour régénérer l'espèce dans sa famille, il est tout naturel qu'il l'isole de son mieux, qu'il rompe avec les habitudes reçues.

Dans la maison de Kliyoog, la nourriture n'est pas délicate; les bons morceaux sont inconnus. On y mange des pommes de terre, du pain de seigle et des légumes cuits avec du lard coupé par petits morceaux. On y boit de l'eau ; mais ceux qui travaillent aux champs emportent avec eux une chopine de vin. C'est de l'huile pour la lampe, quand la force s'en va et que la mèche charbonne.

N'allez pas croire que les quinze personnes du logis ont leur place à la grande table. Kliyogg n'entend pas raison sur ce chapitre. Les petits mangent à côté des grands, sur le plan-

cher, par terre, c Tant que rhomme ne travaille pas, dit le paysan suisse, il n'est d*aucun secours à la société, il ne saurait être considéré que comme un animal qui a le droit de manger, mais qui ne doit pas s'asseoir à table. » La raison serait bonne si elle s'appliquait à des hommes faits, mais elle ne vaut rien quant aux enfants.

Chez Kliyogg, on ne connaissait de fêtes d'aucune sorte. Il tenait pour ridicules et absurdes les gens qui vivent mieux le dimanche qtie les jours ouvrables, et ceux aussi qui ont la coutume de donner grasse chère et force brocs de vin aux ouvriers à la fin des travaux. L'homme ne travaillant pas le dimanche, il ne voyait pas la nécessité de le nourrir mieux qu'à la besogne ; ce que ses voisins dépensaient en fêtes pour les ouvriers, il le dépensait, lui, pendant le cours de leurs travaux, afin de prouver que l'avarice ne le dirigeait point.

Voilà l'homme, voilà Kliyogg, et maintenant que vous avez fait connaissance avec lui, nous vous dirons comment s'y prit ce cultivateur pour servir régulièrement les intérêts de sa dette, augmenter le rapport de son petit domaine, vivre heureux où d'autres seraient morts de misère, et devenir pour toute la Suisse un modèle dont chacun s'entretient encore.

Aux yeux du vulgaire, Kliyogg passait pour un original, non-seulement dans sa manière de vivre, mais aussi dans sa manière de cultiver. Du caractère dont on le sait, il n'était pas homme, on le pense bien, à régler son horloge sur celle de l'endroit et à faire ime chose pour cette seule raison qu'on l'avait faite de tout temps. 11 avait sa tête à lui, son jugement à lui, et il s'en servait. Il n'était pas, en un mot, de ceux qui consultent les usagés d'un pays, bons ou mauvais, comme l'on consulte un baromètre, et s'y soumettent les yeux bandés. Aussi les anciens de la paroisse, les hommes d'expérience haussaient les épaules et voyaient les choses en noir. (( Avec ses nouveautés et ses sottises, disaient ils, vous verrez que Kliyogg finira mal, que ses terres y passeront, et

KUYOGG OU PETIT-JACQUES. Ml

qu'avant peu d'années il ne lui restera plus en propre ni champ ni maison. » Ces propos-là ne manquaient pas de revenir aux oreilles de Kliyogg, et il répondait : « Nous ver» rons bien. »

Le domaine de notre paysan suisse se composait de quatrevingt-quatorze arpents de Zurich, dont quarante-cinq en terres labourables, quinze en prairies à faucher, vingt-quatre en pâtures et dix en bois. Son bétail comprenait tout simplement quatre vaches laitières, trois bœufs de travail, un cheval et deux porcs. Au dire de beaucoup, ce n'était point assez d'un cheval pour l'exploitation; mais au dire de Kliyogg, cette béte était de trop. « Il parait déterminé à s'en défaire, écrivait Hirzel, et du produit de cette vente il augmenterait le nombre de ses bœufs. L'entretien d'un cheval est, dit-il, très-coûteux; cet animal consomme autant de foin qu'une vache; outre lavoine qu'il lui faut de plus, on doit encore compter au moins une pistole par an pour le ferrage. De plus, le cheval en vieillissant diminue de prix, au lieu qu'un bœuf dans ce cas-là se met à l'engrais et se revend avec quelque bénéfice. En un mot, il a supputé qu'on pouvait entretenir deux bœufs avec ce qu'il en coûte pour un cheval. On peut dire encore que le fumier de cheval n'est pas à beaucoup près d'un aussi bon usage pour les terres que celui des bétes à cornes. »

Nous sommes un peu de l'avis de notre paysan; nous croyons que, dans les contrées montagneuses et les terrains légers, notamment, il y a de l'avantage à se servir des bœufs et de la perte à se servir des chevaux, surtout quand ceux-ci ne sont déjà plus jeunes. Nous croyons aussi que, dans les mêmes contrées, le fumier d'étable est plus profitable que le fumier d'écurie.

Khyogg avait l'œil sûr; il avait remarqué que Tétjit d'infériorité dans lequel se trouvait la Suisse apicole provenait du défaut d'engrais. 11 commença donc par nourrir ses bêtes à l'étable, afin de ne rien perdre de leurs déjections; puis il

se creusa la tête pour découTrîr des engrais supplémentaires. Ce n'était point assez pour lui de prodiguer à ses bêtes les litières de paille, de feuilles, de mousses, de menues branches de pin .et de sapin ; il imagina un autre moyen de se procurer de l'engrais liquide à volonté. Ce moyen, le voici : Dans le voisinage de ses t^s de fumier, il ouvrit sept grands trous carrés et les garnit de planches au fond et sur les côtés, en sorte qu'ils ressemblaient assez bien à des caisses enfouies dans le sol. Au fond de ces trous, il jeta quelques pelletées de fumier de vache bien pourri, et versa sur ce fumier plusieurs seaux d'eau bouillante, d'abord, puis de l'eau de puits, jusqu'à ce que les fosses fussent remplies. Au bout de trois semaines, il eut ainsi, et à peu de frais, de l'engrais liquide, dont il arrosa ses champs, ses prés et ses fumiers au besoin. Il s'en trouva bien, à ce qu'il paraît, car il continua, les années d'après, de fabriquer des engrais à discrétion par le même procédé.

Kliyogg eut, après cela, l'idée de convertir en fumier les menues branches de sapin et les mauvaises herbes, sans les donner en litière aux bêtes. 11 en fit des tas bien pressés, au bord même de ses fosses à purin, couvrit ces tas de terre et les arrosa journellement avec son eau croupie, de façon à les réduire en excellent terreau.

Plus Kliyogg se créait de ressources, plus il en cherchait de nouvelles. Un jour, il entend dire que dans le bailliage de Regensperg, les cultivateurs faisaient merveille avec la marne, et tout de suite sa tête travaille; il ne dort plus, il veut savoir quelle mine a cette marne. 11 part donc pour le bailliage en question, demande à la voir, questionne les gens de l'endroit sur la manière de s'e.n servir, revient chez lui, et se met à la recherche dans l'espoir de découvrir un dépôt de marne dans sa propriété; mais il ne découvre rien. Si nous citons ce détail, c'est pour établir que Kliyogg n'était pas homme à reculer devant les innovations. U voulait de l'engrais, au plus bas prix possible, s'entend; il en cherchait partout, et de tout bois

faisait flèche sous ce rapport. Non content d'avoir sous la main les plus beaux fumiers du village, d*aToir de l'engrais liquide à discrétion et à pleines fosses, il pelait encore ses vieilles pâtures, levait de minces gazons, les lajssah à l'air deux années durant, et les transportait ensuite dans ses prairies ou dans ses champs pour les améliorer. 11 avait soin aussi de faire des transports de terres légères dans les terres fortes et de terres fortes dans les terres légères.

Kliyogg, à force de fumures, ne tarda pas à augmenter le rendement de ses terres, à en faire les perles du canton ; et ceux qui riaient, dans le principe, finirent par s'avouer battus. 11 améliora aussi trés-r«apidement ses prairies, en répandant de la cendre de tourbe sur celles qu'il ne pouvait arroser à l'eau courante, et, pour les autres, en faisant passer cette eau courante sur des gazons pourris, répandus de loin en loin dans les rigoles principales. 11 tenait pour mauvaise celle qui venait des tourbières et favorisait la croissance des joncs et des mousses; il tenait, au contraire, pour excellente celle où poussaient le cresson et la véronique baccabunga.

Notre intelligent cultivateur appréciait très-bien Tinconvénient de courir plusieurs liétres à la fois, de trop agrandir ses cultures, au lieu de chercher à les améliorer. (( Comment veut-on, disait-il, qu'un cultivateur qui n'est pas encore parvenu à donner à son bien la meilleure culture possible, puisse en venir à bout, si, en augmentant l'étendue de son domaine, il se met dans le cas de partager bien davantage son attention et ses travaux? 11 est certain que son bien ainsi accru ne lui rapportera pas plus qu'il ne faisait avant qu'il eût songé à l'augmenter, la fertilité d'un terrain se soutenant toujours en raison exacte du travail qu'on y met. On trouvera même que, si l'on n'emploie, dans un domaine dont on a augmenté l'étendue du double, que la même quantité de travail qu'on y mettait avant d'en avoir doublé l'étendue, ce terrain ainsi doublé rapportera encore moins qu'il ne faisait lorsqu'on n'en possédait que la moitié. On peut donc

avoir trop de terrain, comme on peut avoir trop de bêtes, dans le cas où Ton n'a pas de quoi les nourrir. »

C'est à Kliyogg que Ton doit Fintroduction du trèfle en Suisse comme prairie artificielle. Ce fut lui qui encouragea, par Texemple, la culture des pommes de terre, dont il faisait déjà le plus grand cas, alors qu'en France il n'en était pas question; ce fut encore lui qui donna Texemple des assainissements par les fossés couverts; ce fut Kliyogg, enfin, qui imprima le mouvement à l'agriculture suisse, qui la sortit de la vieille ornière et la poussa dans les voies nouvelles.

De son vivant, Kliyogg ne fut point prophète dans sa paroisse, mais il faisait du bruit ailleurs; on venait le voir de loin comme un phénomène. On l'appelait le Socraterustique^ on jetait son nom à tous les vents; les savants recherchaient sa compagnie, le questionnaient et l'exaltaient; tout le monde enfin en était à se demander comment un cultivateur, couvert de dettes et chargé de famille, avait pu se soutenir, se dégager et finir même par acheter du bien. C'était, en effet, un tour de force, quelque chose de miraculeux.

Aujourd'hui que Kliyogg n'a plus de jaloux, plus d'envieux, les cultivateurs suisses l'offrent pour modèle à leurs enfants et vénèrent sa mémoire. Petit^Jacques est devenu un grand homme. En France, nous lui payons, nous aussi, un juste tribut d'éloges, non pas sous le nom de Kliyogg, mais sous celui de Jacques Gouyer, qui est bien le sien aussi.

Page 1