DEUXIÈME PARTIE
Toutes les fois qu'il s'agit de choses qui ne nous regardent pas, nous sommes là. Nous mettons Toreille aux portes et l'œil au trou de la serrure, afin de savoir ce qui se passe chez le voisin. Une conversation s'engage à côté de nous, entre gens qui ne nous intéressent pas et sur des choses qui ne nous intéressent pas davantage ; tout de suite la langue nous chatouille et nous y mettons notre mot. Mais qu'il s'agisse de choses que nous devrions connaître, que nous devrions interroger tous les jours et ne jamais perdre de vue, la curiosité n'y est plus, nous restons indifférents. Ainsi, par exemple, voici des herbes et des arbres qui poussent dans nos champs et dans nos jardins, qui nous rendent des services, tantôt d'une sorte, tantôt d'une autre, qui sont parmi nous, à côté de nous, du matin au soir, et leur vie durant. Les connaissons-nous seulement? Pas le moins du monde. A force de les voir, nous ne les apercevons même plus. Nous demandons-nous comment ces herbes et ces arbres vivent? Nullement. Le bon Dieu se
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charge de TafTaire^ et nous nous en rapportons à lui. Cette indifférence nous parait fâcheuse ; secouons-la bien vite, si nous voulons que les progrès agricoles se fassent.
On va nous dire que nous prenons à tâche l'impossible, que nous ne réussirons pas à nous faire comprendre, que nous semons dans une terre qui n*a été ni labourée ni fumée et que nos graines ne lèveront pas. C'est ce que Ton verra. Nous croyons, nous autres, qu'il suffit du gros bon sens pour saisir bien des choses, quand ces choses sont dites tout simplement, sans façon, en forme de causerie familière.
Aujourd'hui, nous allons vous dire la manière de vivre des végétaux. Prêtez l'oreille et suivez bien. Prenons un petit arbre, sortons-le de terre avec la pioche ou la bêche, afin de l'avoir tout entier sous la main, et observons-le des pieds à la tête. Nous avons d'abord la partie cachée qui comprend les racines, puis la partie découverte qui comprend la tige, les bourgeons et les feuilles. Parmi les racines, nous en voyons de grosses et de moyennes, puis de toutes petites que l'on appelle radicelles. A l'extrémité de ces radicelles sont des espèces de suçoirs qui ne s'aperçoivent bien qu'à la loupe et au microscope, et que les savants nomment spongioles, comme qui dirait petites éponges. Ce sont ces spongioles ou suçoirs qui tiennent lieu de bouches aux racines, qui sucent la nourriture dans la terre, qui la pompent et s'en gorgent. Passons maintenant à la partie découverte de l'arbre et voyons de près la tige et les branches. Nous avons d'abord la première écorce, la plus épaisse, celle qui est à l'air, puis, en dessous de celleci, une seconde écorce verdâtre. C'est cette seconde écorce que les savants nomment liber, parce qu'elle se compose de petits feuillets à la manière de ceux d'un livre (en latin liber). Sous le liber, nous remarquons le bois blanc, autrement dit l'aubier ; enfin, plus avant que cet aubier, en nous rapprochant du cœur de la tige ou de la branche, nous avons le bois proprement dit, le bois dur.
Un mot à présent sur les bourgeons.
Il est temps que les praticiens renoncent à leur jargon de localité, sans quoi les efforts des" sociétés d'horticulture n'aboutiront à rien. C'est à eux à adopter les expressions de la science, non à la science à adopter les leurs, car elles changent de localité à localité, et tout savant qui, pour se faire mieux comprendre, risquera un pas de ce côté, ne réussira qu'à perpétuer la confusion. M. Lecoq nous en fournit la preuve quand il nous dit :
« Au point de vue de l'horticulture, le premier bouton qui parait à l'aisselle d'une feuille est un œil; plus tard, c'est un bourgeon; quand ce dernier se développe, c'est un scion; quand le développement du scion s'arrête, il devient une branche. »
Ceci peut être exact dans le Puy-de-Dôme ; ce ne l'est plus à Paris. Ici les bourgeons du botaniste sont toujours les yeux du Jardinier. Les bourgeons du Jardinier sont les rameaux herbacés ; ces rameaux, en s'aoûtant, c'est-à-dire en prenant la consistance ligneuse, deviennent scions ou rameaux proprement dits. Quant aux branches, ce sont les rameaux qui ont reçu la taille ou qui ont plus d'un an, et dont les yev^ vont se développer à leur tour.
Gardons-nous le plus possible d'enrayer au milieu de ce patois ; nous n'en sortirions pas.
M. Duchartre a fait, à ce propos, dans V Encyclopédie de ï Agriculteur^ des observations auxquelles nous adhérons sans réserve : .
« Il est essentiel, dit-il, de faire remarquer le vague et la confusion que les cultivateurs mettent habituellement dans l'emploi des mots bourgeon et bouton. Au lieu d'imiter les botanistes qui nomment bourgeon le germe d'une nouvelle pousse, ils appellent celui-ci œil, gemme, bouton, etc.; ils nomment ensuite bourgeon la nouvelle pousse développée, c'est-à-dire le scion ou rameau. Cet emploi défectueux de mots qui ont une acception consacrée et rigoureuse entraine de graves inconvénients, dont le moindre est que, pour com-
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prendre lea textes les plus simples daiis lesquels se trouvent les mots de bourgeon et bouton, il faut avant tout savoir s'ils sont employés par un botaniste habitué à toute la rigueur de la langue scientifique, ou par un horticulteur qui préfère se servir d un langage sans précision et fait, ce semble, pour faire naître à chaque instant l'incertitude et Téquivoque. i
Entendons-nous donc bien sur la portée des mots. Nous devons appeler bourgeon ce que dans nos campagnes nous désignons par les mots d'yeux, de boutons .et de bourres. Ce sont ces bourgeons qui, en se développant et crevant, nous donnent des feuilles, des fleurs et de petits rameaux qui tantôt se développent mal et prennent dans le jargon des jardiniers les noms de dards, lambourdes, brindilles, chiffonnes, cochonnets, etc., etc., qui tantôt deviennent de grosses branches. 11 est bon de vous dire encore, en passant, qu'il n'y a pas entre les feuilles et les fleurs la différence qu'on suppose. Les fleurs sont toiit simplement des feuilles d'une autre couleur et arrangées autrement que les autres ; c'est un fait connu dans la science, et les preuves sont là. Questionnez les bons jardiniers, et ils vous diront qu'avec un bourgeon pointu qui donnerait tout simplement des feuilles, si on le laissait aller à sa guise, on peut avoir des fleurs, pourvu qu'on le tourmente, qu'on l'éborghe avec les ongles. Ils pourront vous dire aussi qu'en faisant souffrir un arbre, on met à fleurs des bourgeons qui, sans cela, ne produiraient que des feuilles vertes. Il est donc clair comme le jour que les. fleurs et les feuilles ordinaires sortent du même nid.
Nous en savons assez maintenant pour expliquer la manière de vivre des végétaux, de façon à être compris.
Les suçoirs qui terminent les petites racines boivent goutte à goutte la nourriture liquide qui se trouve à leur portée dans la terre. La nourriture sèche ne saurait leur convenir ; et alors même que les vivres seraient en poudre bien fine et mélangée à l'eau, cette poudre fine, cette poussière invisible ne passerait pas. Il faut qu'il y ait dissolution complète, que les vivres
fondent dans le liquide, comme fondent le sucre, le sel de cuisine ou la potasse, pour qu'ils pénètrent. Sans humidité dans le sol et sans substances solubles, la végétation s'arrête comme on le voit après une longue sécheresse. Ceci bien entendu, poursuivons. L'eau, chargée de substances nourricières, entre par les spongioles ou suçoirs et arrive aux grosses racines. Aussitôt entrée, nous lui donnons le nom de sève. Jusqu'ici, rien de plus simple à concevoir, un enfant ne se le ferait pas répéter ; mais vous allez nous demander comment cette sève, une fois en route, monte si lestement tout en haut des arbres, au point de parcourir par moments l'espace d'un mètre et demi en une heure, au dire de« gens qui prétendent l'avoir suivie de près. C'est ici que commence Fembarras pour nous.
Vous saurez que le bois est rempli de cellules et de vaisseaux où chrcule la sève, comme le corps humain est rempli d'artères et de veines où circulé Iç sang. Seulement, les vaisseaux et les cellules du bois sont si petits, que les meilleurs yeux ne les aperçoivent point: On doit, pour les bien voir, prendre des verres grossissants, et c'est là ce qu'ont fait et ce que font les savants ; encore, après s'être fatigué les yeux sur les verres en question, n'ont-ils pas toujours l'air content, n'ontils pas toujours distingué les organes aussi nettement qu'ils Tauraient voulu.
Maintenant que vous avez une idée de l'intérieur du végétal, revenons à la sève. Elle passe du suçoir dans une première cellule, de celle-ci dans une seconde en filtrant à travers de fines cloisons, de la seconde dans une troisième, et ainsi de suite par iiltration de bas en haut, pour passer de là dans de tous petits tubes ou vaisseaux qui la conduisent rapidement vers les sommités. Cette ascension de la sève, cette marche en remontant vous étonnera peut-être ; elle ne vous semblera pas naturelle ; mais ne vous hâtez point de secouer la tête, nous allons vous donner l'explication de la chose en deux mots.
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D'abord^ elle obéit à une force d'aspiration que nous nommons force vitale. On la constate, on ne l'explique pas. Cette force vitale est dans les bourgeons. Ils appellent la sève, c'est positif. Mais ce n'est pas tout; il y a d'autres forces qui agissent avec celle-là.
Si vous placiez dans un vase plein d'eau de pluie, par exemple, une petite vessie bien mince qui contiendrait de l'eau salée, celle du vase, la plus légère, traverserait la vessie, pour se mêler à l'eau salée, plus vite et plus abondanunent que l'eau salée ne sortirait de la vessie pour se mêler à l'eau de pluie. Or vous noterez que les cellules des végétaux sont pour ainsi dire de petites vessies qui tiennent toutes les unes aux autres et qui renferment des liquides plus lourds, à volume égal, plus denses que les liquides pris à la terre par les suçoirs des racines. Ces derniers, par conséquent, ont une tendance à traverser tes cloisons pour se mêler aux liquides plus lourds, et ils arrivent de la sorte dans les petits tubes ou petits conduits creux. Une fois là, il se passe ce qui se passe avec une mèche de lampe. La sève monte toute seule dans le végétal comme l'huile dans la mèche. Elle arrive ainsi aux bourgeons, qui l'attirent pour s'en nourrir et se développer. Arrivée là, une certaine quantité d'eau, chauffée par la chaleur atmosphérique, s'évapore, s'en va dans l'air. Or cette eau n'est remplacée par rien, et il en résulte qu'il se forme des vides dans les conduits dç la sève. Or vous savez ce qui arrive quand vous faites le vide dans un corps de pompe en éleVant le piston ; l'eau du puits, pressée par l'air, en dehors, monte vite. Eh bien ! le même effet se produit dans les vaisseaux sèveux où se forment des vides ; la sève s'y précipite ainsi que l'eau dans le conduit de la pompe.
En résumé, quatre causes sont indiquées comme favorisant la montée de la sève. La première, c'est la force vitale ; la seconde, c'est la propriété qu'ont les liquides de chercher à se mêler à d'autres liquides plus pesants qu'eux ; la troisième, c'est la propriété qu'ont les liquides de s'élever, dans les con-
GOMMENT VIVENT LES VÉGÉTAUX . m
dmtsd^un diamètre très-petit, au-dessus de leur niveau, comme cela se remarque dans les mèches de lampe, dont les fils tordus forment des petits conduits. La quatrième cause, c'est la pression de Tair, la même qui nous explique l'ascension de Peau dans un corps de pompe ou du mercure dans un baromètre.
Les conduits par où s* élève la sève se trouvent surtout dans le bois blanc, dans Taubier. A mesure que le bois durcit, ils sont étranglés ; ils s'engorgent et ne fonctionnent plus. Dans les végétaux à bois tendre, ainsi que dans les herbes, la sève circule partout.
Dès que la sève montante se trouve dans le voisinage des feuilles, celles-ci fonctionnent un peu à la manière des poumons chez les gens et la modifient, de même que l'action des poumons modifie le sang. Les gaz qui forment Tair entrent par le dessous de ces feuilles, par la partie qui n'est pas lustrée, arrivent jusqu'à la sève, lui donnent des qualités qu'elle n'avait pas, et la rendent bonne à faire du bois. Ainsi modifiée, la sève en question prend le nom de cambium ou sève descendante. Alors, en effet, elle redescend jusqu'au bout des racines, non point par les vaisseaux et les cellules d'où elle est venue, mais entre le bois blanc et Técorce. En descendant ainsi, elle forme une couche nouvelle de bois blanc sur la couche de l'année d'avant et un nouveau feuillet de liber. Vous voyez que, de cette façon, le bois augmiente de volume par le dehors et l'écorce par le dedans ; c'est pour cela que la plus vieille écorce, la première faite, finit par ne plus pouvoir Contenir le bois, et alors elle se rompt, elle se fendille, elle éclate comme un moule trop bourré.
Pour comprendre tout ce que nous venons de raconter, il n'est pas nécessaire, à notre avis, de savoir le grec, le latin et d'avoir en poche un diplôme de savant. Le premier venu, s'il se donne la peine de nous lire avec attention, saura parfaitement à quoi s'en tenir sur la marche montante et descendante de la sève, et, le sachant, il en tirera de lui-
même les conséquences, il se dira par exemple, les choses que voici :
1" Il importe que TeKlrémité des radicelles soit vivante au moment de la transplantation des arbres, sans quoi les spongioles ne fonctionneraient pas.
2^ L'eau est indispensable aux végétaux, puisqu'ils ne vivent que de substances en dissolution.
5** L'eau trop riche en sels, par conséquent trop pesante, ne saurait monter dans les cellules ; d'où il suit qu'il y a toujours avantage à affaiblir les engrais liquides avant de s'en servir pour arroser les récoltes.
4** Il doit y avoir de l'inconvénient à placer les racines des végétant en contact immédiat avec de puissants engrais, toujours par la raison que l'eau du sol se chargerait d'une trop grande quantité de sel, deviendrait plus dense que le. liquide des cellules et ne monterait par conséquent pas. Il s'ensuit, d'autre part, que les engrais en couverture ne sont peut-être si avantageux que parce que l'inconvénient signalé n'est pas à craindre avec eux.
5"^ Toutes les fois que l'on veut empêcher la sévé de monter dans une branche, il suffit d'enlever des bourgeons à bois ou d'entailler l'aubier au-dessous de cette branche. Il est facile de même d'arrêter cette sève à la hauteur d'un bourgeon que l'on veut développer, rien qu'en entamant l'aubier avec la serpette au-dessus de ce bourgeon. Par ce moyen les cellules ou les vaisseaux sont coupés, et la sève s'y arrête quelque temps.
6° Si l'on avait, au contraire, un intérêt quelconque à arrêter la sève descendante ; si, par ce moyen, Ton voulait mettre un rameau à bois ou hâter la maturation d'un fruit, il suffirait ou de serrer l'écorce contre l'aubier au moyen d'un lien, ou d'enlever un anneau de cette même écorce, ou de courber un peu la branche pour obtenir un étranglement dans la partie coudée.
7" La dernière conséquence ^ tirer enfin de ce qui précède,