‹ Causeries sur l'agriculture et l'horticultureChapitre 50 sur 64 · TROP D'ENGRAIS DANS LES VILLES · texte numérisé non relu

TROP D'ENGRAIS DANS LES VILLES

pas d'inconvénient à avoir ses poches trouées, parce que, l'argent qui en tomber^ sera, dans la plupart des cas, ramassé par quelqu'un lot ou tard, le jour mêrae,dans la quinzaine, ou dans deux mille ans.

Hais ce quelqu'un Temploiera-t-il aussi utilement que nous? Cet engrais, qui court à l'aventure sur les pentes de nos villes . et de nos bourgs, qui nourrit jusqu'à Findigestion les prairies de tel ou tel, ne pourrait-il pas nourrir très-copieusement le double et le triple d'herbages, si l'on se donnait la peine de le recueillir et de le répartir convenablement?

C'est toujours facile à dire, mais c'est quelquefois difficile à faire, souvent même impossible, quand il faut opérer sur des masses énormes et étendre au loin les bénéfices de la répartition, parce que dans ce cas, les frais de transport deviennent un obstacle insurmontable. L'échange entre les petites villes, les bourgs et les campagnes d'un rayon rapproché peut être réalisé, et il serait à désirer qu'il le fût; pour en venir à bout, il faudrait d'abord triompher de certains préjugés qui n'existent plus du côté de Lille ni di^ côté de Lyon, mais qui, autre part, sont fort enracinés. Quant a l'échange complet entre la plupart de nos principaux centres et leur rayon d'approvisionnement qui se mesure par plusieurs centaines de kilomètres, on ne saurait y arriver, nous le répétons, qu'à l'aide de la navigation, et aussi longtemps que nous n'aurons pas réduit à un chiffre raisonnable nos frais de transport, le gaspillage continuera d'avoir lieu, et l'échange ne se fera pas convenablement.

S'il n'y a pas assez d'engrais dans nos campagnes, c'est bien, il faut en convenir, sinon la faute des cultivateurs, au moins celle des hommes qui, pouvant les instruire, les abandonnent à leur ignorance.

Permettez-nous, à ce propos, de reproduire un petit dialogue cjjii date de plusieurs années.

— Nos terrains valent mieux que leur réputation, nous disait un villageois, et nous ne serions guère en peine de le

faire voir si la graisse (engrais) ne manquait pas. Ce n'est point comme autour de Paris, où les terrains ne valent rien ou pas grand'chose, ce qui ne les empêché pas d'avoir un renom de jardins/ à cause du fumier qu'on leur donne, en Veux-tu en voilà. Abondance là-bas, disette chez nous, et à ce point que vous ne trouveriez pas une pauvre charretée de fumier si voijis en aviez besoin.

— A qui la faute?

— Je n'en sais rien.

— Cest que vous ne voulez pas le savoir. Si les habitants de Paris s'avisaient un beau jour de fermer leurs portes à double tour, et d'aller passer plusieurs années à la campagne, l'ertgrais deviendrait rare aussi et les cultivateurs des environs s en apercevraient à leurs dépens.

— C'est facile à comprendre. Où il n'y a ni bêles, ni gens, on ne saurait produire de graisse pour les terres.

• — C'est juste ; si vos vaches pouvaient, comme dans cwr taines contrées, passer les jours et les nuits de toute Tamiée eh plein air, au pâturage, vous n'auriez pas de quoi fumer trois touffes de pommes de terre. Mais si, en retour, vous les gardiez le plus possible à Tétable, au lieu de les envoyer aux friches, vous auriez dix fois, vingt fois, cent fois plus de fumier que vous n'en avez.

— Je ne saurais dire non.

— Alors, pourquoi ne le faites-vous^ pas ?

— Parce que mes quatre vaches me mangeraient trop de milliers de foin et me dépenseraient eu litière plus de paille que je n'en possède.

— Soit ; mais supposons qu'au lieu de quatre vaches, vous n'en conserviez que deux, l'affaire prendrait nécessairement une autre tournure. On se les arrache en ce moment sur les foires ; vous les vendriez .pour le moins à raison de deux cents francs chacune ; total, quatre cents francs. Avec cette somme vous achèteriez du foin, qui n^est pas cher, et de la paille qui n'est pas chère non plus. Vous nourririez vosdeui vaches à

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l*étable et copieusement ; vous les literiez fort, aussi longtemps que les provisions le permettraient, et vous arriveriez ainsi à ramasser /sous vos deux bêtes, trois fois, quatre fois plus de fumier et de meilleur fumier que n'en font les quatre, puisque celles-ci passent la moitié de Tannée dehors.

— C*est la pure vérité.

— Eh bien, puisque vous reconnaissez les avantages du conseil, suivez-le. Avec le fumier que vous aurez en plus, vous étendrez de suite votre culture; vous ferez plus de paille et plus de fourrages que vous n'en faites d'habitude ; vous vendrez du grain pour acheter une troisième vache que vous nourrirez à Tétable à côté des deux autres, et votre tas de fumier se grossira d'un tiers. Vous continuerez, après cela, d'augmenter votre culture; vous achèterez une quatrième vache, parce que vous aurez de quoi l'entretenir, puis une cinquième, puis une sixième, attendu que Tune amène l'autre, toutes les fois que le ménage est convenablement tenu. .

— Il n'y a pas à dire non.

— Vous voyez donc bien que si l'engrais vous manque, c'est uniquement parce que vous ne savez pas le produire, quand cependant la chose est si simple qu'un enfant la comprendrait.

Nous n'ajouterons à ce dialogue que deux mots. L'engrais d'étable, quelque abondant qu'on le suppose, ne saurait dis* penser des autres engrais. Les animaux ne sont pas les seuls consommateurs de la ferme ; les hommes mangent aussi, et pour que la restitution soit complète, il est nécessaire que tous- les déchets de la consommation, d'où qu'ils proviennent, retournent au sol,

m CAUSERIES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

De L'iNciNéRATiON DBS ÉTEULEs. — Les vieuxusages agricoles ont quelquefois leur bon côté, et Ton doit toujoursy regarder à deux fois avant de les critiquer et de les rejeter. Ainsi, par exemple, rincinération des éteules, après la récolte, nous semble être une excellente méthode. Elle est vieille comme le monde ou à peu près ; elle s* en va de siècle en siècle ; elle se perd, et c'est à peine si, de loin en loin, on la retrouve dans des localités tout à fait arriérées en matière d'agriculture, mais ce n'est point une raison pour la condamner. Pour notre compte, nous l'approuvons et sommes tenté de croire qu'elle a pour résultat non-seulement de détruire une bonne partie de la vermine des champs, selon l'énergique expression des paysans du Charolais, mais encore de rendre à la terre une partie des matières minérales que les plantes lui ont prises.

Les cultivateurs qui pratiquent l'incinération ne connaissent ni la faux ni la sape ; ils en sont encore à la faucille des temps primitifs et moissonnent haut sur tige. Puis, dès que les éteules ont été parfaitement desséchées par le soleil et que le vent souffle dans une direction qui leur convient, ils allument sous ce vent, et à Tune des extrémités dudiamp, fcoit de la paille, soit de l'herbe sèche, et tout aussitôt la flamme chassée court sur les éteules et les dévore en courant Les œufs d'insectes, les larves, et sans contredit la plupart des insectes parfaits qui se trouvent sur la terre ou à la base du chaume, sont grillés dans cette opération rapide. Si Ton procédait ainsi partout sur les éteules des céréales, des colzas et des navettes, on se déferait immanquablement d'une

quantité prodigieuse de petits ennemis, parmi lesquels se trouveraient les saperdes et les altises, peut-être, à Tétat d'œufs.

On va nous objecter que si Tincinération des éteules de céréales est facile, il n'en est pas précisément de même de celle des tiges des colzas et des navettes, qui, au lieu d'être ramassées par touffes, sont fort claires. Cela est vrai, mais on pourrait la faciliter en éparpillant parmi ces tiges quelques poignées d'herbes sèches ou de paille qui entretiendraient et ranimeraient l'incendie à propos. 11 n'y aurait pas là, convenez-en, matière à de gros sacrifices, et si, en fin de compte, on arrivait par ce moyen à se débarrasser des altises, c'est-àdire des puces de terre qui font tant de mal à toutes les plantes de la famille des Crucifères, qui ,mangent en moins de huit jours des récoltes considérables, on serait largement indemnisé de ses peines et de ses petits frais.

L'incinération des éteules ne borne pas seulement ses effets à la destruction des insectes et à un commencement de restitution, ce qui déjà est fort beau ; elle détruit en outre beaucoup de mauvaises graines, par conséquent beaucoup de mauvaises herbes, et rien qu*à ce titre, elle mérite d'être recommandée.

Du CEHDRAGE DES TERRES. — Lcs ccudres occupent uuc place très-honorable parmi nos engrais minéraux, et ce n'est pas d'aujourd'hui que leur réputation est solidement établie. Les anciens en faisaient grand cas, et il n'est peut-être pas inutile de rappeler que les Romains et les Gaulois brûlaient leurs fumiers assez souvent pour en avoir les cendres. On assure qu'il existe encore des contrées arriérées où cet usage s'est maintenu.

Il y a cendres et cendres nécessairement.

Les cendres de houille ne valent pas les cendres de tourbe, et celles-ci, à l'exception des cendres de Hollande, ne valent pas les cendres de bois. En disant ceci, nous n'apprenons rien de nouveau, assurément. On sait de même que la qualité des

us aUSERŒS SUR I/AGRIGULTURE ET L'HORTIGULTURE.

ccndrea, t^mme engrais, dépend de l'âge du bois et de la nalure des essences ; mais ce que Ton ne sait pas assez, c'est que les cendres des pays schisteux différent de celles des pays calcaires. Dans les premiers, le bois rend très-peu de cendrés, beaucoup moins, selon nous, que le bois de nos contrées calcaires ; les cendres en question n'ont pas la même couleur que les autres : elles sont d'un gris de fer assez foncé ; le bois, quelle que soit son essence, ne crie pas, ne s'affaisse pas lentement dans le feu avant de se rompre ; il se rompt brusquement, par surprise, au moment où Ton s'y attend le moins.

Cette différence provient évidemment de ce que les cendres des terrains calcaires sont très-riches en carbonate de chaux, tandis que celles des terrains schisteux n'en renferment que des traces insignifiantes et sont au contraire d'une grande richesse en silice et en- oxyde de fer. Il nous est impossible d'expliquer autrement la chose.

Les agronomes qui ont parlé des cendres, dans leurs livres, n'ont point prévu le cas ; aussi, pour eux, les cendres de bois, d'où qu'elles viennent, peu importe, sont un mélange de silice, de carbonate de potasse et de cîarbonate de chaux, qui agissent sur le sol en raison des propriétés de ces diverses substances. Ainsi, par exemple, à les entendre, elles peuvent, au besoin et avec avantage, remplacer la chaux dans les argiles. C'est vrai pour celles qui contiennent du calcaire : mais pour celles qui n'en contiennent pas, l'effet ne saurait être le même.

Établissons donc bien cette distinction essentielle : c'est que dans les terrains de nature calcaire, les cendres de boi« peuvent très-avantageusement suppléer la chaux, tandis que, dans les terrains schisteux, et sans doute aussi dans les ter* raihs granitiques, le même avantage n'existe pas.

Nous tenions à consigner ici cette observation que nous croyons nouvelle, afin de mettre les agronomes de cabinet sur leurs gardes et de les empêcher de commettre encore à

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Tavenir dé ces grosses erreurs qui accusent si souvent leur ignorance des choses pratiques.

Le cendrage a rendu et rendra de bons services, non-seulement dfins les terres fortes, mais aussi dans les terres légères. Nous nous souvenons de ce que nous racontait, uti jour, à ce propos, un cultivateur de TArdenne belge, «ontreé de terre légère, s'il en fut.

« Autrefois, disait-il, je fabriquais du salin, autant pour avoir les résidus que pour avoir la potasse. Ces résidus, quand ils étaient bien vieux, quand l'air les avait travaillés plusieurs années, valaient de l'or, sans mentir, et produisaient de Tefiet sur les terres pendant quinze à vingt ans. Tout frais, au contraire, leur effet n'allait point au delà de quatre ou cinq ans.

a Peut-être qu'avec le temps il se formait du salpêtre dans le tas, mais je n'oserais l'assurer; c'est l'affaire des savants.

« J'en suis à me demander si, avec nos cendres de bois, il n'y aurait pas de l'intérêt à les laisser .vieillir aussi dans le voisinage de nos fumiers, au lieu de les employer de suite, i

C'est un essai à tenter.

C'est ce même cultivateur qui nous disait aussi: « Les cendres de Hollande ! on ne sait pas ce que ça vaut ! Ce sont, je le sais bien, des cendres de tourbes tout bonnement, mais de tourbes meilleures que la plupart des autres, parce qu'elles viennent d'un pays où la mer a passé, et qu'elles renferment du sel de cuisine. Si nous mettions quelques poignées de ce sel-là dans nos cendres, il me semble qu'elles y gagneraient et que nous y gagnerions aussi. Qu'ien pensezvous?»

L'idée nous parut bonne. 11 vaut mieux, d'ailleurs, se servir des cendres mélangées avec d^autres substances que de les employer isolément. Et puis aussi il ne faut pas les ramener trop souvent au même endroit.

Nous savons que, sur certains points du département de

l'Ain, au rapport de M. Puvis, on obtient de meilleures récolles avec un mélange de fumier de ferme et de cendres qu'avec les cendres seules.

Nous savons que les cultivateurs de terres argileuses, où il est d'usage de cendrer, reprochent aux cendres de dégraisser le terrain, quand on les emploie plusieurs fois de suite.

Nous savons que les cendres, en terre légère, sont presque sans effet dans les années de chaleurs intenses, surtout quand cette terre légère est pauvre en humus.

Cen est assez pour écarter toute théorie qui s'appuie exclusivement sur le cendrage. Nous aimons les cendres, nous en apprécions les qualités, nous savons que, sous un petit volume, elles renferment quantité d'excellents sels propres à la nourriture des végétaux, mais nous n'en sommes pas moins forcé de reconnaître que certains modes à suivre dans l'administration de ces sels sont préférables à certains autres, et, poui* notre compte, nous aimons mieux, dans la plupart des cas, l'emploi des sels sous forme de fumier que l'emploi des sels sous forme de cendres.

La cendre se lessive trop facilement et trop vite en temps de pluie, et donne alors aux plantes une nourriture si abondante, que les racines ne suffisent point à l'absorber. Donc, l'excédant s'en va en pure perte dans les couches profondes du sol.

En temps sec, la cendre ne livre point de sels aux plantes.

Avec le fumier, les pluies sont moins à craindre, et, quelle que soit la sécheresse, il conserve toujours assez d'humidité pour dissoudre les sels et les conduire aux racines. Voilà pourquoi les terres copieusement fumées ne souffrent point de la chaleur comme les terres uniquement cendrées. Voilà pourquoi les engrais pulvérulents ne détrôneront jamais nos fumiers de ferme.

Ce n'est pas tout : — Avec la cendre, vous n'aurez jamais

le terreau ou humus qui, chaque année, donne de la plus* value à nos terrains bien cultivés.

Avec la cendre, vous ne donnerez jamais de consistance aux terres légères.

Avec la cendre, vous ne pourrez point tirer parti de la chaux dans les terres non calcaires, puisque cette chaux n*agit réellement avec efficacité que sous Tinfluence du fumier ou plutôt de Tacide carbonique qui s'en dégage pour la rendre soluble et, par conséquent, assimilable.

Avec la cendre, vous ne pouvez plus compter sur les substances ammoniacales, tandis qu'avec le fumier il n*en est pas ainsi.

Vous allez nous répondre que vous faites peu de cas de Tazote, que les plantes sauront toujours en trouver et en prendre une quantité suffisante dans Tair.

Nous admettons avec vous que plusieurs théoriciens font jouer à Fazote un rôle principal qui ne lui appartient pas et qui, selon nous aussi, revient de droit aux sels. Nous admettons que, dans l'état de nature, les plantes peuvent trouver, dans le sol et dans l'air, les vivres nécessaires à leur existence, mais ceci ne nous empêche ppint de reconnaître que les plantes cultivées, amenées à l'état de monstres,- ont plus de besoins à satisfaire que les plantes spontanées, et que, pour les entretenir comme il convient, il y a nécessité de venir en aide au terrain par un apport d'engrais plus ou moins considérable et à l'atmosphère par un apport de sub* stances azQtées fixes et solubles.

Nous voulons obtenir des produits exceptionnels, nous voulons forcer la nature ; il est donc nécessaire que nous ajoutions à ses provisions, que nous lui apportions non-seulement des sels de potasse, de soude, etc., mais aussi des matières ammoniacales plus rapidement assimilables que l'azote de l'atmosphère. Or, avec, le fumier, nous y réussissons, tandis qu'avec les cendres seules, nous ne saurions aboutir.

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Cendfre' ihs vàbnb bitumineuse. — On ttoihme ainsi une marne calcinée que l'on connaît bien en France sur lés frontièrep qui séparent le département de la Meuse delà proTince de Luxembourg. On vante ses effets sur les Crucifères et les prairies artificielles.

Par nous^^même, nous ne savons rien, absolument ri^i du mérite de la marne càldnée; nous nous bornons à reproduire des bruits, à faire écho, parce que ces bruits nous arrivent de bonne source et qu41 n*y a pas grand péril à les cautionner. Toutefois, comme la cendre de marne bitumineuse est assez riche en plâtre, il conviendrait d'attribuer à cette substance les principaux effets de Tengrais et de ne pas en abuser. Sur les Crucifères, telles que le colza, la navette, l'emploi de cette cendre n'aurait que des avantages et pas d'inconvénients, mais sur les Légumineuses, il serait bon d'en jiser avec ménagements et autant que possible à Tétat de compost ou de mélange avec les fumiers de ferme. Si nous insistons sur ce point, c'est parce que les cultivateurs inclinent toujours vers l'excès lorsqu'ils ont à se louer d'un premier essai. On a pu s'en convaincre à l'occasion de la chaux. Une dose raisonnable leur ayant réussi, ils ont cru qu'en forçant cette dose, ils réussiraient certainement mieux et pourraient même se pas* ser de fumier. Beaucoup ont agi en conséquence de ce préjugé et s'en sont repentis. lien a été de même à l'occasion de la marne ordinaire, et de là est sorti le fameux proverbe : La marne enrichit les pères et ruine les enfants; proverbe que l'on a mis avec raison aussi au compte de la chaux étourdiment employée. Il serait à désii'er qu'on ne l'appliquât pas quelque jour à la cendre de marne bitumineuse, et c'est pour cela que nous formulons nos réserves dès à présent.

De la suie. — La suie nous remet en mémoire une conver* sation de quelques minutes que nous eûmes un jour avec un cultivateur de Champion. Vous ne connaissez pas Champion, c'est à peu près sûr ; mais vous le connaîtriez que vous n'en seriez pas plus avancé. C'est un village de l'Ardenne belge.

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voisin dès grandes forêts, qui s'est enrichi à défiricher les bruyères, et où les gens commencent à faire engrais de tout^

— Que dites-YOUs des litières de genêt, de bruyère et de mousse? demanda lé maître de Tauberge où nous étions.

— Je dis qu'elles ne valent pas grand' chose, mais qu'à défaut de mieux on est quelquefois obligé de s'en con^ tenter.

, — Vous avez bien raison ; il n'y a plus que les grandspèreB qui tiennent à Tancien système, parce qu'ils oàt vécu trop longtemps avec lui pour s'en séparer aisément, mais chez nous autres qui rie sommes pas encore des vieux, et chez ceux qui viennent après nous, on veut de la paille, rien autre chose !

— C'est un progrès, et je vous en fais compliment.

— Accordez-vous la même valeur à toutes les pailles ? Continua notre Ârdennais.

— A, peu près, car leur principal mérite, à mes yeux, consiste à servir d'épongé aux urines ; cependant, il me semble que les litières de paille ne doivent pas être appliquées à tort et à travers, et que les différences de qualité établies entre elles par les cultivateurs proviennent souvent de fausses applications. Attendez un peu ; je vais m'expliquer plus claire^ ment. — Si vous vous servez du fumier de paille d'avoine sur un champ qui aura produit de l'avoine à la dernière récolte, vous le trouvez meilleur que le fumier de paille de froment ; si, au contraire, vous vous en servez sur un champ qui aura produit du froment, vous le trouverez peut-être inférieur. Question d'emploi raisonné. L'important, c'est de restituer en nature au sol ce qu'il a fourni. Si Je ne cultivais que du froment, je ne voudrais pas d'autre litière que sa paille; de même pour le seigle, pour l'avoine, pour l'orge, ^etc. Voilà là bonne théorie, et je ne trouve pas qu'il soit bien difBcile à la pratique de s'y conformer dans la plupart des cas. Il n'est pas d'usage de vendre les pailles que l'on récolté et d'en acheter d'une antre sorte pour les remplacer.

— A votre avis, le vieux chaume des toits vaut-il la paille fraîche?

— Je n'ai jamais eu l'occasion de comparer les deux litières Tune à Tautre, mais il me semble qu'il n'y a pas lieu à dédaigner ce vieux chaume, quand il a été convenablement ressuyé au soleil. Je n'en voudrais point à l'état humide, car il resterait sans elTet dans Fétable, à la façon d'une éponge pleine qui ne saurait plus fonctionner.

— Il m'est arrivé pourtant de liter mes bêtes avec dé la paille des toits et de m'en trouver fort mal.

— Vous m'étonnez.

— Cestla pure vérité; seulement, vous saurez que cette paille provenait delà démolition des huttes de nos bûcherons, que ces gens-là vivent où ne vivraient point des renards, et que la fumée du foyer avait fait crasse sur le chaume, comme sur nos jambons de six mois.

— J'y suis maintenant. Vos pailles des huttes étaient imprégnées et chargées de suie ; vous en avez fait un fumier à part; vous avez répandu ce fumier par grandes quantités et en temps sec.

— Précisément; c'est l'annnée dernière que j'ai tenté l'essai.

— Et au lieu de bons résultats, vous en avez obtenu de mauvais. Cela devait être.

— Tout juste, monsieur, et si mauvais que les bûcherons de nos forêts ne m'y reprendront plus. Ils me donneraient cette litière pour rien que je ne voudrais pas du cadeau.

— Je vous crois sans peine.

— Et pourtant, on nous dit que la suie est un si bon ei^rais pour les prés chargés de mousses, pour les trèfles, les luzernes, les ognons, les arbres fruitiers !

— On vous dit la vérité ; seulement, s'il est bon quand on l'emploie bien, il devient détestable quand on l'emploie mal. Ici, comme partout, vous avez une manière de raisonner qui

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n*ést pas toujours juste. De ce qu'un tombereau de chaux rend service, on conclut tout de suite que deux tombereaux à la même place rendraient un service double ; de ce qu'un sac de suie fait du bien où on le répand, on est porté également à croire que deux sacs feront double effet. Or, le plus souvent, c'est Topposé qui se produit. Avec la suie, ainsi qu'avec le sel de cuisine, autre engrais de bonne qualité, il y a des précautions à prendre. En petite quantité, elle assure le si^cces; en grande quantité, elle désorganise les plantes. Autre observation : la suie est d'autant plus dangereuse qu'on la répand par un temps sec et que les chaleurs continuent. Alors, au lieu de nourrir, elle brûle, elle cautérise, elle ronge feuilles et tiges. 11 convient donc de l'employer un jour de pluie, toujours à faible dose, et pour être bien assuré de l'opération, la prudence nous conseille de la mettre en compost, c'est-àdire de la mélanger avec des boues ou des terres. 11 est évident que votre fumier de paille chargée de suie aurait eu d'excellents effets si, au lieu de l'appliquer par masses considérables, et pendant une année de sécheresse excessive, vous l'eussiez appliqué à petites doses par un temps ou pendant une année humide.

— Au fait, c'est possible.

— Vous voyez, d'après cela, qu'il ne faut point condamner un essai sur un premier échec, qu'il ne faut point mettre légèrement au compte d'un engrais quelconque ce qui, souvent, est la faute du cultivateur, et vous reconnaîtrez avec moi que vous auriez tort de proscrire à tout jamais une litière, uniquement parce qu'elle ne vous a pas réussi une première fois.

— Ainsi, vous plaidez la cause des bûcherons?

— Certainement, attendu qu'elle me paraît justet Vous avez condamné trop vite et je forme appel.

Les os considérés comme engrais. — Parmi les populations industrieuses, les os d'animaux, ceux de la boucherie et les autres aussi, sont recueillis avec quelques soins et sentent à

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fabriquer de la gélatine, da nmr animal, etc., été. SUr certains points de TAngleterre et de FAllemagiie, de riches propriétaires les recherchent pour les moudre ou les broyer et.se servent de leur poudre comme engrais. Ailleurs, ce n'est plus cela : personne ne se donne la peine de ramasser les os; on ies jette sur les ordures de la rue ou sur le fumier de la cour. On ne sait pas ce que Ton perd en faisant ainsi, car c'est assurément l'engrais par excellence pour les friches, teirés à bruyères, genêts ou ajoncs, terres vierges, gazons nouvellement rompus. Les os y font merveille pendant trois ou quatre années consécutives; passé ce temps, l'effet s'amoindrit et ne tarde pas à devenir insensible, sans doute parce que le sol se trouve rassasié de phosphate de chaux, ou que sa provision suffit aux besoin^ des végétaux qu'il produit. Nous ne tenons pas à l'explication, nous nous bornons à constater un fait, voilà tout.

Il y a plusieurs moyens d'utiliser les os,' considérés comme engrais. Ceux-ci les écrasent, sdit sous des meules, soit entre des cylindres, ou les broient isous des pilons; ceux-là s^en servent à l'état de noir animal ; d'autres, enfin, les calcinent plus ou moins complètement et s'en servent à l'état de cendre, Lo premier moyen exige des dépenses qui sont au-dessus- des ressources du petit cultivateur : les meules coûtent cher, les cylindres aussi; les pilons, d'autre part, ne sont pas assez expéditifs. Il est vrai que par ce moyen on obtient de la poudre d'os bien crue ; mais elle a un inconvénient : celui de développer, en se décomposant, une odeur qui attire les rats, les souris, les mulots et d'autres animaux nuisibles. Le second moyen, qui consiste à employer les os carbonisés, c'est-àrdire le noir animal, devient chèque jour de plus en plus impraticable* Cette substance est trop rare et se vend trop cher. Le roisiéme moyen, le seul économique, est donc le seul aussi que nous recommandons à nos lecteurs. II est d'ailleurs à la portée de tout le monde ; le voici :

Mettez de côté les os de cuisine et ceux des animaux abat-

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tus. Frais ou Vieux, tous sont bons. Dès que vous en aurez en provision une cinquantaine de kilogrammes, brûlez-les, sdt en plein air, en les jetant peu à peu sur un petit bûcher de bois sec, parfaitement allumé, st>it même à votre foyer, à toutefois le tirage s'exécute bien dans la cheminée, car les os répandent une ftimée épaisse et d'une odeur désagréable. II vaut donc mieux opérer en plein air, alors que le vent souffle d'un bon côté et chasse les tourbilhms de fumée dans une direction convenable, de manière à ne pas contrarier les gens duyoisinage.

En moins d'une heure, vous pourrez calciner amsi des quantités considérables d'os; ceux du dessous deviendront tout à fait blancs; ceux du dessus ne passeront qu'au noir, c'est-à-dire à l'état de charbon ou de noir animal. 11 ne sera pas nécessaire de calciner davantage ces derniers. Qu'ils soient blancs ou noirs, cendres d'os ou charbon, peu importe, ils se valent les uns les autres. Vous laisserez le feu s'éteindre et les os se refroidir; après cela, vous prendrez une bûche de bois, la première venue, et vous pilonnerez pour réduire le tout en poudre. Voilà l'engrais.

Avec cela, on obtiendrait dans les sols neufs ou vierges les admirables résultats que l'on obtient dans certaines, localités de la France avec le noir animal; avec cela, en pourrait se dispenser d'employer de la chaux ou du guano sur les bruyères que l'on aurait le bon esprit de ne pas essarter, de ne pas écobuer.

Nous souhaitons, en terminant, qu'il se rencontre, dans les pays de firiches, un homme d'intelligence et d'initiative, diqposé à suivre notre coi^eil. Nous ne lui demandons pas de procéder de suite sur une grande échelle; qu'il fasse l'essai sur un coin de bruyère, sur une superficie très-étroite, et l'année d'ensuite, lious en avons la certitude, il aura des raisons pour se montrer plus hardi, plus entreprenant. Peutêtre, ira-t-il jusqu'à nous remercier de l'avis. Qui sait?

Di l'enpuu d« la chaux. — Il y a longtemps de ceci. Une

personne que nous ne nonunerons pas, nous disait en souriant :

— Il y a de loin en loin des individus qui assurent que les liqueurs fortes fouettent le sang, le font galoper dans les veines et empêchent ainsi le choléra de venir.

— On le dit, répondîmes-nous.

— Mauvaise plaisanterie ! mon cher monsieur ; Tépidémie n*a pris qu*un homme dans notre rue, et celui-là ne buvait pas moins d'un demi-litre d'eau-de-vie par Jour.

Cette observation nous en rappela de suite une autre de la même force.

— Que pensez-vous de la chaux? nous demandait Tannée dernière un cultivateur.

— Je pense que c'est une bonne chose pour mettre en rapport les terres argileuses, schisteuses, tourbeuses, granitiques, et aussi les défriches de bois et de bruyères.

— Moi je pense que vous pourriez bien vous tromper.

— Ohîquenenni!

— Si fait, pardieu! et la preuve, c'est que X..., un des meilleurs cultivateurs de chez nous, a perdu ses champs à force d'y mettre de la chaux : il y a dix ans que c'était fleur déterre; aujourd'hui, ça ne rend pour ainsi dire rien. Et pourtant, il ne l'a pas épargnée, votre chaux ; il en a mis deux fois, trois fois plus que ses voisins ; il aurait dû, par conséquent, récolter plus qu'eux, tandis qu'il a récolté moins^ beaucoup moins.

— Erreur, mon brave homme; en toutes choses vous saurez que le trop ne vaut rien. Le vin, par exemple, ou bien l'éau-dè-vie qui redonne des jambes et des forces à ceux qui ne peuvent plus se tenir, les ôte aussi parfois, prend les plus forts de nous autres et les met dans le fossé ou cul sur tête comme si c'étaient des enfants. Or, ceci ne prouve point que le vin et Teau-de-vie soient de mauvaises choses. L'important avec eux, c'est de ne pas aller au delà du nécessaire et de n'en user qu'à propos. Et ce que nous disons de la boisson ,

LES Ëf^GRAlS MINERAUX. S53

nous pouvons le dire de la nourriture. Une trauche de gigot fera du bien, un gigot tout entier donnera peut-être une indigestion. Même histoire pour la chaux. Parce que répandue à propos, par petites doses et dans certains terrains, elle réussit très-bien, il y a de bonnes gens qui s'imaginent que, répandue à forte dose, sur tous les terrains indistinctement, elle doit réussir encore mieux. Il y en a même qui se sont mis en tête qu'avec de la chaux on pouvait presque se passer de fumier. Ceux-là ont pâti ou pâtiront bien sûr, et ce ne sera pas la faute de la chaux, mais la faute du cultivateur. Voulezvous que tout aille pour le mieux, prenez-vous-y de la manière suivante :

Employez la chaux dans les terres pauvres en calcaire ou qui n'en ont point, comme les argiles, les schistes, les granits, les sables.

Employez-la aussi dans ce que nous appelons les terrains aigres, c'est-à-dire dans ceux où des feuilles, des herbes de toutes sortes ont pourri durant de longues années en y formant des acides. Elle neutralisera ces acides, elle les empêchera de nuire ; c*est pour cela qu'elle convient tant à la place des bois défrichés, dans les vieux près mis en culture, dans les friches et les sols tourbeux.

Ne faites point comme ceux qui la répandent dans les champs à l'état de pierre ou de cailloux ; donnez-lui d'abord le temps de fuser, de tomber en poussière au contact de l'air. Ainsi fusée, la chaux est plus facile à semer; on la répartit plus également sur le sol. Faites mieux encpre : foi*mez des composts, des pâtés avec votre chaux fusée et de la terre passée au crible, et au bout de quelques mois, transportez ces composts sur vos champs.

Au lieu de répandre une fois seulement, tous les neuf ou dix ans, 80, 100 ou 120 hectolitres de chaux par hectare, n'en répandez que le quart, mais tous les deux ans, et vous vous en trouverez mieux.

Ëuiin^ n'oubliez pas cette dernière recommandation : alors

même que vous jetez de la chaux sur une terre, fumez-la comme si vous n'aviez point chaulé. La diaux n'est pas un engrais complet, ce n'est qu'une partie, qu'un élément d'engrais. Elle a besoin d'être associée au fumier poiir donner de bons résultats. Toutes les fois que vous l'emploierez seule ou presque seule, elle vous donnera peut-être une ou deux bonnes récoltes; mais, après cela, vous n'aurez plus qu'une terre appauvrie, ruinée, dégraissée, comme disent nos cultivateurs.

Un cultivateur de Saône-et-Loire, M. Bellomet, donnait un jour le même conseil que nous, mais en d'autres termes :

K Une chose, écrivait-il, qu'on ne saurait trop répéter a aux cultivateurs, c'est que plus on chaule, plus U faut « fumei\ — Monsieur, me disaif un de mes voisins, le fu- (( mier et la chaux sont pour nos terres ce que le pain et « le bon vin sont pour l'honune. Avec du pain et du vin, « l'homme travaille dur et longtemps; avec du pain seul, « il travaille moins, mais se soutient longtemps ; avec du vin « seul, il ne vivrait pas huit jours. — Il en est de même de « nos terres : si vous pouvez donner tous les deux, vous ferez « merveille ; avec du fumier seul, vous récolterez* moins, mais « vous amenderez vos champs ; avec la chaux sans fumier, « vous excitez la production pour une année ou deux, mais « vous ruinez vos terres... »

Nous n'admettons pas, on le sait, que la chaux répandue . sur les champs ait d'heureux effets en raison de la division mécanique que lui prêtent certaines personnes. Les sables et les terres schisteuses, qui ne sont que trop divisés, fort souvent, ressentent tout aussi bien les bons effets de la chaux que les terres compactes. Toutefois, les cultivateurs des contrées argileuses maintiennent que leurs champs chaulés s'ameublissent sensiblement au profit des récoltes, et disent que si la chaux agit physiologiqu^nent, que si elle apporte au sol un élément utile qui ne s'y trouvait pas du tout ou ne s'y trouvait pas en quantité suffisante, il n'en est pas moins vrai

qu^elie accuse aussi son utilité en divisant la couche arable.

Encore une fois, nous ne croyons pas à cet efTet mécanique, parce que 80 ou 100 hectolitres de cette substance répartis sur un hectare pour une durée de sept, huit ou neuf ans, ne sauraient opérer un ameublissement appréciable. M. Halaguti est de notre avis sur ce point, et nous nous en félicitons. Si nous cherchions bien parmi les praticiens et les savants faisant autorité, peut-être découvririons-nous plus d'adhérents qu'on ne se rimagine.

Pourtant des hommes trés-dignes de foi assurent que les argiles chaulées sont d'un labourage plus facile que les argiles non chaulées. Or, quand les observations de cette nature se renouvellent, se reproduisent, il faut bien s'y arrêter et y réfléchir. Il y aurait de l'injustice et de la maladresse à nier un fait, uniquement parce que ce fait est invraisemblable et échappe sur Theure â toute explication sensée. Pour notre part, nous raccq[)tons à titre de vérité, et nous allons chercher à nous en rendre compte.

La chaux est avantageuse aux terres compactes, aux argiles fortes; c'est prouvé. Elle leur est avantageuse surtout parce qu'elle y introduit un élément nouveau, qui agit physiologiquement et chimiquement. Que s'ensuit-il? Les plantes culti* vées font fête après le chaulage, se développent jnieux qu'avant, deviennent plus vigoureuses et plus belles. Or, par cela même qhe lès plantes en question ont l'appétit très-ouvert, la consommation des vivres se trouve augmentée, et la preuve de ceci, c'est qu'une terre chaulée use plus vite son humus qu'une terre non chaulée. Ce point ^bli, vous vous rappellerez que les radnes des plantes ne prennent les sels qu'à l'état de dissolution dans l'eau, qu'elles ne sauraient les prendre autrement, et, de fll en aiguille, vous arriverez à re* marquer que plus il y a de sels mangés par les récoltes, plus, nécessairement, il doit y avoir d'eau bue par ces mêmes récoltes.

Patience, nous sommes peut-être sur la voie d'une dècou*

25(^ CAUSERIES SUR yAGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

verte. Du moment où nos réooltes ont beaucoup mangé et conséquemment beaucoup bu, il est clair que le sol s'est appauvri quant aux vivres et au liquide, et qu'une bonne partie de ce qui était sous terre est passé au-dessus pour faire des céréales ou d'autres végétaux. Pour ce qui regarde les sels personne n'en doute ; mais pour ce qui regarde Teau qui les dissout et les conduit dans le corps des plantes, personne ne parait y avoir réfléchi sérieusement ; et pourtant la chose en vaut*la peine.

C'est l'eau qui rend les argiles compactes et d'un labourage difficile ; et le fait est si vrai que, dans certains sols argileux, comme nous en connaissons beaucoup dans la vallée de la Saône, par exemple, il suffit d'une forte pluie de vingt-quatre heures pour empêcher la charrue de fonctionner pendant huit et même quinze jours. Dés que nous supprimons l'eau, en partie du moins, nous supprimons aussi du même coup la difficulté du labourage, ou tout au moins partie de la difficulté. L'effet disparait avec la cause*

Eh bien ! comment s'y prend-on pour enlever l'eau d'une terre compacte? On draine, ou bien Ton remue profondément le sous-sol au moyen d'une charrue-taupe ou fouilleuse, ce qui n'est, au bout du compte, qu'une façon particulière de drainer légèrement. Nous devons ajouter, en dernier lieu, qu'on enlève encore l'eau en fabriquant de belles récoltes, car les tiges qui vivent et se portent bien sont, pour ainsi dire, des canaux qui fonctionnent dans l'air, comme les canaux qui sont établis sous terre.

Cela est encore si vrai que plus une récolte est vigoureuse et drue, plus ses racines dessèchent le sol. Levez un gazon de prairie, arrachez un arbre, rompez une éteule de belle céréale, et vous n'aurez pas de peine à reconnaître que la terre est plus sèche sous le gazon que dans un champ labouré, plus sèche dans le proche voisinage des racines de l'arbre qu'à une certaine distance de ces racines, plus sèche enfin sous l'éteule retournée que daiKs une jachère morte. Vous pour-

LES ENGRAIS NINÉRAinU 257

riez même multiplier les observations et constater qu*à la place d'une riche emblave, il y a plus de sécheresse qu'à la place d'une récolte manquée.

Or, partant de là, vous recoimaitrez avec nous que puisque Je chaulage des terres argileuses amène une augmentation de produits, cette augmentation entraine une prise d'eau plus considérable qu'avant le chaulage, et que du moment où il y a soustraction inaccoutumée de liquide, il doit y avoir compacité moindre et plus de facilité par conséquent à labourer.

C'est une simple hypothèse que nous formulons ici, mais il nous semble qu'elle n'a rien de déraisonnable, et que si elle était acceptée, elle expliquerait d'une manière satisfaisante un fait encore inexpliqué. Nous la soumettons donc humblement à Texamen et à Tappréciation des hommes de science.

Du NOIR ANIMAL. — Uu cuttîvateur de Gouzon (Greuze), nous adressait en 4855 la lettre que voici :

« Pardonnez-moi mon indiscrétion, monsieur, et soyez assez obligeant pour répondre à ces quelques questions :

¥ Que pensez-vous du noir animal? Dispense-t-il du fumier?

« Comment l'emploiç-t-on ?

i Est-il vrai qu'il a une préférence pour certaines céréales et qu'il n'a d'action que sur des terres argileuses ou vierges ; que, répandu sur des terres autrefois fumées ou amendées, il se montre sans effet et serait même nuisible?

c Peut-on sans inconvénients remployer sur une terre ayant reçu plusieurs labours?

« En me rendant ce nouveau service, vous m'obligerez.

« Agréez, etc.

« Andrieux,

« CuUÎTalear. »

S58 CAUSERIES SU|l L'à^fUCeLTURE ET L'HORTICULTURE.

Nous répondîmes à M. Àndrieipc :

Nous pensons que le noir animal, lorsqu'il est pur, ce qui arrive bien rarement, produit de bons efltets dans certains cas et n'en produit pas du tout dans d'autrçs. Dans les terres récemment défridiées, riches en détritus végétaux, et que Ton a le bon esprit de ne pas écobuer, il est certain qu'avec le noir animal on obtiendra plusieurs belles récoltes de suite ; mais la terrjB ne s'épuisera pas moins, l'engrais végétal s'en ira plus vite que si le noir n'eût pas été là, attendu que ce noir stimule la végétation dans les défriches récentes et que toute végétation luxuriante vit grassement aux dépens du sol. Il s'ensuit que pour notre compte nous n'admettons pas que le noir animal puisse dispenser avantageusement de l'emploi du fumier; Si pendant un certain temps il fait produire vite et bien, il épuise vite aussi, et c'est alors que l'on commence à comprendre qu'en voulant économiser sur le fumier, on a réussi à occasionner la ruine du sol.

Vous nous demandez, monsieur, comment on emploie le noir animal. A ceci nous nous empressons de vous répondre que les quantités répandues sur ]e sol après les semailles, puis enterrées en même temps que 1^ graine avec la herse, sont très-variables. Tantôt on n'en sème que deux hectolitres par hectare, dans l'ouest de la France, tantôt six hectolitres, ce qui porte la moyenne à quatre. On attache une grande importance à ce que. le noir soit bien recouvert, afin que la semence puisse en profiter directement. Il parait que si on le semait à la manière du plâtre, par exemple, et pour ainsi dire en couverture, il ne donnerait pas immédiatement de bons résultats.

Nous ne savons s'il agit sur telle céréale mieux qile sur telle autre; mais ce que nous savons bien, c'est que son effet se produit surtout sur les fourrages artificiels et naturels. 11 est très-vrai que cet effet est plus sensible sur les terres vierges et argileuses, sur les landes nouvellement rompues, que sur des terres calcaires et des champs en état de culture depuis

USS ENGBAiS MINÉRAUX, «59

un certain nombre d'années, ou qui ont reçu déjà des amendements calcaires, tels que la marne et la chaux. En voici la raison selon nous : — Ce qui fait l'énergie du noir animal pur des raffineries, c'est principalement le phosphate de chaux qu'il renferme. Or, ce phosphate de chaux existe en quantité suffisante pour les besoins de la végétation dans tous les sols cultivés d'assez longue date, puisque les engrais de toute nature qu'on a pu leur fournir en contenaient. Après cela, il est facile de comprendre qu'où la substance existe, elle devient inutile. Ceci nous explique aussi pourquoi le noir ne produit plus d'effet sur les défriches au bout de huit ou dix ans; puisque ces défriches en contiennent une suffisante quantité, à quoi bon leur donner encore du phosphate de chaux?

Toutes les fois qu'on répand le noir sur des friches fraîchement rompues, et de nature argileuse surtout, il est évident qu'il doit produire un bon effet, parce qu'il apporte dans le sol un élément calcaire dont il a besoin et qui lui bisait à peu prés complètement défaut. Haisi si le noir reste sans effet sur des terres déjà cultivées, marnées ou chaulées, c'est parce que la marne apporte aussi bien que la chaux l'élément calcaire nécessaire. Où vous marnez, vous n'avez pas besoin de chauler; où vous chaulez, vous n'avez pas besoin de marner ; où vous avez chaulé et marné, le phosphate de chaux du noir devient inutile par la même raison.

Enfin, il résulte encore d'expériences faites dans l'ouest et le centre de la France que l'on peut obtenir avec la cendre des os brûlés les mêmes résultats qu'avec le noir. Pourquoi cela encore? Parce que la cendi^e des os est du sous-phosphate de chaux.

Quant aux effets nuisibles que certames personnes attribuent au noir animal, nous n'en croyons rien. Qu'il devienne inutile, nous le comprenons, mais nous ne pouvons admettre qu'il produise des effets désastreux. Il en est de cette substance comme de la chaux qui ne nuirait jamais à petites

doses, mais qui souvent occasionne des mécomptes parce qu*on l'emploie à trop fortes doses par moments et que Ton s'imagine qu'elle peut dispenser du fumier. Voilà la grosse en'eur : on laisse de côté les véritables engrais ; les récoltes souflrenl, et Ton s'en prend à la chaux, à la marne, à la cendre d'os, au noir animal.

Dans notre pays, le cultivateur dit que la cendre dégraisse la terre.

En Ardenne, le cultivateur dit que la chaux la dégraisse également.

Chez vous, monsieur, vous pouvez dire que le noir animal dégraisse la terre aussi à la manière des cendres et de la chaux ; ne nous parlez donc ni de la chaux sans fumier, ni de la marne sans fumier, ni du noir animal sans fumier.

Nous arrivons, monsieur, à votre dernière question. S'agitil d'une terre neuve qui a reçusplusieurs labours dans un court espace de temps, ou d'une terre mise en culture régulière depuis un certain nombre d'années : dans le premier cas, nous croyons que le noir animal serait utile ; dans le second, nous ne voyons pas la nécessité de l'employer. Cependant, même dans ces vieilles terres, le noir en question aurait de bons résultats, si l'on donnait le coup de charrue assez profondément pour ramener la terre vierge à la surface ; mais alors on rentre toujours dans la condition des défriches nouvelles, et le cas dont nous parlons n'est point une exception à la règle.

Auriez-vous eu, monsieur, par hasard l'intention de nous demander par votre dernière question si le noir produit le même efTet dans l^s terres très-ameublies par les labours que dans les terres assez consistantes? Ce serait, nous vous l'avouons franchement, nous mettre quelque peu dans l'embarras. Sur ce point, nous n'oserions nous prononcer affirmativement, crainte d'erreur ; mais il nous semble que l'effet du noir animal doit être d'autant plus énergique qu'il se trouve mieux à la portée des racines des plantes : d'où il suit que

dans les terres très-meubles, il suffit d'une pluie pour Tentraîner hors de la portée de ces racines, tandis que dans un sol convenablement raffermi, le même inconvénient est moins à craindre. Ainsi, nous ne serions pas surpris que, dans une terre même nouvelle, mais parfaitement divisée, le noir ne produisit pas d'aussi bons résultats qu'autre part, dans le cas surtofut où ron aurait affaire à des céréales dont les racines tracent beaucoup et descendent peu ; mais par la même raisoh il nous semble que le noir, entraîné vers le sous-sol, pourrait très-bien activer la végétation des plantes-racines et des fourrages artificiels, attendu que ceux-ci pourraient le saisir à toute profondeur de fer de charrue.

Do LAITIER ET DES SCORIES. — Nousavous lu uu intërcssaut article de M. Emile Gueymard sur la verse des blës. L'auteur pense que Ton peut éviter cette verse en rendant la silice plus promptement assimilable aux plantes, puisque c'est elle qui donné la consistance aux pailles ; et, à cet effet, il conseille l'emploi du laitier et des scories de hauts fourneaux, qui embarrassent beaucoup les industriels. La recommandation iH>us parait bonne ; pour notre compte, il y a fort longtemps déjà que, pour la première fois, nous avons appelé l'attentkMi des cultivateurs sur ce point. Â l'article Laitier, du Dictionnaire d* Agriculture pratique, nous avons écrit les lignes suivantes : ^- « Vers la fin de i847, dans une excursion que nous fîmes dans le Chfttillonnais, où Ton rencontre, de loin en loin, et dans le voisinage des forges, des masses énormes dé laitier, nous nous demandâmes s'il n'y aurait pas moyen d'en tirer parti au point de vue de l'agriculture. Nous avions remarqué sur l'un des tas plusieurs touffes de froment de toute beauté ; la pousse en était vigoureuse, la paille solide, l'épi long et lourd ; les feuilles enfin étaient de ce vert foncé qui caractérise toute végétation luxuriante.

« Nulle part dans les terres du pays, nous n'avions rencontré du froment de cette apparence, et, tout naturellement, nous nous dîmes qu'il pourrait y avoir un avantage marqué

2dS CAUSERIES SUR L'AfiftIGULTURE ST L'HORTICULTURE.

à se servir du laitier pourri ou désagrégé, dam la culture des céréales. En ceci, nous étions bien persuadé d'avoir fait une découverte, puisqu'il n'était mention dans aucun livre d'agri^ culture, soit de Temploi de cette substance comme engrais, soit de son emploi comme amendement. Nous étions tout joyeux de la chose, en songeant aux services que pourrait rendre le laitier dans une contrée où la silice fait complé* tement défaut. Hais avant de recommander résolument ce nouvel engrais, par Torgane d'une publication spéciale, nous posâmes assez timidement cette question : Ne pourrait-on pas utiliser dans la grande culture les scories de hauts fourneaux qui, à cette heure, ne servent à rien, si ce n'est à gêner les maîtres de forges qui ne savent comment s'en défaire? Nous fîmes suivre cette question de quelques considérations sur ta nature des scories, sur leur composition chimique, sur les avantages qu'aurait vraisemblablement un pareil résidu dans la culture des plantes de la famille des Graminées et des Crucifères. »

On le voit, le sujet qui préoccupe aujourd'hui H. Emile Gueymard nom préoccupât, il y a une quinzaine d'années* Nous ajouterons que des renseignements pratiques ne tardée rent pas à apporter leur appui aux conclusions dé la théorie. Idt Sentinelle des Campagnes, que H. Desaive publiait en Belgique, nous apprit que certains, cultivateurs de «e pays se trouvaient bien de l'usage du laitier. Nous apprîmes d'autre part que les propriétaires de prairies voisines des chemins qui, dans le Châtillonnais, sont entretenus et réparés avec des scories, ne négligeaient point de les enlever, aussitôt broyées par les roues des toitures, et de les Répandre à la pelle sur leurs propriétés. Nous apprîmes enfin qu'un ancien maître de forges de Voulaines avait, comme nous et avant nous, soupçonné les propriétés fertilisantes des scories et en avait recouvert un champ de qualité médiocre, mais recouvert jusqu'à l'abus, au point que la tenre se trouvait complètement cachée.

USS ENGRAIS MINÉRAUX. 263

Tout d'abord, l'essai ne Ait pas heureux ; te champ en question s'obstina à ne rien produire durant cinq ou six années consécutives ; mais ensmte il étonna lès gens par sa fertilité. A partir de ce moment, ou plutôt de ce dernier renseignement, nous n'hésitâmes plus à conseiller Teifiploi des scories, non point seules, mais à Tétat de compost et après les avoir arrosées de purin. Les données de la pratique nous avaient donc conduit sur une excellente voie, puisque nous nous trouvons en parfait accord avec la théorie développée par H. Gueymard/ Seulement, au lieu d'engager les cultivateurs à broyer scories et laitier pour en augmenter et prédpiter l'action, nous trouvions plus simple de laisser au temps et à l'atmosphère le sdn de se charger de cette besogne. Il suffit de quelques années pcmr que ces résidus de forges et de hauts fourneaux se désagrègent et se mettent en pftte ; en conséquence, nous pouvons nous dispenser de frais de maind'œuvre, et d'autant plus facilement que les abords des usines sont encombrés de résidus en état d'être répandus immédiatement.

a Tous lès silicates des forges, dit H. Gueymard, sont comme les laitier» des hauts fourneaux au coke, attaquables par les acides les plus faibles. Us donneront aussi , en moyenne, au moins quarante pour cent de silice gélatineuse.

ff Tout ce que j'ai dit sur les laitiers s'applique, à la lettre, aux scories de toutes les forges, quelle que soit la nature du combustible employé.

i Le laboratoire de chimie créé en i825, à Grenoble, par le conseil général, sur ma proposition, pour l'usage de toutes les industries, m'a permis de donner des articles pratiques dépouillés d'expressions scientifiques, car je ne m'adressais qu'aux industriels, à leurs çontre-maitres, ou aux agriculteurs. Aujourd'hui, je traite un sujet neuf, d'une grande portée, et auquel il faut bien donner tous les développements nécessaires. Toutefois, j'ai réduit mon alimentation à sa plus simple expression ; elle repose sur la sdence, et elle ne

264 CAUSERIES SUR L'AGRICULTURE ET L'mmTICULTURE.

saurait trouver un seul contradicteur. C'est une idée bien simple, et je m'étonne qu'elle n'ait pas été publiée il y a trente ans. Cela peut tenir à ce qu'il fallait être à la fois géologue, agriculteur, chimiste et métallurgiste pour la trouver. »

C'est, 'à notre avis, se montrer un peu exigeant. Nous ne réunissions certes pas les qualités indiquées par M. Gueymard, lorsqu'il y a quinze ans nous disions le parti à tirer des scories; et ceux qui, avant nous, démontraient pratiquement leurs avantages, ceux qui avaient deviné l'importance de la chose, n'étaient point assurément des savants dans toute ia rigueur du mot.

M. Gueymard pense que si des maîtres de forges pilaient et tamisaient leurs laitier et scories, ils pourraient réaliser de beaux bénéfices, rien qu'au prix d'un franc les cent kilogrammes. Nous le croyons aussi, mais avant de tenter l'opération, il conviendrait de s'assurer des débouchés. Or, est-il bien établi que les cultivateurs s'empresseraient d'acheter les scories pilées et tamisées? Évidemment non. 11 y aurait mieux à faire d'abord, ce serait d'obtenir des fermiers qu'ils s'empa^ rassent pour rien des monceaux de scories désagrégées qui se perdent partout, ce serait de les amener à reconnaître l'utilité de leur emploi. Une fois cette utilité bien démontrée, bien vulgarisée et les vieux tas enlevés, on pourrait prendre en sérieuse considération la proposition de M. Gueymard. Jusquelà, elle n'aura point chance de succès.

Ce n'est pas tout : alors même que les silicates solubles seraient donnés copieusement aux terres qui en manquent, il pourrait arriver encore que la verse des céréales vînt affliger de temps à autre les cultivateurs. S'il est vrai que la silice assure la rigidité des tiges et que son assimilation se trouve subordonnée à son état gélatineux, nous n'en devons pas moins admettre que la plante doit être en état de s'assimiler parfaitement la substance, ce qui revient à dire qu'elle doit être dans les conditions de santé et de vigueur convenables. Vous aurez beau donner les meilleures choses à un malade,

il n'en profitera point ou n'en profitera guère. Or, nous tenons pour malades les plantes provenant de graines incom* plétement mûres, les plantes obligées de se développer dans un terrain mal labouré et n'offrant pas de profondeur, les plantes semées par trop grandes zones sur des sois frais et sous des climats humides; celles, enfin, qui, trop rapprochées l'une de l'autre, n'ont pas de quoi vivre copieusement et se trouvent privées des influences fortifiantes de l'air et du soleil. Les théories exclusivement scientifiques ont le tort, selon nous, de ne jamais faire la part assez large aux circonstances qui ne sont point du ressort du laboratoire, et voilà pourquoi les meilleurs avis échouent si souvent ; voilà pourquoi les échecs sont toujours mis par les praticiens au compte de la science, tandis qu'en bonne justice ils ne devraient retomber que sur tel ou tel savant, comme on Ta fait observer souvent.

Supposez que l'on s'en tienne uniquement aux conclusions de M. Gueymard, que l'on se dise : Si les céréales versent, c'est qu'elles ne sont point assez solides, c'est qu'elles manquent de ce qui constitue la rigidité de la tige, à savoir, de sUice ; donnons cette silice à l'état gélatineux et nos céréales ne verseront plus. On tente l'essai ; on utilise le laitier et les scories ; on sème du froment récolté sur le vert, et on sème dru ; puis une bourrasque survient et la récolte tombe. Gela peut se voir et se verrait nécessairement dans les conditions indiquées. Que s'ensuivra-til? On se moquera de la théorie, de la silice gélatineuse, bien que cette théorie soit juste au fond, et plus tard, quand la science prendra de nouveau la parole, on se méfiera d'elle comme d'une trompeuse, et il faudra des années de lutte pour faire prévaloir des vérités élémentaires.

Soyons donc d'une prudence extrême à l'égard des praticiens de la grande culture, et ne hasardons les vérités scientifiques les plus claires qu'après avoir bien piis nos mesures et bien éclairé, notre position. Les cultivateurs n'écoutent

3M CAUSERIES SUR VAimXXlTVm ET L^HORTIGULTURE.

Gomplaisanunient une théorie que lorsqu'ils ont été tout d'abord battus en brèche par les faits, et peut-être n*ont-ils pas tort.

Bo SBL MàRiii. — Les uns conte^ïtent, les autres exaltei^ les vertus du sel marin considéré comme migrais. Ceux qui nient les excellents effets du sel s appuient sur Tautorité de savants qui ont formé leur opinion en Angleterre.

Parce que le sel n'est pas partout nécessaire en Angleterre pour les opérations agricoles, on aurait tort de soutenir qu'il doit en être de même en France et en Bdgique. De ce que la terre et Tair de la 6rande*ftretagne sont sufBsammait chargés de sel, de ce que ^les fourrages du voisinage de la mer sont assez condimentés, il ne faut pas tirer cette conclusion, que nos fourrages de Tintérieur du continent n'ont pas besoin d'être salés; il ne faut pas dire que Tefflcacité du sel comme engrais est contestable, ou que, puisque le sel n'est pas admis dans les pratiques agricoles anglaises, il ne saurait l'être ailleurs avec succès. Autant vaudrait soutenir que la chaux ne convient pas aux terrains schisteux ^ siliceux, granitiques et argileux, parce qu'elle est inefficace sur les terrains calcaires. Si nous pouvions faire le pot-au-feu avec de Teau de mer, nous ne la salerions certainement pas, mais nous n'en continuerions pas moins de saler célie qui sortirait du puits, de la citerne ou de la rivière.

On a étudié la question du sel en Angleterre, où, sans le soupçonner, l'agriculture en a quelquefois plus qu'elle n'en veut; puis on est venu nous dire que du moment où les cultivateurs de ce pays-là n'en achetaient point pour l«ir service, les nôtres pouvaient parfaitement s'en passer. Si on l'avait étudiée en Suisse, on aurait appris que le sel ne gftte pas le lizier. On aurait pu consulter aussi les cultivateurs qui en ont ajouté à leurs engrais de ferme, et l'on saurait qu'il les améliore incontestablement; on aurait pu demander l'avis de ceux qui l'emploient sur les asperges, les crambés, les choux de diverses sortes, sur toutes celles de nos plantes cultiyées

qui soirt originaires des bords de la mer, et Ton ne dirait plua que son efficacité est contestable.

En France, où le sel est à bas prix, on n'a pas su encore en tirer tout le parti possible.

VU

QUELQUES ENSBAIS VÉSÉTAUX

Eagrais verts. — Les engrais verts iont le très-grand mérite d'apporter aux sols poreux et secs l'humidité dont ils ont si souvent besoin. C'est ce qu'on ne devrait pas oublier chaque fois qu'il s'agit de la mise en culture de pareils sols. Nous savons bien que l'on a fait à ces engrais le reproche de favoriser la gelée, reproche fondé quand il 3'agit de terrains bas et déjà frais, mais qui ne nous semble pas l'être dés que l'on a affaire à des terrains légers, poreux, naturellement secs. Il est évident que la gelée exerce ses ravages dans les contrées humides et basses plus qu'autre part, et que c'est appeler cette gelée que d'augmenter encore la fraîcheur de9 tarrains en question par l'apport inopportun de substances végétales ; mais au lieu de s'en prendre à l'engrais, il faut en accuser l'inintelligence du cultivateur.

Nous savons bien aussi que l'on va nous dire qu'il n'est pas facile de se procurer des engrais verts en terrain sec pour les enfouir sur place. L'observation n'est pas sans valeur ; cependant on remarquera que ces terrains ont leurs plantes de prédilection, leurs végétaux spontanés, et que c'est avec ces végétaux-là qu'on devrait commencer la fu-i mure.

Nous savons bien encore que dans certains climats du

ses CAUSERIES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

Nord, on n'a pas obtemi de résultats bien satisfaisants avec les engrais verts, parce qu'ils s*y décomposent lentement et que leur effet ne se produit guère que la seconde année ; cependant même en Belgique, du côté d'Érézée, dans la province de Luxembourg, nous avons pu constater les bons effets de ces engrais. Us avaient été, il est vrai, employés avec beaucoup de tact et appliqués à des champs qui péchaient par excès de sécheresse, dans un moment où les engrais de ferme étaient loin de répondre aux besoins de Texploitation. A défaut de mieux, on aurait pu recourir à Tusage des engrais artificiels, mais on se dit que la dépensé s'élèverait à un gros chiffre, que les poudrés fertilisantes n'agirâient pas d'une manière convenable par les temps de fortes chaleurs, que ces poudres ne suppléeraient jamais au manque d'eau et ne lui fourniraient point cet humus ou terreau si nécessaire à la végétation. On aima mieux enfouir des herbes et l'on fit bien. Lés voisins en rirent, comme l'on rit de tout ce qui est nouveau dans une localité; le fermier se moqua des rieurs et persista dans le principe. Alors que le sol était pauvre et maigre, il n'eut à lui rendre que des heri)es de pâturage; mais un peu plus tard, au fur et à mesure que l'humus se formait et que la végétation prenait du développement, il put retourner en terrre des regains de prairies artificielles qui avaient presque valeur de première coupe. C'était et c'est encoire le désespoir de la routine. On ne comprend pas qu'un cultiva^ teur sacrifie ainsi de gaieté de cœur un fourrage dont s'aocommoderait si bien le bétail ; toutefois, espérons qu*dh finira par le comprendre, surtout en voyant les superbes récoltes obtenues par ce moyen.

Dans le cas particulier, il se passe ce qui se passe d'autre part avec les plantations de pins sur les sols arides, ou en quinze ou vingt ans l'on arrive à créer de douze à quinie centimètres d'humus, et à rendre ainsi très-fertile ce qui était complètement stérile. Que l'on fasse pourrir des feuilles de trèfle ou de luzerne au lieu de feuilles d'arbres verts, le

moyen reste le même, et le but que l'on atteint est le même aussi. Avec les regains rompus et enfouis, on ne mettra pas vingt ans à créer une riche couche cl*humus, on peut en être sûr. L'habile cultivateur dont nous parlons savait fort bien que Tengrais végétal n'équivaut qu'à une bonne demi-fumure ; il savait fort bien également qu'il aurait eu de l'avantage à suivre le système du fameux fermier Leroy, dont parle Mathieu de Dombasle, fermier qui ajoutait du fumier à l'herbe verte avant de l'enfouir; mais il se proposait de poursuivre ses essais tels quels pendant une dizaine d'années consécutives, si nous avons bonne mémoire, afin de prouver que sans fumier, rien qu'avec de l'herbe, on pouvait, dans certains cas donnés, obtenir de belles récoltes et enrichir le sol de l'exploitation. Pour notre compte, nous avons pleine confiance dans cette méthode, car nous l'avons vu suivre dans les terres de la Champagne et donner de beaux résultats.

11 serait à désirer que tous les cultivateurs qui ont afEâire à des terrains trop secs, adoptassent la méthode en question et n'hésitassent plus, comme ils le font si souvent, à sacrifier une partie de fourrage' pour améliorer leurs champs. Que l'on fasse une dépense en herbe ou une dépense en tout autre engrais, il y a sacrifice des deux côtés ; que notre argent s'en aille d'une manière ou de Tautre, il faut nécessairement qu'il s'en aille, et sur ce chapitre il n'y a point à lésiner. Qui ne sème pas ne récolte pas.

Parce que les engrais verts sont surtout avantageux aux terrains secs, il ne faut pas croire qu'ils seraient de nul effet en terre compacte. Seulement ici, il est prudent de ne pas les employer jeunes et tendres. Le mieux est d'attendre que leurs tiges soient un peu ligneuses, un peu dures, parce qu^en cet état, elles soulèvent le sol, le divisent, le drainent superficiellement et favorisent l'action de l'air et de la chaleur atmosphériques dans la coudie arable.

De la sciobb de bois. — On nous écrivait un jour de Rupt :

S70 CAUSERIES SUR L'AGRIGUimJRfi ET L'HORTICULTURE.

— « Ihnsieur, un de me» amis, planétaire d'une ferme omddèrable de notre pays^ emploie pour faire litière à ses vaches, la sciure de bois de sapin ^ produite par une scierie faisant partie de son exploitation.

ff Ced est approuvé de quelques-uns et blâmé par le plus grand nombre. Votre avis sur ce poîot serait pour nous d'un grand poids ; je viens vous le demander.

« Veuilles, monsiair, m'adresser votre réponse, soit directement, soit par la voie d'un journal, et recevoir à l'avance mes remercîroents. »

Nous connaissons, répondimes-nous, en Belgique et en Suisse des personnes qui ont bien soin de convertir la sciure en engrais et qui ne s'en trouvent pas mal. U nous parait naturel, après tout, qu'on rende à la terre ce qui vient de la terre ; où il y a prêt, il doit y avoir remboursement. Toutefois, il ne conviendrait pas d'enterrer de la sciure fraîche comme l'on enterre des herbes vertes, car au lieu de fertiliser, on stériliserait pour un certain nombre d'années. U importe que la sdure employée dans les champs soit dans un état avancé de décomposition. 11 se passe avec elle ce qui se passe avec Técoroe des tanneries. Tant que cette écoree est fraîche, il y a danger pour la végétation, mais dès qu'elle a été mêlée aux fumiers pendant quelque temps, ou lorsqu'on Ta abandonnée à elle-même durant de longues années, elle devient excellente. Dans les pays couverts de forêts, il n'est pas rare de rencontrer des tas de vieille sciure changée en humus, en terreau, et diacun sait fort bien que ce terreau mélangé avec un peu de fumier est délicieux pour les jardins. II n'y a donc pas à mettre en doute les propriétés fertilisantes de la sciure, lorsqu'on a eu la précaution de la décomposer par des moyens quelconques. Vous en faites litière aux bêtes, vous la soumettez aux déjections animales, donc vous la dé^ composez, et remplissez ainsi les conditions voulues. Hais, pour bien les remplir, il serait à désirer qu'on laissât brunir la schire dans l'étable avant de l'en sortir.

QUfiiQUBS ENGRAIS VËGÉTAUI. 871 '

Un industriel» de noire connalssailce, a utilisé de la sciure de son usine, non sous les vaches, mais sous les chevaux, et il a cru remarquer que cette sciure amenait ou développait dans Fécurie une quantité prodigieuse de puces» Voilà un in«convénient que je vous signale purement et simplement, sans chercher à l'expliquer. Depuis lors, Tindùstriel en question a pris le parti de jeter la sciure dans sa fosse & purin. Elle s'y décompose rapidement et se convertit en un engrais énergi* que. A notre avis, cette seconde méthode ^t plus expéditive et plus avantageuse que la première, et nous engageoi^ nos lecteurs à lui donner la préférence toutes les fois qu'ils auront assez de paiUe pour liter convenablement l^rs bétes.

Nous connaissons encore un moyen d'utiliser avantageusement la sciure de bois. Ce moyen consiste à Tuitroduire par couches minces dans le fumier de cheval, au fur et à mesure de l'élévation du tas. On Taméliore vite.de cette manière, en même temps qu'on modère la fermentation du fumier et qu'on l'empêche de prendre le blanc.

Un dernier mot : Nous devons faire observer à notre estimable correspondant que Tengr^s dans lequel il entre beaucoup de sciure de bois convient beaucoup aux terres légèrei^, exposées à souffrir de la sécheresse, et qu'il convient très-peu aux argiles compactes.

Db Lk TAHNÉE OU viEBXTAM. — Tout à Theure, à propos de la sdure de bois, nous citions la tannée. U nous parait utile d'y revenir. Voici d'abord ce qu'en pensait, au siècle dernier, Philippe Miller, dont le nom fait certainement autorité.

f L'écorcede chêne, que les tanneurs rejettent après l'avoir employée à la préparation des cuirs, lorsqu'elle a été mise en monceaux, et qu'elle est bien pourrie, forme un excellent engrais pour les terrains rudes, durs et froids ; une seule voiture de cette matière forme un meilleur engrais et dure plus longtemps que deux voitures de fumier. Gependarit, il est ordinaire de voir de gros tas de tan rester inutiles pendant plusieurs années dans quelques endroits de l'Angleterre, oA

d'autres espèces d'^grais sont fort rares, et qu'on est obligé de transporter d'une grande distance. Depuis quelque temps, on se sert de ce tan pour faire des couches chaudes, et on le trouve bien préférable au meilleur crottin de cheval, parce que sa fermentation est plus tempérée et beaucoup plus durable... Après m'ètre servi de tan pour une couche, je l'ai employé comme engrais, en le répandant sur la terre, et j'ai observé que cette terre avait acquis un degré considérable d'amélioration. Mais le tan est plus propre aux terres froides et fortes qu'à celles qui sont légères et chaudes, parce qu'il est naturellement chaud, et qu'il divise et sépare la terre, de manière qu'après l'avoir employé trois ou quatre fois dans une terre forte et difficile à labourer, le sol se trouve changé et devient très-léger. On répand ce tan sur la terre un peu après la Saint-Michel, afin que les pluies de l'hiver puissent le faire pénétrer également partout ; mais si on l'emploie au printemps, il brûle l'herbe, et devient très-nuisible. Lorsqu'on se sert de cette espèce d'engrais pour les terres destinées à produire du grain, on le répand avant de donner la dernière culture, afin qu'il soit bien enterré et que les racines des plantes qu'on y sème puissent l'atteindre au printemps ; car si le tan se trouve trop près de la surface, il fera pousser le grain en hiver, et comme il sera consommé au printemps, il ne pourra plus lui fournir aucune nourriture. Il ne faut cependant pas que cet engrais soit trop voisin des racines des plantes, car j'ai remarqué que de cette manière il leur est fort nuisible. Les plantes qui ont des racines bulbeuses et tubéreuses, peuvent être placées plus près du tan que les autres ; car, quoiqu'elles soient sujettes à être attaquées de pourriture, cependant, lorsque le tan se trouve à Une profondeur raisonnable, et de manière que leurs racines puissent l'atteindre au printemps, elles donnent des fleurs beaucoup plus belles. On a observé dans quelques endroits, où l'on s'est servi de cet engrais pour les jardins, que les plantes potagères qu'on y a semées y ont acquis un degré de perfec-

tion très-marqué, de manière qu'il est étonnant qu'on n'emploie pas à cet usage le tan qu'on rejette des tanneries, partout où Ton peut s'en procurer. »

Nous ne répondons pas de l'exactitude de toutes les observations qui précèdent, mais nous pouvons en cautionner quelques-unes. Il est certain, par exemple, que la tannée pourrie en tas pendant de longues années est un engrais de grande valeur. Dans le voisinage de Saint-Hubert, il existe depuis prés de quarante ans un dépôt de cette substance, fait par nous ne savons quel ancien tanneur. Chacun peut y puiser à Taise, et nous avons connu un jardinier de l'endroit qui ne s'en faisait pas faute et s'en trouvait si bien qu'il tenait la chose aussi secrète que possible, afin de n'avoir pas de concurrents^ Nous savons aussi que la tannée nouvelle répandue en abondance sur les allées de jardins pour empêcher les mauvaises herbes d'y pousser, et en petite quantité sur les planches ensemencées, pour en éloigner les vers, devient inoffensive la seconde année et acquiert valeur d'engrais. II est à présumer que l'eau des pluies enlève peu à peu l'acide que la tannée renferme encore en proportion trop considérable au sortir de la tannerie, et qu'une fois dépouillée de cet acide, elle cesse d'être nuisible aux plantes délicates, et joue, au contraire, un rôle utile dans la végétation. Ce fait prouve que la recommandation faite par Miller, de répandre la tannée sur les terres argileuses, avant l'hiver, est sage et boime. Mais, quoiqu'il en soit, les meilleurs modes d'opérer avec la tannée consistent H^ à la mélanger par couches alternatives avec du fumier de ferme ou avec des cendres de bois que l'on arrose d'eau de lessive ou de savon ; 2® à établir des lits alternatifs de tannée et de chaux fusée, que l'on mélange pariaitement ensuite en les bouleversant avec la houe. Par ces moyens, et au bout de quelques mois seulement, on obtient un engrais de bonne qualité.

GoNsiDiRATioNSGéRéRALEs. — II faut aller chercher les meilleurs exemples où ils sont, et si la Chine n'était pas si loin, peut-être irions-nous Jusque-là, puisqu'on y prépare admirablement les engrais, au dire de ceux qui Font visitée. Hais, si vous le permettez, noua resterons sur le continent et n'irons pas au delà de la Belgique. Le chapitre des engrais est certainement le plus splendide fleuron de l'agriculture belge.

En raison même de l'extrême pénétrabilité du sol, qui avale toujours et ne se rassasie jamais, en raison de cette terre affamée qui, maigre et chétive d'abord, a dû engloutir des montagnes d*ordures pour devenir ce qu'elle est, les Belges des Flandres ont fait ftimier de tout ! Rien de ce qui peut fertiliser un champ et nourrie* un brin d'herbe n'est perdu ; tout est recueilli, gratté, balayé, ramassé et soigné. Tel qui passerait à côté d'une perle sans se baisser, ne passera point à côté d'une bouçe de vache égarée ou d'un crottin de cheval, sans le relever. Boues de rues, boues de villes, curures de fossés, plantes nuisibles, balayures de la ferme, cendres de houille, de bois ou de tourbe, eaux de récurage, rinçures de toutes sortes, pailles pourries, fruits gâtés, vieux os, vieux chiffons de laine, viandes corrompues, suie, plumes, cornes, déchets de peaux, rognures de cuirs, déjections d'animaux et d'hommes, tout y passe, tout se mélange dans la fosse, fermente et va porter la fertilité dans les campagnes.

Les odeurs qui révoltent n'ont plus de prise sur l'odorat du cultivateur ; il manie Tengrais liquide, ce bouillon d'urines pourries, de matières fécales et de tourteaux, avec une aisance dont rien n'approche; et quand des bourgeois se

LES FCMIEBS DB FBRME. ^75

tiennent le nez^ il se tient les c^tes pour ne pas éclater de rire. Il brave les impuretés, il les recherche et les manipule ; il va de ville en ville, à trois, quatre et cinq lieues de la ferme, plus ou moins, l'argent en poche, et achète les vidanges. Pour hii, Tépoque des fumures à Tengrais liquide est une époque de fête ; quand Tair est empoisonné sur quinze à vingt lieues en long et en large, et que les étrangers fuient à toute vitesse de locomotive, il respire à pleins poumons et se réjouit. Pour les ouvriers de la ferme, c'est fête aussi, car les jours de ftimure sont des jours de haute paye. Ici, les tonneaux circulent, les bondes s'ouvrent et l'engrais s'éparf»lle ; un peu plus loin, la brouette transporte les baquets pleins, et la cuiller à purin fonctionne. C'est ce purin qui fait galoper la végétation, qui fait sortir les fourrages de terre et ranime les récoltes malades. C'est le bordeaux des emblaves maltraitées par l'hiver.

Cependant si, dans cette Belgique, nous avions des modèles à choisir pour la confection des engrais, nous ne les prendrions pas dans les Flandres, nous irions dans la Campine anversoise. Vous allez tomber des nues, nous le parierions, car vous ne connaissez la Campine que par les lamentations et les pleurnicheries d'a^nomes qui n'ont pas même pris la peine de la visiter. Pauvre et triste contrée, disent-ils, où le sable vole sous le vent et descend sous les pieds comme celui des dunes, où rien ne pousse, où tout se dessèche. Pays de sable, en effet, qiii tourbillonne chaque fois qu'une tempête hurle, pays de sable qui mange et boit l'engrais comme un filtre déchiré, mais qui, à force de manger, prend du corps et veut tenir en place. Le pays de Waes a commencé comme la Campine ; pourquoi donc la Campme ne finirait-elle pafs comme le pays de Waes ?

Les gens de toutes les nations vous diront que les terres maigres demandent plus de fumier que les autres. C'est Texacte vérité, et c'est pour cela précisément que la confection des engrais préoccupe les Campinois à si juste titre. Us

i^yent , du premier au dernier, tiue les bètes qui pâturent ne font pas de fumier à la ferme, et tant qu'ils peuvent les tenir à retable, ils les y tiennent.

La LITIKRE d'un jour NE FAIT PAS DU FUMIER. — NoUS ne dc-

mandons pas qu'on laisse la litière sous les bètes pendant phisieurs mois, comme cela se pratique dans les contrées pauvres où il est d'usage de liter avec la bruyère ou le genêt, mais nous ne voulons pas non plus qu'ailleurs on renouvelle la paille des litières tous les jours. Ceci nous rappelle une excursion que nous fîmes dans le Hainaut en 1860. Le 15 juillet de cette année-là, nous étions à Binche. C'était jour de fête; il y avait concours de bétail, et nous devions y donner une conférence agricole.

On nous avait demandé si, dans la contrée, il n'y aurait pas quelque moyen d'augmenter les engrais et de les rendre meilleurs. Nous avons répondu qu'il ne fallait pour cela qu'un peu de bonne volonté, niais que le difficile était de l'obtenir. Dans le Hainaut, ou tout au moins dans les parties du Hainaut que nous avons visitées, il est d'usage de renouveler tous les jours la paille des étables et des écuries ; on fait aux bètes un lit aussi doux et aussi propre que possible ; seulement, on ne fait pas de fumier, parce que le fumier est naturellement sale, parce que le fumier pourrait salir la robe et le pis des vaches, parce qu'il donne une mauvaise odeur et détermine chez le cheval les maladies des yeux. Voilà les raisons que l'on nous a données, mais que nous n'avons pas Scceptées. Nous ne voyons aucun inconvénient sensible à laisser la litière sous les bètes pendant huit jours, en ayant soin de mettre tous les jours de la paille fraîche en couverture ; nous y voyons, au contraire un avantage pour le cultivateur, celui de bien imprégner de déjections celte litière et d'amener un commencement de fermentation. Nous ne pouvons pas soutenir, en principe, que le séjour des animaux sur leur fumier soit conforme aux prescriptions de l'hygiène; mais, en fait, nous observons que dans les contrées où il est d'usage de ne point toucher à

ce fumier pendant huit jours, quinze jours et même des mois entiers, les chevaux ne se portent pas plus mal et voient tout aussi clair que dans le Hainaut. Toutefois, nous voulions nous montrer de bonne pâte aux fermiers du canton de Bincbe et ne leur*avons demandé que quatre ou cinq jours, persuadé qu'après avoir usé de la chose, ils finiraient par y tenir et peut-être par allonger la courroie d'eux-mêmes et prendre la huitaine. Notre succès n*a pas été prodigieux ; Toiseau ne fait pas son nid en une heure, mais il laisse toujours quelques brins d'herbe sèche et un peu de mousse dans la haie pour le commencer, Or, nous avons fait comme l'oiseau et laissé dans l'auditoire le commencement d'un progrès. Nous en savons quelques-uns, et des meilleurs, qui se sont gratté l'oreille et se sont dit tout bas qu'il devait y avoir du bon dans notre conseil. Ceux-là le suivront. Nous aurions donc mauvaise grâce à trop nous plaindre.

De la litière d'un jour, ^arpillée dans une cour de ferme et plongée plus ou moins dans la mare d'eau maigre qui s'y trouve, ne saurait donner de l'engrais de bonne qualité. Autant vaudrait pour cela, se servir de la paille pourrie de nos vieux toits.

Litière de tebre. — Les pailles forment assurément les meilleures litières, mais quand elles manquent, il faut savoir s'en passer.

Tout le monde s'accorde à conseiller l'extension des cultures fourragères, mais dès que l'on a combiné un assolement dans ce sans, on s'arrête à demi-bouleverséet l'on se demande où les cultivateurs trouveront de la litière en quantité suffisante. C'est une question que nous avons examinée et que nous soumettons plus loin à l'appréciation de nos lecteurs. On y verra, qu'à défaut de pailles, nous faisons intervenir la terre. Dans tout ceci, il n'y a rien d'absolument nouveau. Sur différents points de la Suisse et de l'Allemagne, les vaches reposent sur la dure et ne s'en trouvent pas plus mal à l'établç qu'au pâturage.

la

M. de Provenchères disait, il y a qodques années à la Société d'agriculture du Puy-de-Dôme :

« Ce n'est pas toujours en faisant du nouveau et de Tinconnu, qu'on arrive à rendre des services au pays; le choix heureux d'usages pratiqués ailleurs, et que le bon sens saisit et approuve, peut être quelquefois plus utile que l'importation de procédés trop savants et hors de la portée c(»nmune.

« Au Foulhoux, on a trouvé dans l'emploi de la terre comme litière un double moyen d'augmenter la masse des fumiers. La terre mise sous le bétail avec une ctrtaine quantité de paille, remplace une partie de celle-ci, et cette portion qui peut être considérable, sert à nourrir le bétail, dont il devient dés lors possible d'augmenter le nombre en proportion.

a H. Constant se débarrasse ainsi d'une grande quantité de terre provenant des fouilles d'une vaste cave, et de cette circonstance son opération tire cet avantage tout particulier et très-important qu'elle n'est pas grevée des frais spéciaux pour l'extraction et le transport de la matière première de son engrais. Il emploie chaque jour une forte brouettée, soit environ un demi-mètre cube, par semaine, de cette terre de nature argilo-siliceuse, pour chaque tète de bétail. Cet engrais est conduit sur les champs ou les vignes immédiatement après la sortie des ètables et enfoui tout aussitôt. Son action fertilisante parait être puissante, et l'analyse faite par H. Fraîche, professeur de chimie, à Thiers, a prouvé qu'il conserve tous les sels utiles des déjecticms des animaux. »

Ce procédé, nouveau pour l'Auvergne, quoique vieux pour d'autres contrées, et notamment pour la Campine, séduisit tout d'abord les membres de la Société du Puy-de-Dôme, mais la commission des récompenses s'abstint de comprendre M. Constant parmi les lauréats, parce que l'essai ne datait que de deux années et qu'elle ne savait pas encore au juste à quoi s'en tenir sur les conditions hygiéniques de la litière terreuse.

Au point de vue où se plaçait la commission, il n'y avait 'pas

lieu d'hésiter. La litière de gazon ou de terre a fait ses preuves ; elle est tout aussi inoffensive que celle de paille, de genêt, de feuilles, de mousse. Les déjections qui fermentent dans la terre ou dans la paille doivent avoir les mêmes résultats ; si les produits de la décomposition n'ont pas de gros incouvénients dans le premier cas, ils ne sauraient en avoir de gros dans le second. La seule question à agiter était celle-ci : La terre vierge, qui n'a point encore senti Tair et le soleil, vaut-elle, à titre de litière ou d'épongé, la terre qui a reçu de longue date les influences atmosphériques? Cette question n'a pas été posée et auraU dû lètre. Alors nous aurions compris la prudente réserve de la commission des récompenses. Pour notre compte, si nous avions le choix entre les deux sortes de terre, nous laisserions de côté la terre vierge et prendrions l'autre, parce que cette dernière est plus saine que la première. Si H. Constant n'a pas à se plaindre de la terre vierge, c'est peut-être parce qu'il l'emploie à très-petite dose et que ses étables sont bien aérées.

EvPLACEiiENTs DES FUMIERS. — Daus les pays où l'agriculture passe pour avancée, les engrais sont jetés le plus ordinaire* ment pêle-mêle dans une fosse murée et découverte; on les en retire quand elle est pleine ou au fur et à mesure des besoins. Cette méthode, qui a été beaucoup vantée et recommandée, ne nous semble pas irréprochable, tant s'en faut. Avec la fosse, on se dispense à tort du tassement ; les couches supérieures prennent le blanc très- vite, tandis que les couches du dessous forment bouillie avec les égouts ; enfin, il y a double travail pour le chargement; il faut d'abord sortir l'engrais de la fosse, le jeter sur les bords et l'y reprendre pour le mettre sur la voiture. Nous aimons mieux les fiimiers élevés au-dessus du niveau du sol, en tas réguliers, foulés fortement couche ^)ar couche, recouverts de terre et enduits de boue à la base et aux angles, comme cela se pratique sur différents points, et notamment dans le pays de Hervé.

Nous préférons encore à ces fumiers ceux que l'on abrite

SOUS des toits, ou à défaut de toits sous des paillassons mobiles qui les préservent suffisamment de Faction des pluies et du soleil et paraissent y favoriser la formation des nitrates.

A en croire certains auteurs, qui ont pris leurs désirs pour des réalités, le pays flamand, celui de Waes surtout, serait couvert de hangars à fumier, on en rencontrerait à chaque ferme. N'en croyez rien, les hangars en question, fort recommandables d'ailleurs, quoi qu'en dise M. Boussingault, sont très-rares et ne sç voient guère que dans les exploitations exceptionnelles.

Dans certaines contrées, fauté d'emplacement ou par toute autre raison, on jette les fumiers dans les caves et ils y deviennent excellents. Les bouchers de Saint-Hubert (Belgique), font les choseè ainsi, mais on sait que les funûers des bouchers sont toujours bons, même en plein air, à cause du sang et des débris qu'ils y mêlent, et nous ne pouvons pas dire que si à Saint-Hubert, ils sont supérieurs à ceux des autres habitants, on le doit au séjour dans les caves. A Helle, dans les Deux-Sèvres, c'est différent. La grande réputation des fumiers de cette petite ville du Poitou est certainement due à l'usage où l'on était et où l'on est peut-être encore de les conserver en cave ou sous dés hangars.

Les fumiers ligneux et les fomiers pailleux. — En France, comme ailleurs, les travailleurs des campagnes sont souvent forcés de faire flèche de tout bois. Ceux qui n ont pas de paille pour liter leurs bêtes se servent de ce qui leur tombe sous la main, du genêt, de la bruyère, du roseau, de la feuille morte, de la mousse, de la sciure de bois, de la terre, de nous ne savons quoi. Nous sommes trop accommodant pour y trouver à redire ; néanmoins, nous avons sur ce point-là notre manière de voir, et nous déclarons de nouveau que nous mettons la litière de paille bien au-dessus des autres litières. Vous allez nous répondre que nous ne sommes pas difficile et que Ton serait bien en peine de rencontrer des cultivateurs d'un avis différent du nôtre. Mille pardons, nous

en savons, et par centaines, qui ne font pas grand cas de la paille, à titre de litière. Tout dernièrement, un garçon intelligent, un Ardennais, nous demandait avec une naïveté charmante :

— Est-ce qu'en France vous litez vos bêtes avec de la paille?

— Oui, autant que possible; cependant, ce n'est pas général.

— Mais chez vous, ^ns votre village?

— Toujours de la paille.

— Alors, c'est que vous n*avez pas de genêts?

— Heureusement non.

— Dites donc malheureusement ; car il n'y a rien au-dessus du genêt.

Voilà Topinion d'un de ceux qui ont le sens commun et bonne envie d'aller en avant. Et notez que ce qui est article, de foi en Ardenne est article de foi également chez nous, dans bon nombre de localités. Il s'agit donc de s'y arrêter et de débattre la question.

Nous posons en principe, non pour la première fois, non pour la seconde, mais depuis bien longtemps, qu'il est dans l'ordre des choses de rendre au sol ce qu'il a prêté. Or, nous concevrions que l'on rendît des genêts à une terre qui aurait produit des genêts, mais nous n'admettons pas qu'on les enfouisse dans un sol qui nous a donné ou prêté du froment, du seigle ou toute autre céréale. Ce n'est pas là ce qu'on peut appeler une restitution en nature. Prenons le grain, soit ; mais, pour Dieu, rendons la paille au prêteur; rendons-lalui sous forme de fumier, après l'avoir fait manger à l'étable et en avoir fait litière. Voilà la loi; nous nous retranchons derrière elle et n'entendons pas lâcher pied.

Toutefois, de même qu'avec le ciel il est des accommodements, il en est aussi avec les règles absolues de l'agriculture théorique. A défaut de la paille qui, jamais, ne devrait manquer dans une exploitation petite ou grande, il est na-

982 aUSERlES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

turel qu'on fasse litière de toute substance, du genêt comme de la bruyère ; seulement, gardons-nous bien de les mettre au niveau de la paille pour la qualité; car une hérésie de cette sorte n'est point tolérable. Les cultivateurs qui ont fait des essais comparatifs savent parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point.

Supposons, si vous le voulez, qu'un homme en soit réduit par la force de l'habitude ou par une nécessité quelconque à n'employer que les engrais ligneux, qui ont pour bases le genêt ou la bruyère ; puis raisonnons sur cette hypothèse, et demandons-nous à quel usage et de quelle manière cet homme devrait les employer.

Le plus ordinairement, on se sert des fumiers ligneux comme des fumiers pailleux. C'est un tort, car par cela même qu'il existe une différence marquée entre eux, il doit y avoir une différence aussi dans le mode d'emploi. Les premiers sont durs, coriaces, d'une décomposition lente ou difficile ; les seconds sont mous et d'une décomposition relativement rapide. Les premiers, eussent-ils trois ou quatre mois de tas, ne se modifieront point; les seconds, au contraire, ne formeront plus qu'une pâte. Il suit de là que, si vous enterrez les fumiers ligneux dans un sol léger, vous soulevez ce sol déjà trop meuble, tandis qu'avec les fumiers de paille vous n'aurez pas à craindre le même inconvénient. Il suit de là aussi que vous n'obtiendrez jamais un tassement aussi parfait avec les fumiers ligneux qu'avec les fumiers pailleux, et que, tout en piétinant les tas, en les faisant fouler par les animaux, vous ne serez jamais sûr d'empêcher le blanc ou la moisissure de s'y mettre.

Avec les fumiers de genêt et de bruyère, il n'y a plus à parler d'engrais complètement pourris, il n'y a plus à compter sur eux dans les cas pressés, alors qu'on a besoin de pousser énergiquement la végétation, attendu que lés genêts et les bruyères mettent des années à pourrir, et qu'on n'a pas le temps de les attendre.

Oui, mais en revanche, et malgré leur infériorité bien établie, nous devons reconnaître que les fumiers ligneux seraient d'un bon effet dans les terres argileuses compactes. En les soulevant mieux que les fumiers pailleux les plus frais, et pour un temps assez prolongé, ils favoriseraient évidemment l'aération dans la couche arable et les assainiraient ainsi quelque peu. Ce ne serait pas à dédaigner.

C'est encore pour la même raison, parce que lés fumiers ligneux tiennent la terre soulevée, qu'ils donnent de meilleurs résultats que les fumiers pailleux dans la culture des pommes -de terre, la seule qui exige un soltrés-meuble, trèssouvent remué à la profondeur des tubercules. C'est peutêtre autant à ses fumiers de genêt et de bruyère qu'à sa terre légère que T Ardenne belge doit sa réputation au point de vue de la production des pommes de terre, réputation méritée assurément.

Si maintenant nous sortons des terres argileuses et laissons de côté la culture spéciale dont il vient d'être question, les seuls avantages des fumiers ligneux disparaissent ; nous ne trouvons plus que des inconvénients. Ainsi, nous ne pouvons pas les enterrer sans nous exposer à nuire aux récoltes qui aiment un sol affermi, — presque toutes les plantes cultivées sont dans ce cas, — et nous devons reconnaître que la vieille méthode, qui consiste à étendre l'engrais de genêt ou de bruyère en couverture sur les céréales d'automne, a sa raison d'être. C'est le seul moyen de ne pas ameublir lé sol à l'excès. Si l'on enfouit le fumier ligneux avec la charrue, ^on aura beau rouler ensuite, on ne parviendra pas à consolider suffisamment le terrain. Or, pas de terrain consolidé, pas de récolte assurée.

. Autre inconvénient : avec des fumiers ligneux, la décomposition de la litière s'opère lentement, et il devient très-difficile d'obtenir des effets rapides sur la végétation. Enfin, il devient très-difficile aussi d'obtenir une bonne couche d'humus et une plus-value marquée dans un court délai.

Nous prions les cultivateurs qui se servent de ces engrais, soit par habitude, soit par nécessité, de bien peser les observations qui précèdent. Peut-être ne les trouveront-ils pas sans valeur et y découvriront-ils Texplication de certains échecs dont ils ne se sont pas rendu compte.

Dialogue sur les fumiers courts et les fumiers longs. — Hier, après la messe, nous étions cinq ou shc au cabaret, à boire bouteille, comme c'est l'habitude, vous savez. Le garçon du père Antoine, que vous connaissez, était là ; on vint à causer de choses et d'autres, de la pluie et du beau temps, de je ne sais plus quoi, si bien que, de fil en aiguille, la conversation tomba sur les fumiers et la meilleure manière de s'en servir. Le garçon du père Antoine, qui veut tout savoir, soutenait qu'il n'y avait rien de tel que le long fumier, et qu'aussitôt tiré de l'écurie, il fallait le mener aux champs et l'enterrer. Moi, je soutenais que le fumier pourri valait mieux, que c'était l'avis de M. de Dombasle, un fameux homme qui ne se trompe pas souvent. Et là-dessus de crier à ne plus nous entendre et de parier un petit écu. On s'en rapporte à v©ttô, monsieur, pour décider la chose ; ce que vous direz làdçssus sera bien dit.

— C'est à si^voir, Jean^Pierre-; les avis sont partagés de telle sorte dans la question, que c'est à y regarder à deux fois avant de blâmer ou d'approuver les uns plutôt que les autres. Ainsi donc, mettons que le pari n'existe pas, attendu qu'il n*y avait' pas lieu à parier. Tout ce que je puis dire, c'est que je tiens au fumier court et que j'ai mes raisons à donner.

— Je vous écoute.

— Vois-tu, mon garçon, il y a plusieurs manières de nourrir les plantes, comme il y a plusieurs manières de nourrir les bêtes et les gens. Tiens, par exemple, je vois des cultivateurs qui font cuire les racines, les grains et les herbes pour leurs vaches, leurs porcs et leurs chevaux, tandis que j'en vois d'autres qui ne font rien cuire du tout. Les premiers, ceux qui font cuire, ont raison : les bêles profitent plus avec la

nourriture qui a passé au feu qu'avec la nourriture crue; c'est connu de toute éternité. Elles en avalent davantage sans inconvénient; elles se rassimilent mieux et prennent plus vite la graisse. Sans comparaison avec les animaux, il y en a de nous autres qui, sans boire, mangeraient plusieurs douzaines de pommes en compote, tandis qu'avec une seule douzaine de crues, ils gagneraient peut-être une indigestion. Toutes les fois que la nourriture n'a pas été préparée, ramollie, l'estomac a fort à faire ; quand, au contraire, la préparation a eu lieu d'abord, la besogne ne compte plus, il ne reste qu'à prendre pour faire la chair et la graisse. Eh bien î pour les plantes, les choses se passent de la même façon ; elles profitent d*autant mieux et d'autant plus vite que les engrais qu'on leur donne sont plus décomposés, plus pourris, plus ramollis. Les racines n'ont pas besoin d'attendre des semaines et des mois ; elles trouvent tout de suite de quoi sucer et prendre du corps. Les jardiniers, qui trouvent leur intérêt à faire venir vite les légumes, savent bien la chose, et c'est pour cela qu'ils emploient surtout les fumiers bien pourris et le terreau.

— Pourtant, nos cultivateurs disent que plus c'est pourri, moins ça dure.

— C'est une vérité, mon garçon ; mais je ne pense pas . qu'il soit nécessaire de faire durer les engrais longtemps. On dit partout, je le sais, que le fumier frais fait sentir son effet pendant deux ans et qu'à ce titre il est préférable au fumier pourri. Belle raison, ma foi! c'est comme si je vous disais : le fumier de bruyère ou de vieux genêts n'est tout à fait pourri en terre qu'au bout de cinq ou six ans ; donc il doit valoir mieux que tous les autres.

Écoute, Jean-Pierre, ce raisonnement-là me déroute et me donne de la mauvaise humeur. J'aimerais tout autant qu'un de nos paysans vînt me dire que c'est une sottise de nourrir son cochon selon son appétit, et qu'en lui donnant moitié moins, il aurait la ressource, avec le reste, d'en nourrir un

m CAUSERIES SUR i'A^IGULTURE ET UfiORTIGULTURE.

aiUre pour rien Tannée d'après. Au lieu cTavoir du gros lard du premier coup, il aurait en deux fois du petit salé épais comme la main»

Je sais, pardieu! bien, Jean-Pierre, q^e le fumier frais se fait sentir plus longtemps que le fumier pourri. C'est simple à concevoir. Les racines des plantes n'avalent ni ne digèrent la paille crue; elles la veulent décomposée, comme qui dirait en pâte. Si vous la leur donnez comme au sortir des champs, elles n'en profitent pas, elles jeûnent à côté ; seulement, Tan^ née d'ensuite, cette paille qui a pourri lentement produit l'effet des herbes sèches que vous enfouissez dans le sol. Le beau repas, ma M i Que diriez-vous, ayant fiiim, d'un hôtelier qui vous servirait une botte de radis ou une tète d'artichaut? c'est bon pour calmer Tappétit et le faire patienter. Voilà les engrais pendant la seconde année.

— C'est précisément ma manière de voir,

— Crois-moi, Jean-Pierre, quand on veut engraisser une hèle ou nourrir une plante en quelques mois de temps, il faut leur donner le nécessaire, sans s'occuper des bétes ou des plantes que Ton nourrira l'année d'ensuite. Eh bien, le nécessaire, c'est ce qui fait tout de suite la viande et la graisse, tout de suite des feuilles ou du grain, quitte à recommencer après de la même façon pour de nouvelles bêtes et de nouvelles plantes. Or, il m'est démontré par l'expérience que les fumiers bien pourris sont aussi profitables aux végétaux que les aliments cuits aux animaux.

— Pourtant, il y a des savants qui soutiennent le contraire, qui prétendent que les fumiers pourris contiennent moins d'azote que les autres, et que sans Tazote il n'y a rien de bon à attendre.

— Autrefois, j'ai été de cet avis-là, comme tant d'autres ; mais depuis j'ai vu, j'ai réfléchi et j'en suis v«iu à croire que paroles de savant ne sont pas toujours paroles d'Évangile. L'azote a son mérite sans contredit; les gens, les bétes et les plantes en vivent, c'est sâr; mais comme il y en a plus de

I^ FUHIERS DE FERIE. 287

80 pour 100 dans l*8ir, je trouve que cela suffît pour la consommation générale et que Ton a tort d'en vouloir davantage. Bien avant que Ton recueillit des engrais et que Ton parlât de Tazote, il poussait de droite et de gauche de belles plantes, de beaux arbres et de riqhes graines qui en contenaient et devaient prendre ce gaz dans Tair qui nous entoure. C'est ma manière de voir, c'est ma conviction, et j'y tiais d'autant plus que je vois des gens ne fumer leurs terres qu'avec des herbes vertes et des cendres, et réussir parfaitement sans se préoccuper de l'azote. Somme toute, Jean-Pierre, la seule raison acceptable qu'on m'ait donnée jusqu'à ce moment en faveur des fumiers frais, c'est qu'ils ont l'avantage de soulever les terres argileuses et de permettre à l'air et à la chaleur atmosphériques d'y pénétrer. Et encore, tout acceptable qu'elle soit, cette rais(m-là ne me paraît pas des meilleures. Si j'avais affaire à des terres argileuses, je ne perdrais pas^mon temps à les diviser avec du fiimier frais ; je. les assainirais tout simplement avec des fossés ou des tuyaux de drainage, puis j'y amènerais de la chaux ou des cendres, ainsi que du fumier pourri, et les choses, je le parierais, n'en iraient que mieux. A ce propos, parlons de Bernard Palnsy mitrement que n'en ont parlé les biographes, qui ne sont pas au courant des choses de Tagriculture. Ils n'ont vu dans Bernard Palissy qu'un homme intéressant par ses malheurs, qu'un intrépide chercheur de nouveautés dans l'art de la poterie, qu un observateur de premier ordre, qu'un génie inculte devançant son siècle de plusieurs centaines d'années et devinant la so^ lution de problèmes difficiles. A peine ont-ils remarqué, en passant, ce qu'il a écrit sur les fumiers, la marne, la chaux et le sel marin. Les agronomes ne lui ont pas foit plus d'hon,neur. Ceux qui n'ont pas lu les œuvres de Bernard Palissy sont fort excusables, mais ceux qui les ont lues ne le sont pîis, car il s'y rencontre, au point de vue agricole, des idées neuves, hardies, étonnantes, si bien exprimées^ si bien déve*' loppées et si justes, qu'il n'était pas permis, en conscience»

288 aUSERIES SUU L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

de les cacher au public. Pour la première fois, les écrits de Bernard Palissy nous sont toHibés sous la main, il y a huit ou neuf ans, et nous nous estimons heureux d'appeler à notre aide l'opinion d'un homme qui vivait il y a trois siècles et prêchait, en ce temps-là, des vérités qui ne sont pas encore admises en ce temps-ci. Mais d'abord disons un mot de l'auteur.

Bernard Palissy naquit à la Chapelle-Biron, pauvre village du Périgord, dans les premières années 'du seizième siècle, vers l'an 1510, à ce qu'on suppose. Il ne fit point d'études régulières ; il n'apprit ni grec, ni latin, car ces choses-là s'achetaient, et il n'avait pas de quoi payer. 11 était né artiste, il resta artiste, et s'occupa d'abord de vitrerie ou plutôt de dessins et de peintures sur verre. Au besoin, il levait des plans, et vivait ainsi, tant bien que mal, de son crayon et de son pinceau. Un artiste voyage nécessairement; Palissy voyagea. 11 parcourut, le sac au dos, les Pyrénées, plusieurs provinces de France, les Ardennes, les Pays-Bas et les bords du Rhin, faisant tantôt des portraits, tantôt des plans, ce qui ne Tempêcbait pas d'avoir l'œil ouvert sur tout, l'imagination constamment éveillée, et d'mterroger la nature, ce grand livre qui ne coûte rien et qui en apprend plus que tous les autres.

A son retour, en 1539, Bernard Palissy s'établit à Saintes et s'y maria. Ici commence sa misère, misère sans nom qui dura de si longues années. Une coupe de terre couverte d'émail blanc lui tombe entre les mains et l'enthousiasme. Il ne rêve plus qu'émail blanc; lé secret de sa composition le tourmente, ie harcèle ; il néglige tout pour le poursuivre ; il laisse la vitrerie de côté, ou plutôt il ne travaille plus que pour acheter des drogues et des pots de terre qu'il casse par douzaines pour appliquer ses compositions sur les morceaux. Sa fenune est sur les dents ; on ne sait pas la veille si l'on mangera le lendemain; les enfants crient à la maison; la mère fulmine; les nourrices des deux plus petits ne sont point payées; c'e^l une désolation au logis. Bernard en spuffre, mais il découvrira rémail blanc^ ç'fôst sûr ; il fera de la faïence aussi bien

LES FUMWiRS DE FERME. 289

et mieux qu'en Italie, et cet espoir le soutient. L'émnil blanc ramènera la joie et la paix ; Témail blanc payera les mois de nourrice.

11 manquait un four à Tartiste; il pria ses voisins, les potiers de terre, de lui faire une place dans le leur pour y mettre ses morceaux de pots enduits de composition. Les voisins y consentirent ; malheureusement, le feu n'était pas assez vif, la composition ne fondait pas. Bernard Palissy ne se tient pas pour battu; il achète de nouveaux pots, les casse comme les premiers, les prépare à sa manière et les porte dans le four d'une verrerie. Cette fois, les dispositions ont été mal prises, la chaleur n'a pas produit son effet; mais enfin, à en juger par quelques morceaux, il y a lieu d'espérer. Ah! si Bernard pouvait arranger les choses à sa guise dans un four à lui ! Hais l'argent manque toujours, la ménagère entend moins raison que jamais, le nombre des enfants augmente avec la misère; c'est à ne plus savoir où donner de la tête» L'artiste reprend la vitrerie, les images et les plans, gagne quelques sous, achète des briques, fait du mortier et maçonne un four sans le secours de personne.. Le four laisse à désirer; les morceaux de pots ne se changent pas en faïence. Palissy en reconnaît les défauts, et sur-le-champ il le démolit brique par brique pour le refaire et se déchire les mains à la besogne. C'est égal. 11 cherche un ouvrier pour l'aider, le trouve, lui domie des dessins à titre d'arrhes, le met en pension, à crédit, dans une pauvre auberge du voisinage, faute de pouvoir le nourrir chez lui, et. tout aussitôt ils travaillent au nouveau four. A bientôt la découverte ! Les créanciers attendent; les gens raisonnables traitent Palissy de fou, la femme est de cet avis ; d'autres vont plus loin : l'artiste est un fripon, un homme sans cœur ni honneur; c'est à faire trembler. Le martyr ne se rebute point. Le four est en état ; il y met le feu et l'entretient jour et nuit, par tous les temps, la chemise collée au dos, la sueur au front. La composition fondra-t-elle? L'émail blanc soitira-t-il enfm? Oui, c'est à peu près sur;

896 aUSBRIES SUR L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE.

mais le bois s'épuise au bon moment et tout est perdu si le feu s*éteint. Allons, du courage jusqu'au bout! Il y a des tuteurs aux arbres du jardin, des tables, des meubles à la maison, des planches au plancher; il faut que tout y passe, et puis à la grâce de Dieu !

Tout y passa, en effet; mais l'émail en sortit, malpropre cette fois, tout éclaboussé par les éclats d'un mortier caillouteux. N'importe, c'était de l'émail, la poterie était devenue faïence. Les créanciers veulent se payer avec les coupes et les pots; Palissy qui tient à sa réputation, les saisit et les brise ; les créanciers attendront une autre fournée.

Le potier de Saintes commence enfin à redresser la tête et à sourire. Malheureusement, il n'a plus de quoi renouveler l'expérience. Il renvoie son ouvrier et le pa^e avec quelquesuns- de ses vêtements ; puis, il se remet vaillamment à la vitrerie et aux plans, et au bout de quelques mois, il se trouve en mesure de rétablir son four en meilleur. état. Il prépare une nouvelle fournée; elle réussit mieux que la première, mais la cendre soufflée par le feu a terni l'émail. C'est à recommencer. H invente alors les lanternes ou manchons en terre cuite pour préserver ses pièces émaillées, et enfin il arrive, après seize années de tourments et de misère, au but de ses efforts. La faïence est découverte.

Tout n'est pas fini : les guerres de religion ensanglantent la France; Palissy passe au protestantisme et prêche dans la ville de Saintes. On le menace d'arrestation, mais il est protégé par des chefs catholiques; son atelier est déclaré lieu d'asile. Cependant, une nuit de ïious ne savons au juste quelle année, des officiers s'emparent de notre homme et le mènent en prison. Le monarque intervient, demande sa liberté et le protège du titre d'inventeur des rustiques figurines du roi, afin de le soustraire pour l'avenir à la juridiction de la cx)ur de Bordeaux*

Ce fut dans sa prison,. pense4-on, qu'il écrivit le petit ouvrage qui traite des choses de l'agriculture» Aussitôt libre, il

LBS FUËIERS DE PËRHË. ^

quitta la Saintonge et se rendit à Paris, où, pendant plus de •quarante ans, il travailla à orner les châteaux royaux de fees figurines en poteries émaillées, et à donner des conférences -scientificpies suivies par les hommes «marquants de Fépoque, et, entre autres, par le célèbre Ambroise Paré.

Palissy continua de prendre une part active aux discussions religieuses, fut arrêté un beau jour comme protestant et enfermé à la Bastille où il mourut en 1589.

Maintenant que vous connaissez Thomme, permettez-nous de vous faire connaître sa théorie des fumiers, exposée sous ;bpme de dialogue.

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