THÉORIE DES FUMIERS
- Demande:-^ Je te prie de m'indiquer quelques fautes commises en agriculture, afin de me convaincre de ce que tu dis.
Réponse. — Quand tu iras par les villages, observe un peu les fumiers des laboureurs, et tu verras qu'ils les mettent hors de leurs étables, tantôt sur une place élevée, tantôt dans un fond, sans autre considération ; pourvu qu'ils soient en tas, cela leur suffit. Et puis, regarde, en temps de pliiie, et tu verras que les eaux qui tombent sur lesdits fumiers emportent avec elles, en les traversant, une teinture noire qui est la principale, pour ne pas dire toute la substance du fumier. Partant, le iumier aitisi délayé n*est bon à rien, sr ce n'est à faire parade; quand on le porte aux champs, il n'y fait aucun profit. N'est-ce pas là le résultat d'une ignorance insigne qui est grandement regrettable?
Demande, -— Je n'en croirai rien, à moins que tu ne me donnes une autre raison.
• Réponse, — Tu dois apprendre d'abord pour quelle cause on porte le fumier aux champs, et quand lu le sauras, tu croiras aisément ce que Je viens de te dire; il faut que tu reconnaisses que si tu apportes le fumier à la- terre, c'est pour
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lui rendre une partie de ce qui lui a été enlevé. Lorsqu'on sème du blé, on espère qu'un grain en rapportera plusieurs. Eh bien ! il ne saurait en être ainsi sans prendre quelque substance au sol ; en sorte que si le champ a été ensemencé pendant plusieurs années, sa substance a été emportée avec les pailles et les grains. En conséquence, il est nécessaire de rapporter les fumiers, boues et innnondices,mème les excréments et ordures, tant des hommes que des bétes, si la chose est possible, afin de restituer sur place une substance de même nature que celle enlevée. Et voilà pourquoi je dis que les fumiers ne doivent pas être abandonnés à la merci des pluies, parce que ces pluies, en les traversant, emportent le sel qui est la principale substance et vertu du fumier.
Demande. — Tu viens de me dire un mot qui me donne plus à réfléchir que tous les autres, et je t'assure que plusieurs se moqueront de toi, parce que tu assures qu'il y a du sel dans les fumiers. Donne-moi donc, je t'en prie, quelque raison solide pour me le faire croire.
Réponse. — Note bien qu'il n'existe aucune semence, bonne ou mauvaise, qui ne renferme quelque espèce de sel; et quand les pailles, foins et autres herbes sont pourris, les eaux qui passent à travers emportent le sel contenu dans lesdites pailles et autres herbes ou foins. Et de même qu'une merluche salée ou un autre poisson, qui aurait longtemps trempé, perdrait à la fin toute sa substance saline et n'aurait plus aucun goût, de même en pareil cas, quand ils sont lavés par les pluies, il faut croire que les fumiers perdent leur sel. Et ne viens pas m'alléguer que le fumier reste fumier, et qu'étant mis en terre il pourra encore rendre beaucoup de services, car je te prouverai le contraire par un exemple. Tu sais bien que ceux qui tirent les essences des herbes et épiceries tireront la substance de la cannelle sans en changer la forme. Cependant tu remarqueras que la liqueur tirée de cette cannelle aura emporté entièrement sa saveur, son odeur, saveitu sans que pour cela la cannelle ait changé de forme. Elle aura
une apparence de cannelle comme auparavant; mais si tu en manges, tu ne lui trouveras ni odeur, ni saveur, ni vertu. Voilà un exemple qui doit suffire pour te faire croire ce que je te disais tout à l'heure.
Demande. — Tu aurais beau me prêcher Tespace de cent ans, tu ne saurais me faire admettre qu'il y ait du sel dans les fumiers, pas plus que dans toutes les espèces de plantes.
Réponse, — Je vais te donner des arguments qui te feront croire ce que tu ignores, à moins que tu n'aies la tête d un âne sur les épaules. En premier lieu, tu reconnaîtras avec moi que la salicorne est une herbe qui croît communément dans les terres des marais de Narbonne et de la Saintonge. Or, ladite heri[)e étant brûlée, se réduit en un sel que les apothicaires et les alchimistes appellent sel alcalin; bref, c'est un sel provenant d'une herbe.
De même, la fougère, qui est aussi une herbe, se réduit en pierre de sel quand on la brûle; témoin [les verriers qui se servent dudit sel pour fabriquer leurs verres avec d-autres choses dont nous parlerons en temps et lieu. Ce n'est pas tout : observe un peu la canne qiïi sert à faire le sucre. C'est une herbe à nœuds et creuse comme une paille de seigle, faite en façon de roseau. Eh bien, on tire de 1 herbe en question le sucre qui n*est autre chose qu'un sel. Il est vrai que tous les sels n'ont pas une même saveur, ni une même vertu, ni les mêmes.effets ;. néanmoins, je puis t'assurer qu'il y a un nombre infini d'espèces de sels sur la terre. S'ils n'ont ni la même saveur, ni la même apparence, ni la même action, cela n'empêehe pas qu'ils soient sels, et j'ose te dir« denouveauette soutenir hardiment qu'il n'est aucune plante, aucune espèce d'herbe sur la terre qui n'ait en soi quelque espèce de sel. Je te dis encore qu'il n'existe pas d'arbre qui n'en contienne par conséquent, les uns plus, les autres moins. Et qui plus est, j'ose te soutenir que s'il n'y avait pas de sels dans les fruits, ils n'auraient ni saveur, ni vertu, ni odeur, et on ne pourrait pas les empêcher de pourrir. Et pour que tu ne dises pas que je
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parle sans raison, je te sigmilm^i en premier lieu le principal fruit à notre usage, à sai^oir le fruit de la vigne. Il est certain que la lie de vin brûlée se réduit en sel que nous appelons selde tartre: or ce sel est grandement borrosif et mordant. Quand on le met dans un lieu hunûde, il se change en huile de tartre. Le sel de la salicorne, placé également dans un lieu humide, devient aussi oléagineux. Voilà des rwsons qui doivent te convaincre qu'il y a du sel dans les arbres et les plantes. Que si Ton me demamiait combien il y a d'eispèces de seb, je répondrais qu'il y en a autant que de saveurs diverses... Je veux t'apprendreà présent à extraire du sel de toutes les espèces d'arbres, herbes et plantes, et cela sans mettre la main à l'ceuvre. Tu m'avoueras facilement que toutes les cendres sont propres à faire la lessive et qu'elles ne peuvent servir qu'une fois dans l'occasion ; si tu m'accordes cela, c'en est assez, car tu auras reconnu par là que le sel qui se trouvait dans les cendres s'est dûèsous, mêlé dans la lessive, qu'il à emporté les saletés et ordures des linges, que l'eau de lessive a entraîné tout le sel qui était dans lesdites cendres, que ces cendres en ont été altérées,* rendues inutiless, et que la lessivé qui à emporté leurs sels a conservé par cela même quelques propriétés de nettoyer. Si tu ne veux pas admettre ces raisons, prends un chaudron de lessive, fais-la bouillir jusqu'à ce que l'eau soit toute évaporée, et alors tu trouveras le sel au fcmd
dudit chaudron.
... . .11 est temps que je finisse cette explication. Si tu ne veux pas croire aux raisons que je te donne, ce serait folie de t'en donner d'autres. Tcmtefois, comme il s'agit de te démontrer que les pluies emportent le sel des fumiers qui sont à découvert, je te donnerai encore, pour finir, un exemple concluant. Observe bien au temps des semailles, et tu verras que les laboureurs apporteront leurs fumiers aux champs quelque temps avant de semer, et qu'ils mettront ces fumiers par monceaux ou petits tas. Quelque temps après, ils viendront le répandre sur tout le sol; maisft la place occupée par
chaque petit tas, ils ne laisseront rien dudit fumier, ils le jetteront deçà et delà. G^[>endant, tu remarqueras ensuite que le blé qui aura été semé sera plus épiais, plus haut, plus vert et plus droit sur ces places qu'ailleurs. Tu dois comprendre aisément 'que ce n'est pas le fumier qui cause cela, puisque le laboureur Ta jeté autre part; mais c'est que lorsqueledit fumier était aux champs par petits tas, les pluies qui sont survenues ont passé à travers, ont descendu jusqu'à terre, et ont, en passant, dissous et emporté certaines parties du sel qui se trouvait dans le fumier. C'est ainsi que les eaux qui passent à travers des terres salpétrées emportent avec elles le salpêtre et que lesdites terres ne peuvent plus servir à en fabriquer. De même, les eaux qui passent par les fumiers emportent tout le sel et rendent ce fumier inutile, circonstance ignorée quoique trèsTimportante. Si on empêchait cela, on ne saurait estimer combien le profit serait grand. Je souhaite que ceux qui verront ce secret sajdient en tirer bon parti.
Demande. — Dis-moi, comment doncpourrais-je empédier mon fumier de s'altérer?
Réponse. — Si tu. veux que ton fumier te profite complète-» ment, il faut que tu creuses une fosse en quelque lieu convenable, près de tes étables, en manière d'abreuvoir, que tu la paves de cailloux, ou de pierres, ou de briques, et une fois bien pavée avec du mortier de chaux et de sable, tu y jetteras tes fumiers et les y laisseras jusqu'au moment de les conduire aux champs. Pour que ledit fumier ne soit gâté ni par les pluieS) ni par le soleil, tîi le couvriras, et quand viendra le temps des semailles, tu le mèneras aux champs avec toute sa substance, et tu trouveras que le pavé de la fosse ou réceptacle aura gardé toute la liqueur du fumier, qui autrement se fût perdue, car la terre l'aurait sucée en partie. Note bien ici que, si au fond de lai fosse il se trouve quelque matière claire qui sera descendue des fumiers et ne pourra être transportée dans des paniers, tu devras prendre des bassins de bois qui puissent tenir Teau, comme si tu voulais porter de la ven-
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dange, et tu t'en serviras pour transporter ladite matière claire, ou bien Turine des bêtes, où bon te semblera. Je t'assure que c*est le meilleur du fumier, la partie la plus salée. Si tu suis mes conseils, tu rendras à la terre exactement ce qui lui aura été enlevé par le développement des plantes, et les graines que tu y sèmeras ensuite se trouveront au mieux de celte restitution. Voilà comment il faut que chacun se donne la peine d'entendre son art, et voilà pourquoi il est nécessaire que les laboureurs raisonnent quelquefois ; autrement, ils ne feront qu'épuiser la terre.
Des fumiers en co.dvertdre. — Mathieu de Dombasle a dit dans ses Annales de RovillCj à propos du système de culture suivi par le fermier Leroy : « li'efficacité si remarquable que ce cultivateur obtient du fumier appliqué en couverture après la première coupe de trèfle, pour n'être enterré qu'une couple de mois après, est un fait de plus à ajouter à ceux qui démontrent tous les jours combien est mal fondée la théorie de Tévaporation des principes fertiUsants du fumier lorsqu'il reste étendu sur la surface du sol ; on verra toujours, au contraire, que le fumier n'agit jamais avec plus d'énergie qu'employé de cette manière. »
Cette vérité devrait pourtant ouvrir les yeux aux partisans exclusifs de l'azote, à tous ceux qui s'obstinent à établir la puissance des engrais par le dosage de ce gaz. Qiie l'azote soit nécessaire, indispensable à la végétation, personne ne le conteste; que les sels ammoniacaux fournis aux racines des plantes leur fassent du bien, leur soient profitables, persoime ne le conteste non plus ; mais ce n'est point une raison pour se lamenter si fort sur les pertes de gaz qu'éprouvent les fumiers exposés à l'air. Alors même que tout Tazote de l'engrais s'en irait par là, il n'y aurait pas péril en la demeure. Le grand réservoir qui se trouve au-dessus de nos tètes ne serait pas en peine de réparer les pertes. C'est l'avis de Liebig, et nous prenons la liberté d'ajouter que c'est aussi le nôtre. Pour nous la richesse d'un engrais consiste surtout dans les sels fixes
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et sûlubles qu'il renferme. Sauvez ces sels, et tout est sauvé. Quand nous engageons les cultivateurs à couvrir leurs fu^ miers, c'est moins à cause de l'influence du soleil qu'à cause de l'action des pluies qui dissolvent les substances salines et les entraînent sous forme d'égout, de purin, de lizée, peu importe le nom de la chose. Dès que les engrais sont répandus sur le sol, cette crainte n'existe plus pour nous ; les sels, dissous par les eaux pluviales, ne se perdent point comme ceux qui ruissellent dans les rues de certains villages ou dans les cours de certaines fermes; ils profitent à la terre, ils profitent .aux plajites. C'est ce qui n'a point lieu quand vous enterrez l'engrais profondément, de telle sorte parfois que les racines traçantes des céréales ont de la peine à l'atteindre. S* il s'agissait de cultiver des racines pivotantes, des carottes, des panais, des navets, etc. , le mal serait moins grand, la perte moins sensible peut-être. Le seul inconvénient que l'on puisse appréhender avec les fumures en dessus, c'est-à-dire en couverture, c'est la perte des sels solubles sur les terrains en pente rapide ; hors de là, ne craignez rien. Fumez ainsi quand et où bon vous semblera ; vous aurez ensuite lieu de vous en féUriter.. Est-ce que les fumures à l'engrais liquide ne sont point des fumures en dessus? Est-ce qu'elles ne profitent pas aussi bien et mieux que les fumures enterrées ? Est-ce qu'en descendant dans le sol plus lentement qu'on ne se rimagine, elles ne l'imprègnent pas dans toutes ses par» ties, ne le fertilisent pas d'une manière égale ? Or, avec les fumiei's répandus sur les récoltes, que se passe-t-il? L'eau des pluies tombe dessus, les lessive, se charge de leurs sels et les entraine vers les racines qui en ont besoin pour se nourrir. N'est-ce pas toujours là l'engrais liquide, moins le tonneau et la charrette? Avec les fumiers enfouis profondément, la dissolution des sels devient lente, irrégulière et ne favorise pas énergiquement la pousse des céréales. Nous avons eu, à différentes reprises, l'occasion de faire observer que les engrais liquides sont, parmi tous, ceux qui pro-
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duisent les effets les plus rapides et les pins remarquables ; que leur application est le coup de fouet le plus efficace que Ton puisse donner aux plantes. Sachant cela, vous devez comprendre maintenant la préférence que nous accordons au fumier en couverture. Pour que la réussite ne se fit point, il faudrait admettre une sécheresse constante, c'est-à-dire l'impossible. Soit que vous fumiez èa automne, soit que vous fumiez au printemps, il y a gros à parier que Teau des pluies, nécessaire à la dissolution des sels du fumier, ne vous fera pas faute. Huit ou quinze jours plus tdt ou plus tard, il en tombera de là-haut de quoi vous satisfaire. Ce qui ne sera pas dissous à la première averse, le sera par d^autres lessivages successifs.
Souvent il arrive que les cultivateurs ont affaire à des terres vierges, difficiles à rendre fertiles, quand surtout il s'agit d'argile compacte. Eh bien, qu'ils dôiment à ces terres un labour d'arrière^saison et les fument en couverture pendant rhiver. Ils les rendront ainsi promptement fertiles et nous sauront gré de cette recommandation. Il y a onze ans, nous avions à mettre en culture de la terre vierge, de la terre désignée en Ardenne sous le nom de terre sauvage. Les ouvriers nous assuraient que pour la mettre en état satisfaisant de rapport, il ne faudrait pas moins de trois et quatre années. Cependant, avec une bonne fumure en dessus pendant l'hiver, elle est devenue parfaitement fertile au printemps suivant.
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Ce qu'ok dit des engrais liquides. — Un renseignement, s'il vous plaît On parle beaucoup des engrais liquides ; ceuxcL.«n disent du bien, ceux*Ià n'en disent pas grand'ohose, et d'aucuns môme assurent qu*il n'y a point à s'en occuper.
— Écoutez, Jean-Pierre, en agriculture on diffère souvent d'avis, ce qui n'empêcbe pas les gens d'avoir raison chacun de son côté. Nous avoifô tous rœil sur la même cible; nous cherchons tous le bénéfice net; seulement, pour arriver au but, nous ne partons pas tous du même endroit, et c'est précisément sur ce chapitre qu'il y a désaccord. Le chemin qui convient aux uns ne saurait toujours convenir aux autres. C'est ce qui a fait dire- à tort que l'agriculture était une science de localité, parce que telle pratique, bonne ici, pouvait ne pas Têtre là.
Ainsi, comme il s'agit d'engrais liquide, je trouve très-naturel que les Flamands en raffolent, que la moitié des cultivateurs anglais se prononcent en sa faveur, et Tautre moitié contre. Ceci, mon garçon, n'engage en rien les principes, rt ne prouve qu'une chose, à savoir : que les terrains ne se ressemblent pas. Nous avons bien des cultivateurs parmi nous qui diffèrent d'opinion du tout au tout sur le mérite des fumiers ; ceux-ci ne tarissent pas en éloges sur le compte des uns , et ne disent rien de bon sur le compte des autres, tandis qu'à deux ou trois lieues d'ici, certains: cultivateurs soutiennent juste l'opposé. Qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'ils ont affaire à des terrains de nature différei^e, que ce qui réussit bien sur un terrain sec réussit mal sur^un terrain mouillé.
Encore une fois, mon garçon, les grands principes n'ont point à souffrir de ces différences d'appréciation.
— C'est possible, monsieur, mais nous n'en sommes pas moins très-embarrassés, quand des hommes, qui passent pour s'y connaître, nous disent blanc et noir; c'est à ne plus savoir au juste où donner de la tête ; nous nous trouvons, dans la position des chevaux que Ton tiraille à droite et à gauche et qui finissent par s'impatienter.
— C'est juste, Jean-Pierre. Il s'agit donc de mieux s'expliquer pour se faire mieux comprendre. Or, vous saurez d'abord que les engrais liquides n'ont pas tous la même compo*sition et ne se valent pas indistinctement. Ainsi les urines de bétail toutes seules contiennent moins de choses et n'ont pas autant de mérite que les eaux de fumier. D'un autre côté, ces eaux de fumier toutes seules ne valent pas celles qui ont reçu des animaux morts ou des matières fécales ; enfin les plus fortes, les plus condensées produisent moins d'effet que les liquides affaiblis. Avez-vous bien saisi ces différences ?
— Parfaitement.
— Pour lors, je continue. Il ne suffit pas de tenir compte de la composition des engrais liquides et de leur densité, il convient encore de consulter le climat sous lequel on vit et la nature des terres que l'on cultive. Sous les climats secs et doux du Midi, ces engrais-là ne réussiront jamais comme
, dans les pays brumeux et pluvieux. Du côté de Nîmes, ^'Orange ou d'Avignon, ils ne sont donc pas à recommander comme du côté d'Edimbourg, de Bruges ou de Gand. Dans le premier cas, le soleil pompe l'eau trop vite et laisse les sels à sec; dans le second cas, les sels restent à l'état de dissolution, descendent aux racines et passent très-bien danslecoips des plantes. C'est pour cette raison, d'ailleurs, que l'on recommande toujours au cultivateur de ne pas arroser en temps de sécheresse et d'attendre, ou que le-ciel soit couvert, ou que la pluie tombe. Quant à la nature des terrains, vous remarquerez que si les engrais liquides agissent bien
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sur les sols légers, ils ne produisent pour ainsi dire aucuii effet sur les argiles compactes et les terres mouillées. C'est fadle à comprendre : les terres légères, comme la plupart de celles des Flandres, ont souvent soif, et n*ont pas plutôt bu qu'elles demandent à boire encore. Les radnes des plantes saisissent l'engrais liquide au passage, en prennent leur nécessaire et s'en trouvent on ne peut mieux; mais il n'en est pas ainsi des terres fortes ou argileuses, babituellement trop humides. On ne gagne rien à les obliger à boire ; au contraire, on y perd.
Nous savoAs tous que le fumier de vaches ne convient pas à ces terres, uniquement parce qu'il contient trop d'eau, et nous avons bien soin de leur appliquer le fumier de cheval ou de mouton, qui est moins aqueux. Or, cela étant, pourquoi voudrions-nous que les engrais liquides réussissent sur des sols de cette nature? Ce serait une grosse inconséquence. A moins d'avoir affaire à des argiles parfaitement drainées, parfaitement égouttées, gardons-nous bien de les arroser avec des engrais liquides, autrement, nous formerions une espèce de mare, de flaque d'eau dans le voisinage des racines des plantes et nous déterminerions la pourriture. Vous comprenez toujours bien, Jean-Pierre?
— Parfaitement. Ceux qui ont à remuer des terres légères, comme les Flamands, ne sauraient dire que du bien des engrais liquides, tandis que ceux qui travaillent dans l'argile non drainée ne sauraient en dire que du mal.
— Précisément. Mais ce n'est pas tout, Jean-Pierre : en admettant que les engrais liquides fassent de Teffet sur les plantes, il faut reconnaître, malgré cela, qu'ils ne conviennent pas à toutes sans exception. Ceux qui l'emploient sur les céréales obtiennent beaucoup de feuilles, de longues et faibles tiges, et les exposent à la verse. Ils n'ont, par conséquent, pas lieu d'en être satisfaits, et y renoncent au bout d*un ou deux essais. Questionnez ces cultivateurs-là sur le mérile des entais en question, et vous en recevrez des ré-
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ponses décourugeantes. Ceux qtii^ an c<Mitraire, se s^rventdes engrais li^piides sur des fourrages destioés â être fauchés de bonne heure et à fournir phisieurs coupes dans l'année, ceux qui s'en servent pour lancer la végétation de plantes qui ne sont point sujettes à la verse, vous fourniront,: bien entendu, des renseignements favorables. Peut-être vous feroiit41s observer que des plantes provenant de cette fumure ne sont pas aussi délicates que celles venues lentement, presque sans engrais; mais c'est un détail auquel on ne s'arrête guère^ par le temps qui court. On veut, avant tout, l'abondance, parce qu'en définitive le bénéfice net est au bout de ^«pération. Vous comprenez toujours, Jean-Pierre?
-^ Toujours, monsieur. Je comprends que les engrais ne sont pas des chevaux à toute selle, que les individus qui s'en louent sont ceux qui les connaisseiH; bien et les appliquent bien ; que les individus qui se récrient sont ceux qui les connaissent mal et les appliquent mal.
— G'est vrai, Jean-Pierre; avec les engrais, quels qu'ils soient, nous avons deux côtés : l'endroit et l'envers; pile ou face; et comme la plupart du temps nous les employons au hasard, les résultats que nous obtenons diffèrent nécessairement entre eux et il n'y a rien d'étœmant à ce que nos opinions différent aussi. 11 suffit d'un maladroit pour perdre de réputation la meilleure chose du monde. Le cultivateur ne s'accuse jamais ; il s'en prend toujours à son outil ou à son engrais. Quand le hasard le favorise, il exagère l'éloge; quand l€ hasard tourne contre lui, il exagère le blâme. C'est ce qui est arrivé pour les engrais liquides. Méfions-nous de ces exagérations.
Pas de beaux regains sans engrais uqdides. — A force d'entendre dire que la plupart des plantes fourragères sont améliorantes^ un très-grand nombre de cultivateurs sont autorisés à croire et croient réellement que les prairies naturelles et artificielles peuvent très-bien se passer d'engrais. Et, en effet, pourquoi fumer des plantes qui jouissent de
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l'exeellente réputation de vivre ^ peu pi;ès uniquement de Tair qui court, de prendre leurs principaux repas dans ratmosphèTe, de n'enlever que très-peu de chose à la terre et de lui, restituer sous forme de feuilles mortes et de détritus, de racines beaucoup plus qu'elles ne lui enlèvent? pourquoi se mettre en frais à l'endroit de végétaux qui ne nous de* mandent pour ainsi dire rien et qui nous remboursent en grosses pièces les pauvres deniers qu'ils nous empruntent? pourquoi nourrir des herbes qui ont le renom d'améliorer le sol, tandis que d'autres Tépuisent si fort? Voilà le raisonnemafit que font ou doivent faire les cultivateurs qui croient sur parole les livres de nos agronomes. A principes mauvais conséquences fâcheuses. Revenons donc bien vite à la vérité.
Nous n'admettons pas que parmi les plantes cultivées, il s'en U*ouve d'améliorantes dans toute la rigueur du mot : les unes et les autres vivent plus ou moins grassement aux dépens de la terre et l'appauvrissent par conséquent plus ou moins. Celles-ci prennent beaucoup, ne rendent rien et épuisent prompteraent ; celles-là prennent peu, rendent quantité de feuilles mortes pendant le cours de la végétation ou au moment de la récolte et n'épuisent pas le sol d'une manière bien sensible ; mais entre épuiser faiblement et améliorer, il y a une grosse différence. Les cultivateurs qui demandent plusieurs coupes à leurs prairies naturelles ou artificielles sans, pour cela, se croire obligés de recourir au^ engrais après chaque récolte, font donc fausse route. Et de ceux-ci nous en connaissons des centaines et des milliers, non-seulement en Frimee, mais encore en Belgique. Aussitôt les prés fauchés et fanés, on attend, les bras croisés, qu'il repousse de l'herbe nouvelle, et si, au lieu d'un seul regain, l'on pouvait en prendre deux, on les prendrait sans s'inquiéter des suites. Beaucoup s'imaginent que pour relancer la végétation et donner de la force au sol fatigué, il suffit dirriguer pendant quelques jours. Sans doute, les irrigations sont excellentes
pour les regains, mais c'est à la condition que les eaux seront chargées d'engrais, sinon non.
Toutes les fois que vous pourrez arroser une prairie queljconque, faites en sorte qu'avant de ruisseler et de s'éparpiller sur cette prairie, les eaux d'arrosement passent d'abord sur du fumier pourri ou du compost jeté par tombereaux dans le fossé principal. Dans le cas où vous ne pourriez pas irriguer ainsi, répandez de l'engrais liquide sur la prairie, aussitôt la première récolte enlevée ; arrosez avec des égouts de fumier, de l'urine d'étable, des eaux de routoir, etc.
Dans les contrées bien cultivées, on attache avec raison une grande importance à ces arrosages. Au fur et à mesure que l'on enlève les trèfles ou les luzernes, par exemple, les riches cultivateurs favorisent la pousse du regain en arrosant au moyen de tonneaux remplis d'eau et d'urine dans lesquelles on a délayé de la matière fécale; tandis que les petits cultivateurs qui n'ont ni tonneau ni charrette transportent leur engrais liquide sur une brouette, dans une tonne défoncée par un bout, et le répartissent le plus également possible à l'aide d'une grosse écuelle de bois fixée à un long manche. C'est ainsi qu'ils obtiennent de beaux 'et vigoureux regains et qu'ils entretiennent leurs terres dans un état constant de fertilité.
Les engrais liquides ont, dans cette circonstance, un avantage énorme sur les engrais solides, en ce sens que leur effet est plus prompt. L'engrais liquide, nous l'avons dit souvent et nous ne saurions trop le répéter, est de la sève toute faite qui arrive rapidement aux racines des plantes et développe la végétation d'une façon merveilleuse. L'engrais solide a besoin, pour agir avec la même énergie, d'être lessivé par les pluies ou les eaux d'irrigation ; en sorte qu'en temps de sécheresse, il n'a pas d'action inunédiate, à moins cependant que ce ne soit du fumier de vache tout frais sorti de l'étable, c*est*à*dire très-mouillé.
Les 9RI1IBS perdues. -^ Vous entendrez dire pa:rtout<iue les
engrais sont rares, qu'ils manquent à l'agriculture, que c'est un grand malheur et que sans ce malheur-là, la terre rapporterait bien davantage. Oui, certainement, les engrais manquent aux champs, mais ils ne manquent pas ailleurs; ils sont où ils ne devraient pas être, ils vont où ils ne devraient pas aller. .Ramassez-les, recueillez-les, et ils ne manqueront plus. La disette d'engrais n'est qu'apparente; il n'y a de réet que la négligence des gens, que leur incurie. Dernièrement, un propriétaire nous disait : — Je me trouve fort en peine pour mettre en culture le coin de terre que voilà ; il n'y a pas moyen de se procurer du fumier dans la ville ; ceux qui en ont de bonne qualité ne le vendent pas, celui qu'on pourrait acheter ne vaut rien. — C'est vrai, répondîmes-nous, mais ce qui ne l'est pas moins, c'est la malpropreté de vos ruelles. Des cultivateurs flamands y trouveraient sans peine de quoi fumer plusieurs hectares. *
Et notez que les matières fécales ne sont pas les seules substâoicês fertilisantes délaissées dans un grand nombre de localités ; les urines humaines ont le même sort, et cependant il serait difficile de rencontrer un engrais plus complet, plus riche, plus puissautque celui-ci. Personne ne l'ignore, le dernier des cultivateurs en est instruit comme le plus habile des agronomes, et malgré cela, les urines sont perdues à peu près partout, perdues dans les villages, perdues dans les villes, à moins que l'industrie des draps et des soies n*en tire parti. Et nous nous plaignons ! Mais de quel droit? Le pain est sur la table, et nous tirons la langue à côté ; notre poche est trouée, et nous paraissons surpris de n'y point trouver d'argent. Ce serait risible, si au fond ce n'était triste et lamentable. Oh ! comme les Chinois se moqueraient de notre civilisation s'ils savaient cela ! eux qui ne perdent rien, absolument rien, qui font la cour aux gens, qui les payent, qui se disputent les étrangers pour en avoir les libéralités, selon la décente expression du docteur Yvan, eux, enfin, qui passent pour les premiers cultivateurs du monde, ei à juste titre, à ce qu'il parait.
Lorsque, pour la première fois, nous vîmes établir dans les grandes villes, aux angles des rues ou dans les recoins les mieux cachés, des bass^is de fonte, des plaques vernies abou* tissant à des grilles, des réservoirs de toutes les formes, à Tusage des passants et pour la satisfaction-des petits besoins, nous nous frottâmes naturellement les mains et nous dîmes : — Bravo ! les municipalités trayarllent dans Tintérét de l'agriculture. Mais en y regardant ,de plus près, nous reconnûmes qu'elles travaillaient seulement dans l'intérêt de la morale, de la décence et dç la propreté des tirottoirs. Quant à lagri* culture, ce fut le moindre de leurs soucis* Les urines s'en vont dans les ruisseaux et les égouts, au lieu de s'en aller sur les didles et sur la diaussée ; vQÎlà tout le progrès réalisé, rien de plus. Lejs bottes vernies, les souliers de satin et les robes traînantes y ont gagné ; mais nos champs ne s'en sont p^ trouvés mieux. En bonne justice pourtant, l'aubaine leur revenait de droit.
 la place des hommes qui sont quelque chose en ce monde et qv^i font, comme Ton dit, la pluie et le beau temps, nous aurions voulu que les bassins et les conduits aboutissent à de grandes citernes, à de grands réservoirs. La dépense n'eût pas été forte après tout, et d'ailleurs les i cultivaleurs l'auraient payée et au delà. Mous leur aurions dit par la voie des journaux et des affiches : a Nous avons de l'engrais en provision et du meilleur ; que ceux qui en ont besoin, parmi vous autres, se présentent et fassent leur^ôfiFre pour un bail de trpjs, six ou neuf années, p Et il y aurait eu presse à la porte de la mairie ; les jardiniers des faubourgâ,. les gros cultivateurs des environs n'auraient pas mamjué au rendez-vous. On nous rapporte qu'à Fumes le conseil èchevinal s'y est pris de la sorte, et s'en trouve bien; on nous rapporte encore que, dans les Flandres, plusieurs curés de village ont eu la même idée. Nos compliments à tous bien entendu. Une fois n'est pas coutume.
Il y a toute une industrie dans cette affedre, et une grosse
industrie. Il existe des entreprises de vidanges ; pourquoi n'y en aurait-il pas d'une ,ai}tre sorte? Pourquoi ne pas affermer les urines des restaurants, , des cafés , e&itaminets, hôtels garnis, cabarets? pourquoi ne pas restituer au sol, notre prêteur, toutes les déjections qui, en définitive, viei^nent de ses produits? Nos cultures s'enrichiraient d'autant; les foyers d'infection disparaîtraient en même temps, et la salubrité publique y trouverait son compte par cela même.
11 serait à désirer que des entreprises de cette nature ap* partinssent soit aux municipalités, soit à des associations de cultivateurs. Les municipalités inspireraient toute confiances aux acheteurs ; les associations de cultivateurs n'auraient pas intérêt à se tromper. Avec des industriels proprement dits,- la marchandise ne tarderait pas à être baptisée. C'est ce qu'il faut éviter.
Dans les campagnes, la perte des urines e^t tqut aussi afOi^ géante que dans les villes; pourtant, il suffirait de deux ou trois bons exemples, par commune, pour amener tous les gens à la raison. Que les cultivateurs les fdus intelligents de chaque localité fassent placer un (caquet à l'un des angles de la cour, et arrosent des composts dç terre et de mauvaises herbes avec les déjections reçues dans ce baquet, et ils auront de nombreux imitateurs le jour où les excellents effets de ces composts auront été remarqués.
Mieux vaut convaimcre que coktraihdbe. — S'il se trouvait un homme de bon vouloir, rien qu'un parmi les cultivateurs de chaque commune, les choses iraient vite et l'on ferait de bonne besogne ; mais nous n'en sommes pas là. Aussi, quand, de loin en loin, nous découvrons un de ces travailleurs du sol mieux disposé que ses voisins, voyant de plus haut et de plus loin qu'eux, aimant l'agriculture pour elle-même et éprouvant une satisfaction sincère à tout petit progrès qui se réalise autour de lui, nous l'accueillons à bras ouverts et lui faisons fête 4e notre mieux. C'est pour cela que nous avons remercié bien vivement un de nos correspondants de Pon*
toise do son envoi de quelques notes sur remploi des engrais liquides. Ses intentions sont excellentes, mais les moyens d'aboutir qu'il proposait laissent un peu à désirer. Voici ce qu'il nous disait en manière de préambule:
« La disette des fumiers de ferme et Télévation constante de leur prix ont engagé les petits cultivateurs des environs de Paris à rechercher d'autres engrais et les ont ainsi amenés à substituer aux engrais pailleux les résidus plus ou moins alcooUsésde diverses industries. Toujours active et prévoyante, notre petite culture intensive a compris l'importance et réconomie qui résulteraient pour elle de l'emploi des engrais liquides, et voyant ses soins et son initiative payés de retour, elle a fait prendre à ces engrais une large place dans la fumure des terres de certaines localités, telles que Cergy, Han, Neuville, Tragny. Saint-Ouen- l'Aumône, Vaux, Pierrelaye, Cheneviére, Conflans, Herblay, pour ne citer ici que les communes les plus rapprochées de notre chef-lieu d'arrondissement.
« La demande d'engrais liquides de toute nature a engagé certains industriels, savonniers, boyautiers, fondeurs de suifs, etc., à établir des réservoirs munis de pompes pour faciliter le chargement dans les tonneaux des cultivateurs. »
L'exemple a donc été donné, et il convient de signaler à la reconnaissance publique les communes qui ont ouvert la marche. C'est ce qu'a fait notre estimable correspondant, et nous l'en félicitons. Seulement, il voudrait que le chef-lieu, que Pontoise profitât de la leçon ; mais Pontoise ne bouge pas. « Cependant, dit-il, à raison de 10 litres de déjections liquides par jour et par quatre individus, nous arriverions, avec notre agglomération de 8,000 âmes, à réunir quotidiennement 20,000 litres, ou la fumure de 5 hectares 53 ares, et en totalisant 1,215 hed;ares 45 ares, soit un produit brut pour la culture locale, et à raison de 1 franc Tare, de 421 ,545 francs. Certes, c'est là un résultat sur lequel la pensée s'arrête avec complaisance.
« Dans rintérêl de nos cultures locales, aussi bien que dans celui de la salubrité, il est donc à désirer que des fesses mobiles soient établies dans les principales villes et même dans les campagnes, à l'imitation du pays flamand qui, un des premiers, en a compris toute Timportance. Espérons que l'administration supérieure, du pays viendra en aide sous ce rapport, par des conseils ou mème'des prescriptions, à la culture locale, afin de contribuer à l'amélioration et à renchérissement des terres pauvres de notre arrondissement. »
Par des conseils et des'avis, soit ; mais par des ordres il n'y faut guère compter. La persuasion vaut mieux que la contrainte. Si nos villageois savaient ce que valent les engrais liquides, on n'en verrait jamais ruisseler par les rues. Mais ccunment le sauraient-ils? 11 en est question dans les livres ; on en parle quelquefois dans les sociétés agricoles; on peut en voir les effets du côté de Lille et du côté de Lyon ; mais on lie lit guère, on assiste le moins possible aux séances des comices et nos cultivateurs ne font pas leur tour de France pour étudier chez les autres des pratiques ignorées chez eux. Voulez-vous les convaincre promptement de l'efficacité des engrais en question? Trouvez un homme dans chaque localité, , rien qu'un, qui consente' à ouvrir une fosse de quelques métrés cubes, à l'enduire de terre glaise battue, et qui veuille ensuite demander à ses voisins les plus gros fermiers la permission de la remplir avec le purin de leur fumier. Aucun ne s'y refusera. Dites à cet homme d'allonger ce purin avec cinq ou six fois son volume d'eau ordinaire, et de le répandre, soit en hiver, soit au moment de la pluie, sur un coin de prairie, sur un coin de trèfle ou de luzerne, sur les planches de son potager. 11 aura certainement par ce moyen, et sans bourse délier, des récoltes plus belles que celles des autres. On en comprendra de suite la raison, ou le jalousera, et l'année d'après on l'imitera et plus personne ne lui fera cadeau de son purin. Autrefois, quand nous organisions les conférences agricoles et horticoles dans les provinces de Namur et de
310 aUSËRlËS SUR L'AGittClJLlURË ET L*HORTlCULTURÈ.
Luxembourg, nous avions bien soin de conseiller ce petit stratagème aux instituteurs, privés d'engrais de ferme. Plusieurs en ont usé avec un succès tel, qu'à partir de la seconde année ou de la troisième au plus, les fermiers de l'endroit ne les autorisèrent plus à puiser librement dans la mai'è aux égouts de fumiei's.
Cette façon d'amener le progi*ès est certainement préférable à tout arrêté que pourrait prendre M. le préfet ou M. le maire. Cependant, soyons juste, et reconnaissons qu'une comnnine du Limbourg belge, sur les frontières de la Hollande, doit sa richesse à une mesure municipale.
Voici Thistoire :
Le mayeur Colpin. — Ce que nous allons vous raconter se passa dans le royaume des Pays-Bas vers 1818 ou 1819. "La commune d'Eygen-Biken (province de Limbourg) avait alors pour mayeur, autrement dit pour maire ou bourgmestre, un propriétaire nommé Colpin. Nous ne vous dirons pas s'il est encore de ce monde ou s'il n'en est plus. S'il en est, tant mieux, car nous souhaitons longue vie aux gens de bien ; s'il n'en est plus, Dieu ait son âme !
Le mayeur Colpiii avait admiré la propreté des Flamands et des Hollandais ; il avait vu leurs villages lavés et épongés, les façades des maisons coquettement blanchies à la chaux ou jaunies à l'ocre, les intérieurs frottés et luisants, et il aurait donné tout au monde pour que son village d'Eygen-Bilsen eût ainsi sa toilette faite tou3 les matins. H s'en allait chez les uns et chez les autres et leur reprochait à tous leur négligence. En* temps de pluie, les égouts de fumier ruisselaient par les rues et forfnaient des flaques autour des habitations, de façon que, pour aller de celle-ci ai celle-là, il fallait marcher sur la pointe des pieds. Le mayeur avait beau dire que c'était de l'engrais perdu, qu'avec l'eau noire qui courait par les chemins, il y avait de quoi nourrir les terres maigres de l'endroit, on ne Técoutait pas. Il avait beau dire que ce qui était malpropre était malsain, que la santé des
gens s'en ressentait, on ne Féeoutait pas dayantage. Et pourtant il avait de Tinfluence, à cause de ses écus d'abord, et aussi parce qu'il en savait plus long que les autres. Mais il n'y a pas d'influence capable d'enlever du premier coup les habitudes prises. Il faut les eemer, les miner, les prendre en dessous, au lieu de les attaquer de front, les user à la longue, à la manière de la goutte d'eau qui finit. par user la pierre.
Le mayeur y songea, mais il se dît qu'une vie d'homme n'y suffirait point ; et comme il tenait à laisser une marque de son passage dans l'administration communale, il renonça bien vite aux moyens lents; Les paroles de persuasion n'aboutissant pas^ il prit un arrêté, et, l'arrêté pris, il parla de garde champêtre, de procès-verbaux, de justice, d^amende et de gendarmes ; en un mot, il fit jouer les grands ressorts de Tatttorité et de l'intimidation. Il fut donc enjoint à tous les haWtants de la commune d'Eygen-Bilsen de creuser des fosses ou de construire des citernes à proximité des étables et d'y conduire par des rigoles les urines, les égouts de fumier et autres immondices qui, jusqu'alors, s'étaient perdus en partie sur la voie publique. Là-déssus, il se fit un grand remuement dans l'endroit ; les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes, tout le monde se récria. Ce^ fUt une averse de mauvaises paroles à l'adresse du mayeur. On ne lui souhaitait plus le bonjour en passant, comme autrefois ; on hii faisait la mine; on le regardait de travers et en-dessous. L'ennemi, c'était Colpin ; la bête noire, c'était Colpin : en cet état, bien sûr, le diable n'eût point voulu de sa peau. Beaucoup, à la place du mayeur, auraient reculé ; heureusement, il avait de la tête et faisait peu de cas du bruit. Il savait bien d'ailleurs qu'en jetant au vent sa petite popularité de rien, il lui reviendrait tôt ou tard, une popularité sérieuse et durable. Il tint donc ferme.
Les plus timides parmi les gens d'Eygen-Bilsen, ceux qui avaient peur du giarde champêtre et de l'amende, prirent, en rechignant, leur pioche et leur bêche, et firent des trous
5IS CAUSERIES SUK L'ÂiWGULTURË ET L'U0RT1GULTUK£.
comme le voulait Tarrèté ; mais il y en eut, et plus d*un, qui se moquèrent du mayeur et ne bougèrent point. Le garde champêtre mit sa plaque, prit son sabre, constata la contravention et rédigea procès-verbal. On isiflla le garde champêtre. Il y eut, vous le pensez bien, des amendes à payer ; on les paya, mais à contre-cœur, en grommelant des choses désagréables ; puis voyant que le mayeur ne plaisantait point, on ne s'exposa pas à mie seconde amende ; et en moins de quelques mois chacun eut sa fosse à purin. Aussitôt pleine et prête à déborder, il fallut, bon gré mal gré, enlever le vieux purin pour faire place au nouveau ; on le versa par conséquent dans des tonneaux, puis Ton s'en servit pour arroser les prairies. L'herbe y poussa plus vigoureuse et plus drue que de coutume ; la récolte fut doublée ; et chacun de se dire tout bas que le mayeur avait eu raison de faire ce qu'il avait fait, qu'il avait rendu service aux gens malgré eux, et que c'était en définitive, un brave homme. Naturellement, on cessa de lui faire mauvaise mine; ceux qui ne le saluaient plus depuis longtemps lui ôtèrent de nouveau, et des deux mains, leur chapeau ou leur casquette ; ceux qui avaient dit pis que pendre de lui, allèrent lui adresser des compliments. U y avait eu malentendu, pas autre chose.
Les hommes de la trempe du mayeur Colpin ne sont pas communs ; vous n'en trouveriez pas deux au mille qui auraient ainsi le courage de se faire maudire une année durant, même avec l'espoir de se faire bénir ensuite durant des siècles. Nous aimons mieux vivre au jour le jour et gueuser une popularité de raccroc, qui ne nous survit point de vingt-quatre heures. Celui-ci mort, bon voyage, et vive celui-là! Rien après, absolument rien. Colpin défunt, au contraire, vive Colpin ! vive sa mémoire ! Place pour lui dans la galerie des hommes utiles !
S'il existe des fosses à purin dans la commune d Eygen- 'bilsen, c'est au mayeUr Colpin qu'on les doit ; c'est lui qui les a fait creuser , c'est sa marque, sa trace, son pas, quelque
chose qui ne s'en va point, ne s*effac^ point, mais qui dure comme le bronze ou comm^ le granit. Un arrêté a creusé ces fosses, un autre arrêté ne viendrait jamais à bout de les combler.
Un poète ne serait pas à l'aise avec un sujet de cette sorte ; il aurait beau le couvrir des richesses de son imagination, le parfumer de mots fleuris, l'habiller de velours et de soie, il ne le ferait pas recevoir dans le monde comme il faut. Son public à lui demanderait tout de suite de l'eau de Cologne ou du sel de vinaigre. Heureusement, nous avons affaire, nous autres, à de robustes gens qui ne se tiennent pas le nez pour une misère, qui vivent de père en fils au milieu de ces engrais et ne donneraient pas une pelletée de fumier pour un bouquet de violettes. Pourvu qu'on leur parle de choses qui font pousser les récoltes et rapportent du grain, ils ne demandent pas si ces choses-là sentent bon ou mauvais. Ils commencent, au besoin, par prendre leur cœur à deux mains ; puis Fhabitude vient peu à peu et finit par avoir le dessus. Il n'y a de difficile à faire que le premier pas. Les hommes qui aiment la terre, qui se passionnent pour elle, qui la cultivent avec goût, ne reculent devant aucun engrais, devant aucune odeur. Il suffit que la chose soit bonne pour qu'ils la recherchent. Nous en avons la preuve dans les Flandres belge et française. Les populations de ces contrées ne rêvent, ne parlent que d'agriculture ; aussi ne reculent-elles devant aucun engrais. Elles manient les matières fécales comme d'autres
les cendres ; elles manieraient de même le poisson pourri et des substances à soulever le coeur, si la puissance fertilisante de ces engrais leur était démontrée ou^eulement affirmée par des personnes dignes de foi. Ces populations vraiment agricoles ne voient que le but et ne reculent pas devant les moyens de l'atteindre.
Autre part, dans les contrées où Ton cultive machinalement, sans goût, presque à contre-cœur, il sera difficile d'introduire l'usage de l'engrais humain. Là, il conviendrait de développer d'abord le goût de l'agriculture par l'instruction, d'obtenir la stabulation permanente, afin de grossir les tas de fumier de ferme, d'obtenir la construction de citernes à purin, afin d'amener l'emploi des engrais liquides (grav. 25). Ces deux
Grav. 25. — Citerne à purin.
points obtenus, on arriverait nécessairement aux fortes fumures, et le désir de les accroître encore se ferait bien vite sentir. Alors, on pourrait avec succès entretenir les cultivateurs des avantages de l'engrais humain. En toutes choses, commençons par le commencement.
Vous aurez beau dire aux populations indifférentes qui ne connaissent pas même le prix du fumier de ferme et du purin,
puisqu'elles perdent run dans les pâturages, et l'autre dans les ruisseaux : — Recueillez avec soin les excréments de rhomme, ils produisent des richesses, — ces populations ne vous écouteront pas de suite. Les gens de Lyon d'il y a cinquante ans jetaient les vidanges à l'eau pour s'en débarrasser. A ce propos, les agronomes se sont récriés, ont parlé des Flamands du nord de la France, de ceux de la Belgique, et raconté les prodiges obtenus chez eux avec les vidanges. Sur ces entrefaites, un voyageur, venant d'Asie et ayant vu la Chine, rapporta que là-bas on se les disputait, et que les récoltes y sont, pour cela, les plus belles du monde. Tout aussitôt, Martin, Rast et Laboré, trois industriels hardis, firent aux cultivateurs de Lyon la proposition de leur livrer à bas prix, hors la ville, les immondices qne vous savez. Quelquesups acceptèrent, mais les dix-neuf vingtièmes refusèrent avec dégoût. Les médecins s'en mêlèrent, réclamèrent au nom de la salubrité jaiblique, parlèrent d'épidémie , d'épizootie à craindre, et assurèrent que les plantes soumises à ce régime malpropre lui empruntent nécessairement une odeur repoussante.
En fin de compte, les industriels firent de très-mauvaises affaires, et renoncèrent à l'entreprise juste au moment où elle allait devenir bonne. Il en revint d'autres, et ceux-ci firent fortune. Les cultivateurs des départements de l'Isère et du Rhône, si fort dégoûtés dansle pj^incça, avaient vu des résultats, s'étaient habitués petit à petit à la chose, et de tous côtés les demandes pleuvaient. Il a dû en être ainsi partout; nous ne comprendrions même pas qu'il en eût été autrement. Il est bien naturel que l'on ne manie point de gaieté de cœur un engrais qui, après tout, ne fait les délices de personne.
Au commencement du siècle dernier, Noël Chomel n'avait pas tout à fait tort de dirai» à propos des vidanges : a Leur puanteur fait qu'on ne s'en sert guère, à moins qu'on ne leur ait fourni du temps pour se reposer ; encore ai-je vu du blé contracter la première année cette mauvaise odeur, et celui
d'après ne s'en plus ressentir à la vérité, et, sans cette méchante qualité, cet engrais ne serait point du tout à négliger. »
Vers 1803, un industriel, nommé Bridet, s'imagina de convertir les produits des vidanges en une^ matière sèche, pulvérulente, à laquelle on donna le nom de poudrettCy et depuis lors on en fabrique en France des quantités considérables. Cette matière n'est point précisément inodore, mais enfin son odeur est très-supportable et son aspect n'a rien de repoussant. Seulement, pour l'amener à cet état, il faut beaucoup de temps, et encore ne l'y amène-t-on qu'aux dépens de la qualité, en privant les immondices fraîches des sels solubles qui en constituent la force principale. Aussi, Dieu sait conmie Schwerz se moquait de nos faiseurs de poudrette. Nos Allemands riraient bien, disait-il, s'ils savaient que des gens s'occupent à réduire à la capacité d'une tabatière tout un tombereau d'excréments.
La poudrette a eu ses beaux jours : elle a été fort recherchée, malgré son prix élevé qui ne permet pas de fumer copieusement un hectare de terre à moins de cent quarante à cent cinquante francs ; puis, la fraude est venue ; la marchandise a été allongée avec de la terre et des cendres de houille ; les cultivateurs ont eu à se plaindre, et l'industrie, compromise sérieusement, n'inspire plus aujourd'hui la même confiance qu'autrefois. Tant pis pour les fraudeurs; d'ailleurs, la poudrette a fait son temps. Il y a moyen, à cette heure, de désinfecter en quelques minutes les matières fécales sans trop ôter de leurs quahtés comme engrais ; cela vaut mieux que de les laisser à l'air et au soleil des années durant et de les appauvrir de toutes les façons.
Salmon eut, le premier, l'heureuse idée de jeter du charbon en poudre dans les fosses d'aisances et de vendre les produits désinfectés, sous le nom 4e noir animalisé. En 4834, un pharmacien de Meaux, M. Siret, composa une poudre désinfectante avec du charbon de bois pilé, du sulfate de fer, du sulfate de zinc et du plfttre, et démontra que, moyennant
deux centimes et demi au plus par jour, on pouvait désinfecter les fosses d'aisances d'un ménage de trois ou quatre personnes, rien qu'en faisant dissoudre une cinquantaine de grammes de sa poudre dans deux litres d'eau et jetant le tout dans la fosse. La recette était bonne, mais elle n'eut point de succès. Vers 1846, Baronnet reprit le procédé Salmon, l'améliora, et démontra de son côté qu'avec de l'argile calcinée et des résidus de fabrique contenant de l'dcide sulfurique, il suffirait de quelques minutes pour désinfecter complètement les matières fécales fraîches. Nous avons été témoin d'un essai de ce genre fait à Dijon. Rien de plus expéditif, de plus complet, de plus satisfaisant. Malheureusement, le prix de l'engrais ainsi préparé était lourd, très-lourd; à raison de trois francs l'hectolitre, il aurait pu faire son chemin ; à raison de cinq francs, il ne le fit pas. Les industriels des villes
' ne savent pas assez que l'argent est rare parmi nous autres, qu'on ne le remue point à la pelle dans les campagnes, et qu'avant de lâcher une pièce de cent sous, nous la retournons entre nos doigts plutôt dix fois qu'une, comme pour l'user et en avoir de la graine sur la peau.
Nous avons, pour notre compte, assez de confiance dans le noir animahsé, dont nous parlions tout à l'heure ; il rem- . plirait à peu près le même rôle que les matières fraîches aux environs de Lyon, la gadoue verte aux environs de Paris, la courte graisse dans le nord de la France, l'engrais flamand en Belgique; il aurait moins de force, mais les choses qui ne sentent rien nous semblent préférables à celles qui sentent trop. Que les fabricants se contentent de petits bénéfices, qu'ils fassent leur rivière avec des ruisseaux ou des rigoles, qu'ils accordent une année de terme aux cultivateurs solvables et
prennent au besoin du grain en payement, et les matières
fécales désinfectées seront reçues sur beaucoup de points où
l'on ne veut pas de celles qui ne le sont point.
Ne venez pas nous dire que c'est impossible, que les frais de main-d'œuvre et de substances désinfectantes sont trop
• 31* CAUSERIES SBR L'A^ttCÇiTUEE ET L'HORTICULTURE.
élevé»; nous n'en croirons rien. Les matières fécales sont à la portée de tout le monde et de toute» les bourses, de façon qu'à défaut de spéculateurs, les cultivateur&peuvent très-bien se charger de la besogne. Voulez-vous des recettes? En voici : tendez les mains et les chapeaux ; de cette façon, vous n'aurez pas même la peine de vous baisser pour en prendre.
Faites brûler des gazons, de^ terres de fossés ou de l'argile, et ramassez tfinsi une provision de terre cuite sous un hangar ; procurez-vous, après celai quelques hectolitres d'eau acidulée, chez des fabricants d'hoile qui emploient l'acide sulfurique pour l'épuration, et qui vous vendront cette eau de trente à cinquante centimes l'hectolitre, à moins qu'ils ne vous la donnent pour s'en débarrasser. Prenez ensuite les matières fécales fraîches, mouillez-les bien avec l'eau acide, puis brassez-les avec la,. terre cuite, que vous ajouterez aux matières par petites quantités jusqu'à ce que l'odeur disparaisse tout à fait.
Si vous habitez un pays de forêt, procurez-vous à très-bas prix du poussier de charbon de bois ; ayez encore de la terre brûlée, et avec ce charbon et cette terre, brassez les produits dés vidanges ; leur odeur s'en ira.
S'il existe des tourbières dans votre voisinage, prenez du poussier de tourbe, deux kilogrammes de couperose verte par cent kilogrammes de matières fécales; faites dissoudre la couperose dans un peu d'eau, arrosez Tengrais et mélangez le tout avec le poussier de tourbe.
Admettons que vous n'ayez so\is la main ni poussier de charbon de bois ni poussier de tourbe; il vous reste encore la ressource du poussier de houille et de la couperose. Vous pourrez même, s'il y a économie pour vous, remplacer la couperose verte par le plâtre cuit et en poudre, dont vous porterez la dose en volume au cinquième à peu près du volume des matières.
Voulez-vous mieux?
Prenez des cendres de charbon de terre et de la sciure de
bois que vous arroserez avec de l'eau de couperose, et servez-vous du tout pour désinfecter.
Prenez enfin, si vous le préférez, des écorces pourries, de la tannée, par exemple, dans les localités où on la perd, des gazons brûlés, et mélangez cela avec les produits des vidanges.
Quant aux eaux-vannes des losses d'aisances, ne les perdez point, ne les dédaignez point. C'est un engrais fort riche. Vous pourrez en arroser les composts, ou bien encore les récoltes au printemps, ou Itten en faire ce que les Anglais nomment de Vurate. Avec cinq kilogrammes de plâtre cuit et pulvérisé pour trente-deux litres d'urine et un peu de charbon d'os, ils font une sorte de péte. Une fois sèche et broyée, ils la livrent au commerce. Voilà Turate. Hodges, professeur d'agriculture au collège de Belfast, nous apprend que cet engrais a été recommandé en Angleterre comme très-fertilisant ; cependant, dit-il, à en juger d'après un échantillon que i*ai dernièrement examiné dans mon laboratoire, je ne crois pas qu'il vaille le prix auquel on le vend ordinairement aux fermiers.
A tout propos, l'on nous dit : — Merci de vos conseils ; il y en a de bons dans le nombre, c est sûr, mais, pour faire de la bonne culture et obliger le sol à nous donner de riches produits, il faut de l'engrais à pleines voitures et l'éparpiller sur les champs comme s'il ne coûtait rien, comme s'il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre à la pelle. Il est clair que si les choses pouvaient aller ainsi, toutes seules pourains^
dire, nous n'aarions pas de peine à sortir d'embarras ; mais notez, s'il vous plaît, que nous sommes loin de compte. Ce n*estpas le bon vouloir qui nous manque, c*est Tengrais, c'est le fumier. Les plantes, pas plus que les gens, ne se contentent de l'air qui court ; quand la graisse fait défaut, l'essieu crie à faire pitié ; pas d'huile dans la lampe, et la mèche charbonne ; pas de pain sur la nappe, pas d'homme; pas de vivres dans la terre, pas de moissons, ou rien qui vaille. Or, ces vivres-là ne tombent point d'en haut comme la rosée ; il faut les fabriquer, et pour les fabriquer il en coûte. C'est l'achat des bêtes, c'est le fourrage pour les entretenir, c'est la litière; et, à force de mettre la main dans la poche pour y chercher les sous, on finit par ne plus trouver que la doublure.
Voilà ce que Ton nous dit.
Ces raisons, il faut bien en convenir, payent de mine, et, tout d'abord, beaucoup s*y laissent prendre et s'en contentent. Nais, chez nous, c'est de la monnaie qui n'a pas cours; nous l'arrêtons au passage, pour l'empêcher daller plus loin, comme font ces marchands qui clouent sur leur comptoir les pièces fausses de leurs clients. A ceux qui nous affirment que l'engrais manque nous répondons par un signe de tête et un mouvement d'épaules. Ce n'est pas poli, c'est de l'éloquence mal apprise, c'est vrai, mais elle a le mérite d'être à la portée du premier venu. Les gens de toutes les nations comprennent; c est de l'allemand à Vienne, de l'anglais à Londres, du français à Paris. Non, ne nous lassons pas de le répéter, l'engrais ne manque pas à l'honune ; c'est l'homme qui manque à l'engrais, qui le regarde et ne l'aperçoit pas, qui le voit passer et ne l'arrête pas, qui le foule aux pieds et ne le relève pas.
Et, en effet, il est difficile, dans nos campagnes et dans nos villes, de faire un pas sans découvrir des choses perdues ou négligées, dont nos terres s'accommoderaient bien. C'est en ramassant ces choses-là, boues, balayures, mauvaises herbes, débris de légumes, débris animaux, suie, cendres de toutes sortes, scories, chaux, plâtre, etc., etc.^ c'est en les
mélangeant, en les arrosant, qu'on arrive à fabriquer ce que les Anglais appellent des composts, ce que nos Flamands appellent des pâtés.
Pour préparer les composts, il n'est pas nécessaire de s'imposer de gros sacrifices et d'avoir sous la main un outillage coûteux. Commencez par ouvrir derrière votre maison un trou large et profond pour mettre les eaux d'engrais dont vous aurez souvent besoin. Si vous avez des écus en bourse, faites paver le dessous et .murer les côtés avec de la bonne pierre et du mortier hydraulique ; si vous n'avez pas d'écus, et c'est, par malheur, le cas le plus ordinaire, battez de la terre glaise sur toutes les faces. Aussitôt prête, jetez dans la fosse en question un ou deux tombereaux de fumier frais ou vieux, de vache ou de cheval, peu importe, puis versez par-dessus vos" eaux de fiimier, vos urines de toute espèce, vos eaux de savon, vos eaux de lessive, quelques pelletées de cendres vives, des rinçures de futailles, des excréments humains et de l'eau ordinaire de puits ou d'ailleurs, jusqu'à ce que la fosse soit pleine. La fermentation s'établira, et, en moins de quioze jours, vous aurez quelque chose de puissant, de merveilleusement actif.
Voilà la sauce de vos composts ; c'est avec elle que vous les arroserez à temps perdu, tous les huit jours, tous les quinze jours. Pour ceux de ces composts qui se trouveront près de la fosse, la besogne sera facile et rapide ; mais, pour ceux qui se trouveront dans les champs, au bout des pièces, ce sera moins expéditif < En vue de ceux-là, vous vous procurerez des futailles moisies et hors d'usage, ou, moyennant une faible somme, vous achèterez chez un épicier de la ville des barriques à huile, de la contenance d'une centaine de litres environ chacune, et vous les ferez cercler en fer. Après cela, vous chercherez un vieux baril, le scierez en deux, prendrez les morceaux, donnerez un coup de tarière dans une douve de chaque fond, ajusterez deux douilles en tôle ou eh ferblanc, et vous aurez ainsi, à peu de frais, deux entonnoirs,
dont VOUS vous oervioroi^ pour envaisseler Vengrais liquide dans les barriques. Ajoutez à pela deux ou trois seaux pour puiser dans la fosse et une longue perche pour agiter le purin av»it de le mettre dans .les fptaiUes» et vous aurez un outillage complet.
Les covposts de Pierre Jauffret. — Il y a environ vingtcinq ans, le nom de Jauifret faisait du bruit, beaucoup de bruit, non-seulement en France, mais dans une grande partie de l'Europe; k cette lieure, nous sommes au calme, le météore est éteint, les i^dmirateui^ bruyants d'alors ne donnent plus signe de vie. Pourqupi ce silence après tant d'agitation? Nous allons vous le d^*e.
Pierre Jauffi^t ëi^iî un petit cultivateur de la Provence, assis quelque part au milieu d'une pauvre terre des environs d'Arles, travaiïlanl; d'arraehe-îpied et n'arrivant qu'à nouer'les deux bouts à la fin de chaque année. Il n'avait pas d'instruction, mais il avait du boQ sens, de l'initiative et de l'activité. Pierre Jauffret se dit natunsllement que l'engrais est la providence du cultivateur, et que si l'on parvenait à en fabriquer à discrétion, sans bestiaux, par quelque nouveau moyen, ce serait une grosse affaire. La litière était abondante autour de lui ; ce n'étaient partout que genêts, ajoncs, bruyères, roseaux, mauvaises herbes de toutes les sortes. Il en fit des provisions et se creusa la tête pour les convertir en fumier. Puisque^ pensa*t41, les urines et les excréments des bêtes amènent si vite la fermentation dans les litières, il est à supposer qu'on l'amènerait vite aussi dans des tas de pailles et de mauvaises herbes, si l'on avait sous la raain, pour les arroser à volonté, un liquide dont la composition se rapprocherait de celle des urines et des'excréments des bêtes. C'était raisonner juste. 11 chercha donc ce liquide; il en composa de diverses sortes et se Uvra à de nombreux essais. À force de tâtonner, il finit par trouver ce qu'il cherchait, et bientôt il ne fut plus question en Provence et dans le midi de la France, que de l'étonnante découverte de Jauffret. De pauvre cultiva-
teur qu'il était, notre paysan devint fabricant de fumiers ; il s'en allait de village en village, de ferme en ferme, et entreprenait à façon. — « On me fournissait, racontait-il, dix quintaux de paille (500 kUogr.), et, moyennant 5 francs, je rendais, au bout de douze jours, quarante quintaux de fumier (2,000 kilogr ). Sur ces 5 francs j'avais 2 francs de bénéfice. J'en confectionnais cinq mottes par jour ; mon gain était donc de 10 francs. » Nous ne garantissons pas le fait, nous racontons purement et simplement.
L'appétit vient en mangeant, dit le proverbe. Jauffretne se contenta pas de 10 francs ; il rêva plus et mieux. On lui conseilla d'aller à Paris prendre un brevet, de se produire sur un plus large théâtre, d'élever ses exigences à la hauteur de sa découverte. Il alla donc à Paris, puis de là à Neuilly, à quelques kilomètres de la grande ville, s'installa sous une espèce de hangar, fit appel aux riches agriculteurs des environs, aux membres de la Société d'agriculture, et soumit son engrais à leur examen. Le 9 janvier 1837, tout le monde était au rendez-vous, et une commission, nommée par le ministre du commerce, avait mission de donner son avis sur l'importante découverte du paysan provençal. On questionna Jauffret, on lui demanda un échantillon de son engrais ; mais il ne répondit pas d'une manière catégorique et ne voulut point donner l'échantillon. Pourquoi? Dans la crainte qu'on ne le soumit à une analyse chimique et qu'on ne lui dérobât son secret. Le bon sens n'y était plus ; de mauvais conseils avaient passé par là. S'il se fût agi de lui voler son secret, on ne se serait pas adressé à lui ; on aurait pu demander l'échantillon d'engrais chez les fermiers du Midi, pour le compte desquels Jauffret avait opéré, et aucim d'eux ne l'eût refusé.
Les commissaires du gouvernement se retirèrent donc sans conclure ; le public fut désappointé, et Jauffret perdit ce jour-là une partie de la confiance qu'il avait inspirée jusqu'à* lors. Il avait l'occasion de faire fortune séance tenante ; il ne sut pas la saisir au passage. Au lieu de proposer l'abandon de
324 aUSERIES SUR yAGRIGULTURE ^T L'HORTICULTURE.
sa méthode, moyennant une indemnité nationale, il s'imagina d'ouvrir une immense souscription, de demander pour la divulgation de son secret de 5 à iOO francs par chaque cultivateur français, selon Timportance des exploitations. C'était le moyen de ne rien obtenir, et c'est ce qui arriva ; la souscription ne se fit point. Déçu dans ses espérances, le paysan provençal quitta Paris, se rendit en Bretagne pour y renouveler ses expériences, puis à Bordeaux, où il échoua. Nous ne comprenons rien à cet échec, qui fut attribué à la malveillance, car enfin les matières employées étant les mêmes à Bordeaux qu'ailleurs, Jauffret devait réussir. Toujours est-il que son insuccès lui causa un profond chagrin, et qu'il mourut dans cette ville le 7 novembre 1838.
Voici de quelle manière s'y prenait Jauffret pour former la lessive, dont il arrosait les pailles^ genêts, ajoncs, etc., afin d'y développer une rapide fermentation : il mélangeait, pour opérer sur 500 kilogrammes de paille sèche ou sur i ,000 kil. de végétaux verts, 100 kilog. de matières liquides des fosses d'aisances, 25 kilog. de suie de cheminée, 50 kilog. de chaux éteinte, 200 kilog. de plâtre en poudre, 10 kilog. de cendres de bois non lessivées, 1/2 kilog. de sel marin, 320 grammes de salpêtre raffiné et 25 kilog. de levain d'engrais. Ce levain d'engrais n'était autre chose que de la matière fécale. Jauffret allongeait le mélange avec de l'eau et arrosait abondamment.
On pourrait sans peine obtenir les mêmes résultats que lui, et à meilleur marché. Il n'est pas nécessaire de se servir de chaut et de plâtre pour préparer toutes sortes de lessives, aussi énergiques, si ce n'est plus, que la sienne.
L'engrais obtenu ainsi par Jauffret avait l'apparence d'un bon fumier, mais il n'en avait pas les qualités. Il devait réussir sûrement où réussissent les engrais verts, c'est-à-dire dans les terrains calcaires arides, dans les sables légers et brûlants, en été, et dans les régions méridionales de la France, Où lés fuiiiiers de ferme se dessèchent trop vite. Il y donna.
en effet, d'excellents résultats. Il ne devait pas réussir dans les pays froids et les terrains frais, et il n'y réussit pas.
— « Quant à Tidée, disait M. de Dombasle, que Ton convertira en fumier de la paille ou d'autres matières végétales au moyen de la petite quantité de substances animales que Ton fait dissoudre dans Teau que Ton emploie comme agent, de fermentation, c'est là une pure illusion. »
Oscar Leclerc, dans ses Leçons d'agriculture, reconnaissait que Tengrais Jauffret ne pourrait faire fortune dans le Nord. De son côté, M. Girardin, de Rouen, établit que, dans beaucoup de localités, l'engrais en question coûterait plus à fabriquer que le fumier de ferme ; il lui reproche, en outre, d'exiger trop d'eau pour les arrosements.
Quoi qu'il en soit, Jauffret a rendu de grands services dans la Provence, et sa méthode, améliorée, complétée, en rendra peut-être un jour ailleurs.
Moyen de perfectionner le procédé jauffret. — La valeur d'un engrais dépend de ce qu'on y a mis. Vous aurez beau faire, avec de mauvaise litière et des bêtes mal nourries vous n'aurez, en fin de compte, que du mauvais fumier ; avec la lessive de Jauffret vous n'aurez de même qu'un engrais inférieur en qualité aux fumiers de ferme. Voulez-vous fabriquer quelque chose qui vaille ces fumiers ou à peu près, commencez par prendre delà paille ou toute autre litière en usage dans le pays, et donnez-lui en arrosement un liquide qui, par sa composition, représentera à peu près exactement la qualité et la quantité des déjections fournies par le bétail. Permettez-nous une supposition : Admettons, par exemple, si vous le voulez bien, qu'une vache à l'étable, de jour et de nuit, use en litière 25 kilog. de paille par semaine et y répande, par semaine aussi, 80 kilog. d'urine, dont 20 au moins se perdent dans le sol ou se rendent par une rigole dans une fosse à purin, et environ 20 kilog. de matière fécale. Notez bien que nous ne répondons pas de l'exactitude de ces chiffres, que nous faisons tout simplement une hypothèse à l'aventure.
Nous nous dirons après cela : si la composition' de 60 kilog. de déjections liquides et de 20 kilog. de bouse nous était connue, nous pourrions Fimiter peut-être à peu de frais, et, rayant imitée, nous réussirions sans aucun doute, au moyen de 80 kilogr. de notre composition artificielle et 25 kilogr, de paille, à fabriquer un fumier qui se rapprocherait beaucoup de celui d*étable. De cette façon, nous aurions mis dans la litière ce que notre vache y met habituellement.
Que les hommes qui ont un laboratoire et des instruments d'analyse veuillent bien se donner la peine de rechercher et de nous indiquer les doses des substances élémentaires qui constituent les urines et les excréments des divers animaux: de nos exploitations ; les cultivateurs feront le reste, s*ils y trouvent leur avantage. 11 est clair que si nous avions des données exactes ou à peu près exactes sur ce point, plus rien ne nous empêcherait dlmiter ces déjections dans la mesure du possible, de préparer un levain de même qualité que celui de la nature et de déterminer dans une masse de litière une fermentation rapide dont le produit aurait les caractères et les qualités de nos fumiers de ferme. Nous prenons donc la liberté d'appeler l'attention des hommes savants sur cette question. On pourrait, grâce à la science, préparer une lessive raisonnée qui assurément vaudrait mieux que la lessive préparée au hasard, en tâtonnant, par ce pauvre paysan de la Provence, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs.
Compost du Polonais Kriepht. — Un oiseau passe à tire*d'ailes et laisse tomber, en passant, un noyau ou une graine. 11 en sort une plante ou un arbre que Fon n'attendait point, et Ton s'étonne de voir ainsi pousser ce que Ton n*a ni semé ni planté*
Une graine se détache, tombe dans l'eau d'un ruisseau, va où le courant l'entraîne, loin, bien loin de là, s'arrête quelque part sur la rive, germe et nous donne une plante, inconnue dans le pays. Et l'on s'étonne encore*
Le vent souffle sur les aigrettes d'une plantej les enlève
LÈS COMPÔSTSi. S2Î
avec SCS graines, les emporte, les laisse tomber, les enlève de nouveau et les jette on ne sait où. La terre les garde, les nourrit, les développe, et c'est encore un sujet de surprise pour nous autres de rencontrer sur un champ, dans un jardin, des herbes qui, auparavant, n'y venaient point.
Et ce ne sont pas seulement les oiseaux de Tair, les petits ruisseaux, les grandes rivières et les rafales qui se chargent de nous apporter de loin des nouveautés. L'homme aussi nous en apporte, non pas l'homme qui ne bouge point de place, ne voit rien, n'observe rien, mais celui qui va, vient et roule par le monde. C'est une gazette qui a deux yeux et deux jambes, qui regarde en passant, questionne, et cause ensuite volontiers de ce qu'elle a observé et de ce qu'on lui a dit. L'agriculture doit plus qu'on ne pense aux voyageurs, aux gens qui ont vu du pays. Ce sont eux qui colportent les bonnes coutumes, les bonnes choses de toutes sortes et les sèment sur leur route ; ce sont eux qui récoltent les recettes et les propagent.
Saint-Romme nous écrivait un jour : « Voyez ces deux paysans qui, leur bâton à la main, suivent un mulet chargé de plusieurs malles. Où pensez-vous que va aboutir leur voyage entrepris avec un si petit bagage? Ces malles sont remplies de graines alpines choisies et récoltées avec soin ; ils vont les vendant de ville en bourgade ; arrivés à un port de mer, ils se défont de leur mulet, recomplètent leur pacotille avec des graines de l'horticulture française, et s'embarquent pour le nouveau monde. Ils en rapportent des graines du Brésil, du Mexique^ de la Louisiane, et rentrent chez eux par l'Espagne ou l'Angleterre. Après quelques mois de repos dans leurs montagnes, ils en repartent ; mais cette année c'est pour la Russie; une autre année, ce sera pour les Grandes-Indes ; une autre, pour le Japon. Par eux, mieux que par les vents et par les eaux, les climats et les zones échangent leurs parures et leurs richesses végétales, et les répandent et les mêlent sur la face de la terre. »
Le fermier de Château-Bas, dont il sera question dans ce livre, ne songea à semer du trèfle, à enterrer la seconde coupe et à supprimer pour ainsi dire la jachère, que parce qu'il avait vu chez son père des soldats de TEmpire, et que ces soldats lui avaient raconté, le soir, au coin du feu, k manière de faire des paysans de rAllemagne.
Voici une terre pauvre à faire pitié ; personne n'en sait tirer parti. Sur ces entrefaites, arrive un cultivateur des Flandres, du Hainaut ou de la Hesbaye. Il prend cette terre, la remue, la retourne, la nettoie, la roule, la fume comme il faut, et nous dit : « C'est ainsi que les choses se font dans mon pays et doivent se faire ici. » Nous attendons les résultats, nous les trouvons beaux, et nous Timitons nécessairement. Voilà le progrès. Ceux-ci nous apportent de chez eux une pratique nouvelle que nous ne connaissions pas ; ceux-là emportent de chez nous quelque autre pratique qu'ils ne connaissaient pas non plus. Ils nous donnent leur petite science, nous leur donnons la nôtre, si peu que peu ; et un jour vient où nous sommes tout étonnés de voir des choses nouvelles, des procédés nouveaux passer d'un pays dans un autre pays, enjamber des provinces et des royaumes, se fixer, s'étendre, sans que Ton sache parfois comment la merveille a pu s'accomplir.
Ceci nous rappelle un fait entre mille. Au commencement de i817, le monde agricole fut réveillé en sursaut par Tannonce d'une grande découverte. 11 n'était bruit aux environs de Lyon, à Villeurbanne, à Bron, et autre part encore, que d'un engrais nouveau, appelé gadoue artificielle. On lui attribuait des prodiges, on le vantait dans les journaux. La société d'agriculture de Lyon se réunit et voulut en connaître l'inventeur pour le remercier et le médailler. Il s'en présenta plusieurs, trois ou quatre, nous n'en savons au juste le nombre; c'était à qui se ferait accepter pour le père de l'enfant. 11 n'y avait pas deux ans que la gadoue artificielle était en vogue, et il paraissait difficile d'en découvrir l'origine. Ce-
pendant, à force de fureter, de chercher, voici ce que Ton apprit.
Un gros cultivateur de Villeurbanne, M. Fantet, avait pris à son service en 1815 le Polonais Kriepht, un déserteur de l'armée autrichienne. Ce n'était pas, à ce qu'on dit, la perle de notre espèce, mais ceci nous importe peu, quant à présent : l'homme en question a rendu des services, et nous voulons oublier ses défauts. Un jour que M. Fantet manquait d'engrais et ne savait comment s'en procurer, Kriepht l'aborda et lui dit : — Vous êtes dans l'embarras pour le moment ; si vous voulez me croire, je vous en sortirai. — Et comment vous y prendriez-vous ? demanda M. Fantet. — Comme s'y prennent les gens de mon pays. Vous avez une large fosse derrière la maison ; jetez-y quelques voitures de fumier, le plus possible de mauvaises herbes, de la chaux et beaucoup d'eau par-dessus le tout ; laissez fermenter et vous aurez un excellent engrais, tout pareil à celui que fabriquent au bout de leurs champs nos cultivateurs de la Pologne. A mesure qu'ils en ont besoin, ils puisent dans la fosse et remplacent avec de mauvaises herbes et de la chaux nouvelle.
Le maître, après avoir écouté attentivement le domestique, se dit que ce qui était bon en Pologne pourrait ne pas être mauvais à Villeurbanne, et il essaya de la recette, mais en la modifiant un peu. Ainsi, au lieu de se servir de chaux, il se servit de plâtre. L'engrais n'en fut pas moins bon. Au mois de mars 1818, il en répandit sur du froment, ainsi que sur les légumes de son jardin, et, à proportions égales, les effets obtenus furent les mêmes qu'avec la matière fécale. Or, le tonneau de deux hectolitres et demi de matière fécale lui revenait alors sur place au prix d'environ trois francs, tandis que sa gadoue artificielle ne lui coûtait pas plus de cinquante centimes le tonneau.
La merveille, vous le pensez bien, ne tarda pas à être connue ; le secret fut éventé, et bientôt les gros propriétaires
du département de l'Isère, dans la partie qui avoisine Lyon, se mirent à TœuTre, firent ouvrir des fosses, fabriquèrent de Tengrais à discrétion et s* en trouvèrent si bien que M. Grognier, chargé de rendre compte de la chose, disait dans son mémoire: « Soit que la gadoue artificielle fût connue ou non il y a trois mille ans, il est certain qu'on n'en confectionnait point autour de notre ville avant la fin de 1816 ; il est certain que les premiers qui en ont fait usage ont eu des succès et des imitateurs ; il est certain que, malgré la saison la plus défavorable, cette pratique, nouvelle dans nos pays, fait des progrès rapides et promet à l'agriculture de très-grands résultats ; il est certain, enfin, que ceux qui ont, je ne dis pas inventé, mais introduit, importé ce genre d'industrie agricole, ont bien mérité du premier des arts. » ^
En conséquence, une somme de cinquante francs fut accordée au Polonais Kriepht, à titre de gratification, et une médaille d'argent fut décernée aux trois cultivateurs qui, les premiers, suivirent son conseil et profitèrent de ses renseignements.
Cinquante francs! Ce ftit une bien petite récompense pour un si gros service. En conscience, nous devons encore quelque chose au déserteur polonais ; nous lui devons de la reconnaissance, nous lui devons un souvenir.
Les fumiers de ferme, les composts et les matières fécales ne suffisent pas toujours aux besoins de l'agriculture. De là souvent, pour le cultivateur, la nécessité de recourir aux
engrais du commerce, qui, à rexception du guano et de certaines compositions spéciales, ne sont en général que des déchets de fabriques. L'industrie nous jette ses rebuts et nous dit : Prenez cela, ce sont des engrais délicieux, soyez sûrs qu'ils feront bon effet sur vos récoltes. Nous prenons la chose, nous la faisons analyser par des chimistes qui, la plupart du temps, n'entendent rien aux pratiques agricoles ; ces chimistes rédigent un rapport, nous jettent à la tète de grands mots qui ne signifient rien pour le paysan ; la grosse caisse des annonces se fait entendre dans les journaux, moyennant quelques sous par ligne, et le tour est joué. Nous ririons parfois de bon cœur, si, décemment, Ton pouvait rire ainsi des misères humaines !
Beaucoup de ces engrais du commerce ont passé par nos mains, avec force certificats à Tappui; nous savons à quoi nous en tenir sur leur compte. Dans le nombre, il y en a de bons ou tout au moins d'acceptables ; mais ce sont de rares exceptions : les cinq sixièmes, pour ne pas dire plus, ne valent point les frais de transport ; fripon qui les vend, dupe qui les achète. Parmi les bons, nous n'en citerons que trois: le guano d'abord, quand il est pur, bien entendu, et ensuite les engrais de poisson qui renferment des os et de la chair de poisson, des cendres phosphatées, des cendres de goémon, des coquillages, du sel marin et du sulfure de chaux, et enfin les engrais faits avec des débris d'abattoir.
Nous admettons fort bien que les cultivateurs aient recours à ces engrais pour fumer leurs terres ; mais ce que nous n'admettons pas, c'est qu'on en fasse chaque année une fumure principale au lieu et place de l'engrais de ferme. Il y a pourtant", de loin en loin, des individus qui vous feront de beaux raisonnements pour établir qu'avec les engrais du commerce on pourrait à la rigueur se passer dé fumier. Si vous suiviez leurs conseils, vous obtiendriez, quelques années durant, d'aussi belles récoltes que vos voisins, mais vos terres ne s'amélioreraient pas, tandis que les autres acquerraient
de la plus-value et finiraient par devenir plus productives.
Tout engrais qui ne contient pas de substances végétales, herbes, fanes ou pailles, ne fournit pas d'humus au sol, ne Tenrichit pas d'une manière durable. Or, les engrais du commerce présentent tous cet inconvénient. Avec le fumier de ferme vous faites, un peu plus tôt, un peu plus tard, d'une terre médiocre et même pauvre une terre à jardin ; avec les engrais du commerce, vous n'en viendriez pas à bout. Il y a plus : prenez une terre faite, une terre de premier ordre, la plus riche que vous pourrez rencontrer ; répandez-y du guano, par exemple, huit ou dix années de suite, au lieu d'y répandre du fumier : vous aurez d'abord d'aussi beaux produits que précédemment, mais au bout des huit ou dix années, peutêtre avant, vous serez tout surpris de voir la production baisser; l'humus, qui n'aura pas été renouvelé, se sera épuisé à la longue, et le fonds aura perdu le tiers ou la moitié de sa valeur.
Encore une fois, répétons-le, les engrais du commerce ne sont pas complets comme les fumiers de ferme ; il leur manque ce qui fait l'humus, ce qui favorise la végétation et entretient une douce humidité au pied des plantes pendant les grandes sécheresses. On ne doit les considérer que- comme engrais supplémentaires, ne s'en servir qu'à défaut d'autres, ou ne les répandre qu'au printemps sur des récoltes maladives qui ont souffert des rigueurs de l'hiver et ont besoin d'être relancées. Les cultivateurs savent tous que les cendres de bois sont un excellent engrais ; mais demandez-leur si, avec cela, on pourrait chaque année remplacer le fumier : ils vous répondront que non, que les cendres ne doivent revenir à la même place que tous les trois ou quatre ans, qu'autrement, elles dégraisseraient trop le terrain. Et ils auront raison de vous répondre ainsi. Eh bien, ce qui est une vérité pour les cendres est également une vérité pour les engrais du commerce. 11 n'y a d'humus à attendre d'aucun côté.
De la nécessité de changer le mode d'emploi des engrais
DO COMMERCE. — Lcs théoriciens purs sont parfois adorables de naïveté en même temps qu'éblouissants de logique. Si, par exemple, vous leur demandez ce qu'ils pensent du fumier de ferme, ils en disent du bien nécessairement, parce qu'il n'y a pas de mal à en dire ; mais ils ajoutent : H. Boussin* gault a desséché un jour du fumier à demi consumé et en a fait sortir 79,62 parties d'eau sur 100; puis ils invoquent là-dessus encore Tautorité de Davy, de Johnston, de Malaguti, du docteur Sacc, de Hodges, etc. afin de produire plus d'eifet, et lorsqu'ils ont épuisé la source des témoignages, ils arrivent à cette conclusion: Tout cultivateur qui mène aux champs cent mètres cubes de fumier de ferme, transporte, sans le savoir, plus de sept cent quatre vingt-seize hectolitres d'eau dont il pourrait fort bien se passer. 11 fait, par conséquent, beaucoup de besogne inutile et coûteuse et se fatigue sottement à tramer par les mauvais chemins et les terres labourées un liquide que le bon Dieu lui envoie en ballon sous* forme de nuages.
Quantité de personnes ont trouvé l'observation juste et les fabricants d'engrais (}u commerce ont fait ressortir de leur mieux les avantages de la concentration sous un très-petit volume. Vous n'avez, disent-ils, que vingt-quatre mètres cubes environ^de matière sèche sur cent mètres de fumier de ferme ; le reste n'est que de l'eau et vous n'en avez que faire. Votre matière sèche ne se compose pas entièrement de substances actives, en sorte que, sans rien ôter à ses qualités, on pourrait la concentrer, la réduire au tiers, au quart, peut-être même au vingtième, au cinquantième de son volume. Nous vous l'offrons donc ainsi réduite,- afin de vous éviter les frais de charroi. Ce que vous mettez sur un chariot à quatre chevaux, nous vous le livrons dans un sac ou dans une barrique ; l'hectare de telle ou telle récolte exige tant d'azote et tant de sels de diverses sortes ; nous vous livrons, sous l'estampille d'un chhniste assermenté, la quantité d'azote et de sels exigibles et même plus. Que voulez-vous de mieux?
En apparence, c'est raisonner Juste, mais en réalité ce n*est plus cela. Nous engageons donc les producteurs d'engrais artificiels à sortir de cette voie aussi bien dans leur intérêt propre que dans Tintérèt des cultivateurs : les deux se tiennent.
Nous plaçons les fumiers de ferme en tête des matières fertilisantes et voudrions que chaque cultivateur fût assez intelligent pour en créer une quantité suffisante. Hais, en attendant qu'il comble lui-même son déficit, nous ne trouvons pas mauvais que Tindustrie lui vienne en aide et mette au service de Tagriculture des substances dont on ne saurait tirer parti autrement. Nous admettons la concentration dans certaines limites, comme moyen d'économiser sur les frais de transport, mais ce que nous ne pouvons admettre c'est le mode d'emploi. Si nous desséchions nos fumiers de ferme et les réduisions en poudre pour les répandre ensuite sur nos terres, nous ne pourrions jamais répondre du succès. En temps de sécheresse, ils ne serviraient à rien, et en temps de pluie, ils s'useraient trop vite. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner ce qui a eu li^u dans ces dernières années.
Les engrais ^d'étable et de porcherie ont, en général, donné de plus beaux résultats que les engrais d'écurie et de bergerie, uniquement parce que les premiers contiennent plus d'eau que lesseconds. L'eau a fait la sève, la sève a fait la récolte. Quand l'eau vient au secours des engrais du commerce, de ceux qui ont de la qualité, s'entend, ils réussissent ; quand cette eau manque, ils échouent plus ou moins, et cela doit être. Si donc on arrangeait les choses de façon à assurer aux matières fertilisantes sèches le concours d'un degré permanent d'humidité, et si, d'autre part, on les enrichissait de tous les éléments des fumiers de ferme, on éviterait bien des mécomptes, et l'industriel n'en serait pas réduit à se demander : Pleuvra-t-il trop cette année ? ou : Ne pleuvra-t-il pas assez?
Il serait donc à désirer que le mode d'emploi des engrais
pulvérulents fût amélioré, et qu'avant de s'en servir, on les mélangeât, à la ferme ou aux champs, avec des boues un peu ressuyées, avec des composts de gazons et d'herbes pourries, avec de la tourbe qui aurait passé quelques mois sous un fumier, avec un compost de terre et de cendres de bois ou de tourbe, en un mot avec des substances humides ou jouissant de propriétés hygrométriques. Par ces précautions on rapprocherait les engrais du commerce des engrais de ferme, et Ton redouterait moins, pour eux, les années trop chaudes et les années pluvieuses. L'humidité du mélange fonctionnerait à défaut de pluie, et les sels enveloppés par ce même mélange ne disparaîtraient pas aussi vite sous les averses. Il se passerait, vraisemblablement, dans le cas particulier, ce qui se passe avec les friches. Celles que Ton écobue, et dont on réduit l'engrais à Tétat tle matière sèche, sont plutôt ruinées par les saisons pluvieuses que les friches non écobuées, quoique labourées et très-divisées.
On a dû remarquer les recommandations faites à Foccasion de l'einploi du guano et de différents engrais artificiels. On engageait les cultivateurs à ne pas répandre ces substances fertilisantes isolément et à leur associer soit des cendres, soit de la terre, afin d'assurer l'action de l'engrais principal. Pourquoi cela? On ne Ta pas dit; on s'est borné à invoquer les résultats de la pratique, en attendant les explications de la science. Ne pourrait-on pas supposer que les cendres, tréshygrométriques, en raison du carbonate de potasse qui s'y trouve, et qu'une terre plus ou moins richeen humus, apportent au guano et aux autres engrais artificiels un peu de cette eau sans laquelle ils ne sauraient fonctionner dans les années brûlantes?
Nous appelons, en conséquence, l'attention des fabricants d'engrais sur ce point important, et aussi l'attention des cultivateurs, car les uns et les autres doivent chercher une réussite constante. Les premiers ont des conseils à donjier, les seconds ont intérêt à les suivre, et le peuvent aisément. Il
n'est pas une maison de ferme qui ne puisse remplir les conditions demandées. Les fabricants, d'ailleurs, ont la partie belle, car leur clientèle comprend surtout les hommes de progrès et d'initiative, et ils obtiendront dé ces hommes ce qu'ils n'obtiendraient pas de la masse des cultivateurs. Au lieu donc de vanter leur concentration, d'en signaler les avantages et d'en taire les inconvénients, qu'ils ne soupçonnent pas toujours , — nous le disons à leur décharge, — ils feraient bien de reconnaître publiquement et hautement que si les engrais artificiels gagnent au petit volume pour le transport, ils gagneraient aux mélanges et par conséquent au gro^ volume pour Tépandage.
Forcé que nous sommes d'introduire les engrais artificiels chez nous pour la mise en culture de plusieurs hectares, nous ne les emploierons qu'en mélange, persuadé que ce mode d'emploi est le seul convenable, le seul qui puisse nous soustraire aux inquiétudes continuelles et nous assurer le repoa d'esprit que procure l'emploi du bon fumier de ferme.
De l'analyse des engrais du commerce. ^— Dans ces der^ niers temps, la chambre d'agriculture du département de l'Aisne demandait que le préfet de TAisne obligeât, par un arrêté, les fabricants à indiquer par un écriteau et sur leur facture, la composition réelle et absolue de V engrais vendu; et qu'un bureau de vérification des engrais fôt établi au lycée de Saint-Quentin. C'est bien ; mais alors même que l'on aura rendu la fraude impossible, la besogne ne sera qu'à moitié faite. Voilà pourquoi nous émettons à notre tour un second vœu, celui de voir rédiger par la chambre d'agriculture de Saint-Quentin une instruction bien complète et bien claire sur le mode d'emploi des engrais du commerce. Il ne suffit pas d'avoir de bonnes choses sous la main, il faut encore savoir s'en servir.
Tel engrais artificiel, d'une composition irréprochable, aurait pu, par exemple, produire cette année (1863) des résultats merveilleux sous les brumes de l'Angleterre ou sur les
hauteurs du Morvan, et ne pas agir du tout dans certaines contrées du département de l'Aisne et d'ailleurs. On ne remarque pas assez qu'en temps de sécheresse prolongée, les engrais pulvérulents courent de très-mauvaises chances, quelle que soit leur richesse réelle; et vraisemblablement des insuccès de fraîche date ont été pour quel(|ue chose dans ce qui vient de se passer. Parce que des engrais du commerce n'auront pas réussi, les gens déçus auront mis leurs chapeaux de travers et crié : Au voleur !
Mon Dieu, nous savons bien que les marchands de poudres fertilisantes ne sont pas en général des perles de candeur, et que si on les laissait faire, beaucoup iraient loin; mais, dans le nombre, on doit rencontrer d'honnêtes gens, dans Facceplion commerciale du mot, et ceux-là sont exposés, comme les banquistes de la confrérie, à recevoir de mauvais traitements. Or, toute injustice est regrettable.
On nous dirait : Cette année, tous les engrais artificiels ont sombré, que nous n'en serions pas surpris. Seulement, au lieu d'accuser de ce mécompte les vendeurs indistinctement, nous y regarderions à deux fois. Lo grand coupable, ce n'est pas le fabricant, c'est l'eau que l'on attendait, et qui n'est pas venue. Les vivres ont beau ne pas manquer, si le matériel de l'ambulance a perdu ses roues, l'armée jeûnera.
Eh bien, dans le règne végétal, c'est l'eau qui mène les vivres à destination, de façon que si, par une cause quelconque, l'eau vient à être supprimée, les vivres ne serviront à rien. Ceci prouve clairement que, pour assurer l'effet des engrais artificiels, il importe de s'assurer en premier lieu de l'intervention d'un agent Uquide. Or, quand on craint qu'il ne vienne pas de lui-même, sous forme de nuage et de pluie, on le cherche dans les terrains frais, dans les terrains riches en humus, ou en débris de vieilles fumures, ce qui revient au même, dans les terrains où les sources abondent, n'importe à quelle profondeur.
Ce sont, en effet, de l'aveu des praticiens qui savent obser-
ver, ces divers terrains qui s'accommodent le mieux des engrais du commerce. Mais, du moment où il s*agit de les appliquer à des sols poreux ou légers, dans un climat chaud, il est prudent de les associer à des substances hygrométriques, ou à des engrais verts surtout, car ceux-ci mettent leur eau de végétation au service des sels solubles.